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Réalisme/Historique
Neojamin : La matière de l'ongle
 Publié le 01/04/24  -  10 commentaires  -  9591 caractères  -  100 lectures    Autres textes du même auteur

Il faut prendre un peu de souffle avant de commencer et ne pas se fier au bruit des clés qui tombent.


La matière de l'ongle


Il s’est baissé pour chercher par terre.

Sa mère a toujours dit qu’il était doué pour certaines choses et moins doué pour d’autres, sans jamais nommer de quoi elle parlait exactement.

Le sol était en pierres usées par les pas, lisses et glissantes sous la pluie. Elle disait ça quand il était confronté à une difficulté, pour le rassurer sans doute, même si ce n’était pas vraiment efficace. Il y entendait un reproche.

Il n’y avait manifestement rien sur le sol, mais il gardait la tête penchée et le dos légèrement courbé, inspectant scrupuleusement chaque centimètre carré de la surface des pavés ainsi que les interstices qui les divisaient, là où la poussière s’était agglutinée au fil des ans. Par endroits, une petite touffe d’herbe essayait de croître, résistant au frottement et au dédain des chaussures.

Il ne s’est jamais senti doué pour quelque chose en particulier. C’est pour ça qu’il n’aimait pas quand sa mère répétait ça. Il comprenait qu’on ne pouvait pas être doué partout, mais pouvait-on être doué nulle part ?

Les passants le regardaient, certains cherchaient eux aussi, le temps de leur passage, ce qu’il pouvait y avoir par terre. Parmi eux, une jeune étudiante, qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, a même hésité à lui demander s’il avait perdu quelque chose, s’il avait besoin d’aide.

Il avait fait l’inventaire des choses qu’il savait faire et surtout de celles qu’il savait bien faire. À l’évidence, il faisait très bien les lits, notamment le sien et celui de sa mère. C’était une habitude qu’il avait prise le matin avant d’aller à l’école.

La plupart des passants l’ignoraient, ce n’était qu’un vieillard de plus dans la ville qui marchait à moitié courbé et s’arrêtait en plein milieu d’une rue pour reprendre son souffle. Il fallait un minimum d’intérêt, de patience, de capacité d’observation pour comprendre qu’il n’était pas juste vieux, même si cela était un fait, mais qu’il cherchait quelque chose par terre.

Il aimait faire les lits. Il enlevait la couverture qu’il laissait par terre en chiffon, évacuait les oreillers et faisait voler le drap. Il s’y prenait à plusieurs fois pour le faire retomber de manière à ce qu’il recouvre tout le lit. Il tirait ensuite les quatre coins, successivement, pour effacer les plis, puis il glissait le drap entre le matelas et le sommier, c’était sa partie préférée. Il prenait toujours un instant à ce moment-là pour contempler son travail.

Il s’était arrêté au milieu de la rue piétonne parce qu’il avait entendu un bruit de clés qui tombent. Ça lui est déjà arrivé, de faire tomber ses clés, souvent même, ses mains sont devenues joueuses et capricieuses et elles aiment désobéir régulièrement. Il s’est tout de suite arrêté pour regarder autour de lui.

Il prenait ensuite les oreillers qu’il disposait de chaque côté, parallèles, comme s’ils étaient séparés par un miroir. Il saisissait ensuite la couverture dont le poids l’empêchait de faire comme avec le drap. Il la posait sur le lit et tirait de chaque côté pour défaire les plis.

Manifestement, ses clés étaient tombées, il avait bien reconnu le tintement particulier d’un trousseau qui s’échoue sur la pierre, mais elles étaient introuvables. S’il a souvent des trous de mémoire et des absences, sa vue est irréprochable. Il n’a jamais eu besoin de lunettes, sauf pour lire. Il pensa que quelqu’un avait peut-être shooté dedans, par inadvertance bien sûr – qui voudrait peiner un vieil homme qui cherche ses clés ? Il décida donc d’étendre son champ de recherche.

Il vérifiait ensuite que les bords étaient de la même longueur, puis il tirait légèrement la couverture vers les pieds du lit de manière à ce que le drap dépasse d’une vingtaine de centimètres. Il les estimait à vue d’œil, puis les calculait en mesurant deux fois la distance entre son pouce et son index.

Il y avait trop de monde qui passait autour de lui pour qu’il puisse effectuer ses recherches convenablement, les pas se succédaient et se mélangeaient, lui donnant le tournis. On le bousculait, s’excusait, posait une main sur son épaule. Ce fut un homme cette fois-ci qui se demanda si ce vieillard avait besoin d’aide, mais un rapide coup d’œil sur sa montre le dissuada de prêter assistance, cela allait le mettre en retard.

Il fallait ensuite tirer sur le drap délicatement pour le replier sur la couverture. Il remettait ensuite les bords du drap qui emprisonnaient cette fois-ci la couverture sous le matelas, redisposait les oreillers si nécessaire et contemplait son travail.

Il s’assit finalement sur un banc, à quelques mètres de l’endroit où il avait entendu ses clés tomber. Il se redressa et les passants qui n’avaient vu qu’un vieillard voûté et bossu seraient sans doute surpris (s’ils étaient encore là, mais ils étaient déjà loin, perdus dans la foule, disparus dans le temps qui passe) de voir que ce vieil homme n’était pas si vieux, la soixantaine, peut-être plus, et qu’il se tenait bien droit, presque trop, dénotant une certaine rigidité de caractère.

Il était également doué pour couper les ongles des pieds. Il adorait faire ça et demandait souvent à sa maman de lui couper les ongles, chose qu’elle acceptait volontiers, au début en tout cas, quand il avait le visage innocent de l’enfance. Elle ne voulut plus s’y prêter quand, quelques années plus tard, les premiers boutons et vices de l’adolescence firent leur apparition sur son visage et dans son regard.

Ses yeux ne quittaient pas les quelques mètres carrés où il se tenait penché auparavant, là où ses clés étaient tombées. Il comptait sur le soleil, haut dans le ciel et qui pouvait d’un seul rayon faire briller le métal et trahir la présence du trousseau parmi cette jungle de pieds.

Muni d’un coupe-ongles classique et robuste, il prenait un soin particulier à suivre la ligne qui délimitait le rose du blanc et procédait par petits morceaux de kératine de manière à respecter la courbe la plus harmonieuse possible. Il commençait systématiquement par le petit orteil et gardait le gros pour la fin, comme un dessert. L’ongle y était plus épais et plus difficile à couper, mais il offrait plus de courbure.

Il passa une dizaine de minutes, scrutant avec insistance les pavés, les pieds et les jambes, à la recherche d’une étincelle, d’un éclat de lumière métallique. Les quelques rares personnes qui se seraient étonnées de voir un vieil homme arrêté au milieu de la rue ne s’étonnaient pas de le voir assis sur un banc, car les bancs étaient souvent investis par la présence de vieillards plus ou moins séniles qui se reposaient ou attendaient là que la vie défile.

Il n’était véritablement doué que pour ces deux choses-là, faire les lits et couper les ongles. Il n’avait pas d’aptitudes particulières pour les choses manuelles, encore moins pour la musique et les arts. Les sciences l’ennuyaient et ses capacités mentales semblaient limitées. Une mémoire moyenne, des réflexions banales, une introspection quasi inexistante. Ainsi, lorsqu’il eut l’âge de décider d’un avenir pour lui-même, c’est tout naturellement qu’il hésita entre ces deux vocations : la pédicure et l’hôtellerie.

Il ne lui était pas venu à l’idée que le trousseau de clés qui était bel et bien tombé par terre n’était pas le sien, qu’il avait été ramassé depuis longtemps par son propriétaire et qu’il n’y avait donc plus aucune clé par terre, en tout cas pas en cet endroit et pas en cet instant.

Un homme qui faisait de la pédicure, cela ne s’était jamais vu et lorsqu’il évoqua ce travail pendant un repas de famille en répondant à la sempiternelle question que l’on pose aux jeunes, les rires de ses cousins et le regard indigné de sa mère suffirent pour le dissuader d’y penser plus.

C’est alors qu’il plongea sa main dans la poche droite de son pantalon et qu’il retrouva son trousseau de clés, avec le porte-clés en forme de petite voiture métallique offert par sa petite-fille. Il vérifia qu’il y avait bien la clé du rez-de-chaussée, la clé de son appartement, la clé passe-partout qui ouvrait toutes les portes des logis situés dans la cave de l’immeuble et la petite clé du cadenas du local à poubelles qu’il fermait tous les soirs (car un matin, il avait trouvé deux hommes à l’intérieur, endormis sur des cartons, au milieu de détritus qu’ils avaient extirpés des conteneurs, à la recherche de nourriture).

L’hôtellerie ne lui plaisait pas autant que la pédicure, d’autant que s’il adorait faire les lits et qu’il le faisait certainement mieux que tous ses autres camarades d’études, il n’avait que peu d’intérêt pour tout le reste, notamment la comptabilité, la gastronomie, l’œnologie ou encore la gestion informatique.

Il se leva donc et reprit son chemin, la main droite dans la poche de son pantalon, le poing serré autour de ses clés. C’est sa dernière année en tant que concierge dans l’immeuble. Il avait obtenu un sursis, deux années de plus, mais il est temps désormais. Il se fait vieux, c’est certain. Il ne peut plus réfuter les arguments du comité des propriétaires. Mais que va-t-il faire désormais ? Où va-t-il bien pouvoir vivre ?

Il abandonna ses études d’hôtellerie en deuxième année et postula au poste de concierge de son immeuble. Tout le monde le connaissait et il obtint le travail sans difficulté. Sa mère, un peu honteuse de voir son fils devenir concierge, avait déménagé avec son nouveau copain. Il ne fit plus jamais d’autres lits que le sien et il ne coupa plus jamais d’autres ongles que ceux de ses pieds et de ses mains.

Et jusqu’à ce jour où il faillit perdre ses clés au milieu des passants de la rue Matisse, il en ressent du regret.


 
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   Cox   
28/3/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour !

Un texte intéressant à l’écriture sobre, qui se fait l‘écho de la voix d’un personnage suggéré comme simplet.
La construction du récit en double narration (présent/passé) est simple mais efficace. Le présent, finalement assez vide de contenu (ce n'est pas une critique ici), m’apparaît souvent comme une interruption presque agaçante du véritable récit, c’est-à-dire l’introspection. Cela reflète bien ce personnage qui est un peu « passé à côté de sa vie » et qui se complait constamment dans son passé et ses souvenirs d’enfance pendant que son présent s’enlise dans une absurdité répétitive et sans but puisque le protagoniste passera la nouvelle à chercher des clés qui sont dans sa poche.
La recherche est « scrupuleuse », on détaillera « chaque centimètre carré ». La narration du présent s’attachera à décrire la décrépitude du vieillard, souvent à travers le regard des autres, teinté d’une empathie limitée. On explore, à travers cette recherche futile, la « rigidité de caractère » du personnage qui se ressent à travers ses actions et même ses postures. L’action est très concentrée, statique, finalement assez pauvre et le rythme du présent sénile contraste avec la narration introspective plus féconde.

Le passé, justement, s’imbrique avec cet épisode pour nous permettre de le mieux comprendre á travers la morne vie du vieillard. Cette narration est largement centrée autour du personnage de la mère qui fait l’objet d’un amour assez décalé de la part d’un narrateur qui semble n’avoir jamais grandi. Le personnage lui-même se résume à deux obsessions : faire les lits et couper les ongles, auquel il se limite, peut-être sous l’influence d’une mère qui porte sur lui un regard réducteur « Sa mère a toujours dit qu’il était doué pour certaines choses et moins doué pour d’autres (…). Il y entendait un reproche. ». Les ongles ont peut-être un côté un peu dérangeant de fétiche sexuel potentiellement incestueux, puisqu’ils sont vaguement associés aux « vices de l’adolescence » qui poussent la mère à arrêter de lui rendre ce service.
Le personnage se résume à ces deux traits qui semblent le définir entièrement, au point qu’il ne peut pas envisager d’autre carrière. Sa mère voit cela comme une disgrâce (ce qui n’est pas très cohérent avec son observation qui ouvre le récit ; elle s’y attendait certainement). A partir de ce point, tout est accéléré : une fois sorti de l’enfance, la vie du narrateur est traitée en ellipse. Comme s’il n’avait rien vécu (ou peut-être comme si l’auteur était plus jeune que son personnage et s’intéressait plus à la 1ère partie de la vie ? 😉)

Ce texte m’apparaît comme un essai (assez réussi) sur le vide, et la narration du vide. Tout est très schématique. Le personnage est dessiné en deux traits ; on ne fait que les repasser tout au long du texte. Son esprit semble vide, qui passe l’essentiel de son temps á relater de minutieuses considérations de détails dans la recherche des clés, le coupage d’ongle ou la literie. Sa vie est certainement vide, résumée en des études abandonnées et une vie adulte largement éludée. Vide de son entourage également, lui qui ne semble n’avoir eu d’amour que pour sa mère qui l’a finalement abandonné. Vide de sens, avec cette quête absurde des clés qui semble obnubiler tout le présent du narrateur sénile.

Cette impression est bien rendue, avec ce texte qui apparait comme une réussite stylistique. Du côté des bémols, le minimalisme du texte est peut-être parfois trop mécanique, trop apparent ? On sent les ressorts narratifs un peu trop facilement peut-être, et la schématisation est parfois poussée un peu loin pour la cohérence d’ensemble (comme pour l’ellipse totale de la vie adulte, dont je crois comprendre l’intention, mais qui me parait trop forcée, trop caricaturale).
La fin est également dommage : il n’y a pas de vraie conclusion, et l’intensité du texte ne décollera finalement jamais. Cela se justifie ; une vie morne et plate se reflète par une narration qui ne connaîtra pas d’apogée. Mais en termes d’attentes de lecteur, je reste forcément avec une petite sensation de frustration… Je reste sur l’idée que la lecture était intéressante, mais comme tout se résume à une sensation (très bien rendue) de désolation et de vide, je ne suis pas sûr de garder longtemps ce texte en mémoire.


Au final, je vois cette nouvelle comme une tentative narrative bien menée, qui met en scène du quasi rien à travers presque personne, tout en offrant quand même une lecture intéressante qui m'a vraiment bien plu. Ce n’est certainement pas si facile de faire un texte qui se tient avec peu de matière narrative concrète et c’est ici un défi réussi, ce qui lui donne un charme et une atmosphère tout particuliers !

Cox

   jeanphi   
1/4/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour Neojamin,

Le tableau s'ouvre non sans un certain charme. J'apprécie l'évolution de la trame narrative, atmosphère d'abord intime qui se détache progressivement jusqu'à une forme de dédain. Plus on connaît le personnage, plus il devient insignifiant. J'oscille entre le sentiment que vous ne l'ayez pas alimenté suffisamment, et la certitude que votre texte s'accommode particulièrement judicieusement de la concision qui est sienne. (Cet effet de concision m'est apparu alors que, je le concède, la nouvelle approche tout de même 10 000 caractères.)
Un récit particulièrement illustratif qui donne à voir un aperçu de la bêtise. Clusters de pensées, indistinction d'entre les projections et les déductions du protagoniste, confusions de lieu, de temps, de sens... derrière son apparente indolence, difficile de ne pas croire que cet être éprouve du regret.
Le découpage spécifique qu'a nécessité la mise en œuvre de cet effet "clusters" fort original me paraît littéraire et suffisamment maîtrisé.

   David   
2/4/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Neojamin,

C'est étonnant. Ça serait réducteur d'appeler cette histoire un "petit conte fétichiste" car ce n'est pas le sujet lui-même qui me reste en mémoire mais la façon de le raconter, ou plutôt que ce qui est vraiment raconté, c'est tout ce qui entoure le cœur du propos.

Il y a par exemple ce passage :

"Parmi eux, une jeune étudiante, qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, a même hésité à lui demander s’il avait perdu quelque chose, s’il avait besoin d’aide."

Il n'y a pas de scène véritablement, c'est juste un regard, une expression, une analyse de la silhouette, mais la jeune femme ne fait rien que passer vraisemblablement.

C'est un peu ça l'histoire : "il/elle/ils pense/ent le faire mais ne le font point", demander, s'arrêter, questionner... et se lancer dans une carrière de pédicure.

C'est peut-être un brûlot métaphorique contre la procrastination ! :)

Ce que je retiens au final c'est que cet homme et son histoire étrange, pathétique avec ce rapport à sa mère, il est un peu le cristal de tous ce qui se passe autour de lui. C'est un monde entier "qui pourrait... mais ne le fait pas", qui s'individualise, s'enorgueillit, mais qui au fond, dans chacun des personnages, à le même regret de cette "matière de l'ongle", et se tourmente des mêmes questions : "Mais que va-t-il faire désormais ? Où va-t-il bien pouvoir vivre ?".

Il y a une dernière chose, une espèce de violence latente. je veux dire, tout est lymphatique ici, le récit, le personnage, son histoire, mais cette histoire d'ongle, j'y vois un peu la griffe qui ne sort pas en quelque sorte. C'est présenté sous l'optique fétichiste, de l'élégance et tout ça, mais dans ce texte étrange, c'est peut-être autre chose qui ne serait pas venu si le vieil homme s'attachait aux pieds ou au culottes.

Et puis ce début : "Il s’est baissé pour chercher par terre." ça me fait aussi pensé à une révolte : le monde entier se perd mais ce vieil homme un peu fou garde un lien symbolique avec une vie moins artificielle. La terre, est-ce la matière de l'ongle.

PS : j'ai laissé de côté la petite fille du personnage, dont l'existence atténue à la toute fin le tableau pathétique de sa vie (il aurait donc été avec une femme, eut un ou des enfants qui auraient fondé une famille). Je trouvais la nouvelle importante, et discrète, je l'aime bien ce vieil homme, et la pitié que le récit m'encourageait - avais-je l'impression - à ressentir, je ne m'y résolvais pas. Cet enfant a sans doute couronner pour moi ce sentiment. Il n'est pas juste ce qui est raconté ici, le regard du narrateur ne fait que raconter le monde à travers lui.

   Robot   
3/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Un récit qui nous raconte l'insignifiance. Qui nous parle de l'ordinaire de l'existence dont la valeur n'a d'importance que pour ce personnage falot. Il a eu une vie. Il l'a rempli de peu. Et cependant on s'attache à découvrir ce qu'elle fut.

Mais n'est-il pas, ce personnage, le reflet de la plupart de ce que nous sommes. Nous attachons souvent "au peu de chose" le semblant du nécessaire. Le néant n'est-il pas ce qui constitue si l'on y réfléchit, la majeure partie de l'existence. Ce vieillard est aussi le résultat de son enfance avec cette mère qui lui a fixé des limites qu'il n'a jamais voulu dépasser. Nous sommes aussi le résultat de notre éducation.

Merci pour m'avoir retenu jusqu'à la fin de ce récit dont l'écriture et la composition originale est pour beaucoup dans l'attraction qu'il a exercé sur mon imaginaire et ma réflexion.

   Malitorne   
3/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
n'aime pas
Je ne vais pas y aller par quatre chemins, je me suis profondément ennuyé. Le texte n’aurait pas été si court j’aurais vite abandonné ma lecture tant je n’y ai trouvé aucun intérêt. Pire, le personnage central, pour qui l’auteur cherche à créer de l’empathie, m’a paru navrant sur tous les points. En ce sens je comprends l’affliction de la mère d’avoir une progéniture obsédée par les lits au carré et les doigts de pieds. La pauvre… Sans parler d’une quête maladive de clés soi-disant perdues. Le type ne brille pas par ses goûts ni sa déduction mais sans doute vouliez-vous faire l’éloge de la médiocrité.
Quant au style il est tout à fait honorable, bien que je sois resté insensible à l’artifice littéraire de la double narration. Dans quel but ? Plus tape-à-l’œil qu’au service du récit, à mon avis.
Enfin je m’interroge. Quel plaisir un écrivain peut-il trouver à décrire de long en large la confection d’un lit ? J’avoue que là ça m’échappe, jamais je ne pourrais trouver une quelconque motivation à me répandre ainsi sur des gestes insignifiants. D’aucuns y verront la sublimation du quotidien, pour ma part je n’y détecte qu’une créativité au ras du sol.

   Eskisse   
3/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Néojamin,

J'ai apprécié la sobriété et la construction du récit en "plis-accordéon alternés", construction plutôt habile et qui ne nuit pas à la fluidité du récit, et me suis interrogée sur le lien entre les deux trames : la méticulosité du personnage le conduit-elle à la solitude ? Ou celle-ci est-elle le résultat d'un monde individualiste et indifférent ?
C'est aussi une nouvelle sur l'illusion et les clés pourraient symboliser le sens de la vie que l'on cherche désespérément sous les rayons du soleil...

   Cairote   
8/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Ce qui me semble particulièrement méritoire dans ce texte est l'effort - très peu courant et difficile - de l'auteur pour pratiquement se mettre dans la peau de ce qui est bien, il me semble, un déficient léger (et non pas simplement un personnage falot ou sans ambition). J'ai trouvé la description de son perfectionnisme sur de "petites choses" très appropriée et bien rendue, avec des observations fines que j'ai eu du plaisir à lire (dans le contexte de la volonté de l'auteur de se rapprocher de l'état d'esprit du personnage).
Les autres exercices de style m'ont paru de qualités variables, mais assez réussies en général.
Merci et au plaisir de vous relire.

   Louis   
9/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Le texte met en place deux lignes narratives apparemment parallèles : dans l’une, on suit les actes du personnage, en un regard qui lui est externe : « Il s’est baissé pour chercher par terre. (…) Le sol était en pierres usées par les pas. ( …) Il n’ y avait manifestement rien sur le sol… » ; dans l’autre, on suit le parcours d’une subjectivité, sans identification avec celle-ci, le narrateur restant toujours distinct du personnage : « Sa mère a toujours dit qu’il était doué pour certaines choses et moins doué pour d’autres… ». Ce regard reste distancié, à la fois en interne comme en externe.

Le texte joue en réalité sur le chevauchement entre ces deux lignes : l’une montre le personnage au présent penché à chercher des clefs ; l’autre déroule son passé, évoque ses souvenirs, résume sa vie. L’une, dans le temps bref d’une quête, condense l’autre dans sa course, celle du temps long de toute une existence.
Les deux lignes ainsi se superposent, si bien que la quête des clefs se confond avec cette autre quête, celle menée dans tout un vécu d’une « soixantaine d’années »

Sur la première ligne, on découvre un homme entêté à chercher des clefs, là où il n’y en a pas : « Il n’y avait manifestement rien sur le sol ».
Cette obstination indique que cette quête de clefs, réelles ou imaginaires, est d’importance pour le personnage.
Qu’il n’en trouve pas, à ses yeux, ne signifie pas leur absence, mais une incapacité de sa part à les trouver. Il ne serait pas « doué » pour cela.

Non seulement, il ne serait pas doué pour cette quête, mais au fond il ne le serait pour rien ; il serait un "bon à rien", un homme « sans qualités », pas tant au sens de Robert Musil, non pas un homme comme Ulrich, son personnage « capable de tout et bon à rien », mais capable de rien tout autant que bon à rien.
À l’exclusion tout de même de deux petites choses, deux petites activités : faire les lits, et couper les ongles des pieds.

Une expression qu’il utilise semble significative : « Il comprenait qu’on ne pouvait pas être doué partout, mais pouvait-on être doué nulle part ? » Dans l’interrogation : « être doué nulle part » : « doué » ne reçoit pas de négation, « nulle part » désigne l’objet de cette négation, référant à un ensemble vide. Ainsi la question serait plutôt : peut-on être doué pour le vide, doué pour ne rencontrer que du vide ; doué pour se confronter au néant ?

Mais il est « bon » pour faire les lits : « il faisait très bien les lits, notamment le sien et celui de sa mère ». On sent bien qu’il a intégré le jugement de la mère.
Faire le lit se présente comme une activité dérisoire, et vide. Le choix de l’évocation, aimer faire le lit, est exclusif de son opposé : défaire un lit, y dormir en compagnie, et jamais effectivement, il n’évoque de compagne ou de compagnon dans sa vie en laquelle la seule relation à la mère semble avoir été d’importance.

Il ne laissait pas un « pli » sur le drap. Le lit est « bien fait » lorsque qu’il ne laisse paraître aucune trace d’une présence en lui.
Le drap lisse, la surface sans pli, constitue l’image même de sa vie.
Une vie de platitude.

Le "beau lit" est un lit vide.
Sa façon de faire le lit ne vise pas à l’apprêter pour recevoir, pour accueillir confortablement un couple, non, mais pour être vu, et conforme aux règles d'usage d'un lit bien refait, où rien ne se fait, sans traces d'éventuels ébats nocturnes.
D’un point de vue psychologique, la mère peut sembler, en effet, "castratrice".

Il aime aussi couper les ongles. Pour cela aussi, il semble "doué".
Il aime couper surtout. Il reproduit obsessionnellement une "schize’".
Ainsi est-il en fermeture au monde, coupé de celui-ci, en disjonction.
La séparation des deux lignes narratives du texte, les lignes coupées du texte, sont significatives déjà, du point de vue formel, de cette tendance schizoïde du personnage.

Cette coupure est une séparation, un isolement, et un renfermement sur soi.
Les plis ôtés habilement aux draps des lits, deviennent ses plis à lui, ses plis et replis sur lui-même ; origami d’une existence.

Aussi, coupe-t-il tout ce qui dépasse, ce qui voudrait "sortir", comme ces « ongles » qui excèdent le corps, ces ongles qui vont trop loin, sortent du "chez soi" des corps, le dépassent, et qu’il lui faut alors tailler pour tout ramener à la limite du corporel.

Car jamais, il ne sort.
Il n’est pas celui qui part, mais celui qui reste.
Il est devenu « concierge », gardien des intérieurs.
C’est un "résident", un sédentaire, tout le contraire d’un nomade.
Pas de lignes d’errance pour lui, juste des plis et des replis ; comme plis obsessionnels aussi des habitudes.

Sa vie professionnelle de concierge s’achève, vers quoi sa vie pourrait-elle ouvrir ?
Il a définitivement perdu les clefs.
Il a sur lui les clefs qui ouvrent sur des intérieurs, mais cherche en vain celles qui pourraient ouvrir vers une extériorité et une altérité.

Anti-héros, porté à l’extrême, il est l’homme de la passivité et du "confinement".
Il n’est pas ouvert à la multiplicité des choses, mais fermé, fixé à quelques activités pour lesquelles il serait « bon à », pour lesquelles il a cru plaire et être accepté.
Mais il est reste fermé, aveugle, insensible à l’extériorité.
Le devenir actif passe par une sensibilité ouverte à la multiplicité des choses et la multiplication des connexions à tisser avec les autres.
Or, dans le temps bref de sa recherche des clefs sur la route, il n’a demandé aucune aide, n’est entré en relation avec personne, pas même cette « jeune étudiante », qui pouvait offrir l’ouverture d’esprit d’une jeunesse. Il est resté sans contacts. Les "clefs de contacts", grandement égarées.

Il est l’homme du restreint.
De la vie précocement vieillissante. Encore jeune, et déjà vieux. Il était déjà vieux, tout enfant.

Il contemple la rue pavée, là où devraient se trouver les clefs perdues.
Les pavés apparaissent comme des blocs de contraintes serrés les uns contre les autres, qui ne laissent que peu d’espace de liberté pour la vie. « Par endroits » pourtant, « une petite touffe d’herbe essayait de croître, résistant au frottement et au dédain des chaussures ». Ses clefs ne se dissimulent-elles pas dans ces touffes, ne se confondent-elles pas avec ces brins d’herbe ?

Pour se confronter au vide, au fond le personnage en serait-il "doué" ?
Blaise Pascal avait écrit : « tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »
Le personnage, qui n’a pas même de nom, toujours resté anonyme, sait demeurer « en repos dans une chambre » et crée du vide, et semble esquiver le « divertissement » au sens pascalien, mais sans vraiment se confronter au vide de la condition humaine.
Juste fixé à quelques activités obsessionnelles.
Rivé aux petites choses.
Divertissements en minuscule.
Avec cette aspiration inconsciente à trouver les clefs qui ouvrent sur l’extériorité.

Il est moins l’homme qui manque de savoir-faire, un homme sans « qualités », que celui surtout d’un manque de savoir-vivre.

Le titre porte sur l’ongle et sa matière.
La kératine est cette matière, que coupe le personnage.
Il coupe la vie-kératine, le trop plein de vie, le trop long, le chaotique, l'aspect animal, pour ne laisser qu’une ligne courbe, « harmonieuse », où rien ne dépasse.
Il est l’homme de la courbure d’une vie, sans un pli.
L’image modèle sur laquelle on voudrait aligner l’homme d’aujourd’hui ?

Merci Neojamin

   plumette   
10/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
J'ai trouvé intéressante la construction de cette histoire en alternance entre présent et passé.
Un narrateur extérieur observe cet homme, penché sur le sol, qui semble chercher quelque chose. Ce narrateur fait quelques commentaires créant une sorte de connivence avec le lecteur.
en contrepoint, il y a l'histoire de l'homme qui se déroule comme une sorte de monologue intérieur.
On est dans les petites choses, répétitives, dans des talents minuscules qui disent une "petite vie". C'est une histoire à tonalité triste qui m'a embarquée dans sa tristesse!
Toute la description minutieuse de la manière dont on fait un lit m'a ennuyée et cela a nui à ma lecture. J'ai, de loin, préféré la leçon de pédicure!!

   Pouet   
18/4/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Slt,

il n'est probablement pas question de regarder le ciel, d'esquisser des songes ou de peindre l'avenir, nous sommes dans le domaine du minuscule.
Une recherche à ras du sol, au ras du monde.
Parce que finalement il n'y a pas de talent, d'aventures, d'extraordinaire, il y a le réel.
Après, on sait quand on est grand, on en est tout poissé de l'influence d'une maman, faut bien construire son être autour de quelque chose.
Mais il paraît que « tel on fait son lit on se couche », alors. Un rituel. C'est un peu une habitude. Comme la vie. On peut se souvenir des histoires qu'on nous lisait ou bien tenter de raturer sa propre histoire, son « destin » .
Dommage qu'on ne puisse pas lisser les rides des visages comme on déplisse un drap.
Des lits, des clés, des ongles et des regrets.
La banalité d'une vie banale.
L'homme n'a pas de nom, son existence est floue. Certainement que le trousseau qu'il cherche n'est que le chemin de son existence, la possibilité d'une route.
Partout, des angles et des courbes, des instants à raboter. Peut-être doit-on d'abord privilégier la loupe avant d'envisager le télescope.
Il y a de la minutie dans le froissement, de l'application dans la coupe ; on s'attache à rendre net l'instant lorsque se délie les heures.
Ne savoir tisser qu'un fil allant du soleil à la tourbe, de la tombe au berceau.
C'est l'écriture du presque rien où un phanère terminal kératinisé gratte la surface des choses en ayant la curieuse intuition qu'il parviendra juste à se vernir de poussière.
Mais on peut toujours creuser à mains nues, frénétiquement, comme un animal fouisseur et schizophrène... Y en a qu'on essayé, qu'on insisté, avec l'espoir le sang et tout... Y a qu'un trou.


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