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Sentimental/Romanesque
Mauron : La neige avant qu'elle tombe, à Rémuzat
 Publié le 18/12/15  -  7 commentaires  -  22159 caractères  -  81 lectures    Autres textes du même auteur

Un narrateur, abandonnant des récits déjà écrits, ne pouvant plus s'en contenter, erre à la recherche d'un sens à venir, dans le froid. Où et comment va-t-il pouvoir le trouver ?


La neige avant qu'elle tombe, à Rémuzat


Au trio Zéphyr


I

Nos rêveries, je crois, nous cernent mieux que nos raisons, nos caprices parlent de nous plus que nos actes. Je ne sais pas trop qui je suis, mon intelligence est médiocre et mes dons d’invention très communs ; il m’arrive pourtant d’envisager ce que je n’entends pas, du moins ce que je n’entends qu’à peine… Chaque fois que je lis un livre, je le vis, je veux dire que je le lis au-delà, bien à côté de ce qu’il me propose. Je ne me contente pas de suivre docilement le romancier, je m’égare où il ne va pas, je bifurque. Ainsi m’est-il difficile de finir les romans que j’ai commencés. J’emprunte des chemins qui ne mènent qu’à moi, ou ne mènent à rien.

Si je lis à Rémuzat, en plein hiver, La pluie, avant qu’elle tombe de Jonathan Coe, je déplace ce qu’il décrit de l’Angleterre et du Shropshire dans la Drôme. C’est tout un déménagement… Je suis assis dans un petit bar restaurant proprement, joliment arrangé, au doux nom de La mère Maurin. La salle ne reçoit la lumière que depuis sa devanture en face de moi, et sur le mur perpendiculaire, à ma gauche, se trouve le comptoir. Les tables et les chaises pour les clients ont été disposées plus au fond, où je suis, éclairées artificiellement par quelques halogènes. Je suis dans une caverne, même éclairée de façon moderne. Le restaurant fait face à la pharmacie, on peut la voir, illuminée elle aussi, de l’autre côté de la vitrine et de la petite place, une tache intense (et moderne elle aussi) de lumière dans ce village froid, vite à l’ombre, enfoncé dans une vallée étroite, entourée de montagnes sévères et hautes qui n’ont rien de moderne, elles, qui sont l’archaïque même.

Si donc, je lis en plein cœur de janvier, douillettement installé dans le bar restaurant susdit, et attablé devant un café, La pluie, avant qu’elle tombe de Jonathan Coe, j’imagine illico qu’il y a de la neige autour, ou plutôt qu’elle va tomber aussi. J’installe alors tout le roman (quitte à ne plus l’entendre, quitte à le quitter, à en faire MON roman non écrit), dans ce silence qui m’entoure, dans ce bruit et cette fureur intensément silencieux que je me mets à respirer sous un ciel neigeux, sur des versants devenant très universellement blancs, peu à peu.

Je sais que c’est déraisonnable, que lire requiert un minimum de précision et de rigueur, qu’Imogen ne peut pas exister et ne pas exister à la fois, que Stephen n’est pas un jeune garçon téméraire et séduisant, mais je n’y peux plus rien, si le romancier ne va pas où je veux, s’il n’a pas su me persuader de l’accompagner (et Dieu sait que je suis difficile), ma part libre de le suivre ou non se rebelle, je vais selon mes pas ; et, sur la pointe des pieds, sans même m’en apercevoir, je le quitte, je l’ai quitté. Et je ne parle pas tant de l’excellent roman de Jonathan Coe, que j’ai su lire d’un trait, que de tous ceux qui m’ont un beau jour égaré dans des chemins plus féconds que les leurs. Mais j’en tairai les titres…


II

Je finis donc par m’arrêter à quelque porte cochère depuis bien trop longtemps fermée, et je frappe. Ce n’est ni une grand-mère en déshabillé porteuse de bougie qui vient m’ouvrir, ni un vieux cocher hors d’âge mais la toison rousse et bouclée, très drue d’une charmante jeune fille au visage rond, gracieux, tout piqueté de taches de son, un peu comme la Pauline du Hussard sur le toit, mais pulpeuse et plus laiteuse.

« Vous êtes qui ? » me demande-t-elle en fronçant les sourcils d’un air à la fois soupçonneux et bougon.

« Je suis ce que je suis, un pas grand-chose qui progresse. »

« Ah bon, vous progressez, et vers où ? »

« Pour l’instant, c’est vers vous. »

« Houlà ! Mais c’est qu’on ne progresse pas vers moi comme ça ! Et c’est quoi, d’abord, votre nom ? »

« Je m’appelle Roman, mais, de grâce, mademoiselle, il neige, il va neiger, la nuit tombe. Pourriez-vous m’abriter ? »


Elle hésite. Derrière elle, j’entends une voix forte et grave à l’accent espagnol : « Qu’il entre. » Elle fait pivoter la lourde porte. Dans l’ombre immense de la pièce, je distingue un cheval et un homme, assis, un géant sur un fauteuil à bras. Il nous regarde, vous et moi. À sa droite il y a un fusil et puis, plus loin, un grand feu de cheminée éclairant tout cela d’un clair-obscur doré.


« Ferme la porte, Laubelune, il fait froid. »

C’était comme si j’étais entré en un tableau, un grand tableau de maître. Je me suis senti tout de suite réchauffé, non seulement par la force du feu qui flambait, mais par la grâce d’une harmonie qui régnait là. Le géant assis prend la parole : « Nous ne vous attendions pas, monsieur, et vous ne pourrez pas vous attarder, mais je suis heureux de vous accueillir dans notre abri de fortune. Nous-mêmes ne sommes logés ici que de façon tout à fait temporaire, j’allais dire, illusoire. »

« Je ne fais que passer », répliqué-je.

« Non, monsieur », répond-il avec un soupçon d’agacement dans la voix. « Vous ne passez pas, vous cherchez, ça se voit ; et savez-vous quoi ? Vous cherchez, sans même le savoir, justement à ne pas passer ! Ce faisant, vous vous précipitez, vous allez trop vite. Paradoxal, n’est-ce pas ? Et votre acolyte ne fait pas mieux que vous, même s’il reste silencieux. Faisant cela, vous gâchez tout ! Notre présent, à vous, à moi, c’est du passé accumulé. Et c’est très lent ! Il y a du sacré partout, nous le fuyons, vous et moi, il nous poursuit, il nous précède, il est en nous et sous nos pas. Nous l’aimons et le haïssons à la fois, nous ne pourrions nous en passer. Nous l’adorons dans la Beauté. Au fond, c’est pour cela que nous nous sommes "rencontrés" à Rémuzat, vous et moi, "réfugiés" allais-je dire. Nous sommes des transfuges, nous avons envie de fuir loin des pieds du Bouddha, très loin des universités, et de chercher du beau qui ne soit pas du vrai. »

Son accent espagnol accentuait l’étrangeté de ses propos. Je ne comprenais pas tout ce qu’il me disait. Une soupe bouillait sur le feu. À tout hasard, je répondis :

« Ne sommes-nous pas, vous comme moi, des prêtres sans clergé d’une croyance sans religion ? »

Le géant reprit :

« Connaissez-vous Giovanni Strozza ? Un ami de toujours. Plutôt hâlé, râblé, aimant l’amour. Il est le compagnon de mes recherches. Il rajoute toujours une once de terreur à tout ce que je dis. Il a la voix usée par le tabac et par l’alcool, brûlant sa vie par les deux bouts. Je l’aime plus que moi. Il a des cheveux bouclés sur ses yeux roux.

Il a d’abord été le commandant d’un remorqueur de haute mer : L’Écrier. C’est que la côte d’Élespine est la route du Nord, celle qu’il faut longer depuis les grands ports du Zambèze pour remonter aux portes de la Soie. Il écrivait la mer parmi des vagues palimpsestes. Et puis son navire a sombré pour de sombres raisons. Depuis, il est devenu moine. Il s’est voué à Radnagar, un dieu comme il n’y eut jamais, sans religion, dogme ni prêtre. Radnagar : le culte du Néant. Il suffisait de prononcer ce nom pour pénétrer le Véritable. Ni Saint-Suaire ni hostie, ni Coran, le nom de Radnagar était à lui tout seul une puissante cathédrale aux yeux de Giovanni Strozza. Radnagar n’était à vrai dire personne, sauf un on-dit, une ombre. Il était pourtant le seul mot, le Mot vrai, le Vrai Nom, le seul ne renvoyant à rien. Le plus sacré. Ce plus intime dieu, ce Ptyx ou cet hapax hantait les yeux de Strozza.

Quelle ne fut pas la surprise de Giovanni le jour où il entendit qu’on frappait à la porte de sa cellule. Il demanda : "Qui vive ? " et une voix légère, féminine, répondit : "Radnagar !"

"Est-ce toi Radnagar ?" demanda Dom Giovanni d’une voix de stentor qu’il ne connaissait pas… Il ouvrit la porte, personne ! Et ce "personne" entra tout seul comme un soupir. Qui vive ? Est-ce quelqu’un, est-ce personne ? Le nom de Radnagar était revenu se poser au plus profond du ventre de Giovanni, comme pour lui voler sa vie, sa voix… Voilà pourquoi je suis ici. J’attends Giovanni qui attend Radnagar, dans un lieu-dit. Et puis… j’adore qu’on m’adore, et puis j’adore attendre, c’est comme ça. »

Il y a des mots qui font tellement peur qu’ils sont une présence, surtout prononcés depuis un accent si profondément étranger. « Radnagar » était un de ceux-là. Le géant se racla la gorge, il allait continuer mais se ravisa. Laubelune me regardait, je voyais que je lui plaisais, son visage et ses yeux m’avaient semblé inattendus et, pour tout dire, inespérés. Mais je devais répondre à ce géant sans avoir rien compris à ce qu’il m’avait dit. Je soupirai avant de dire :

« Est-ce de vous que vous parlez, Giovanni Strozza ? »

Laubelune rougit, le géant se leva de son siège avant de vaciller. Il me regarda et me dit : « Oui, c’est moi, et de moi. » Il sourit un peu avant de rajouter en accentuant les « r » comme lui seul le savait : « Je m’attends moi-même, n’en reviens toujours pas, n’en suis pas encore revenu. Et je m’attends en vain n’étant pas encore celui que j’espérais. » Enhardi, je m’aventurais : « Et Laubelune est Radnagar ? » « Non, Laubelune est Laubelune, c’est ma fille, ne la mêlons pas à cela ! » répondit le géant. « Écoutez, reprit-il, vous et moi, ce que nous cherchons, c’est un endroit. Pour l’instant, nous sommes à l’envers. Dans un envers, précisément. »

Je frémissais : « Que voulez-vous dire ? »

« Eh bien, pour l’instant, vous et moi ne sommes nulle part, de nulle part, nous errons, or nous cherchons où vivre. Cette hôtellerie abandonnée, ce vieil hôtel Richaud où l’on est pour ce soir, il y fait froid ! Ce soir, nous dormirons ici, mais demain ? Nous séparerons-nous ? Resterons-nous ensemble ? »

Il se faisait tard, la neige allait sûrement tomber dans la nuit, et Laubelune me montra comment et où dresser mon lit.


III

Je n’arrivais pas à dormir. Le géant ronflait déjà. Le cheval s’ébrouait, le feu s’éteignait par degrés. Mais où étais-je parvenu ? Cet hôtel Richaud, qu’est-ce que c’était ? Giovanni Strozza (ainsi nommais-je ce géant qui ne s’était pas vraiment présenté mais qui avait sûrement parlé de lui-même en faisant mine de parler d’un autre) était donc en voyage et moi, j’errais sans savoir où j’allais. J’étais sorti de la trame bien tissée, finie et fignolée d’un roman, j’avais gagné ma liberté, je ne me contentais plus de lire j’écrivais, mais je flirtais avec le froid et le néant, la neige menaçait de tout envahir de son blanc, de tout effacer. Plus rien n’était assuré. Était-ce vraiment cela que je voulais ? Étais-je devenu celui à qui il n’arrive rien mais par lequel arrive toute chose ? Il me semblait que je m’étais scindé. J’étais à la fois celui-ci et celui-là, le héros et le romancier. Et je ne savais plus comment faire ni qui j’étais.

J’entendis bouger près de moi. Je me retournai. Une voix à peine perceptible me dit : « Chut » très doucement. C’était Laubelune. Elle mit ses lèvres tout contre mon oreille et me dit : « J’ai froid, je peux me serrer contre vous ? Il ne vous arrivera rien de fâcheux, je le promets. » Nous avons chuchoté longuement à l’oreille l’un de l’autre. Elle m’apprit que son père s’appelait bien Giovanni Strozza, il était à la recherche de son frère, disparu d’un monastère de Lure depuis longtemps mais qui reparaissait parfois. Un demi-frère qui avait été moine et puis, avant cela, commandant de cet Écrier. « Mon père adore mêler le faux avec le vrai, me dit-elle, il est l’homme des à peu près. »

Même si la présence chaude et douce de Laubelune me troublait, je commençais à y voir plus clair, ce Giovanni était un amateur de fictions comme moi, à la recherche de chimères. Mais allais-je partager l’errance de cet homme-là, l’errance de sa fille ? À quoi bon ? Le sommeil me gagnait.

Quand je m’éveillai, il faisait grand jour, la salle était vide, plus aucune trace du cheval, du géant, de sa fille, seules des braises dans la cheminée sous une soupière vide rappelaient qu’il y avait eu un feu, ici, la veille au soir, et des voyageurs en transit et transis. La lumière froide du matin éclairait tout avec crudité : les murs lépreux, la poussière et les toiles d’araignée, les taches et les coulures sur les vitres, le mobilier crasseux et défoncé. Je regardai dehors. Le ciel était très gris, le sol noir, la neige n’était pas encore tombée.

Il fallait prendre une décision, rester dans cette hôtellerie abandonnée ou bien envisager de partir plus loin. Je me tournai vers moi-même. Un événement météorologique sembla répondre à mon hésitation : un rayon de soleil perça soudain les nuages et pendant quelques minutes une vive clarté illumina les murs. Je décidai donc d’aller plus vers le nord et de remonter la vallée de l’Oule, vers La Motte-Chalancon. J’allais me mettre en route, à pied, dans le froid coupant du petit matin d’hiver. Le ciel s’était à nouveau couvert, j’achetai un peu de pain et de fromage avant de prendre le chemin. Ce n’était plus un chemin d’aujourd’hui, son asphalte noir bien lissé, non, c’était une route empierrée, blanche, poussiéreuse et sentant la terre. Je l’avais décidé ainsi, j’irai dans un autrefois. J’allais m’enfoncer dans un pays qui n’existait pas.

Je comprenais que ma maison c’était d’errer de mot en mot, tantôt dans une fiction finie et achevée, avec tout le confort, tout bien tracé, balisé, repeint de neuf, une forme complète, tantôt dans ces trames incertaines et fuyantes, filandreuses, pleines de trous, des haillons de pensée, des ruines en construction qui ne protégeaient pas des courants d’air. Il me fallait les deux, et surtout, me trouver devant le vide d’une route, qui s’ouvrait vers je ne sais qui, je ne sais quoi, un autre monde. Je pensais à Laubelune et à son père, entrevus le temps d’une soirée, d’un feu dans la cheminée. Je me suis senti seul, très seul, plus seul que jamais, dans le silence de mots qui s’étaient retirés, ne venaient pas, ne viendraient plus, ne pouvaient plus venir et je me mis à sangloter tout en marchant, tout en mâchant mes pleurs, mes jours, ce fromage et ce pain dans le silence du matin.

J’attendais, j’entendais encore les paroles fortes, les mots drus et puissants du géant de la veille, sa façon de penser, de peser sur ma conscience et sur mon âme, je les regrettais, il y avait ce besoin-là, de se sentir entouré, bordé d’une parole, d’une pensée, de murs de mots bien maçonnés et qui mettaient hors d’air, hors d’eau. Me revenaient ses phrases, puissantes : « Partout où il y a de la domination, il y a des prêtres afin de célébrer des valeurs intangibles, nos dieux. Nous voudrions les abolir, les effacer, nous en créons de nouveaux chaque fois. Là est le problème, voyez-vous, la plupart d’entre vous, et vous-même, vous adorez cela, qu’on vous subjugue et vous domine. Vous adorez adorer. Et vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Entre vous et moi, je plains ceux qui sont en Terre sainte, à Paris, New York, Jérusalem, tous ces lieux majuscules ! Parce qu’ils sont déjà dans le saint, ils aspirent au Saint des saints, s’ils étaient dans le Saint des saints, ils aspireraient à plus haut encore : devenir les arbitres suprêmes de ce qui est profane et ce qui est sacré. Des victimes ou des bourreaux. »

Sa voix n’était plus qu’un souvenir, déjà. Le chemin, lui, allait devant, il s’ouvrait vers le nord mais il n’y avait rien, vraiment rien que ce nord. Je n’accomplissais aucun pèlerinage, aucune initiation ne m’attendait, seule la solitude d’une route sur laquelle j’allais sans attendre rien, que du déroutant et de l’inattendu. J’avais quitté une forme achevée pour des clichés épars. Tessons coupants d’un verre brisé.


IV

J’ai dû marcher ainsi une heure, j’ai suivi la vallée de l’Oule vers Cornillon avant de prendre à droite, vers l’est et Cornillac. La route montait raide. J’aimais percevoir cette aimantation de la terre, la pesanteur de mon corps attiré vers le bas, mais je montais, montais quand même, respirais fort de cet effort renouvelé. Et j’allais pas à pas vers le ciel… Tout s’est ouvert d’un coup. La marche m’enivrait. Il y avait quelque chose porté par l’air qui s’allégeait. J’allais au hasard, ou plutôt, guidé par un flair qui ne sentait rien de précis ni de conscient, qui percevait que c’était là, par là que quelque chose se passait. Je ne marchais plus, je dansais. Le ciel était toujours très blanc, le plafond restait haut, on voyait les sommets des montagnes. Tout en continuant, j’entendais respirer quelque chose autour de moi, comme un gémissement qui s’amplifiait. J’ai d’abord cru que c’était le vent, mais non, il n’y avait aucun vent, aucune branche ne bougeait. Je décidais d’aller jusqu’à la chapelle que je voyais se dessiner, plus haut.

Je percevais mieux, désormais. Depuis l’intérieur du bâtiment résonnaient des instruments à cordes, un concert onirique et vibrant. Une musique répétitive, obsédante, charmeuse, chuintante, souple comme une danseuse. Ou un serpent. L’ombre qui toujours m’accompagne et que Giovanni Strozza avait su voir m’a dit : « Enfin ! » et je sentais aussi que quelque chose s’apaisait, il y avait comme un but, une fin s’ébauchait. J’ai regardé par un fenestron sans vitrail, c’étaient trois femmes qui jouaient, jeunes, presque des filles. Un trio à cordes. Le casque de cheveux blonds de la violoncelliste, surtout, me fascinait. Dans l’ombre, il flamboyait. Il y avait tellement de joie, tellement de force dans cette musique qui sortait de leurs doigts, c’était comme de l’eau qui allait, impérieuse, suivant sa voie, et que personne n’aurait pu arrêter.

Soudain, l’une des trois s’est mise à chanter, puis deux, puis les trois à la fois, elles s’accompagnaient encore de leurs instruments mais c’étaient leurs trois voix qui avaient la teneur du chant. Je me suis assis sur le banc de pierre qui débordait du mur donnant sur le parvis, juste à côté de la porte fermée. Ces voix sauvages et joyeuses chantaient une langue inconnue, il me semblait qu’elles découvraient la langue qu’elles parlaient en la chantant, avec des sons articulés chaudement, comme du latin, du roman, des sons chantournés et savants. Mais, même si je ne la comprenais pas directement, elle me disait qu’il y a de la joie à vivre, à créer sans jamais se conformer, sans se laisser enfermer dans un conformisme quelconque, à ne pas rester passif, inerte et mort mais à danser, à danser avec son corps vivant jusqu’à plus d’heure, à plus soif, à plus de souffle, à plus d’haleine.

Cette musique au grand galop était presque aussi précise que des mots. Surtout, elle épanouissait tout le silence autour, lui donnait de la profondeur. J’ai poussé la porte de bois, je suis rentré dans la chapelle. Il faisait assez sombre, les vitraux et les fenestrons ne laissaient passer qu’une lumière tamisée mais les trois visages des musiciennes étaient éclairés de bougies. J’entendais désormais tout le détail du son et pouvais en suivre les vibrations dans le changement même de leurs traits. Parfois s’entendait le frottement du crin sur la corde avant qu’il ne devienne son. Musique féminine de trois filles audacieuses dans leurs jeux comme des garçons, joie féminine à l’infini. Quelle leçon !

La violoniste, à ma gauche, avait une silhouette mince et flûtée, les cheveux noir de jais, elle posait le menton sur son violon avec une précision grave, son nez semblait se relever à chaque vibrato ; l’altiste, tout devant moi, souriait, elle était plus ronde, plus assise, les yeux très vifs, tournés parfois vers sa gauche et parfois vers sa droite, ou vers moi, elle semblait distribuer les rôles, laissant parler tantôt les graves et les aigus en pizzicato ; la violoncelliste, elle, la plus grande, élancée, la plus virtuose des trois, semblait chevaucher son instrument de son archet comme une grande vague sur le point de déferler. Toutes les trois étaient couvertes de grands manteaux noirs, ouverts sur des robes très claires et colorées. Elles m’avaient bien vu entrer mais ne s’occupaient pas de moi.

Soudain, l’altiste s’est levée, elle a quitté son instrument, s’est avancée, les deux autres continuant à jouer. Elle s’est approchée en dansant, elle dansait en se tordant, les bras levés puis sur les hanches. Elle s’est déshabillée lentement tandis que les deux autres continuaient un ostinato haletant. Il y avait dans ce moment comme une joie tragique, une transe.

« Viens danser avec moi », m’a-t-elle chuchoté et je me suis levé, elle m’a déshabillé aussi et nous avons continué à danser tantôt sur la musique et tantôt sur les chants des deux autres musiciennes. Chacune parcourant l’empan de sa tessiture depuis les aigus jusqu’aux graves. Et j’entendais la voix très grave et sombre de la violoniste, tandis que la violoncelliste l’avait aiguë, très claire. Tout en dansant avec cette femme souple et grasse, à la poitrine bondissante et rebondie, je voyais des versants de montagnes dévalés ou gravis, et les montagnes mêmes devenaient des vagues géantes, gémissantes et mouvantes montagnes aux eaux de terre lente. Une immobilité en mouvement. La musique et la danse dans le même moment me faisaient percevoir tout cela. Nous étions nus, l’altiste et moi, elle s’est rapprochée de mon oreille et m’a soufflé ceci :

« Je suis la voix même des rêves. Je suis l’instant que tu veux éternel et qui passe, un vol de mouche à midi au soleil. Nous jouions toutes trois pour l’inconnu qui vient, nous chantions pour que de l’inconnu vienne, pour l’inconnu que vous étiez déjà, avant même que vous ne soyez là. Nous étions, nous sommes vos Sirènes… Mets-toi au service de ce qui vient, de l’à venir quel qu’il soit, que sa présence brille en toi, tout d’abord et déjà. »

Tout en parlant, elle m’entraînait dans sa transe. C’était une logique sans logos, une nécessité sans obligation, tout cela allait quelque part mais sans qu’on sache où, dans de l’indéfini, de l’infini presque. Quelque chose s’accomplissait mais sans se définir jamais. Les mots qu’elle prononçait semblaient être grandis par les sons qui les portaient, en dissolvaient la précision, les sublimaient. Ce qui avait d’abord semblé solide, trop solide en ces mots-là devenait forcément gazeux, se gazait, devenait vaporeux. Tout sombrait. J’ai tourné mon regard vers dehors.


Les premiers flocons s’étaient mis à tomber.


 
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   hersen   
18/12/2015
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai trouvé cette nouvelle un peu compliquée, un peu intello.

Bien qu'au départ j'aie trouvé intéressante l'idée qu'un lecteur s'approprie une histoire et lui donne un autre cours au gré de sa fantaisie, j'ai eu, au fil de ma lecture, l'impression qu'il me manquait des données : soit de la part de l'auteur, soit de ma culture générale.
Ce qui ne m'a pas mise très à l'aise pour m'y sentir bien.

Des répétitions de temps en temps ou insistances alourdissent un peu le texte dont j'aime cependant le style.

La phrase finale, on l'attend un peu trop. Donc quand elle arrive, c'est un peu comme une fatalité. Et par conséquent, elle perd de son éclat.

Merci pour cette lecture.

   jaimme   
9/12/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,
J'ai bien aimé les chapitres I à III et la fin du IV. Autant dire que j'ai trouvé la description des femmes et de leur musique trop longue dans l'ensemble du texte. Mis à part cela (j'ai commencé par le négatif dans mon ressenti), je me suis laissé porté par le reste. Votre écriture est belle, bien adaptée au propos. J'ai aimé la poésie écrite et celle sous-entendue et j'en aurais aimé plus. Puisque vous êtes hors logos, la poésie, il me semble, est la plus explicite dans ce cas. Ce voyage initiatique m'a plu car il s'appuie sur l'écriture et cette mise en abyme est succulente (miam goulu).
La transe finale, le sens de sa vie, est-elle basée sur l'amour, le désir, ou sur la transe des sens elle-même? Je reste sur cette interrogation. Cela n'a pas d'importance.
Une lecture qui m'a fait voyager. Merci.

   Vincendix   
18/12/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quelle imagination débordante !
Vous fîtes un rêve étrange et pénétrant de femmes inconnues et d’un géant Espagnol (Je crois que Giovanni Strozza est plutôt Italien), sous un ciel lourd de neige.
Je n’ai pas lu vos références littéraires, mais c’est évident, elles vous ont inspiré.
Le décor sauvage de la Drôme du sud se prête parfaitement à ce récit plutôt fantastique que sentimental.
Je reste tout de même sur ma « faim », il faut être de marbre pour résister à la douce chaleur de Laubelune, et que dire de l’invitation de l’altiste… L’histoire se prolonge peut-être ?
Vous pouviez éviter quelques fantaisies qui n’apportent rien à mon avis comme « logique sans logos ».

   Pepito   
19/12/2015
Bonjour Mauron,

Kriture : cela coule tranquille, quitte à remonter le courant de temps à autre ;=)
"sa devanture en face de moi, et sur le mur perpendiculaire, à ma gauche,..." lui même à 90° par rapport au mur derrière moi...
"éclairées artificiellement par quelques halogènes" et "naturellement" par la lumière du soleil, je suppose...
"elle aussi"... "elle aussi"
"en accentuant les « r » comme lui seul le savait :" > "savait le faire", non ?
"susdit" haaaa, le maître mot que voilà, ça en devient génial ;=)
"Je me tournai vers moi-même." essai pour voir ;=)
"gazeux, se gazait" "logique sans logos" ouafff bof ! T'as pas besoin de ça...

j'aime beaucoup:
"un grand feu de cheminée éclairant tout cela d’un clair-obscur doré."
"tous ces lieux majuscules"
" J’aimais percevoir cette aimantation de la terre, la pesanteur de mon corps attiré vers le bas"

"Ce n’est ni une grand-mère en déshabillé porteuse de bougie qui vient m’ouvrir, ni un vieux cocher hors d’âge" https://www.youtube.com/watch?v=zdIID_TGwhM ...j'ai bon ? ;=)

"[les romans] qui m’ont un beau jour égaré dans des chemins plus féconds que les leurs. " pour moi c'est une preuve de qualité.
"de chercher du beau qui ne soit pas du vrai." idée intéressante

A la description des trois musiciennes j'ai sauté, un peu trop pour moi. Un texte qui s'envole vers un ailleurs ou j'ai peine à suivre. Allégé, beaucoup, il serait plus à mon gout sans doute.

Merci pour la lecture.

Pepito

   carbona   
19/12/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Mauron,

J'ai aimé l'idée d'écrire son roman, c'était une sensation particulière pour le lecteur de suivre le narrateur dans ses choix de route, cela m'a plu. Alors très simplement cela m'a fait penser à ces livres pour enfants où selon la réponse que l'on donne, l'histoire prend un chemin différent.

J'ai donc apprécié tous les passages vivants et concrets de votre texte et il y en avait suffisamment pour poursuivre ma lecture avec intérêt. Intérêt qui a faibli au dernier chapitre. C'est devenu trop onirique pour moi, et j'ai souri quand la danseuse se déshabille et déshabille le narrateur car ça commençait vraiment à tourner au fantasme du narrateur. Mais oui, après tout il a bien raison, on peut imaginer tout ce qu'on veut pendant (et hors d'ailleurs) nos lectures mais c'était une vision très personnelle et j'ai eu du mal à m'identifier ;)

Tout ce qui concerne le géant est un peu difficile à suivre, surtout quand il parle.

Laubelune qui se faufile dans le lit ;), on voit bien quand-même que tout cela le titille

Le premier paragraphe est sympa. La description est agréable et l'explication est intéressante. On s'identifie facilement. C'est pour moi un préambule réussi.


Malgré des passages un peu brumeux, je garde une bonne impression de ce texte car il est aussi truffé de phrases toutes simples et très efficaces par ex "Je ne me contente pas de suivre docilement le romancier, je m’égare où il ne va pas, je bifurque. " "je vais selon mes pas ; et, sur la pointe des pieds, sans même m’en apercevoir, je le quitte, je l’ai quitté. "

Quelques remarques :

"La toison" < c'est étonnant non ? Surtout dans le registre de langue utilisé

" Ce qui avait d’abord semblé solide, trop solide en ces mots-là devenait forcément gazeux, se gazait," < vraiment, je trouve que ce n'est pas joli cette histoire de gaz


Merci pour la lecture.

   Coline-Dé   
19/12/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Nos atomes sont tellement éloignés les uns des autres que beaucoup "d'"autres" pourraient partager le même espace que celui que nous occupons... Est-ce la raison de cette quête menée à travers les mots des autres et détournés, recomposés, étirés jusqu'à la trame, brodés et déchirés de nouveau ?
J'aime beaucoup ce foisonnement, dans une langue toujours belle, riche, drue, pleine de saveur... J'ai pensé à l'Aleph de Borges, mais non : plutôt à l'enfant illégitime de Borges et de Giono !

Il y a bien quelques bricoles ( déjà relevées) ici ou là qui grattouillent ma lecture, mais... Bon, j'aime, quoi !
Pas constructif, mon commentaire ? Tant pis monsieur l'architecte !

   Louis   
30/12/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Dans une première partie, préambule du texte, le narrateur expose son sujet.
Il se présente dans une difficulté à dire son identité : « je ne sais pas trop qui je suis » ; son identité, donc son histoire personnelle.
En quête de soi, le narrateur privilégie un rapport à soi médiatisé par le langage. Un rapport à la lecture et à l’écriture. Plus particulièrement, un rapport à la littérature romanesque.
Il cherche, dans la lecture du roman, plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, à forger sa propre histoire, qui le révèle à lui-même.
On est soi, déclare-t-il, non seulement par son passé, " ses actes ", mais aussi par ses rêves et « caprices », dans son imaginaire, dans ses désirs producteurs d’imaginaire.
L’identité n’est pas située dans un statut, social ou familial, duquel rien n’est dit, mais dans la production d’un imaginaire romanesque, dans un "roman de soi", en quelque sorte.
La pratique de la lecture et de l’écriture se ramènent à une pratique de soi.

Le narrateur se présente précisément comme un lecteur de roman. Récit romanesque auquel il s’identifie : « je m’appelle Roman » dit-il. Mais avec une difficulté à rester lecteur, à suivre l’histoire contée par un autre, narration faisant vivre d’autres personnes, qui lui sont étrangères.
Pour lui, la pratique de la lecture ne consiste pas en une identification aux personnages du roman. Pas d’absorption dans leurs aventures, mais un détournement, un déplacement de la narration, un dévoiement, une « bifurcation » qui s’avère une conversion à soi.
Un exemple de cette pratique nous est donné : il s’agit du roman de Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe, qui sera détourné dans le récit qui va suivre, intitulé : La neige avant qu’elle tombe.
Le roman se présente donc, pour le narrateur, comme pré-texte d’un autre texte, non encore écrit, ou à écrire. La fiction du roman fournit une histoire qui rend possible la "narrabilité", pourrait-on dire, du temps vécu. Il faut partir d’une histoire exemplaire pour pouvoir mettre sa vie en histoire. Car il s’agit de « vivre le roman ».
Paul Ricœur parle d’une « application de la fiction à la vie » et d’un impact de la littérature sur la vie quotidienne. Grâce à la littérature, la vie peut tout simplement devenir une expérience, au sens d’une expérience de vie sensée ; c’est par la littérature que la vie devient histoire.
Il s’agit de « lire en levant la tête » comme dit Roland Barthes, dans Le bruissement de la langue. Mais cette tête en l’air, à la fois irrespectueuse, puisqu’elle ne reste pas fidèle au texte, mais aussi « éprise », puisqu’elle s’en nourrit, aboutit à l’invention d’une autre histoire par laquelle le lecteur se métamorphose en auteur.
Le narrateur lève la tête, mais pour regarder autour de soi, pour regarder en soi.
Il se libère des contraintes de la logique interne du roman étranger, son « logos », mais ce n’est pas sans risque : « J’étais sorti de la trame bien tissée, finie et fignolée d’un roman, j’avais gagné ma liberté, je ne me contentais plus de lire j’écrivais, mais je flirtais avec le froid et le néant ».
Comment éviter l’errance hors des histoires bien balisées, qui ne trouve pas pour aboutissement le froid et le néant ?

La suite du texte explicite, développe et illustre ce qui a été exposé dans le préambule, et esquisse une réponse à l'interrogation posée.

La deuxième partie commence par une fin, une conclusion : « Je finis donc… ». Se termine une errance à partir d’un roman, commence son propre récit, détournement du roman.
Sur le modèle d’une œuvre romanesque du XIXème siècle, le narrateur entre par une « porte cochère ». Il pénètre dans ce qui pourrait être une demeure du passé, qui pourrait mettre fin à l’errance, or ce lieu, « l’hôtel Richaud », s’avère un non lieu, un « nulle part » solitaire et abandonné. Dans l’hôtel Richaud, ironiquement on y trouve, non le chaud, mais le froid et le néant redoutés.
Le récit dévie de ce qui est habituellement attendu derrière une porte cochère. L’apparition d’une jeune fille indique que l’on est dans le présent.
Mais en passant la porte, le récit s’ouvre sur un autre récit, en un récit de récit, l’histoire de Giovanni Strozza (peut-être une « déviation » du nom de Giovanni Sforza, l’aventurier qui épousa Lucrèce Borgia), histoire contée par un « géant ».
On a donc affaire à des histoires enchâssées, à des récits de récits, mais qui ne mènent à rien, sinon au culte du Rien.
Plus que d’un marin, l’histoire de Giovanni Strozza est aussi celle d’un homme qui écrit : il commande un remorqueur du nom d’Ecrier, nom dans lequel s’entendent à la fois « écrire » et « crier », « Il écrivait la mer parmi des vagues palimpsestes », et il criait la mer, son errance sur l’infinité de la mer. Manque d’une ancre, surabondance de l’encre.

Strozza," l’écrieur"", passe de l’errance sur les mers, des mots nomades, à un mot sédentaire ; du flot des mots à un mot hapax ; de l’infini de la mer à une cellule monastique.
Il voue un culte au Néant. Il ne croit pas à rien, il croit au Rien.
Nom de Dieu se fait nom de Rien.
Ses cris et ses écrits, tous deux l’ont donc mené à Rien. Mais un rien qui n’est pas déploré, un rien qui est valorisé, déifié, sous le nom de "Radnagar".
La déviance était une dérive.
L’errance mène ici au nihilisme.

Le « géant » semble bien un double de Giovanni Strozza, mais ce personnage double est à son tour un double du narrateur, qui a lui lui-même un « acolyte » silencieux pour double.
Le texte est le foyer d’où partent ces jeux de renvois et de miroirs.
L’un des doubles du narrateur se fourvoie dans le nihilisme, ce qu’il faut éviter.

Le narrateur tire pourtant des leçons de sa mésaventure.
Tous ces personnages, qui renvoient l’un à l’autre, sont en quête de soi, quête d’une identité fixe. Identité associée à un lieu, une résidence, une place sédentaire, une maison, habitation, une demeure, mais un lieu qui est un « lieu-dit ».
Soi se tient dans le mot, comprend-il. Un pur mot, un pur signe, qui est signifiant, mais signifiant de rien, sinon de lui-même. Sa résidence est dans l’être du langage, dans la signifiance : « Je comprenais que ma maison, c’était d’errer de mot en mot »
Ce lieu-dit est un lieu de vie : « vous et moi ne sommes nulle part, de nulle part, nous errons, or nous cherchons où vivre. » La résidence, mais aussi la vie se font dans le langage, paradoxalement dans son instabilité.
Le géant révèle un autre objet de leur quête : le sacré, mais un sacré qui réside dans la Beauté.
Le « géant » a une fille : plaisir charnel de la fille. Le géant est un texte, c’est un récit. Elle est donc fille des mots, et source de plaisir.
Plaisir du texte, plaisir du beau.

La dernière partie semble indiquer la voie qui permet d’échapper au nihilisme, au froid, à la solitude, au néant. Une finalité, enfin, paraît mettre fin à l’errance : « Il y a avait comme un but, une fin s’ébauchait »
Cette dernière partie réunit un lieu sacré, une chapelle, la beauté de la musique, et la beauté charnelle des femmes.
Comme l’avait indiqué le géant, la finalité est dans le Beau. Beauté produite par le langage, qui se sublime dans la musique et le chant : « Cette musique était presque aussi précise que des mots »

Le musiciennes se déshabillent et dansent. Comme les bacchantes. Dans une fête dionysiaque.
Dionysos a triomphé du « géant ». Le froid et la solitude sont évités.
L’errance, chaotique et dionysiaque, a mené à la création du Beau, qui s’atteint dans une « joie tragique », dans l’ivresse de la « transe ».
Plaisir du texte : le plaisir textuel est en même temps plaisir du corps féminin, et les femmes musiciennes sont aussi de nature textuelle.
Barthes déjà comparait le texte à un corps féminin séduisant. De même que celui-ci enchante les yeux en se déshabillant, le texte suscite le plaisir des lecteurs, en se dévoilant.
Les femmes entraînent le narrateur dans « une danse ». La marche errante se fait danse, légèreté, élévation au-dessus de la réalité.

Les musiciennes se présentent comme des Sirènes. Elles attirent les inconnus vers elles. Mais non pour les désorienter, au contraire pour les orienter vers un avenir : « Mets-toi au service de ce qui vient, de l’à venir quel qu’il soit, que sa présence brille en toi ». Elles sont une puissance affirmative de la vie, de l’acceptation tragique de la vie sous tous ses aspects, de l'acceptation tragique du devenir.

La neige finit par tomber. Cette neige « qui menaçait de tout envahir de son blanc, de tout effacer », cette neige comme une page blanche. La rêverie s’est dissipée, mais elle a laissé ce texte et ses leçons.

Merci Mauron pour ce texte fort intéressant.


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