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Réalisme/Historique
marogne : Nuit et silence
 Publié le 31/07/10  -  12 commentaires  -  6794 caractères  -  109 lectures    Autres textes du même auteur

Le rythme s’était ralenti. Une dernière goutte oscillait, comme si elle hésitait. Puis, soudainement, elle disparut, absorbée de nouveau par la roche.


Nuit et silence


Il prit soudainement conscience de ce qu’il voyait, comme s’il se réveillait à l’instant. Mais il n’avait pas dormi, son esprit s’était fermé, simplement. Il était resté là, sans rien penser, amorphe, la figure posée sur la glaise humide.


Des centaines d’étoiles autour de lui brillaient dans la clarté métallique de son antique lampe à carbure. Il sentait l’odeur âcre de l’acétylène, et cela lui faisait comme un goût de sang dans la bouche. Mais ce n’était que l’argile gorgée de fer qui recouvrait ses dents.


Les éclats de lumière bougeaient lentement. Les gouttes qui se formaient sur la paroi ocre et qui renvoyaient dans ses yeux des éclairs froids, tombaient doucement, emportant avec elles chaque fois un morceau d’éternité, et tout cela pour lui tourbillonnait, il ne voyait plus que ces éclairs permanents dont chacun lui faisait mal comme une flèche, et le rythme s’accélérait, il sentait dans son cou le sang battre au rythme de son cœur affolé, il transpirait, il avait froid. Il ferma les yeux. Mon Dieu que c’était simple ! Fermer les yeux, respirer, s’évader.


Il se revoyait quelques heures plus tôt. Le soleil était déjà haut dans le ciel quand il était arrivé au bas de la colline. Les cigales vrillaient de leurs cris stridents l’atmosphère toute chargée des senteurs des pins. On avait l’impression que la moindre étincelle ferait s’embraser toute la forêt tellement l’air était gorgé de l’essence des arbres. Au fond à droite, les rochers déchiquetés du Cuy brillaient sous la lumière sans pitié ; au-dessus une légère brume semblait se dégager, brouillant le regard, comme si la pierre elle aussi s’évaporait sous la chaleur de l’heure.


Le froid avait gagné tout son corps. La douleur qui l’avait fait crier quelques moments plus tôt, ou quelques heures plus tôt, il ne savait plus, quand il avait heurté la roche de son coude dans un effort de tous ses muscles pour se relever, avait envahi tout son bras. Chaque mouvement de ses doigts lui arrachait un gémissement. Mais c’était du bruit. Et cela le réconfortait. Il se mit à parler tout haut, il n’avait plus la force de crier, mais il pouvait parler.


Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

d'aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils brouillés


Non, ce n'était pas ça. Il se trompait toujours sur ce passage. C'était « mouillés». Il essaya de reprendre.


Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Ont pour mon esprit...


Mais il n'en pouvait plus. Il était fatigué. Quelle était la suivante déjà qu’il avait apprise ?


Il abandonna, et le silence encore une fois le recouvrit. Il avait mal à la tête. Il ferma les yeux.


Le sentier s’ouvrait à gauche entre deux buissons de romarin. Pas plus large que le passage d’un sanglier, il montait la pente sans prendre le temps de reposer celui qui l’empruntait. Chargé de tout son matériel il avait peiné pour vaincre l’emprise des salsepareilles qui s’agrippaient à ses jambes comme pour l’empêcher de pénétrer dans leur domaine. Les pierres roulaient sous ses pas, et deux ou trois fois il s’était retrouvé le genou à terre pour éviter de perdre l’équilibre. L’ombre des arbres, si elle cachait le soleil, ne tempérait d’aucune manière la canicule, et la sueur coulait sur ses yeux, irritant de sa saveur salée la commissure des ses lèvres.


Il sentait sur ses jambes les tiges progresser inexorablement. Utilisant leurs aiguillons recourbés comme autant de grappins, elles partaient à l'assaut de tout son corps, l’enserrant comme une armure végétale, gagnant son torse, son cou, sa tête. Et il sentit tout à coup qu’elles resserraient leur étreinte, comme si elles voulaient briser ce corps immobile, coincé, à leur merci. La respiration lui manqua, et il se réveilla dans un sursaut qui lui fit heurter violemment le plafond du passage dans lequel il était couché. Rien. Il n’y avait rien sur lui, pas de salsepareilles, pas de créature hostile, non, il était seul, toujours seul, et il se prit à regretter que le monstre végétal qu’il avait rêvé ne fut pas là en réalité. Il était seul. Il avait encore la sensation de sentir sur son visage couler le sang provenant des endroits où les aiguilles de la plante s’étaient enfoncées dans son front. Il sentait le liquide sur sa face gagner petit à petit sa bouche sans qu’il ne puisse rien faire. Le liquide arrivait sur ses lèvres, il était salé. Il se rendit compte alors, désespéré, qu’il pleurait.


Soudain, prenant sa respiration, il força sur ses bras, de toutes ses forces, tout en tentant de soulever son corps, de faire reculer ses pieds. Mais celui-ci resta immobile, coincé. Il redoubla d'efforts, en vain. Tout à coup, ses mains glissèrent sur l'argile. Sa tête retomba brutalement, la bouche ouverte sur un cri de rage, et la terre lui entra dans les narines, les yeux, la bouche.


Emportée par le mouvement, sa main gauche percuta la lampe qu'il avait posée devant lui. Elle oscilla doucement, et déséquilibrée, se coucha et commença à rouler hors de sa portée. Il retint son souffle, craignant que la flamme ne s'éteigne, que la lampe n'aille jusqu'en bas. Il ferma les yeux.


Il n’avait plus la force de parler. L’obscurité était totale. Il était seul.


C’est un bruit régulier qui explosait dans sa tête qui le réveilla. Il avait froid. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que c’étaient des gouttes qui tombaient, régulièrement, sur son casque. Il se concentra sur ce bruit, le seul qui restât avec les battements sourds de son cœur qui résonnaient dans la cavité, et qui prenaient le même rythme que l’eau qui coulait de la pierre. Les gouttes se formaient à l’extrémité d’une toute petite stalactite. Dans le noir, elles semblaient naître de la roche elle-même. D'abord, une légère humidité, puis elles prenaient petit à petit forme, s’arrondissaient, s’étiraient, et dans un soupir se détachaient de la calcite, comme à contrecœur.


Le rythme s’était ralenti. Une dernière goutte oscillait, comme si elle hésitait. Puis, soudainement, elle disparut, absorbée de nouveau par la roche.


---


La fin de l'après-midi approchait. Le lézard vert qui avait l'habitude de se chauffer au soleil sur la grande pierre à côté du trou osa s'avancer. Il en était resté éloigné jusqu'à maintenant, trop de bruits inquiétants provenaient des entrailles de la Terre. Mais le silence semblait être revenu. Prudemment, il s'avança sur le bord, gêné par les fils d'acier et de corde qui étaient posés sur le sol. Il resta un long moment, le cou étendu, la tête au-dessus du vide. Ce n'est que quand il fut sûr que pas un bruit ne provenait de l'obscurité, qu'il recula et s'allongea sur la pierre chauffée par le soleil. Il serait bientôt le temps de la chasse.






 
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   florilange   
17/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je suppose que le narrateur est tombé dans un trou, dans un piège (les fils d'acier et de corde) ou une fosse dont il ne peut s'extraire. On ne sait pas ce qu'il lui est exactement arrivé, entre le moment où il progressait sur le sentier et celui où il se retrouve ainsi bloqué. Ce qu'on ressent, c'est qu'il va y rester.
J'aime bien ce texte, à cause de son atmosphère, que l'on imagine sans peine. Et cette nature, toujours la plus forte.
Donc un style agréable à lire.

   Marite   
31/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
"La douleur qui l’avait fait crier quelques moments plus tôt, ou quelques heures plus tôt, il ne savait plus, quand il avait heurté la roche de son coude dans un effort de tous ses muscles pour se relever, avait envahi tout son bras."
C'est la seule phrase qui m'a gênée à la lecture. En fait j'ai suivi jusqu'à: "...avait envahi l'espace." Elle gagnerait à être soit scindée soit modifiée dans sa composition.
J'ai aimé la chute avec ce lézard grâce auquel nous comprenons que le personnage a quitté ce monde.
Le reste de cette nouvelle est magnifiquement écrite et donne l'impression que c'est du vécu ... sauf la fin bien sûr, sinon nous n'en aurions jamais entendu parler. C'est vrai que la catégorie choisie est "réalisme/historique". Bravo à l'auteur!

Edit: j'ai fait une erreur, c'était "... avait envahi son bras." La phrase me gêne toujours un peu à la lecture, pour le reste mon avis n'a pas changé.

   jaimme   
24/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une chute en faisant de la spéléo sans doute.
Quelques touches de frayeur dans la solitude de la nature qu'il était venu voir, explorer, savourer et qui l'engloutit.
Ce que l'on voit, ce que l'on pense alors qu'il n'y a que l'ombre d'un espoir.
Les mots sont justes, les phrases sont posées avec justesse.
Poésie de la douleur.
A mon goût: un peu plus de douleur, un peu plus de désespoir, c'est un peu "soft" comme on dit maintenant. Mais juste un peu et c'est seulement mon goût.
Très beau texte.
Merci.

   Anonyme   
26/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Je préfère nettement la seconde partie à la première, après le poème. Beaucoup plus plaisante à lire pour moi, des images qui naissent plus facilement dans mon esprit.
Je n'ai jamais vraiment atteint l'empathie, mais je me représentais les situations mieux qu'au début.
Les description de départ m'ont semblée plus laborieuse, plus difficile à suivre. Ou est-ce moi qui ai eu besoin de temps pour "entrer" vraiment dans cette calme histoire?

Une lecture agréable.
Merci.

   ANIMAL   
31/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bravo pour le réalisme de ce texte. L'accident tout bête qui se transforme en drame parce que personne ne sait où vous êtes ni ne va donc venir vous chercher.

Une confrontation inexorable entre la nature, qui ne pardonne pas l'inattention, et l'homme qui croyait sans doute la dompter.

L'écriture est fluide, agréable, coule toute seule. J'aime beaucoup les descriptions de cet endroit qui semble être un charmant coin de campagne. Le drame qui se noue le transforme en lieu hostile.

Comme quoi tout dépend des circonstances.

   xuanvincent   
31/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Après une première lecture, j'ai apprécié cette nouvelle. En particulier pour le style du texte : une certaine beauté qui s'en dégage, qui contraste avec le drame que l'on sent au fil des lignes.

Cet homme va peut-être mourir, prisonnier dans ce trou, seul. Et pourtant le texte finit par une note légère, celle de ce lézard content, tout simplement, du calme retrouvé du lieu et de pouvoir bientôt partir en chasse.

Coïncidence ou voulu par l'auteur, il m'a semblé que dans un paragraphe le texte contenait des sonorités nombreuses en "ss", tandis que les sonorités de la fin m'ont paru plus douces.

Bonne continuation à l'auteur.

   Flupke   
1/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Marogne,

trébuché sur

Quelle était la suivante déjà qu’il avait apprise ?
strophe ou ligne j'imagine

il montait la pente sans prendre le temps de reposer celui qui l’empruntait. bon enfin à la 3e lecture j'ai compris que c'était le sentier qui fatiguait et interdisait l'emprunteur de se reposer.

Autrement le reste est vraiment impec et le climat opprimant et minimaliste est vraiment très bien créé. Bravo

Amicalement,

Flupke

   Myriam   
1/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte terrible et suffocant.

C'est la deuxième lecture qui m'en a donné toutes les clés et les subtilités.

J'ai aimé les états successifs par lesquels passe le personnage, les allers-retour entre conscience et inconscience, Baudelaire comme oxygène ou oraison, (le voyage, la mort, les soleils "brouillés" oui... mais sans "luxe, calme et volupté"...).
Puis les sensations, la solitude, la détresse, la révolte, jusqu'à la dernière goutte, le dernier battement de cœur.

Beaucoup aimé aussi le contraste entre les deux espaces, l'extérieur ensoleillé et lumineux dans ses rêves et réminiscences, et le trou qui le retient prisonnier.

Puis un dernier paragraphe si paisible, si tragique.

Merci de cette belle lecture.

   blanchette   
6/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une lecture angoissante au possible et des sensations très bien restituées tout en contraste....la lumière de la pinède s'oppose à l'obscurité de la grotte, la sécheresse de l'une à l'humidité de l'autre, le silence à l'intérieur et le chant des cigales à l'extérieur...et le lézard se chauffant au soleil nous fait douloureusement penser au cadavre qui doit se trouver quelques mètres au dessous de lui... ce dernier paragraphe m'a fait penser non pas à Baudelaire mais à Rimbaud, avec son "Dormeur du val" ("C'est un petit val qui mousse de rayon").

Bien sûr c'est court mais le sujet est traité avec aisance (même cela fait un peu scolaire de dire ça !).

   Milwokee   
19/8/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai eu du mal à accrocher au texte, il va trop vite à mon goût. A peine l'ambiance est-elle posée que la chute arrive, on comprend le début et la fin en même temps. Peut-être est-ce voulu par l'auteur, mais personnellement ça ne m'a pas plu.
Cependant le début est très bien, à part la phrase "Les gouttes qui se formaient [...] il avait froid. " qui est trop longue et dont je ne comprends pas les derniers mots "il transpirait, il avait froid". Mais là je chipote, les premiers paragraphes sont bien écrits. Reste que l'histoire est racontée en quelques lignes à peine alors qu'il aurait fallu la développer un peu plus (toujours à mon goût bien sûr). J'ai l'impression de lire un texte bâclé, comme si l'histoire finalement n'avait pas intéressé l'auteur qui l'aurait donc écourté. C'est dommage car on y trouve un talent d'écriture certain.

Quant à la fin, son originalité marque des points, excellent choix de la part de l'auteur que d'avoir choisi un point de vue extérieur (et complètement inconscient de la situation) pour clore le texte.

   caillouq   
24/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Faut oser ... Avec un tel thème, difficile d'avoir envie de plonger pour se mettre en résonance avec le personnage, mais c'est suffisamment bien fait pour qu'on s'y retrouve - coincé, dans le trou. Le passage avec le poème me rappelle les très belles pages de Sciascia sur la lutte contre la torture, dans quoi, déjà ? Le conseil d'Egypte ?
Bref, on crève, et au-dessus la vie continue. Un texte prenant.

   Anonyme   
22/12/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Beaucoup de choses en 6000 signes. D'abord une écriture terrible de précision. Et puis ces petites choses, le goût d'argile ça m'a fait penser à la fragilité. S'accrocher à un poème comme à un fil invisible. Les douleurs et le désespoir contenus en peu de mots. Pas d'emphase et une chute remarquable :

"La fin de l'après-midi approchait. Le lézard vert qui avait l'habitude de se chauffer au soleil sur la grande pierre à côté du trou osa s'avancer. Il en était resté éloigné jusqu'à maintenant, trop de bruits inquiétants provenaient des entrailles de la Terre. Mais le silence semblait être revenu. Prudemment, il s'avança sur le bord, gêné par les fils d'acier et de corde qui étaient posés sur le sol. Il resta un long moment, le cou étendu, la tête au-dessus du vide. Ce n'est que quand il fut sûr que pas un bruit ne provenait de l'obscurité, qu'il recula et s'allongea sur la pierre chauffée par le soleil. Il serait bientôt le temps de la chasse."


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