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Sentimental/Romanesque
marogne : Une fleur de cerisier
 Publié le 14/09/08  -  5 commentaires  -  11039 caractères  -  93 lectures    Autres textes du même auteur

Il est parfois des passions qui conduisent à la solitude, à l'échec inéluctable. On peut croire, espérer, vouloir, mais la vie coule, et on ne peut remonter le courant.


Une fleur de cerisier


Je l’ai rencontré il y a une vingtaine d’années, et déjà il était la victime de son étrange obsession. C’était, je m’en souviens, bien évidemment au printemps, près de l’entrée du village, là, où quand j’étais jeune enfant, nous allions chaparder des cerises. Il était sous un de ces arbres tout couverts de fleurs immaculées, et il semblait, de loin, inspecter chacune des branches à la recherche de je ne sais quoi. Je l’ai observé un moment, passant d’une branche à l’autre, et puis d’un arbre à l’autre.


Il devait avoir trente-cinq ans alors, assez grand, svelte, habillé avec soin. Il marchait avec lenteur, tenant à la main un épais carnet sur lequel il écrivait après avoir fait tout le tour d’un arbre. Je profitai d’une pause qu’il s’octroya pour l’aborder. Il accueillit mon intrusion avec un sourire, ce ne devait pas être la première fois qu’il étonnait. Nous avons bavardé un moment, assez pour que nous débutions ainsi une amitié qui allait durer presque deux décennies, mais sans que je ne parvienne vraiment à comprendre ce qu’il cherchait dans ces cerisiers.


Oh ! Nous avons bien entendu parlé de ces arbres, mais surtout pour évoquer l’attrait qu’ils avaient pour les Japonais. Il revenait du Japon m’a-t-il dit, et avait été impressionné par l’amour porté là-bas à la floraison de ces arbres fruitiers.


- Ils en ont planté jusqu’à l’excès aux alentours de tous leurs temples. Et lors de la floraison, ils se déplacent tous en foule pour, un instant, un instant seulement, les admirer, enchâssés dans un écrin de fleurs. La saison des fleurs est une fête nationale là-bas ; tout le monde peut prendre le temps d’aller admirer ces magnifiques tableaux, les temples puissamment décorés sur un fond de forêts tropicales dans un écrin de pétales blancs.


Je ne portais alors qu’un intérêt limité à cette civilisation, ayant en tête des images stéréotypées de violence et de guerre, bien loin de la contemplation du renouveau de la nature. Depuis, et grâce à lui, j’ai revu mes a priori, et je suis arrivé à apprécier ce mélange de sensibilité et de violence symbolisé par la chute de la fleur de cerisier, qui meurt au faîte de sa beauté, comme le samouraï se doit de mourir au faîte de sa gloire.


Mais pour en revenir à Marc, je ne suis pas alors arrivé à lui faire m’expliquer ce qu’il faisait exactement quand je le l’avais abordé. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai effectivement pu mesurer la profondeur de sa folie.


Nous étions originaires du même village, mais alors que moi j’avais pu y rester pour exercer mon métier, lui avait dû s’exiler à Aix, pour enseigner la littérature à l’université. Jeunes, nous ne nous fréquentions guère, nous appartenions à des « bandes » différentes, mais à partir de ce moment, nous nous sommes revus pratiquement tous les printemps.


Sa passion pour le Japon n’a fait qu’augmenter au cours du temps. Il y allait pratiquement tous les deux ans, en automne. Je me rappelle encore sa joie quand, peu de temps après notre première rencontre, il m’avait annoncé qu’un prêtre « shinto » avait accepté de lui donner un nom sacré. C’est une étrange coutume là-bas. Bien entendu chacun a, à sa naissance, un nom et un prénom, calligraphiés suivant un des alphabets pratiqués par les Japonais. Mais à l’âge adulte, et quand le moment vient, il faut qu’un prêtre décide du nom intime de la personne, nom qui sera alors calligraphié uniquement en utilisant de vieux caractères chinois, nobles. C’est sous ce nom que l’on est enterré. C’était un tel nom qu’il avait obtenu, fait exceptionnel pour un occidental. Sans qu’il ne me l’explique plus avant, au-delà de l’honneur qu’il ressentait, cela devait l’aider dans son observation des fleurs de cerisiers. Et j’avoue avoir été perturbé, et inquiet quant à son équilibre, par ses déclarations à ce sujet.


Il s’est marié, et a eu un garçon. Heureuse au début, cette union s’est révélée être un échec. Sa femme n’a pas pu supporter son obsession. Il faut dire que si au départ elle était restreinte à la période de floraison, la disponibilité d’appareils photographiques numériques lui a permis de prolonger la période d’observation de plusieurs mois. En effet, dès qu’il a pu s’en équiper, il changea sa méthode d’observation. Il se mit à photographier de manière systématique et ordonnée les fleurs de tous les cerisiers du village. Bien entendu il ne pouvait pas le faire pour tous les cerisiers une année donnée, mais, organisé, il le fit en séquence, année après année. De retour chez lui, il pouvait examiner chaque photo une à une, les classer, les cataloguer. Il en perdit le goût de sa femme, l’intérêt pour son enfant. Ils se séparèrent, et je devins son seul confident.


Ce n’est que très récemment, il y deux ou trois ans, qu’il a enfin consenti à m’expliquer ; il était découragé, proche de la dépression. Il pensait avoir passé toute sa vie à rechercher une chimère, avoir sacrifié son fils et sa femme pour des rêves absurdes et égoïstes. J’ai alors pu mesurer à quel point était parvenue sa folie, mais je me retrouvai sans aucune possibilité de l’aider, si ce n’est par des paroles apaisantes, mais qui l’horripilaient.


Tout remontait à son premier voyage au Japon. Il avait rencontré, à Kyoto, un moine Shinto qui baragouinait suffisamment d’anglais pour qu’ils puissent, dans la fraîcheur du soir, échanger sur la vie tout en contemplant un des ces fameux jardins de pierres Zen dont on trouve les plus belles réalisations dans cette ville miraculeusement préservée. Il avait de tout temps été attiré par la philosophie asiatique, et c’est sur un terrain propice qu’il accueillit les paroles de son maître, maître qu’il ne vit jamais plus par la suite, malgré ses recherches.


Lui montrant les vagues dessinées dans le sable du jardin, il lui expliqua la vacuité de toute tentative de remonter le courant du temps, de la vie. La vie devait s’écouler comme l’eau, parfois paisible, parfois furieuse et écumante, mais toujours dans la même direction, suivant un lit établi à l’avance. Marc, par hasard, lui demanda comment replacer le symbole de la fleur de cerisier dans cette vision. Le moine resta silencieux un long moment avant de répondre. Et c’est de cette réponse, de ces quelques phrases, de ces quelques mots échangés dans une langue étrangère, devant la pureté d’une mer de sable, que devait se définir le destin tragique de mon ami, que devait se définir tout ce qui allait faire de sa vie un échec.


Marc lui-même, quand il m’en parla, ne savait plus avec précision me répéter les paroles du maître, il n’en conservait qu’une image floue bien qu’elles soient devenues une partie indélébile de son être. Je ne saurais pas, moi non plus, expliquer la cohérence de la vision philosophique d’ensemble, mais j’en sais assez pour expliquer les raisons de son obsession. Je dois avouer que c’est avec condescendance que je l’écoutai alors, essayant de ne pas rire de ce qu’il considérait comme une vérité fondamentale, transcendante. Pauvre de moi, j’aurais dû alors montrer plus d’attention, plus d’intérêt, mais on ne peut remonter le fil du courant, et je dois aujourd’hui accepter les conséquences de mon comportement d’alors.


Chaque homme, chaque âme plutôt, car cela s’applique à chaque créature vivante, quel que soit son degré de conscience, doit renaître chaque année pour continuer à vivre sous sa forme présente. Mais cette renaissance, tout à fait nécessaire, est symbolique, et s’effectue par le truchement de cet arbre créé par les dieux qu’est le cerisier. Chaque fleur de cerisier porte une âme quand elle fleurit, et quand elle tombe, dans sa beauté originale, l’âme, régénérée, regagne sa forme vivante. Si elle tombe flétrie, abîmée, l’année qui vient en portera les auspices. Si elle ne fleurit pas, c’est que l’âme regagnera dans l’année le vide de tous les possibles.


Marc n’avait pas pu obtenir du moine d’information permettant de reconnaître « sa fleur », mais avait pu néanmoins comprendre que l’arbre qui la portait devait être recherché dans ses origines, qu’il devait croître sur son lieu de naissance. Il n’avait opposé que dédain à mes remarques sur le fait qu’il n’y avait sans doute pas assez de cerisiers sur notre terre pour porter toutes les âmes du monde vivant, ou que les cerisiers ne poussaient pas partout ; tout ceci était par nature symbolique, et c’était en soi qu’il fallait trouver sa fleur.


Trouver sa fleur ! C’est ce que Marc avait essayé de faire toute sa vie, sans succès. Il n’avait pas de critère au début, et comptait seulement sur la certitude que s’il la voyait, il la reconnaîtrait. Plus tard, il fit un rapprochement entre les caractères des noms donnés pour les défunts et l’apparence de la fleur correspondants à leur âme. Mais il ne put trouver, malgré tous les efforts qu’il y porta, le lien lui-même, et surtout il ne trouva pas sa fleur.


C’est un Marc très diminué qui vint me trouver, il y a deux ans, au début du printemps pour sa dernière expédition. Il se devait de continuer. Il n’avait plus d’autres alternatives.


Je fus le premier que l’on appela quand on le trouva allongé, sans vie, sous un cerisier du quartier Fontayne. Médecin, ce fut moi qui constatai le décès avant que la gendarmerie ne fasse récupérer le corps. Au moment du dernier adieu à mon ami, je remarquai sur son torse une fleur qui était tombée de l’arbre. Je la ramassai et l’emportai chez moi.


Je décidai de garder cette fleur comme une image dérisoire de l’âme de Marc, ne croyant évidemment pas à la théorie qu’il m’avait développée. Ce n’est qu’aux alentours de Noël que je la récupérai, après une longue période de séchage, pour l’encadrer. J’avais lu à ce moment toutes les lettres que Marc avait écrites à mon intention, mais qu’il n’avait pas envoyées, lettres qu’il avait signées de son nom en caractères chinois. Alors que j’étais en train de poser la vitre qui allait protéger les délicats pétales de l’atteinte du temps, je fus saisi d’un malaise indescriptible quand je remarquai que d’étranges dessins étaient apparus sur le fond blanc. Je courus reprendre les lettres de Marc, et comparant sa signature à ces dessins, c’est avec effroi que je dus constater que les signes étaient identiques. J’avais trouvé le lien qui existait entre la fleur et le nom, j’avais la preuve de la réalité de l’obsession de Marc. Et c’est en tremblant que je réalisai aussi que « ma » fleur était en danger quelque part, et qu’il me fallait à tout prix la protéger.




Copie d’un sceau chinois, image d’un nom.



Depuis ma vie a changé. La solitude qui est maintenant la mienne est ce qu’il me faut pour que je puisse trouver mon âme. Quand je l’aurai trouvée, je pourrai enfin vivre pleinement ma vie, sachant comment la prolonger et la garder à l’écart de toute flétrissure. J’irai plus loin que Marc, je réussirai. Oui, je réussirai !



La Bastide, le mardi 19 août 2008.


 
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   xuanvincent   
14/9/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai apprécié cette nouvelle surtout pour son thème, la passion d'un homme pour le Japon et plus particulièrement les fleurs de cerisiers.

Le lecteur découvre progressivement, comme le narrateur, l'étrange passion, jusqu'à la folie, de cet homme occidental pour les fleurs de cerisiers.

Bienvenue, la description de coutumes japonaises, telle celle du "prénom sacré" ou celle de la réincarnation des êtres vivants, ou encore l'évocation du zen.

La progression du récit m'a semblée réussie.

Ce récit m'a toutefois paru écrit de manière un peu inégale.

Dans les toutes dernières lignes, une dimension merveilleuse survient (j'aurais pu m'y attendre mais je ne pensais pas à un tel dénouement) et vient clore le récit.

La fin m'a paru un peu dure pour l'ami qui n'aura pas trouvé de son vivant sa fleur, et belle à la fois. J'ai apprécié l'idée que son ami incrédule puisse avoir trouvé cette fleur, et vouloir désormais rechercher sa propre fleur.

Détails :

. Pour le sens général du texte : "Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai effectivement pu mesurer la profondeur de sa folie." : en relisant le texte, cette phrase m'a paru en contradiction avec la fin du récit, où l'on voit le narrateur basculer, adhérer finalement aux croyances de son ami Marc.

. "bien évidemment" : placé en début de récit (on ne connaît pas encore l'histoire ni les personnages), ce terme ne m'a pas paru évident et peut-être superflu.

. "tout couverts" : "couverts" m'aurait suffi

. "Il devait avoir trente-cinq ans alors, assez grand, svelte, habillé avec soin" : "assez grand" ne se conjugue pas avec "avoir", il me semble que le verbe ["être" par exemple] devrait être écrit pour qualifier "grand" et la suite de la phrase.

. "tout le tour d'un arbre" : j'aurais préféré une autre formulation

. "ils se déplacent tous en foule" : j'aurais plutôt écrit "ils se déplacent en foule"

. dans le passage de l'étrange coutume du nom sacré, le terme "nom" m'a paru beaucoup se répéter.

. "d'autres alternatives" : le singulier me paraît préférable.

. "il s'est marié, et a eu un garçon" : la virgule, dans cette phrase courte, me paraît superflue

. "Bien entendu il ne pouvait pas le faire pour tous les cerisiers une année donnée" : je comprends l'idée mais le "le une année donnée" m'a un peu chiffonné, pas très joli dans la phrase j'ai trouvé.

Pour conclure, merci marogne pour cette belle histoire !

PS : Jolie, la signature chinoise illustrant le texte.

   David   
16/9/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Marogne,

Un peu soufflé, la fin est superbe et l'histoire trés jolie, c'est bien loin de mes goûts habituelles de lecture mais je ne regrette pas ce curieux voyage, bravo !

   Flupke   
24/9/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Marogne,
Dans la phrase « Amour porté là-bas à la floraison de ces arbres fruitiers ». étudier la possibilité d’élaguer l’adjectif « fruitier » :
Les cerisiers du Japon ont été introduits en Europe vers 1860. Ils sont décoratifs grâce leurs abondantes fleurs roses (ex : Prunus serrulata). Une variété fleurit en hiver et à nouveau au printemps. La fleur est dite "double", car elle comprend un grand nombre de pétales provenant de la transformation d'étamines ou de pièces de pistil. De ce fait, elle est stérile et l'arbre qui la porte ne produit pas de fruit (ex : cerisiers décoratifs). http://www.lesarbres.fr/fiche-cerisier.php

J’ai trouvé l’histoire intéressante, bien construite. Atmosphère gothique / fantastique style 19ème avec une bonne description minutieuse, la révélation progressive et le basculement à la fin. Donc un bien+
Merci. Amicalement, Flupke

   leon   
29/9/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire originale, bien écrite et qui semble vraie.

Mais je ne sais pas pourquoi, je trouve le fil du récit un peu "bancal", dans la façon dont les différentes péripéties sont amenées. ça avance et ça repart en arrière.. Je ne sais pas dire exactement ce qui me gêne, mais cette gêne est présente.

La fin aussi est un peu abrupte...

Mais bon, je chicane peut-être un peu car ça se lit très bien

   widjet   
17/11/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
On pense, entre autres, à L'âme des choses du même auteur où le thème récurrent de l'obession (jusqu'à la mort) est une nouvelle fois bien présent. La construction est également identique (le narrateur est souvent un proche de la personne "hantée") et le final est toujours tragique. Bref, Marogne glisse sur du parquet ciré et cette sensation de redite peut lasser.

Ici, l'histoire m'a moins passionnée du fait de la façon de raconter, trop monocorde. Je sais bien que l'auteur n'aime pas trop utiliser les artifices, mais au final ça manque sérieusement de piment et d'immersion et ce en dépit de cette histoire qui n'est pas sans intêret. Il y avait à mon sens, et sans tricher ou dénaturer le texte, moyen de le rendre plus captivant.

Quelques maladresses comme "perdre le goût de sa femme" qui ont retenu mon attention.

Je recommande malgré tout ce texte, qui montre le grand amoureux de voyages et de découvertes (voir ses poèmes, tableaux) qu'est Marogne.

Widjet


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