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Réalisme/Historique
Ombhre : Dimanche matin
 Publié le 28/07/21  -  4 commentaires  -  13092 caractères  -  35 lectures    Autres textes du même auteur

En cette belle matinée de juin débordant de soleil, la mort a frappé. Au plus sensible : un enfant.


Dimanche matin


La matinée est belle. Le ciel déploie son bleu layette d’un bout à l’autre du regard, l’air est transparent, les notes saccadées des oiseaux découpent en tranches le silence. Un petit vent adoucit pour un moment encore la chaleur à venir, et diffuse sur la terrasse des odeurs gourmandes de café et de pain grillé. Un dimanche matin qui respire la quiétude, la douceur de vivre, l’été qui sera là dans quelques jours. Nous sommes toi et moi assis sur les fauteuils de bois délavés de notre salon de jardin, encore mal réveillés, partageant le silence, la langueur de l’instant.


Quand le cri retentit.


À vrai dire, ce n’est pas un cri. C’est une fêlure faite son, une voix qui voile le soleil, une plainte brisée en mille morceaux de larmes. Et dans ces mots en arabe dont je ne comprends que la tristesse et le désarroi, un nom revient : Islem. Et la voix amie que nous connaissons tous deux, celle de sa mère. Une mère que la vie est en train de mettre à genoux. À terre. Sous terre. Ce qui vient d’arriver est grave, je le sais et le sens sans comprendre les mots en arabe qui s’échangent d’un jardin à l’autre. Seul un drame peut ainsi altérer une voix.


Et en quelques mots brefs, tu m’annonces la nouvelle : Islem, ce beau jeune homme de vingt-six ans qui commençait à construire son avenir, à donner vie à ses projets, Islem est mort.


Nous sommes fébriles en refermant la porte de notre maison pour aller au-devant de la peine. Affronter, par personnes interposées, le pire cauchemar de tout parent, l’extrême peur, la plus terrible douleur : perdre son enfant. Leur maison est à moins de cent mètres, nous y sommes presque trop vite, sans avoir vraiment eu le temps – mais cela est-il possible ? – de nous préparer à ce qui nous attend. Une voiture de police est garée devant chez eux, et les deux policiers, chargés d’une mission qu’ils auraient de toute évidence préféré éviter mais remplissent néanmoins, expliquent à la mère d’Islem les circonstances de l’accident de voiture, samedi soir, à l’autre bout du globe, en Nouvelle-Zélande. Avec un froid détachement, ils donnent en termes secs les informations en leur possession, expliquent à une mère en lambeaux que ce décès est certain, qu’il n’y a pas d’erreur possible. En face d’eux, il y a une femme qui n’entend plus, qui ne raisonne plus, et répète comme une ritournelle que ce n’est pas possible, qu’Islem n’est pas mort, qu’il n’était peut-être pas dans cette voiture, que les papiers trouvés à l’intérieur ont pu être prêtés par son fils à un de ses amis… Elle se raccroche à son refus pour rejeter loin d’elle ce réel qui la lacère. Plus loin, de l’intérieur de la maison s’échappent des cris graves, des hurlements, des bruits de coups de poing sur des meubles de bois. Un second parent est maintenant en train de se briser, et veut briser le monde autour de lui. Sa voix est une avalanche de pierres qui roulent en grondant dans le silence de ce matin de juin gorgé de soleil.


Les policiers donnent les numéros de téléphone à appeler sur une feuille marquée du symbole bleu-blanc-rouge du ministère des Affaires étrangères, expliquent au frère d’Islem, qui parvient à garder un semblant de calme malgré ses yeux qui brillent trop fort, la procédure à suivre pour obtenir davantage d’informations et faire rapatrier le corps. Puis ils s’en vont, leur désagréable mission remplie, laissant la maison et ses passagers partir, bateau à la dérive.


L’intérieur de la maison est un champ de bataille. Mais les ruines sont humaines, et la désolation règne, gravée dans chaque visage, chaque regard, chaque grimace. Marionnettiste, elle hache les gestes, croque d’un fusain terne les postures, saccade la démarche de ces coques trop vides de vie ou trop pleines de peine qui marchent sans havre où s’arrêter et rebondissent d’un mur à l’autre. La grande salle, autrefois pièce de vie, est une scène macabre où des hommes et des femmes se regardent, s’étreignent, se fuient, échangent quelques mots à voix basse, comme par peur de réveiller à nouveau un destin impitoyable et indifférent qui pourrait encore venir satisfaire ses goûts mortifères.


Le père d’Islem est roulé en boule sur un fauteuil, comme si, retournant à la position fœtale, il pouvait redonner vie à son enfant. Ou retrouver la sienne qui vient de se briser. Et les gémissements qui s’échappent de son visage mangé de barbe et de peine vont et viennent en échos sourds entre les murs. Non loin de lui, assise la tête entre les mains, sa femme se balance d’avant en arrière, oscille entre rêve et réel, et ne sait vers lequel aller. L’heure du choix n’a pas encore sonné. Assommés, incrédules, les trois frères errent d’une pièce à l’autre, de la terrasse dévorée de soleil à la fraîcheur triste de la cuisine. Ils avancent sans but et s’arrêtent sans raison, le regard vide. Leurs compagnes trompent leur peine en s’occupant de routines rassurantes, passer la serpillière, débarrasser la table, préparer du thé ou du café, parler entre elles à voix basse. Mais, fragiles remparts, ces rituels ne les trompent pas longtemps, et les yeux soudain explosent de larmes, les sourires se cassent et les voix s’éteignent.


La sœur d’Islem arrive, le visage défait, sortie tout droit d’un cauchemar dont elle, pas plus que les autres, ne se réveillera vraiment. Elle étreint chaque membre de sa famille, violemment, brutalement, s’écroule sur un fauteuil, serrant dans sa main la main d’un de ses frères assis sur une chaise voisine, à en faire blanchir ses phalanges, pelotonnée contre son dos. Ce dernier regarde sur Internet des vidéos du lieu de l’accident dont la presse régionale parle déjà, comme si voir l’endroit permettait de comprendre et digérer cette mort pour l’instant irréelle, de parvenir à penser l’impensable. Des amis ou d’autres membres de la famille arrivent les uns après les autres, comme un chapelet qui déviderait ses grains d’humanité, qu’étreintes et embrassades égrènent.


Peu à peu la tension redescend, la douleur se fait sourde, et si les cœurs sont de feuilles froissées avant l’hiver de l’absence, des gerbes humaines combattent la disette du jour, la famine des sourires. Il va maintenant falloir attendre dix jours avant de récupérer le corps, dix jours d’enfer supplémentaire, d’attente on ne sait de quoi, de ne pouvoir faire le deuil, tourner la page, refermer cette porte, si jamais cela était possible. Et recommencer dans dix jours cette escalade de la douleur, cette ascension des pics de la perte, pour une fois au sommet ne trouver que le vide. Et peut-être la paix.


Mais en cet instant, le jour est trop beau, trop chaud.




Le soir arrive, étouffant et lourd. Selon la tradition musulmane, la famille du défunt ne préparera pas à manger tant que le corps n’est pas mis en terre. Alors viennent les amis et la famille pour s’en charger, partager le pain et la peine, l’eau et les larmes. Mais il faut attendre le coucher du soleil, vingt-deux heures neuf minutes, la rupture du jeûne puisque nous sommes en plein mois de ramadan.

Pendant que la faim, la soif et la douleur rongent les corps et les cœurs, la grande table est dressée, recouverte de verres, d’assiettes, d’entrées multicolores et odorantes, de soupe fumante, de gâteaux brillants de sucre, de salades rouges et vertes sentant bon le cumin. Si la douleur est moins brutale, moins violente, elle est devenue plus sourde, diffuse. Elle englue toute la pièce et tous les gestes, rend l’air lourd, les silences pesants, les paroles atones. Quand les regards se croisent, ils semblent s’aiguiser l’un contre l’autre, pour mieux blesser et faire resurgir les larmes.


Souvent, ce sont les mains qui prennent le relais et se serrent furtivement ou brutalement. Les étreintes se multiplient, pour remplacer des mots inutiles ou maladroits. Compenser la froideur de l’instant par le contact chaud et rassurant d’une autre vie, arroser la terre asséchée des cœurs de pleurs qui coulent en silence, en saccades, ou sans retenue.


Et puis peu à peu, les gestes et mouvements se ralentissent dans cet aquarium de larmes. De petits groupes se forment, dans le salon sombre et triste où la faible lumière d’un plafonnier fatigué fait ombres chinoises les corps en croquis. Dans la cuisine ensuite, plus animée, où les bruits de vaisselle et d’eau qui coulent font croire à la vie. Des femmes y préparent à manger pour prendre soin des vivants, même si on pleure le mort. Dans le jardin enfin, là où la douceur d’un soir d’été en déshabillé de rose et de bleu colore de pastels les visages des plus jeunes, les amis d’Islem, ceux chez qui la vie est si forte qu’elle parvient à repousser la peine par des attaques fulgurantes d’éclats de rire au souvenir d’une anecdote, d’un bon mot, d’un beau geste de celui qui ne sera plus avec eux. Mais les rires sont oppressés, nerveux, jaillissants en gerbes anguleuses pour fendre l’air alentour.

La nuit est tombée, minuit s’est déjà enfui. Vient le moment des au revoir, aller saluer chaque personne, partager une étreinte, une embrassade, un regard, échanger quelques mots, un peu d’humanité, d’espoir. Soutenir de notre faiblesse la faiblesse de l’autre, apprécier qu’il soit là, savourer ce qui nous lie et que nous partageons tous : nous sommes en vie.


Et nous pleurons le mort, tandis que nos ombres, qui se tiennent par la main sur la route devant nous, nous montrent le chemin de notre refuge, notre maison.




Les jours ont passé. Le corps d’Islem est revenu de l’autre bout du monde, dans son cercueil scellé. Un nouveau choc pour ces poupées de fragile porcelaine que sont les parents, un nouveau deuil pour les frères, en équilibre précaire entre pleurer et vivre. Si la peine revient, toujours aussi tranchante, elle retombe rapidement, épuisée d’elle-même. Les cœurs sont las, et parviennent tout jute à animer, comme des automates, les corps vides.


L’arrivée à la mosquée se fait dans le plus grand désordre. Car il y a du monde. Beaucoup de monde. La mort d’Islem est une vague, lente et profonde, qui a touché les plages de bien des cœurs, de bien des peurs. Des amis et voisins, des parents, des amis d’Islem, la famille bien sûr, venue de loin. À titre exceptionnel, l’imam de la mosquée a autorisé les non-musulmans à pénétrer dans la mosquée, et à assister à la cérémonie pour le mort. Déchaussés, assis sur les tapis, les hommes en bas, les femmes à l’étage, nous écoutons l’imam nous en expliquer le déroulement à venir. En silence, en respect, nous suivons la cérémonie, l’enchaînement de prières récitées en arabe. Entre les murs dénudés et austères, les mots comme les notes se mélangent, résonnent, s’enfuient, renaissent. En ce lieu de prière, il n’est pas besoin de comprendre, il suffit de partager. Partager nos peurs et nos espoirs, nos doutes et nos rêves, notre besoin d’être ensemble quand l’horreur frappe, nos prières quelle qu’en soit la langue.


Vient le moment de la mise en terre. Le cimetière du Parc fait plus penser à un lieu de promenade qu’au cimetière qu’il est pourtant. Le temps est superbe, le ciel bleu, les arbres verts. Des oiseaux enjolivent le silence d’arabesques sonores. Et dans l’allée de terre et de graviers, six hommes de la famille portent le cercueil, scellé lourdement, dans ce temps qui soudain s’écoule plus lentement. Ils le posent à côté de la fosse fraîchement creusée, tandis que les femmes, selon la tradition, vont à l’écart, sous l’ombre d’un arbre voisin. Les dernières prières sont dites, le regard grave des hommes vêtus de sombre fixe la terre. Le père d’Islem, posé comme une statue près de la fosse, est assis immobile, les yeux dans le vague, le cœur sec. Comme sa femme, ombre silencieuse dans l’ombre des arbres un peu plus loin, il est là sans être là, réfugié en lui-même derrière la muraille qu’il a dû construire pour ne pas devenir fou.


Je me suis mis un peu à l’écart. Derrière moi les femmes que je vois du coin de l’œil regardent le ciel et prient, les bras pliés à demi levés, paumes tournées vers le ciel. Et tandis que les membres de la famille commencent à jeter la terre sur le cercueil qui a été descendu dans la fosse, je me signe, me retourne, et te vois, ma femme. Dressée vers le ciel les mains ouvertes, tu es un cierge que le soleil illumine, et tu regardes vers l’infini, le visage baigné de paix et de ferveur, dans cette djellaba blanche que le jour allume tel un phare dans la tempête. Mes yeux dévorent cette sculpture vivante, la gravent au fond de mon cœur.


Nous repartons, au milieu des allées fleuries et ombragées, nos pas crissants accompagnés par les trilles joyeux des oiseaux. Si les visages sont graves, les pas sont plus légers, les sourires plus faciles, les voix plus chantantes. La terre a pris son dû. Dans les cœurs, la vie s’autorise à rêver qu’elle puisse revenir, peu à peu.


Les allées du parc sont maintenant silencieuses. Sortie de l’ombre, une biche vient flairer la terre tout juste retournée. Le soleil l’enflamme d’or et de roux. Elle part en courant, pour le simple plaisir de sentir le vent sur sa fourrure, et la chaleur du jour.


 
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   dream   
2/7/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Une histoire douloureuse délicatement traitée et écrite avec conviction et émotion : on suit avec attention ces êtres perdus dans leur chagrin et leurs errements intérieurs.

Et dans cet univers tragique, cruel et désespéré, apparaît à la fin une biche qui symbolise l’amour, la beauté, la liberté et la vie qui continue… ailleurs.

La perfection pour souligner l’absurdité de la vie. Un grand merci pour cette superbe lecture.

   Donaldo75   
12/7/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé cette nouvelle. Le style d'écriture est soigné, racontant bien l'histoire tout en donnant de la profondeur au récit pour laisser le lecteur réfléchir par lui-même. Il y a une forme de fatalité dans la manière de raconter, je trouve, comme si la vie et son absurdité allaient de pair naturellement. L'usage du présent de l'indicatif rend ce texte plus réaliste, moins romancé, un peu à la manière d'un documentaire ou d'une voix-off.

C'est réussi.

   Pouet   
5/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Slt,

j'ai trouvé cette nouvelle particulièrement bien écrite.
Une tranche de vie et les miettes du chagrin...
Les descriptions sont très fines, imagées, poétiques par instants.
Au travers de cette plume ciselée, l'empathie du narrateur pour cette famille touchée par un drame se transmet au lecteur, lui exposant cette douleur avec beaucoup de justesse, de retenue, d'humanité.
Je me suis demandé si cette histoire était le reflet d'une expérience vécue.

Vraiment beau.

Bravo à vous.

   plumette   
24/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
je suis revenue lire ce texte, déjà lu au moment de sa parution et qui m'avait laissé "sans mots" , signe de la puissance de ce récit.

j'imagine que ce récit part d'une réalité vécue, car sinon comment faire de cet évènement un sujet "littéraire"? Je le prends à la fois comme exercice de mémorisation, comme trace indélébile et peut-être mise à distance aussi avec quelques images poétiques qui alternent avec la grande précision d'un récit.

Ce texte est très bien écrit, avec soin et détails, comme dans un ultime hommage à cette famille, comme une tentative de rapprochement avec ces voisins que l'on estime, que l'on voit vivre au quotidien.

cette phrase " quand le cri retentit " est d'une très grande force dans sa simplicité. Il y a des cris dont on identifie immédiatement qu'ils annoncent le malheur ( et non la colère, ou la douleur physique)

A vous relire


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