Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Policier/Noir/Thriller
matcauth : La demoiselle dans le cadre
 Publié le 10/10/16  -  12 commentaires  -  21513 caractères  -  111 lectures    Autres textes du même auteur

On n'a vraiment peur que de ce qu'on ne comprend pas.
Contes de la bécasse (1883), la Peur. Guy de Maupassant


La demoiselle dans le cadre


Pays de Savoie, 07 novembre 1898. 17 h 30. Mon récit des dernières heures.


Mes jambes m’invectivaient d’avoir trop marché. Lors même que mon itinérance m’eût emmenée au bout du Monde, je garderais cet esprit de compétition ; cette force ordonnait un pas de plus à mes muscles. C’était peut-être un défi inconscient, une lutte à mort contre l’état d’abattement, qui m’avait décidée à partir marcher loin de tout.


Je fus soulagée d’atteindre le pied de la colline après une descente difficile. J’avais devant moi une prairie ceinte de reliefs, les plus lointains apparaissaient à peine à l’horizon.


D’après ma carte, il y avait au bout de ce grand espace de quoi me sécher et faire le point sur mes vivres. Les provinces de campagne disposent un peu partout de refuges de qualité pour les marcheurs. Restait à en trouver un rapidement, habité de préférence, et pas par un ermite.


La terre gorgée d’eau avala mon premier pas dans l’herbe, une mixture, comme galipotée, s’insinuant dans tous les pores de ma peau. Je me consolai en songeant que rester sur les hauteurs n’aurait pas été d’un grand secours à mon sac à dos et mon corps, à peine ressuyés du mauvais temps des jours d’avant. Ici, protégée par le flanc de la colline, j’anticipais un peu moins l’orage qui grondait quelque part au-dessus de ma tête.


Le crépuscule tomba ; je me tins alors à distance respectable d’un petit bois niché au pied d’un autre relief. Il s’agissait d’une colonne rocheuse, un orgue basaltique aux sommets déchiquetés. Mon âme triste aurait vu dans son contour tourmenté les traits d’une vieille sorcière mal coiffée. Mon corps frissonna de cette peur sourde qui étreint le corps et dérobe l’âme.


J’étais au cœur du Val et je progressais lentement, ravalant la boule de chagrin tapie en moi et qui attendait un signe de découragement de ma part pour m’enserrer de ses griffes. Je ne lui laissai rien. Marcher est ma thérapie de femme, ma victoire ! Moi dont la seule malchance est d’avoir été longtemps heureuse. Matamore déprimée et désœuvrée, je restais, à cet instant, en quête de l’aventure.


Au-dessus de ma tête les nuages couraient vers l’est comme une foule terrorisée. La première déflagration retentit, un grognement du ciel qui rappelait, peut-être, les bruits de la glace arrachée à la banquise. Je dérivai et me retrouvai malgré moi à l’abri sous la frondaison des arbres de la forêt. J’aurais été bien aise de planter ma toile ici, hors des volutes de brouillard qui s’extrayaient du sol comme d’un autel d’haruspice. Je continuai ma route. Je ne saurai jamais pourquoi je baissai les yeux au moment où mon pied se retirait de cet objet métallique posé sur le tapis des feuilles. Je le ramassai, n’ayant pourtant pas la certitude d’avoir déniché un trésor. Il s’agissait d’un cadre en aluminium rond, un de ces objets idiots qu’on récolte dans les « tire-sous » mécaniques des kermesses. L’objet était piqué en plusieurs endroits par des traces de fatigue contrastant avec le jaune laiteux du métal. Ma main le tint l’instant qu’il fallait à mes yeux pour se concentrer sur l’image à l’intérieur, le portrait en noir et blanc d’une demoiselle au visage lisse. Le contact de l’humidité l’avait délavé. La jeune femme avait la peau blanche comme la craie et son visage était fendu par deux lèvres si minces qu’elles semblaient ne pas exister. Je lâchai l’objet et poussai un gémissement apeuré. Je me rapprochai de l’orée, quittai la forêt et accélérai le rythme de mes pas.


C’est alors que je la vis.


C’était une maison de berger au toit crevé par l’usure du temps. Elle était aveugle, sauf pour une large porte ouverte sur l’obscurité, et restait séparée de moi par les quelques dizaines de mètres d’un étang sale. Je m’arrêtai et repris mon souffle. Des millions de gouttes d’eau jetées par un ciel furieux s’abattaient sur la toile de mon vêtement et je songeai que la nuit serait longue. Une lueur attira mon attention vers la maison, un petit filet jaune brisant l’obscurité de la porte. Alors elle apparut dans l’encadrement, la lumière longeant les contours de son corps fin et de son visage entouré de longs cheveux. Ils étaient noirs, je le savais.


La demoiselle du cadre.


La deuxième déflagration retentit, une épouvantable décharge électrique qui creva le ciel et m’aveugla un court instant. Quand je recouvrai mes esprits, l’encadrement de la porte entourait à nouveau le vide.


Je ne sais pas combien de temps je restai là, immobile, fixant malgré moi l’unique ouverture de la masure. Je n’avais pas la force de crier mais je sentais ma poitrine vibrer aux sons rauques que je devais émettre sans le savoir.


Enfin, le bon sens reprit le dessus et je réalisai combien tout cela frôlait l’inconscience, à quel point je risquais d’être foudroyée à rester plantée là. Mon corps avança mais mes yeux restèrent aimantés à la source de mon indicible horreur. J’avais tout simplement peur de détourner le regard. Un flot d’éclairs zébra le ciel derrière l’orgue basaltique et projeta sur moi une ombre augurale et sinistre. Dès lors, mon instinct guida mes pas. Je marcherais jusqu’à l’aube, jusqu’au moment où le premier trait de soleil fendrait l’horizon, chassant la nuit et son torrent d’incertitudes.


Je crois avoir tout consigné. Je suis adossée à une pierre et j’écris. Écrire me fait du bien. Il est 19 h, peut-être. Il faut repartir.



*



Je sais pourquoi elle est à mes trousses.


Depuis combien de temps suis-je là ? Ai-je froid ? Faim ? Je ne sais pas. Je vais attendre, encore un peu.


20 h environ.


Il y a quelqu’un derrière moi : ma peau est devenue étrangement sensible.

Mon regard est maintenant fixé au sol, il cherche à décrypter les ombres projetées par les feux du ciel. La demoiselle du cadre est là, quelque part, la peur s’insinue davantage en moi, elle est toute prête à exploser, dans chacune de mes veines, il faut écrire, vite.


J’ai senti deux serres s’enrouler autour de mes chevilles. Elles entravent mes jambes et je suis contrainte à m’arrêter. Je ne veux pas regarder, je ne veux pas me retourner.


L’eau trempe les mots mais je t’écris encore, toi mon journal, mon compagnon de route, mon ami. Tu m’empêches de sombrer dans la folie.

Je vais attendre l’éclair suivant – je lirai alors les ombres reflétées sur l’étang.

Il tarde trop.

Les défenses de mon esprit cèdent, laissant entrer le flot de panique.

Et le monstre est derrière moi à attendre que je tourne la tête.

Écrire, je dois écrire, encore un peu.


Je vais attendre le prochain éclair mais je plonge dans une torpeur poisseuse. La pluie tombe de moins en moins vite. L’air semble épais.


J’étouffe… Je dois courir, je dois fuir. JE DOIS FUIR.



*



Chambéry, lundi 03 novembre 1899.


Le jeune enquêteur Eugène Choudaud reposa le document sur la table et leva la tête vers l’homme qui lui faisait face.


– C’est tout, monsieur Bourbonnaud ?

– Oui. Quand ce journal a été retrouvé, il avait en partie pris l’eau. L’écriture était presque illisible. La mine du crayon était un peu effacée, raturée, parfois gribouillée. Vous avez entre les mains ce que j’ai déchiffré et recopié.

– Je vois, dit Choudaud. Et le – ou plutôt la – coupable n’a jamais été retrouvée.

– Jamais. Pas plus que le corps de mon épouse.

– Y a-t-il eu des fouilles ? Dans l’étang ? La maison ?

– La maison, oui. Les gendarmes ont établi que le plancher avait été brisé, probablement par un esprit malintentionné. Mais aucune trace de mon épouse, rien. Quant à l’étang, les gendarmes l’estiment peu accessible.

– La plancher de la maison était brisé ? Mais pourquoi ?

– L’assassin aura démoli le plancher afin d’effacer les traces ! Cela tombe sous le sens !

– Et le halo de lumière autour de cette demoiselle ?

– Un artifice destiné à effrayer.

– Vous imaginez des brigands mettre au point un subterfuge aussi élaboré ? Allons donc !

– Alors c’est un fantôme !


Choudaud réfléchit un instant avant de reprendre :


– Et si la demoiselle du cadre n’était pas l’assassin ? Imaginons-la égarée, réfugiée en attendant la fin de l’orage. Le plancher s’effondre sous son poids…

– Dans ce cas, expliquez-moi qui a engagé la traque derrière Lucie, mon épouse. Et, par conséquent, pourquoi la demoiselle du cadre n’a pas été inquiétée par l’assassin. Enfin, pourquoi le cadre aurait-il été placé à l’endroit précis où mon épouse a foulé le sol ?

– Je vois. Et quel serait le motif du crime ?

– Crapuleux. On a imaginé une bande de malfrats. La bande se cacherait dans la montagne et détrousserait les gens. Mais personne n’a pu le prouver.

– Et quelle piste occupe la gendarmerie, aujourd’hui ?

– Toutes les pistes ont été explorées. Quand le journal intime a été retrouvé, la gendarmerie a procédé à une battue dans le Val, pour rechercher Lucie, examiner les lieux, mais aussi pour tenter de retrouver le cadre. Hélas ! Avec la neige et le froid, les conditions étaient difficiles… Ensuite, on a cherché un assassin, procédé aux interrogatoires de la population… En vain. L’école a été fermée sur ordre du préfet. Elle a rouvert à la rentrée dernière. L’enquête est donc terminée, à moins d’un nouveau développement.

– Pourquoi aviez-vous laissé partir Lucie, seule dans la montagne ?

– Pouvais-je la retenir ? Les médecins eux-mêmes lui préconisaient le grand air !

– Depuis quand était-elle dans cet état ?

– Depuis le jour où elle m’a découvert une maîtresse.

– Attendez… dans la lettre il y a cette phrase étrange, ah ! La voici : « Je sais pourquoi elle est à mes trousses. »

– Dans sa folie, Lucie a cru voir ma maîtresse, toute prête à lui ôter la vie. C’est ridicule, bien sûr.


Choudaud hocha lentement la tête avant de reprendre :


– Qu’attendez-vous de moi, au juste ?

– La vérité. Vous êtes un détective particulièrement doué.

– On le dit.

– Je jouis d’une assez belle fortune, je peux payer. Trouvez l’assassin, monsieur Choudaud ! Certains Modanais ont monté en épingle cette histoire. L’humeur est morose et les gens barricadent leurs volets à la tombée du jour. Ils croient aux fantômes.

– Cela leur passera.

– Oui. Peu à peu, l’affaire se tassera. Bientôt la vie reprendra son cours et personne n’entendra plus jamais parler de Lucie, tandis que courra encore la demoiselle du cadre.

– Eh bien soit. J’accepte de mener l’enquête, monsieur. Et je vous demanderai une avance pour mes premiers frais. Autre chose : auriez-vous une photo de votre épouse ?

– J’en ai retrouvé une récemment, par hasard. La voici.

– Merci monsieur Bourbonnaud.

– Cette conversation est à présent terminée. Je vous prierai de me faire part de vos conclusions par courrier. Je réside le plus souvent dans ma maison d’Aussois. C’est un peu isolé, mais loin de l’agitation de la ville. Surtout depuis l’arrivée du tunnel. Voici mon adresse.


Eugène Choudaud regagna sa chambre avec pension de l’hôtel Central, aux pieds ses souliers de dernière acquisition. Ils convenaient à merveille pour la longue marche qu’il devrait mener sur la route du Val. Il avala une infusion à la mauve, en prévision du froid, rassembla quelques affaires, et se mit en marche.


L’enquête, telle qu’elle avait été menée par la gendarmerie de Modane, laissait le jeune homme dubitatif.

Quelque chose ne collait pas.

Tout dans cette affaire semblait mal jugé, comme un devoir d’école griffonné par le dernier de la classe.

Eugène Choudaud songea déjà que, la Providence aidant, il pourrait s’offrir la feuillette de vin de Savoie dont il rêvait tant.


Lorsque, après l’aventure de sa longue marche, le Val fut en vue, il sembla au détective qu’il contemplait un rêve sinistre. Partout où son regard se portait, la roche était abrupte, saillante, comme sculptée par un Compagnon mal luné. Choudaud vit le bois, sur sa droite. Il semblait abîmé, sale, un enchevêtrement d’arbres encroués et cassés.


Il hésita à y pénétrer. Puis, brusquement, décida que cela n’en valait pas la peine.


Le centre du Val était garni d’herbe foncée, presque noire. Le ciel était menaçant, renforçant l’atmosphère maussade. Choudaud s’attarda un instant sur ce paysage, admettant son caractère singulier. Il reprit sa marche.


Évoluant dans un sol marécageux, le jeune enquêteur atteignit difficilement les abords de l’étang décrit dans le journal intime. Il s’arrêta devant d’étranges pièces de bois enfoncées dans le sol et disposées autour de l’eau. Il se souvint d’un article du Courrier des Alpes vantant cette nouvelle invention venue d’Amérique et qui consiste à relier entre eux ces poteaux par un fil de fer, gardant ainsi les troupeaux d’estive venus s’abreuver. L’état du sol, labouré par des milliers de pas, témoignait de la présence des bêtes.


Le jeune enquêteur réfléchit longuement, puis il entreprit un examen minutieux du sol alentour avant de se concentrer sur la clôture. Certains fragments étaient rouillés, d’autres étaient rafistolés.


Ses yeux se tournèrent vers la bâtisse. Elle n’avait rien d’accueillant, pourtant il s’y dirigea sans crainte. Il s’arrêta à quelques mètres de l’entrée et examina la forme de la porte, la couleur des pierres, le sol. Le plancher était bel et bien effondré, à plusieurs endroits, laissant apparaître les trous béant au-dessus d’une cave. Par la lumière sourde d’un œil-de-bœuf apparaissaient les toiles d’araignées et la crasse des murs et du sol.


Choudaud hocha doucement la tête. Satisfait, il fit demi-tour et reprit sans tarder la direction de Modane.



*



Eugène Choudaud eut grand mal à retrouver son chemin. Plusieurs fois, il se perdit et ne dut son salut qu’aux indications d’un habitant isolé. À peine rentré, il s’installa à son secrétaire. Il n’avait pas pris le temps de décrotter ses souliers de marche et le repas, comme le bain, attendraient. La lettre à l’intention de son client devait partir avec le prochain courrier.



Cher monsieur Bourbonnaud,


Mon enquête a été rondement menée. Ainsi suis-je en mesure d’affirmer qui a tué votre épouse. Je sais en outre où elle se trouve.


Dans le Val, près de la maison, il y a bien un étang. J’ai pu constater qu’il servait à faire boire les bêtes d’estive. Celles-ci sont parquées dans des enclos ceints de poteaux en bois plantés un peu partout et reliés par des fils de fer. Certains portent des traces d’usure, d’autres pas. J’émets l’hypothèse suivante : une réparation a été faite récemment ; l’accès à l’eau n’était donc pas entravé lorsque votre épouse a foulé le sol du Val.


Je n’ai pas cherché le cadre. Vous en conviendrez, il serait impossible à un assassin de prédire le chemin qu’emprunterait un randonneur. Ce cadre n’a pas été laissé là intentionnellement, il ne m’était donc plus utile de le rechercher.


J’ai examiné avec soin la masure, et je puis l’affirmer sans erreur : le sol s’est effondré sous le poids des ans.


Voici expliquées ici les choses telles qu’elles se sont réellement passées, ce 07 novembre 1898. Votre épouse, affaiblie par sa longue marche et par son humeur triste, a aperçu une demoiselle se tenant devant la porte de la masure. Cette personne je l’ai rencontrée par hasard, lors de mon retour du Val ! Son père a pris possession, il y a peu, d’une ferme isolée dans la montagne. La jeune femme porte de longs cheveux noirs et se déplace en claudiquant. Elle m’a raconté la vilaine chute dont elle a été victime il y a quelque temps, alors qu’elle était égarée dans ce paysage nouveau pour elle : le sol d’une bergerie s’est effondré sous son poids, tandis qu’elle cherchait refuge. C’était un soir d’orage. Le cadre lui appartient bel et bien. Elle a retrouvé son père, mais a perdu l’objet.


Monsieur, apprenez que votre épouse a assisté à cet accident, sans le savoir ! Elle a vu cette jeune femme, autour d’elle un halo de lumière provoqué, je crois, par des éclats de lumière reflétés sur la poussière en suspension. On appelle ça l’effet Tyndall. Terrorisée, votre épouse a continué sa route, ne réalisant pas qu’un morceau de fil de fer s’enroulait autour de ses pieds. Elle a chuté dans le seul endroit susceptible de créer l’énigme : l’eau glacée de l’étang.


J’imagine que tout le monde a cru au suicide ou à la disparition de Lucie. Dès lors, pourquoi enquêter ?


Son corps noyé aurait dû remonter en surface à cause des gaz générés par la putréfaction. Mais ici, l’eau doit être glaciale et le processus moins rapide. Sans parler du poids des vêtements. Je crains qu’elle ne soit encore au fond de l’étang.


Votre épouse, monsieur Bourbonnaud, et je suis en peine de vous l’apprendre, est morte de peur !


Les autorités et vous-même avez joué de malchance. Et d’un manque flagrant de persévérance. Il aurait suffi de consulter récemment les registres des communes alentour pour trouver trace de la jeune femme que j’ai rencontrée.

J’ajoute ceci : l’examen de la clôture a été omis ; une réflexion simple aurait permis de réaliser que l’accès à l’étang était possible.


Et puis pourquoi, diable ! un assassin aurait-il choisi de ne pas faire disparaître le journal intime, dont il avait constaté à coup sûr l’existence ?!


Je vous saurai gré de contacter au plus tôt la gendarmerie de Modane, afin qu’elle intervienne pour sortir le corps.


Restant vôtre,


Eugène Choudaud



*



La gendarmerie fit vider l’étang. Au fond de la vase, elle trouva des os humains et les attribua aussitôt à Lucie Bourbonnaud. Un petit collier lui appartenant fut en outre retrouvé, ainsi que de la toile et du cuir. La gendarmerie interpella les propriétaires de la ferme isolée, afin de les interroger. Ils ne furent pas inquiétés. Quant au propriétaire des prairies du Val, il fut réprimandé pour avoir failli à l’entretien de sa clôture.

Sur ordre du juge d’instruction de Chambéry, l’affaire fut commutée en homicide accidentel et les habitants de Modane purent à nouveau vivre en paix.

Monsieur Bourbonnaud coule des jours paisibles avec sa maîtresse.

Quant à Eugène Choudaud, il se satisfait chaque soir d’un verre de vin de Savoie aisément gagné.



*



Aussois, lundi 29 janvier 1900.


Monsieur Bourbonnaud soupira, tandis qu’il achevait une de ses inlassables lectures : l’extrait du journal intime de son épouse. Et il parvenait toujours à la même conclusion : c’était une histoire ridicule. Une jeune femme hante les montagnes et tue par plaisir. Rocambolesque !


Les gendarmes ont eu beaucoup de mal à y croire. Bien sûr, ils ont enquêté… mais sans conviction. Ils ont abandonné au premier coup de froid. Et lui, Augustin Bourbonnaud, a dû relancer l’affaire en engageant ce détective. Le travail fut promptement achevé, avec la découverte du cadavre.


Ou plutôt d’un cadavre.


Monsieur Bourbonnaud frappa l’accoudoir de son fauteuil d’un poing rageur. Même ce fat de détective a conclu à la mort de son épouse.


Augustin Bourbonnaud, lui, n’y a pas cru. D’ailleurs, il l’a toujours dit : on ne meurt pas de peur !


Alors, quand les premières visions sont apparues, il a compris. Cette silhouette, à l’orée du bois, qui apparaît à la nuit tombée et porte les traits de Lucie, il ne s’agit pas d’un fantôme.


C’est elle.


Plus tôt, il a couché ses conclusions sur le papier. Au cas où.


Ce soir du 07 novembre 1898, Lucie était au Val. Un épouvantable orage a frappé et une jeune femme est apparue, dans un encadrement de porte ; Lucie a eu la peur de sa vie. Elle venait de trouver le portrait de la jeune femme, égaré dans un bois.


Trempée, fatiguée, peureuse, trompée par un mari volage… et allant jusqu’à reporter les traits de ma maîtresse sur le visage de cette malheureuse demoiselle.

La vie de Lucie, à cet instant, ne valait plus rien.

Tout a basculé. Elle a décidé de me faire payer cette humiliation.



*



Lucie a mis en scène sa propre mort et son plan était diabolique. Il fallait retrouver son cadavre et ses vêtements ; leur décomposition devait en outre être achevée ; de cette manière, les gendarmes ne pourraient pas identifier le corps à coup sûr ; tout en gardant la conviction de la mort.


La gendarmerie de Modane fait très bien son travail, mais sans zèle. La taille et la morphologie du corps devraient correspondre aux descriptions. Cela suffirait. Des os, cela se déniche facilement, dans un cimetière.


Par acquit de conscience, Lucie a jeté dans l’eau un joli collier. Elle l’avait toujours sur elle.


Lucie devait aussi s’assurer d’une très longue enquête. Le temps nécessaire à un cadavre pour se dissoudre. Pour cela, elle devrait inventer une histoire incroyable servie par une prose grandiloquente.


Puis viendrait l’heure de la vengeance.



*



Accoudé à la fenêtre, un verre à la main, monsieur Bourbonnaud attendait l’apparition. Mais il n’est pas stupide. Son épouse ne parviendra pas à le faire succomber.


Il voulut regagner son fauteuil mais n’y parvint pas. Il s’effondra près de la fenêtre, pris de convulsions et les muscles frappés de douleurs atroces. Il mourut quelques minutes plus tard.


Se glisser dans la maison avait été facile. Et Lucie n’avait pas eu à chercher longtemps la bouteille d’alcool préférée de son mari. La cache était la même depuis des lustres. Elle a versé le poison lentement, comme pour profiter de l’instant.


Son mari le répétait toujours : on ne peut pas mourir de peur.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   JulieM   
20/9/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un excellent récit dans un style suranné de fin de siècle, que j'aurais plus volontiers classé dans la catégorie "policier/thriller" que épouvante.

Tous les ingrédients y sont, un décor grandiose, tonitruant et effrayant; une femme solitaire, égarée dans sa tristesse; l'homme volage; le plan machiavélique; la terrible vengeance enfin assouvie.

Une mécanique bien huilée, sans grande surprise certes, mais qui m'a parfaitement convaincue.

Un bon moment.

   Alcirion   
27/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai apprécié ce texte bien ficelé pour ce qui est de l'intrigue. Le style me paraissait un peu suranné au début, mais au final, il convient assez bien à l'époque à laquelle se déroule l'action.

Ca m'a fait penser à Arthur Conan Doyle, dans l'esprit, c'est finalement plus proche du policier que de l'épouvante.

A vous relire.

   MissNeko   
10/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Pas mal du tout votre récit ! J ai pensé à Agathe Christie.
J ai passé un très bon moment de lecture et de suspens.
( j ai noté une erreur : " la plancher ")

   Anonyme   
11/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Dieu que la femme à l'esprit pervers !
Si elle avait empoisonné son mari en évitant toute cette mise en scène, gardant ainsi sa maison et n'étant obligée de se cacher à perpétuité, cela aurait été bien plus simple... Mais je n'aurai pu apprécier cette belle écriture qui a su me guider en ces lieux inhospitaliers, dont je n'ai pu m'extraire jusqu'à la fin du récit.
La fin écourtée (une nouvelle se doit d'être moins développée qu'un roman. Dommage !)m'a laissé sur une question, cette curiosité légitime de la suite : et après ?

Que va devenir Lucie, peut-elle nous abandonner ainsi? J'espère que ses aventures ne s'arrêteront pas là...
A vous lire, très vite.

   plumette   
11/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Matcauth,
j'ai bien aimé l'ambiance que vous avez su créer dans cette montagne et le récit de Lucie dans la première partie même si j'ai été parfois gênée par des tournures de phrases un peu lourdes.

mais l'intrigue ne m'a pas convaincue, je l'ai trouvé un peu compliquée.

dans la première partie, Lucie est censée écrire son journal : difficile à admettre, vu ce qu'elle est en train de vivre! d'ailleurs pourquoi le journal n'est-il pas totalement au présent?

dans la 2 ème partie, le mari fait appel à un détective pour découvrir la vérité: mail il l'envoit sur une fausse piste ? S'il a des doutes sur la disparition de Lucie, il ne les évoque pas et parle d'assassinat. Il met en cause la demoiselle du cadre . là j'ai l'impression que l'auteur veut avant tout maintenir le suspens pour le lecteur mais ne s'attache pas assez à la cohérence générale de son histoire.


ceci étant, le dialogue de cette 2 ème partie est bien mené, il dynamise le texte et maintient l'attention.

le détective résout bien vite l'affaire! Et il a eu la chance de rencontrer la demoiselle du cadre sur le chemin de son retour! Ses déductions ont été faites en marchant, puiqu'il se précipite, avec ses souliers crottés, pour écrie ses conclusions ... là je commence à décrocher de l'histoire!


quant au retournement de situation en 3 ème partie, il est censé expliquer tout le reste! Le machiavélisme de Lucie qui aurait fait un faux journal après coup et mis en oeuvre des traces destinées à faire croire à sa mort. Corps en décomposition dans l'étang à ne trouver qu'après un certain temps? et tout cela a fonctionné?

voilà, je suis dubitative mais capable d'apprécier le travail de fond et d'écriture!

bonne continuation

Plumette

'

   vendularge   
11/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'ai bien aimé lire cette histoire, bien que ce nous apprenons ensuite être un journal, soit écrit d'une manière tellement surannée que la lecture peine à donner l'envie de poursuivre..heureusement, le langage change et le discours est beaucoup plus fluide. L'époque n'est pas favorable à une enquête scientifique et finalement , on peut tout à fait imaginer qu'une disparition bien orchestrée soit possible.

On se demande quand même où cette femme se retire pendant tout ce temps, de quoi vit elle et comment?

Bref, l'idée est intéressante, l'époque aussi.

Vendularge

   Anonyme   
13/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien
j'ai trouvé l'écriture formidable, coulée, maitrisée, rapide; je serais moins enthousiaste quant à l'histoire que je trouve un peu trop alambiquée, cela finit par alourdir, on se perd mais on se retrouve.
Merci pour la lecture.

   Charivari   
13/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour.

Désolé, mais j'avoue que je n'ai pas beaucoup apprécié cette nouvelle, même si j'ai trouvé le style très bon, avec ce côté un peu suranné, très "1900".

Par contre l'histoire m'a parue trop tirée par les cheveux et le procédé narratif trop complexe, alternant forme épistolaire, narration classique et dialogues, c'est trop décousu à mon goût.

Un petit détail historique : j'ai été étonné de voir apparaître le matériau aluminium pour le cadre du tableau. Certes, l'aluminium existait à l'époque -il commence à être produit de manière industrielle vers 1880- mais il n'est vraiment utilisé dans la vie courante qu'après la 1ère guerre mondiale. Le cuivre serait plus logique par rapport à cette époque.

   Blacksad   
13/10/2016
Bonjour

Comme promis, je suis venu, j'ai lu et... ben non, ça n'a pas pris. Désolé pour vos quatre années de labeur ;) et tous les efforts déployés pour donner cette patine du siècle dernier à ce texte et à cette intrigue qui m'a... perdu.

Bon j'accroche rarement aux enquêtes policières, je suis donc mauvais public pour ce genre de texte et mon avis ne compte pas vraiment. D'ailleurs je n'en mettrai pas.
En fait, j'ai eu du mal à lire ce texte jusqu'au bout et j'ai trouvé le procédé meurtrier exagérément compliqué à mon goût...

Au plaisir d'une autre lecture ! Dans un autre style peut-être

   jaimme   
15/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire très XIXème siècle, grâce à un vocabulaire et des tournures qui ont dû demander de belles recherches. Le seul endroit où j'ai vraiment tiqué c'est l'autel d'haruspicine, c'est un peu capillotracté à mon avis: du brouillard monte comme... comme quoi, comme celui issu de la chaleur des entrailles des animaux éventrés? Basta, c'est un détail.
Très XIXème aussi par le propos: du Maupassant, oui, voire du Poe.
La seule critique réelle que j'apporterais est celle du déroulement (surtout final) de l'histoire. Je pense qu'il aurait fallu plus de place (40K ou plus) pour mener l'ensemble selon le rythme qui sied à ce genre d'histoire. Et la fin, donc, semble menée un peu trop tambour battant, c'est dommage. Reprendre tous les détails pour que, comme un puzzle, ils s'assemblent si bien que le lecteur se dise: "oui, cela ne pouvait se passer autrement!", à partir de la prise en main de l'enquête par le détective, je pense.
Une bien belle lecture qui mérite aussi un titre plus accrocheur.
Merci pour cette histoire délicate et mystérieuse!

   Bidis   
18/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Jusqu’à « Je sais pourquoi elle est à mes trousses », j’étais avec le personnage. L’environnement était bien décrit, je baignais dans une atmosphère dépaysante à souhait, et la nature tourmentée me donnait le frisson. C’était naturel et c’était agréable. Or l’intrigue qui commence me tire de ce contexte sans m’en ouvrir un autre qui m’intéresse autant ou davantage. J’entrevois quelque chose de trop alambiqué. Et la suite, hélas, me donnera raison.
Je n’ai pas cru à cette histoire un seul instant. C’est dommage. Il aurait fallu une intrigue aussi prenante et naturelle que ce début fort prometteur.
Pourtant « Galipoter », « orgue basaltique », « des arbres encroués », « une feuillette de vin », « l'autel d’haruspice », « l’effet Tyndall »… voilà un texte qui enrichit et le vocabulaire, et la culture générale, en ce qui me concerne en tout cas. Même les infusions ne sont pas ici au tilleul, à la menthe ou à la verveine comme chez vous et moi, mais à la mauve. Je me demande si j’en trouverai dans les rayons de mon supermarché. Or j’adore ça, quand un texte vous apprend des choses et de nouveaux produits.

Quelques remarques :
- « …n’aurait pas été d’un grand secours à mon sac à dos et mon corps » : je suppose que l’auteur veut dire que le sac à dos est lourd à porter, mais je ne trouve pas cette formulation très heureuse. D’autant que j’aurai une impression de répétition du mot « corps » lorsque, quelques phrases plus loin, je lirai « de cette peur sourde qui étreint le corps »
- « en quête de l’aventure. » : c’est curieux de s’exprimer ainsi. Théoriquement, on dit « en quête d’aventure ».
- « Les gendarmes ont établi que le plancher avait été brisé, probablement par un esprit malintentionné. » : de braves pandores qui croient que ce sont les esprits qui brisent des planchers, je n’en ai jamais rencontrés pour ma part. Peut-être l’auteur voulait-il dire : « par quelqu’un à l’esprit malintentionné ». Mais alors, il faut être vraiment très « mal intentionné » pour aller casser le plancher chez les gens !
- Répétition ici aussi : « … le jeune enquêteur atteignit « », et quatre propositions plus loin : "Le jeune enquêteur réfléchit longuement… "
- « Certains fragments étaient rouillés, d’autres étaient rafistolés. » : la répétition de « étaient » n’est pas fort heureuse. On aurait pu écrire : « Certains fragments étaient rouillés et d’autres rafistolés. »

Pour le début et pour ce que j'ai appris de nouveau, j'aurais mis un grand "beaucoup", pour la suite un "pas" tout à fait désolé. Alors, j'ai tenté de faire une moyenne...

   hersen   
17/11/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Il n'y a pas de doute, l'auteur sait créer une ambiance.

J'avais les pieds mouillés au bord de l'étang, je rêvais moi aussi de ma feuillette de vin de Savoie et gnark gnark gnark j'ai pu mettre du poison dans l'alcool préféré de mon mari chéri.

En fait, c'est ce que j'ai apprécié le plus, cette ambiance qui nous plonge hors-siècle avec un vocabulaire original. Mon préféré : les arbres encroués.

L'intrigue, je ne l'ai suivie que du bout des yeux, je la trouve un poil compliquée à suivre et, à rebondir souvent, je me suis crevée. Surtout que le fin est la partie que j'aime le moins, elle n'est pas à la hauteur du reste côté imagination.

Des détails auraient pu un peu rendre certains passages plus clairs, par exemple Bourbonneau et Choudaud :deux noms qui arrivent en même temps dans l'histoire et qui se ressemble dans la sonorité; Choudaud et Dupuis, enfin, ce genre de différence, aurait été un poil plus simple pour le lecteur.
Un cadre en argent aurait peut-être mieux "cadré" l'époque ?

Rien que pour l'ambiance de votre nouvelle, je vais aller farfouiller sur les étagères d'Oniris pour lire vos autres textes. D'il y a quatre ans, donc, si j'ai bien tout compris :)

merci pour cette lecture.

hersen


Oniris Copyright © 2007-2019