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Sentimental/Romanesque
moschen : Phobie
 Publié le 29/10/14  -  9 commentaires  -  20288 caractères  -  82 lectures    Autres textes du même auteur

Un vieux monsieur reçoit une lettre qui le met dans un embarras certain.


Phobie


Je reçus un jour une étrange missive. Aujourd’hui, je ne sais plus ce qui me retint alors de l’ouvrir. Mais dès l’instant que le facteur me remit le courrier, ce fut comme un obscur pressentiment que son contenu allait bouleverser un fragile équilibre et que je risquais de ne pas m’en remettre avant longtemps.

Sujet à contracter les nombreuses infections qui traînaient dans l’air vicié de ma banlieue, je vivais l’essentiel de mes journées reclus à consulter les précieux ouvrages qui faisaient l’orgueil de ma bibliothèque. Une existence entière consacrée à les dénicher, les acquérir parfois sans rechigner à la dépense. Je les chérissais, je les soignais, les préservant de la lumière, de la poussière et de l’humidité. Curieux de nature, affamé de cet infini de connaissances qu’offrent les textes, je dévorais tout ce qu’une rotative est à même de mettre bas. Les quotidiens, les magazines littéraires, les ouvrages scientifiques, ceux bien à part qui traitaient de la philatélie, les livres consacrés aux vieilles montres mécaniques, les traités décrivant les machines d’un autre âge, rien n’échappait à une soif de savoir qui ne m’a pas quitté depuis le plus jeune âge. Parfois un ami bien intentionné m’adressait un livre. Je ne manquais pas de le lire, le relire, de m’en imprégner jusqu’à ce qu’une forme de rejet transparaisse. Puis je me faisais un devoir de restituer posément, d’abord de manière synthétique mais surtout d’une façon structurée, toutes les impressions que le texte avait fait naître en moi. C’est ainsi et pas autrement que je rendais hommage à la bonté de son expéditeur. Et si l’actualité m’en offrait l’occasion, j’adressais quelque correspondance à un lointain collègue de la faculté. Il faut avouer qu’avec le temps les lettres s’étaient faites rares et ma boîte se trouvait plus souvent encombrée de publicités inutiles vantant les mérites d’un marchand de pizzas, d’un livreur de sushis ou d’une banale offre promotionnelle émanant du supermarché voisin.

Avant que de lire son contenu, j’estimais indispensable d’en connaître l’auteur. C’était un préalable, voilà tout. Au téléphone, n’attend-on pas en silence que celui qui appelle prenne la peine de se présenter ? Et si l’on tarde à décliner son nom, alors il est légitime que celui qui est dérangé de la sorte raccroche, tout simplement.

J’inspectai l’enveloppe à la recherche d’un indice. Rien sur l’envers ne portait la moindre mention qui puisse me mettre sur une piste. Je sentis percer une pointe d’exaspération. Je voulus un instant déchirer le tout, le jeter au feu dans un accès oh combien compréhensible. On a parfois de ces sourdes colères qui soudain jaillissent sans que l’on puisse ni deviner l’instant de leur explosion, ni se douter de leur force ou même songer à les contenir.

Jamais il ne me serait venu à l’idée d’importuner qui que ce soit en omettant de préciser mon nom et ma qualité. S’il y avait un cartouche prévu au dos à cet effet, quelle idée saugrenue de l’avoir laissé vierge. Était-ce par étourderie ? Pourquoi pas, mais dans ce cas, cette étourderie portait en elle les raisons de ses conséquences.

Par le passé, je me souvins avoir refusé un courrier pour la simple raison que l’expéditeur ne s’était pas identifié. Le tout avait été retourné sans autre explication. Je voulais donner une leçon. Que l’on procède avec autrui de la bonne manière que l’on est en droit d’attendre en retour. J’espérais provoquer une réaction. Depuis j’ai mis de l’eau dans mon vin. J’ai bien compris à quel point était vain cet entêtement de vouloir changer l’autre. Mais qu’on ne recommence point ces agissements, faute de quoi cette mauvaise éducation s’exposerait aux mêmes rétorsions.

Il devait bien y avoir un indice, une griffure, un point de colle. Je pris une loupe pour l’examiner dans le détail. Mon attention fut naturellement attirée par le timbre. Cet exemplaire datait de la fin des années soixante. Je m’empressai de parcourir mes collections pour découvrir que j’en possédais un de la même série. Une date portée à la main me rappela la rigueur avec laquelle j’enregistrais minutieusement les informations que je glanais lors de chacune de mes acquisitions. Quel bonheur de trouver après tout ce temps la réponse qui m’aurait coûté un effort démesuré, un tourment inutile et un gâchis d’énergie simplement pour pallier un manque de caractère et un défaut de constance dans mes idées. Les méthodes ne sont-elles point les habitudes de l’esprit et les économies de la mémoire ?

Je me sentis fier, fier du travail accompli. Je reconnais un bon ouvrier à la satisfaction que lui procure une tâche exécutée dans les règles de l’art. Tel un bon vin, mes timbres avaient traversé les âges. Ils mûrissaient et je leur portai une attention décuplée dès lors que je pressentais une fragilité certaine. L’auteur avait dû sélectionner celui-ci dans sa propre collection. À moins que la lettre n’eût été postée à une date bien antérieure et qu’elle n'ait trouvé un chemin vers son destinataire que très récemment ?

Une histoire semblable me revint en mémoire. Il était question d’un pli qu’un postier indélicat décida de conserver, caché en son domicile avant que de se ressaisir et de le remettre quelques années plus tard en mains propres. Par ce geste, il avait brisé une histoire d’amour naissante. Voilà tout ce que le journal avait retenu de l’affaire. Affligeant. Ces pigistes de bas étage ont tort de jouer à l’excès de cette corde. Le lecteur finit toujours un jour ou l’autre par discerner les grosses ficelles que l’on manipule sous son nez. Alors il se lasse, se détourne de la pitoyable mise en scène dont il se sent la risée et finit par jeter au feu le torchon qui lui a procuré de si doux moments de lecture. Tourmenté, toute quiétude ayant abandonné notre postier jaloux, le remords avait pris enfin le dessus le poussant à faire amende honorable. L’histoire ne dit pas quel digne châtiment lui fut réservé.

Ce timbre avait à mes yeux de la valeur. Et je mesurais la souffrance endurée pour que son propriétaire accepte de s’en séparer. Ce timbre qui représentait sur fond turquoise une Marianne semeuse d’étoiles irait prendre une juste place tout à côté de ses pairs. L’expéditeur avait-il connaissance de mes goûts ? La question m’effleura. Mais je l’évacuai en pensant au manque de tact et au froissement que son oubli avait fait naître. Je crus un instant qu’il voulait gagner mes faveurs. La dentelure était parfaitement conservée. J’analysai minutieusement le cachet de la poste pour constater qu’il avait été oblitéré il y avait de cela trois semaines. Encore un de ces courriers distribués de manière hâtive qui s’était égaré avant qu’une bonne volonté ne le retourne aux services et qu’ils l’acheminent enfin à destination.

L’enveloppe de parchemin couleur ivoire révélait au toucher de subtiles incrustations végétales. Une texture si grossière ne facilitait pas la course de la plume. J’imaginai un homme vêtu d’un costume de flanelle, portant un nœud papillon enchâssé dans un col montant, assis à son bureau, occupé à sa correspondance face à une large baie vitrée ouvrant sur une pelouse parfaitement taillée, au loin une tonnelle où à l’heure du thé quelques grappes de vigne sauvage vous tendaient les bras. Cette vision me rassura quelque peu. Il ne pouvait y avoir d’intentions malignes chez une personne au goût si raffiné.

Je restai néanmoins bredouille dans ma quête de découvrir son auteur. Rien n’y fit. Le malaise que m’inspirait cette lettre ne faisait que grandir à mesure que je repoussais l’échéance. Je désespérai de ne pouvoir deviner la main agitée qui avait griffonnée mon nom et mon adresse. Je décidai d’attendre le lendemain et de solliciter le conseil de ma femme de ménage. En d’autres circonstances, son avis désintéressé m’avait été bien utile et j’allais une nouvelle fois m’en remettre à son jugement. Elle saurait sûrement déchiffrer l’écriture ou se remémorer le souvenir d’un précédent de la même sorte, précédent qui avait assurément échappé à une mémoire bien défaillante. Je posai l’objet en évidence sur la table et fis semblant de m’affairer à autre chose. Avec ce pli installé au centre de mon univers, je ne parvins pas un moment à conserver une concentration. Sa seule présence me tourmentait. Pris dans un tourbillon, les mouvements de ma personne me ramenaient inexorablement en ce point focal qui occultait l’objet de toutes les autres occupations devenues soudainement secondaires. Je passai le reste de la matinée à parcourir l’appartement tel une mouche affolée tournant autour de l’enveloppe qui semblait aspirer tout mon être en me suppliant d’exécuter enfin le geste salvateur. Tôt ou tard viendrait le moment, où n’y tenant plus, je me précipiterais sauvagement pour déchirer le pli et en déflorer le contenu.

Intérieurement je caressais l’espoir de surmonter mes appréhensions, de me libérer de mes craintes, quitte à affronter une réalité de plus en plus difficile à éluder. Vint le soir et l’heure d’un repas pris à la hâte. J’allai me coucher en laissant la porte de la chambre grande ouverte comme pour me permettre de surveiller cet intrus et veiller à ce qu’il ne s’échappe point. La nuit qui suivit fut pour le moins agitée. Je me réveillai fréquemment. À chaque fois, je passai tout près de l’enveloppe pour m’assurer qu’elle était toujours là, à la même place, dans le même état.

Au petit matin, contrairement à des habitudes bien ancrées, je me levai de bonne heure. Je voulus être prêt bien avant que madame Letellier ne prenne son service. J’avalai un café noir, puis je m’assis en face de la lettre, la tête plongée dans les mains comme pour me concentrer avant que de jouer un coup. Aux échecs il importe toujours de temporiser avant de jouer le soi-disant bon coup. L’adrénaline, mauvaise conseillère, choisit cet instant où vous êtes particulièrement vulnérable, elle vous pousse à agir et commettre la faute. Lorsque les battements du cœur s’affolent, c’est tout le contraire qui s’impose à un esprit éclairé. Posément consolider sa position, se mettre à l’abri de toutes les menaces, voilà la conduite à suivre, voilà la méthode qui permettra au final de l’emporter, voilà ce qui procurera la plus grande joie, celle que l’on s’accorde avec bienveillance et non pas un vulgaire satisfecit que l’on arracherait à un adversaire versatile ou un tantinet prétentieux.

La sonnette retentit. C’était elle. J’étais certain qu’elle comprendrait mon désarroi, j’étais persuadé qu’elle agirait promptement sans poser aucune question superflue. Madame Letellier avait pris l’habitude de me protéger, parfois de façon excessive, comme une mère. Je ne lui en ai jamais tenu rigueur. Je pouvais lui en faire la remarque dans le seul but de mettre un peu de piquant dans nos conversations. Mais dans l’instant présent, un soutien si précieux se révélerait bien appréciable. Par avance, je lui en sus gré. Madame Letellier ne me ferait pas faux bond. Elle lirait la lettre dès que je lui en ferais la demande. Elle me préserverait si nécessaire. Il y a des mots qu’il est inutile d’entendre, des insultes insidieuses qui vous gâcheraient une journée, des allusions sournoises qui vous ôteraient le sommeil, des propos indignes dont tout homme sain doit savoir, à juste titre, se détourner. Je n’eus pas la nécessité de lui expliquer dans quel état ce courrier m’avait mis. Elle chercha à me rassurer. Avec ses mots à elle, elle tenta d’expliquer comment l’esprit exagère nos angoisses dans une piètre tentative de fuir une vérité trop dérangeante. Encore une fois, je fis le rapprochement avec le jeu d’échecs et la phrase de l’un de mes professeurs me revint en mémoire. « Dans ce jeu, tu n’affrontes pas un adversaire mais uniquement un autre toi-même qui porte les mêmes faiblesses, la même absence de volonté et le même défaut de constance et d’opiniâtreté. »

Madame Letellier saisit l’enveloppe, et d’un habile coup d’ongle, elle la déchira. Je voulus la retenir, craignant que dans son emportement elle n’endommage le pli. Son geste fut si rapide, si violent, presque hystérique. J’aurais eu tort alors de m’interposer. Bien m’en a pris, j’ai fait montre de retenue, preuve d’une réserve bien inspirée qui m’a épargné d’autres éclats de voix. J’avais l’impression qu’elle tordait le cou d’une poule, sans aucun état d’âme, comme elle aurait pu le faire dans le passé. La poule avait bien été élevée pour finir son existence ainsi. L’enveloppe était destinée à être déchirée, brutalement entrouverte et jetée aux flammes dès son œuvre accomplie. Les gens sont sujets à de ces accès d’humeur ! L’espace d’un instant, ils deviennent incontrôlables. Après coup, on s’interroge sur ce qui a pu causer ces emportements et l’on s’inquiète en prévision de l’irruption prochaine.

Madame Letellier parcourut le pli, me gratifia d’un regard rassurant puis voyant que mon silence valait acquiescement, elle en débuta la lecture. De temps à autre, elle me jetait un coup d’œil furtif comme pour évaluer ma réaction. La lettre émanait d’une femme. Cette personne affirmait que nous nous étions connus quelque vingt années plus tôt. Mon front se plissa, mes sourcils froncèrent, mais je restai muet. Elle évoquait un mal incurable dont elle souffrait et qui ne lui laissait plus aucune illusion. Mes paupières répondaient à chacune des phrases lues, signe de plus en plus pressant pour l’inciter à ne pas relâcher et poursuivre pour soulager une tension devenue plus forte à mesure des révélations portées à notre connaissance. Je me préparai à autre chose, à une confession porteuse de conséquences d’une autre mesure. Vint enfin la révélation que le début du récit avait laissé transparaître. Il y avait aussi un enfant, une jeune fille. Pour l’auteur de la lettre, l’importance de retrouver un père ne faisait pas l’ombre d’un doute. C’était tout. En substance, il n’y en avait guère plus. Je devais connaître cette vérité. Me la révéler, c’était pour elle le moyen de se libérer d’une charge. On me tendait un témoin. À moi de le saisir pour faire le bonheur de cette jeune fille, l’entourer dans les moments difficiles qui l’attendaient, l’accompagner pour devenir une femme, une mère et une fille qui saurait vous gratifier de l’affection sans laquelle une existence paraît trop fade. Elle rédigeait un testament qui me faisait légataire d’un destin insoupçonné.

À plus de soixante ans, on m’annonçait que j’étais père. Je m’assis dans le premier fauteuil en cherchant à reprendre mes esprits. Les idées se bousculaient en moi. Des sentiments contradictoires germaient, prenaient corps avant de s’évanouir submergés par une vague d’émotions plus forte encore. Je me voyais jugé pour abandon d’enfant. Mais pourquoi avait-elle pris cette décision de l’élever seule ? Pour quelle raison avoir attendu si longtemps avant de m’en informer ? Est-ce la maladie qui l’avait poussée à cette révélation ? M’en avait-elle parlé avant, à une autre époque ? Je sondais désespérément ma mémoire. Je savais ce que l’esprit est capable d’occulter, des souvenirs douloureux qu’il efface et que l’on renie avec tant de mauvaise foi. À l’époque, je pouvais avoir eu une réaction stupide à l’évocation d’une grossesse accidentelle. Je rejouais ma vie antérieure et déroulais une existence différente auprès d’une femme et d’une fille. En lieu et place de mes études, de mes livres, je goûtais une destinée certainement moins égoïste mais moins vaine aussi dans un confort peut-être plus étriqué. Je ressentais comme un immense gâchis, je comptais les années perdues, je partageais la souffrance d’un amour délaissé. Où cette autre vie aurait-elle pu me mener ? Aurais-je été un bon mari, un bon père ? Et mes livres, mes études à la faculté, mes étudiants, qu’en aurait-il été de tout cela ?

Il me fallait maîtriser les émotions qui se bousculaient en moi. Des bribes de souvenirs remontèrent, semblables à des bulles échappées du fond des abysses, elles crevaient la surface. L’image d’une jeune femme me revint à l’esprit. Elle suivait des cours de littérature comparée à la faculté de lettres. Je l’avais croisée au Cloître où je passais mes fins de semaines à jouer aux échecs entre deux programmes de révisions. Les jours de pluie nous trouvions refuge dans une salle obscure. Elle aimait le cinéma. Parfois, on aurait dit qu’elle se projetait dans le rôle de l’actrice. Alors dès la lumière retrouvée, ses attitudes imitaient sa nouvelle idole, ses lèvres balbutiaient les mêmes mots comme pour se convaincre qu’ils faisaient sens dans sa propre bouche. Elle appréciait les promenades dans le jardin du Luxembourg. Je me rappelai des conversations agitées autour d’une tasse de café, elle appréhendait l’heure fatidique, le moment de la séparation. Alors elle s’en retournait dans une chambre sombre, exiguë, à étudier, travailler sans relâche pour réussir et mériter les efforts financiers consentis par ses parents. Quant à moi, j’étais ailleurs, je me sentais revivre au moment d’analyser le coup génial qui me permettrait de reprendre l’ascendant sur un adversaire souvent au-dessus de mes moyens.

Madame Letellier m’arracha à ces divagations en déclarant qu’on avait laissé une adresse et un numéro de téléphone. Pour elle, il ne faisait aucun doute que ce courrier était un appel à l’aide auquel il fallait répondre impérativement. Je ne pouvais m’y soustraire. Ayant accepté de mêler une tierce personne à cette histoire, il m’était impossible d’ignorer son avis. Elle m’assura du bénéfice que cette responsabilité nouvelle ferait naître dans une existence qu’elle qualifia de terne et morne. Elle y allait fort ! Cette charge me tirerait d’une léthargie sournoise qui me happait inexorablement vers le fond. Allons bon ! Penser à ma fille, à son avenir, à ses études, m’éloignerait de sempiternelles préoccupations beaucoup trop centrées sur ma petite personne. Mais encore ? Maintenant il y avait cet enfant dont il fallait prendre soin et il ne convenait ni d’appréhender outre mesure la difficulté, ni surtout de perdre prématurément espoir. J’avais les qualités pour mener ce combat. Ah enfin ! Et il me fallait du mouvement, de l’action. Pour madame Letellier, rien de tel qu’un soupçon d’activités pour remettre une existence sur le droit chemin. La lecture et la méditation n’étaient pas toujours bonnes conseillères.

Elle se révéla telle que j’aurais pu depuis longtemps le soupçonner. Cette femme cachait bien son jeu. Cette dissimulatrice, parce qu’elle en était une, rongeait son frein, préparait une prise de pouvoir dans le seul but de réduire le havre de tranquillité que je m’étais bâti à force de persévérance. Inconsciemment, elle souhaitait anéantir tout ce désir d’ordre, toute cette aspiration au calme pour instaurer le règne du tumulte et du chaos. J’étais un adepte des longs monologues intérieurs. Elle se dévoilait tout le contraire à vociférer des ordres d’un caporal dans ses dérisoires tentatives d’affirmer une autorité bafouée. Tout cela je le reniais, et ne pouvais le laisser s’installer impunément dans mon existence. Pour le moment, je me sentais dépendant de cette femme et il me fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur. Je tenais l’enveloppe. En la palpant, je constatais qu’elle n’était pas vide. Il y avait autre chose. On avait joint une photo, un portrait. Je découvris le visage d’une jeune fille, cheveux mi-longs, taches de rousseur et sourire espiègle. J’imaginais un esprit vif et enjôleur. Elle me parut si fragile et maintenant presque orpheline, elle devenait trop vulnérable, exposée à tous les dangers.

Comme si ma décision était prise, madame Letellier saisit le combiné et composa le numéro. Elle me prenait au dépourvu. J’aurais préféré patienter quelques jours encore, une nuit à tout le moins, prendre mon temps, ne pas me laisser emporter par les émotions, se résoudre oui, mais lentement et enfin se décider sans cette sensation de contrainte comme si votre geste était exécuté sous la menace. Son appel ne put aboutir. De l’autre côté, on entendit une voix fébrile. C’était un enregistrement de si mauvaise facture que je ne reconnus pas la voix. Le ciel m’accordait un répit. Elle laissa un message laconique : « Nous arrivons. » Madame Letellier réserva les billets et se lança dans la préparation des valises.


 
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   socque   
22/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Ah ben voilà ; on se croit bien à l'abri, protégé par sa femme de ménage, et à la première occasion elle vous embrigade dans une expédition ! J'ai bien aimé ce côté cocasse du texte, la vision du vieux garçon arraché à ses chères habitudes, bousculé, grommelant mais finalement content de céder... De ce point de vue, le personnage me paraît bien campé.

Je trouve qu'il l'aurait été mieux avec une meilleure économie de moyens. Je suis persuadée que vous pourriez sérieusement resserrer le texte dans sa première moitié sans nuire à la compréhension du personnage. En ce qui me concerne, j'aurais pu décrocher au premier tiers du texte tant le monologue intérieur du narrateur me paraissait lassant...

Autre chose qui m'a gênée : la chronologie. Le narrateur est sexagénaire ; il apprend qu'il a une fille toute jeune, pas encore étudiante. Donc, il l'a conçue passé la quarantaine ! Et, au vu du portrait qui en a été brossé avant, j'ai le plus grand mal à imaginer qu'à cet âge il ait pu se laisser séduire par une jeune femme qui ne paraît pas l'avoir marqué plus que cela ; dans l'autre sens, je vois mal pourquoi une femme qui devait être dans sa trentaine se serait intéressée à un ours déjà bien ancré dans ses habitudes de vieux garçon (ou sinon, faudrait qu'on m'explique en quoi non), apparemment préoccupé avant tout de ses "coups" aux échecs. Pour moi, cet épisode ne s'accorde pas bien avec ce que je sais du narrateur jusque-là.

   Asrya   
22/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
La qualité d'écriture est indéniable, à la fois sur le vocabulaire et les tournures de phrase. C'est plaisant à lire, fluide, assez dynamique ; malgré de la narration "en trop" qui aurait peut-être pu passé à la trappe, pas forcément utile pour le récit (avis personnel)
Quelques répétitions également, je n'ai pas pris le temps de toutes les révéler, j'en tiens une tout de même :

"Les idées se bousculaient en moi"

"Il me fallait maîtriser les émotions qui se bousculaient en moi"

Anecdotique...

L'idée est intéressante, apprendre sa paternité à l'âge de soixante ans. Que faire, comment réagir ? C'est plutôt bien développé ; l'aide de sa femme de ménage étant primordiale.
Sinon... le personnage serait-il devin ? Des dons de prémonition ? Ou a-t-il simplement peur du courrier qu'il reçoit de manière générale ?

La fin "semi-ouverte" laisse place à l'imagination tout en guidant le lecteur, j'ai apprécié.

Voilà,
Merci pour ce partage,
A bientôt.

   Anonyme   
6/10/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Première réaction, l'écriture est de qualité. Un peu trop descriptive dans certains passages peut-être mais rien de rebutant. Les sentiments du vieux monsieur sont bien exprimés, ses habitudes de célibataire légèrement obsessionnel collent au personnage. Au contraire de la femme de ménage qui me paraît plus improbable, qui étonne beaucoup par sa décision d'accompagner le narrateur à la rencontre de sa fille. Les raisons que vous lui prêtez sont peu convaincantes.

Un souci de cohérence aussi. Vous faites dire au vieux monsieur : "Penser à ma fille, à son avenir, à ses études". Mais au regard de l'âge de son père et de l'époque de fréquentation de sa mère, ladite progéniture a dû faire sa vie depuis un moment déjà !

Enfin vous nous laissez en suspend devant une valise. Procédé efficace pour susciter l'attente d'une suite mais frustrant dans l'évaluation globale d'une histoire.

   jaimme   
10/10/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je suis partagé. Enfin pas vraiment. J'allais écrire que je suis partagé entre l'intérêt soutenu qu'ont suscité la qualité de l'écriture et l'histoire elle-même d'un côté et la frustration d'une fin trop rapidement amenée et assenée d'un autre côté. Mais l'écriture est si parfaitement en adéquation avec le propos que je dois avouer avoir pris un vrai plaisir à lire.
Bien... mais il reste la fin, le dernier décime. J'en étais à quelques virages de la fin et je la voyais approcher: mais, comment, déjà?
Et ce qui semblait devoir arriver est arrivé: la fin m'a déçu.
J'aurais préféré qu'il tergiverse encore, et jette tout au feu.
Bien sûr la femme de ménage... bien sûr... mais... là on est dans l'attendu. C'est dommage.
Toujours est-il que le chemin fut des plus délicieux.
Merci!

   Neojamin   
30/10/2014
Bonjour Moschen,

Une belle écriture, c'est indéniable. Des belles idées aussi, quelques disgressions intéressantes qui donnent presque à elles seules un intérêt à ce texte. J'ai pris du plaisir à découvrir ces petites parenthèses, surtout celle du jeu d'échec. Toutefois, j'ai trouvé l'intrigue un peu plate, lente et laborieuse. J'ai du faire un effort pour m'accrocher à vos mots, aux longues phrases et aux références un peu trop nombreuses à mon goût.
C'est vrai, je préfère les textes qui vont droit au but, concis, avec un rythme soutenu...mais ici, je trouve dommage d'ensevelir l'histoire sous cette histoire de lettre et ce suspense un petit peu trop absurde. Personnellement, je n'y ai pas cru.
Le dénouement est amené sans surprise, c'est peut-être le choix de l'auteur mais à la lecture, c'est difficile de s'identifier, de vibrer avec l'histoire.
Je trouve ça dommage surtout que l'écriture est tres soignée et mériterait de servir une histoire plus vivante.
Bonne continuation

   Robot   
30/10/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
Que c'est long (et ennuyeux) ce préambule avant d'arriver à ce qui devrait faire l'essentiel de l'histoire.
Une intrigue dont le manque de crédibilité ne m'a pas permis de m'immerger dans le récit. Les hésitations de ce vieux misanthrope ne m'ont pas passionné.
Et la chute n'est pas vraiment venu rehausser l'intérêt.
Je reconnais cependant que l'écriture est de bonne qualité.

   Marite   
30/10/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Assez extraordinaire cette nouvelle qui pourrait se résumer à quelques lignes banales et s’étend en longueur sans que l’on soit ennuyé. La fluidité de l’écriture, simple mais précise, nous entraîne dans les méandres de la pensée de cet homme, en retrait du monde actif, celui qui frémit et bouge incessamment.
Les acteurs ?
L’ homme enfermé dans sa passion pour la lecture et les activités de l’esprit, univers dont il s’est assuré la parfaite maîtrise, convaincu d’ éviter ainsi un quelconque trouble.
L’enveloppe arrivée au courrier et dont la seule présence dans la maison suffit à perturber l’ordre dans lequel se déroulait le quotidien.
La femme de ménage, lucide et les pieds sur terre, seul lien avec le monde extérieur apparemment.
Histoire d’une infime portion de vie relatant une période « charnière », celle qui survient lorsqu’il nous faut tourner la page et choisir la suite de son destin.

   jfmoods   
31/10/2014
En vérité, la vraisemblance de certaines circonstances de ce récit importe peu si l'on s'en tient au titre que l'auteur a souhaité lui donner, si on lit l'ensemble comme une parabole. Nous avons ici un homme- forteresse, un homme qui s'est édifié derrière de hauts murs. Sa vie est faite d'inspections, de tours de garde où chacun doit montrer patte blanche. Nulle fantaisie n'est admise car la fantaisie c'est le risque, le risque de devoir affronter les aléas, les vicissitudes du monde. Et puis, un jour, ce courrier. L'absence d'expéditeur, passe encore : cela n'aurait eu aucune conséquence. Mais le timbre... Le timbre, c'est le grain de sable dans une mécanique bien huilée, dans une existence qui tourne à vide. À un homme habitué à collectionner, c'est-à-dire à reconstituer, à posséder des mondes finis, des mondes morts dont il se fait le suprême ordonnateur, ce timbre, livré à l'échange, à un monde bien vivant, ce timbre devient une énigme insurmontable. À vrai dire, la présence de ce timbre est l'élément le plus incompréhensible du récit... et c'est ce qui en constitue tout le sel. On n'est pas très éloigné ici du fantastique, pas très éloigné de Borges. À vrai dire, cette histoire me rappelle, parmi d'autres choses, "La maison du docteur Edwardes" d'Hitchcock. L'homme est, par nature, livré à ses démons, seule une femme peut l'en délivrer.

Merci pour ce partage !

   Lulu   
17/11/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne m'attendais pas du tout à cette histoire, compte tenu du titre et du début du récit qui développait surtout l'impression de la phobie.

J'ai bien aimé ce récit dans l'ensemble que j'ai trouvé particulièrement fluide.

J'ai été étonnée de découvrir que le narrateur avait soixante ans. On l'apprend relativement tard, quand on s'est fait déjà une idée du personnage que, personnellement, je voyais beaucoup plus jeune.

J'ai aussi été étonnée de trouver un verbe conjugué au passé composé quand tout l'ensemble du récit est rédigé au passé simple et à l'imparfait. C'est une incohérence que vous pourrez corriger. Je ne sais plus de quel verbe il s'agit ; je l'ai oublié.

Bonne continuation pour vos prochains écrits.


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