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Policier/Noir/Thriller
Otus : Diptyque
 Publié le 14/09/07  -  4 commentaires  -  25173 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

Quand des tableaux, comme deux yeux bleus et troubles, épient, guettent, et manipulent.


Diptyque


Sarah était heureuse ce jour-là. Loin d’imaginer la tournure que sa vie allait prendre en peu de temps, elle rangeait son appartement avec entrain. Son homme, Luc, revenait aujourd’hui d’Angleterre où il avait séjourné dix jours, pour affaires. Pas à Londres, et il l’avait regretté, mais dans une petite ville du sud-ouest où il avait installé le réseau informatique d’une fabrique de meubles. Luc aurait préféré Londres, mais on ne lui avait pas laissé le choix. L’avion de Luc atterrirait à 16 heures et quelques, et il serait là pour le dîner, le temps de passer à son bureau pour fournir un rapport préliminaire.


Le temps que Sarah finisse de ranger l’appartement dans lequel elle s’était quelque peu laissée aller pendant ces jours de solitude, puis de faire quelques courses, l’heure du dîner s’annonça sur la pendule de la cuisine, celle que Sarah regardait en toutes circonstances quand elle voulait savoir l’heure.


Le grattement caractéristique d’une clé dans la serrure la prit presque par surprise, et Luc entra.


- Hé, salut toi !

- Salut ma belle !


Luc tenait d’une main sa pochette de cuir emplie de documents, et, dans l’autre main, une sorte de grand carré emballé de papier kraft. Luc se déchaussa sommairement, et entra dans le salon, en tendant ce grand carré vers Sarah.


- Qu’est-ce que c’est ?

- Ouvre-le.


Luc ne se montrait pas si mystérieux en temps normal.


- Un tableau ?

- Mieux encore…

- Montre voir !


Sarah s’appropria le carré de kraft. L’objet avait un équilibre étrange et quand Sarah le prit dans ses mains, il lui sembla presque que le bout de ses doigts en brûlait.


Elle arracha le papier kraft et tomba interdite devant le tableau. C’était un grand carré de toile encadré de bois clair sur sa face arrière. Un carré d’un bleu profond et absolument indéfinissable. C’était un bleu sombre et lumineux, azuré et nocturne, froid, chaud, tendre, marine, lapis, qui paraissait turquoise du coin de l’œil. Sarah n’avait jamais contemplé un si beau bleu, si complet, si mystérieux, un bleu parfait.


- Il y en a un deuxième derrière, fit remarquer Luc.


Sarah s’était perdue quelque part dans le bleu, son esprit avait été comme aspiré par la couleur qui emplissait son champ de vision.


- Ah. Oui.


Sarah tendit le premier tableau à Luc.


Le second était du même bleu, et l’on devinait, en haut à droite, la fin d’une sphère blanche qui laissait derrière elle une longue traînée, une traînée qui traversait le tableau un peu en dessous de la diagonale. La traînée, comme celle d’une comète, comme celle que laissent les vives lumières sur ces vidéos des années 80, passait tranquillement à travers le tableau, et s’achevait à peu de distance du bord inférieur du tableau. La traînée semblait irréelle, intangible, elle semblait être et ne pas être tout à la fois, et ne pouvoir exister qu’entre sa réalité et son impossibilité.


- Qu’est-ce que…


Sarah était sans voix, dérangée, troublée et fascinée par les deux tableaux. Maintenant que Luc tenait le premier dans ses mains, et qu’elle brandissait le second devant elle, l’ensemble la laissait perplexe.


- Et… ils ont un sens ? Où les as-tu eus ?

- C’est ça le plus étrange, répondit Luc alors qu’il posait le tableau sur le canapé et se débarrassait de sa veste.


Il alla à la cuisine et en revint avec deux verres de vin.


- Je les ai achetés dans une brocante.

- En Angleterre ?

- Oui, près d’un bled qui s’appelle Glastonbury.

- Et que t’a dit le propriétaire ?

- En fait, je les ai achetés séparément.

- Comment ça ?

- Dans ce même village, c’étaient deux familles différentes, qui possédaient chacune un des tableaux. Ceux qui m’ont vendu le premier tableau, celui qui est vide, n’avaient pas l’air très au courant de son origine. D’ailleurs, je ne leur ai pas posé beaucoup de questions dessus. Ce n’est qu’après, quand j’ai parcouru encore quelques stands et que je suis tombé sur le second, que ça a éveillé ma curiosité. Je les ai comparés, et ils sont exactement du même bleu. Le cadre est le même, les dimensions sont identiques. La deuxième famille m’a dit que c’était un excentrique local qui la lui avait donné. J’ai demandé si je pouvais le rencontrer ; ils m’ont répondu qu’il avait quitté la ville. Ils ne savaient pas vraiment s’il était mort ou pas. Je leur ai parlé du premier tableau, je le leur ai montré, et ils m’ont demandé qui me l’avait vendu. Je leur ai montré les gens de l’autre stand ; et tu devineras jamais ? Ce sont leurs ennemis jurés. Tu sais, dans ces campagnes, c’est banal que deux familles se haïssent. Et là, ces deux familles ne peuvent pas se voir, et elles ont chacune un tableau d’une œuvre commune. C’est dingue, non ?

- Oui, très étrange. Et tu n’as pas pu en savoir plus sur ce peintre ?

- Non. Les tableaux ne sont ni signés ni datés. Ils peuvent avoir dix ans ou cinquante. Je ne suis même pas sûr de savoir si c’est une femme ou un homme qui les a peints.

- Et tu voudrais les mettre où ?

- Juste ici, montra Luc en tendant le doigt vers le mur au-dessus d’eux. Au-dessus du canapé, juste en face quand on entre dans le salon. Je voudrais bien qu’ils trônent dans notre intérieur.


Luc vida son verre de vin, fouilla dans un des placards de l’entrée, et en revint avec un mètre, un marteau et deux petits clous.


- Alors, qu’est-ce que tu en penses ?


Leur intérieur n’était pas très riche en tableaux et autres décorations, et Sarah accepta d’emblée l’idée. Et puis, si l’endroit ne lui convenait pas, ils pourraient toujours en changer.

Luc mesura le premier tableau : 80 centimètres et 9 millimètres de côté. Il fronça les sourcils tant cette mesure lui parut étrange. Il mesura le second : exactement les mêmes dimensions.


- Mais… les deux tableaux réunis mesurent 1,618 mètre !

- Et alors ?

- C’est le nombre d’Or.

- Ah ? Tiens, c’est marrant, ça !

- Oui. Tu veux les mettre dans un sens particulier ?


Sarah prit quelques pas de recul, et examina les deux tableaux qui reposaient sur le canapé comme deux étranges convives.


- Je les vois comme ils sont : à gauche, celui avec la traînée, et à droite celui qui est vide. Comme ça, on a l’impression que la sphère va vers le carré vide alors qu’elle est déjà sortie de son propre cadre.


Luc recula de quelques pas à son tour.


- Oui, ça me paraît bien.


Sarah l’aida à fixer le premier clou, en prenant du recul. Avec le mètre Luc fixa le deuxième, à quelques cent vingt centimètres du premier. Ils installèrent les tableaux.

Puis de concert, ils reculèrent à nouveau pour admirer leur nouvel intérieur, et les deux tableaux, qui trônaient au-dessus du canapé, emplissaient tout le mur. On tombait droit dessus en entrant dans le salon.


- Y a pas à dire, ils ont de la gueule, ces tableaux, commenta Luc.

- Maintenant que le sort des tableaux est joué, tu vas pouvoir t’occuper de moi ! glissa Sarah.


Ils s’allongèrent sur le canapé et y firent l’amour.


Le lendemain, deux couples d’amis vinrent dîner. Implicitement, Luc les avait invités pour leur montrer le diptyque qui ornait le salon ; ç’avait été, à la fois pour eux et pour lui, un prétexte à se retrouver autour d’un dîner. Sarah aimait recevoir, et elle aimait cuisiner, ce qui ne gâtait rien. Paul et Marie étaient des amis de Luc, depuis la fac, Patrice et Claire étaient à l’origine des amis de Paul, qui avaient rapidement sympathisé avec Luc et Sarah. Ils arrivèrent tous les quatre ensemble, ils étaient venus avec une seule voiture, celle de Paul.

Quand ils sonnèrent, Sarah venait juste de mettre la touche finale à sa salade de bœuf à la coriandre, et l’instant n’aurait pu être mieux choisi. Elle se débarrassa rapidement de son tablier et ouvrit.


- Hé, salut !

- Salut !


Paul entra le premier, posa deux bises sur les joues de Sarah. Luc arrivait derrière, et Paul lui fit ensuite la bise. À l’instant où il posait le pied dans le salon, ses yeux tombèrent sur le diptyque qui régnait au centre du mur, juste en face.


- Wow ! C’est… magnifique !


Les trois autres invités imitèrent le rituel de la bise, et, tout comme Paul, tombèrent interdits devant les deux tableaux. L’espace de quelques secondes, le silence se fit, total, dans la pièce.


- D’où viennent ces merveilles ? demanda Claire.

- Je les ai chinées quelque part dans la campagne anglaise.

- Les anglais auraient-ils du goût ? ironisa Patrice.

- Hé, il semblerait que oui… Un apéro ?


Luc servit du rhum-coca pour les hommes, un petit Brouilly pour les femmes. C’était leur rituel. L’alcool se fraya doucement mais sûrement un chemin vers les esprits. Seul Paul conduirait pour repartir, alors il se montra plus prudent, mais à la troisième tournée apéritive, les langues se déliaient, des rires fusaient du salon. Les mains de Claire parcouraient sans relâche les cuisses de Patrice, son homme, Paul embrassait le cou de Marie avec appétit. Sarah était assise sur les genoux de Luc, et elle sentait, sous ses fesses, le désir puissant de son homme. Et ce désir, comme une chaleur, se transmettait à elle, l’envahissait. Ce n’était pas le vin, mais l’ivresse était dans l’air.


Quand Sarah vit que les mains de Claire, loin de se cantonner aux cuisses de son amant, remontaient de plus en plus vers ses parties intimes, elle invita tout le monde à passer à table.


Elle-même se sentait étrangement ivre, brûlante à l’intérieur, et les gestes déplacés qu’elle apercevait parfois chez ses invités, loin de la choquer, la renvoyaient à sa propre excitation.


Quand elle se leva, Luc lui pinça les fesses, et pour la première fois, elle aima ce geste, bien qu’il fût exécuté en public.


Le repas ne fut que la suite logique de cet apéritif fébrile. Sous la table, des pieds venaient caresser ses jambes. Mais ce n’étaient pas ceux de Luc. Elle crut un instant que Paul en était le propriétaire, mais ces pieds-là étaient féminins. Des regards goulus et avides s’échangeaient de part en part. Luc prit la main de Sarah, et la posa sur son sexe. C’était une chose que jamais, jamais, Luc n’aurait faite en public. Et Luc était dur comme de la pierre, lui qui n’aurait jamais, jamais, pu l’être devant d’autres que sa femme. Sarah se sentait étrange au fond d’elle-même, comme si une part de son âme, muette jusque-là, venait de se mettre à parler, comme si la chienne, la catin, la femelle avide se réveillait en elle, comme si sa sexualité naissait brutalement et invitait tout le monde au festin.


Ils quittèrent la table, tirés par leurs sexes plus que par leurs esprits.


Ils s’affalèrent sur le canapé, les uns sur les autres. Les caresses allaient et venaient, les mains se promenaient sur des corps nouveaux, les lèvres, partout, découvraient des peaux inconnues. Les hommes s’embrassaient, les femmes se léchaient, les mains agrippaient déjà des vêtements qu’elles n’avaient jamais qu’effleurés jusqu’alors.


Des boutons furent ouverts, des agrafes ôtées, des fermetures descendues.


Les vêtements brûlaient et tombaient de la peau écarlate.


La chair chauffée au rouge devait être battue dans l’instant.


Empourprés, emmaillotés dans l’instant terriblement torride où chaque caresse ravivait les braises d’un feu sacré et enfoui, brûlés par leurs viscères lubriques et contorsionnées, affamés par la chaleur qui les emplissait et les vidait tout à la fois, assoiffés de peaux humaines et de chairs animales. Fous. De désir, de désir de violer d’autres intimités. De se faire violer eux-mêmes. De se violer eux-mêmes. De se soumettre, de se traîner plus bas que terre dans la débauche comme dans une fange douce, chaude et sucrée, de se noyer dans un océan de péchés de velours et de soie, jusqu’à être avalés par la mort et l’oubli.


Plus tard, bien plus tard dans la nuit, Sarah revint vaguement à ses esprits. Claire était là, un peu plus loin, allongée sur le sol, en train de fixer le diptyque. Ses yeux étaient vides, comme si son âme ne l’habitait plus en cette seconde.


Sarah trouva sa culotte et sa chemise, par terre, et les enfila.


Patrice, avec qui elle venait de se livrer à la débauche la plus torride qu’elle n’ait jamais connue, la regarda faire. Sarah n’avait jamais, jamais, ressenti quelque attirance sexuelle pour Patrice, et il venait de lui faire l’amour comme un dieu, et elle avait aimé ça, vraiment, elle en avait joui jusqu’à oublier sa propre existence.


Sarah reprenait ses esprits peu à peu. Elle avait vu, dans cet océan déchaîné de chair et de membres, Luc faire l’amour à Claire. Elle n’en était pas encore tout à fait consciente, mais une blessure s’ouvrait en elle. Peu à peu, les invités revinrent à la réalité. Ils semblaient encore vaguement hypnotisés, comme si tous se réveillaient d’un étrange rêve. Quand Sarah enfila son pantalon, Claire et Marie l’imitèrent. Puis les hommes se rhabillèrent.


Un malaise naissait entre eux tous. Comme si la saleté les imprégnait. Marie eut un regard mauvais envers Luc. Luc avait abusé d’elle, de toutes les façons possibles, et elle avait aimé ça, elle avait même adoré, mais maintenant que l’ivresse surnaturelle était retombée, elle se sentait mal, elle avait le sentiment d’avoir été violée. Luc n’osait pas croiser son regard, pas plus qu’il n’osait croiser celui de Sarah. Il sentait confusément une rage commencer à bouillonner en lui, et les images de sa femme, Sarah, en train de se faire besogner par Patrice, puis par Paul, générait en lui une haine qui vibrait comme une pulsation sourde. Mais il se contint, et les invités, rhabillés, ne demandèrent qu’un verre d’eau avant de partir.


Le voyage de retour des quatre invités s’effectua dans un silence de mort.


Luc et Sarah se couchèrent, chacun à une extrémité du lit. Il n’y eut pas de « bonne nuit », pas de dernier baiser du soir. Juste un autre silence glacial, et des yeux humides de honte et de colère.


Le lendemain, Luc prenait son petit-déjeuner dans la cuisine. Une tasse de café à la main, il passa la tête dans le salon, le temps de jeter un œil sur le diptyque. Il était encore là, à les toiser, à les observer, à les jauger de ses deux grands yeux vides et dépareillés. Luc devait faire quelque chose, il devait agir. Il posa sa tasse sur le rebord de la table basse, avança vers les deux tableaux.


Que pouvait-il faire ? Les enlever ? Sûrement pas. Il fallait être dingue pour penser que les dérapages de la veille avaient quoi que ce soit à voir avec les tableaux. Quoi alors ? Luc ôta de son clou le tableau de droite, le posa sur le canapé, prit celui de gauche et l’installa sur le clou de droite. Puis il mit l’autre sur le clou restant. À présent, la comète passait à bonne distance du tableau vide au lieu de le rejoindre. C’était une autre vision du tableau, mais elle ne semblait pas dénuée de sens, enfin pas moins que quand la comète fonçait vers le tableau vide. C’était, simplement, autre chose. Le diptyque prenait alors une allure plus virile, moins familière, il partait sur le côté au lieu de se centrer sur lui- même.


Luc reprit sa tasse de café et recula de quelques pas. Il était très satisfait de cette modification qui, finalement, améliorait l’ensemble.


Quand Luc entendit Sarah sortir de la chambre, ses yeux quittèrent le tableau. Il but distraitement une gorgée de son café, qui était froid et amer. Il regarda l’heure. Plus d’une heure et demie s’était écoulée.


- Qu’est-ce que tu fais ? hasarda Sarah.

- Rien, je… j’ai changé le sens du diptyque.

- Ah ? Oui, tiens. Je crois que je préférais avant.

- On essaie quelques jours comme ça ? On le remettra dans l’autre sens si tu persistes.


Mais Sarah avait déjà fui le diptyque en se réfugiant dans la cuisine. Luc se fit encore la réflexion qu’il aimait vraiment ces deux tableaux, et alla vider sa tasse dans l’évier.


Sarah était pelotonnée dans un coin de la pièce, ses bras repliés sur elle dans une attitude de protection.


- Qu’est-ce qu’il y a, Sarah ?

- Tu me demandes ce qu’il y a ? Tu as passé la soirée à baiser Claire, et tu me demandes ce qu’il y a ?

- Et qu’est-ce que tu faisais pendant que je baisais Claire, tu peux me le rappeler ?


Sarah quitta la cuisine, presque en courant.


Luc entra dans la chambre pour trouver Sarah, la tête enfouie dans la couette.


- Ce genre de choses peut arriver, Sarah. On ne va pas en faire une montagne, non ?


Mais Luc bouillonnait intérieurement. Les images de Patrice et de Sarah le hantaient. Ses poings étaient si contractés qu’il aurait pu casser des cailloux dedans. Il avait envie de frapper Sarah. C’était une sensation dérangeante, acide, qui s’était installée en son cœur. Jamais, jamais, il ne s’était battu avec qui que ce soit, et il avait toujours, toujours, prôné la non-violence. Quand des images sanglantes et violentes passèrent derrière ses yeux, il décida de retourner au salon. Dans ses mains contractées, ses ongles avaient laissé de petits croissants rouges sur ses paumes.


Sarah était dans la chambre, et elle pleurait. Luc décida de la laisser faire. C’était samedi aujourd’hui, et il se prit d’envie d’aller faire quelques courses. Pour ne plus avoir à supporter la présence de Sarah, et aussi, accessoirement, pour prendre l’air.


Le temps était doux et Luc se sentit mieux à mesure qu’il se baladait, et il avait la vague impression que son esprit revenait sur les rails qu’il n’aurait pas dû quitter. Ses pas le menèrent, par hasard ou pas, devant l’armurerie du quartier. Il n’avait jamais, jamais, tourné les yeux vers cette vitrine qui avait toujours été, pour lui, le repaire des beaufs et autres viandards de dernière catégorie. Mais son regard fut attiré par un article bien précis.

Il entra.


Sarah pleurait sur son lit. Elle n’était pas vraiment triste, mais elle se remplissait de rage. Elle qui avait toujours été une fille calme, placide, zen, sentait ses petits poings se serrer. Elle était prise d’un très étrange malaise. Ce n’était pas tant cette acide envie de violence en elle qui l’inquiétait, mais plutôt le mauvais, très mauvais pressentiment qu’elle avait envers Luc. Elle sentait confusément qu’une grave menace pesait au-dessus de sa tête à elle. Luc allait mal. Et si elle ne faisait rien, ça allait devenir mal pour elle aussi. Elle avait eu peur du regard que Luc lui avait lancé avant de partir. Luc ne l’avait jamais regardée comme ça. Aucune tendresse, rien que du mépris, de la distance, de la colère. Quand Luc la regardait, c’était comme s’il la voyait encore faire l’amour avec Patrice et Paul, comme la nuit précédente, où la débauche s’était montrée plus destructrice qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer. Sarah alla à la cuisine, prit un long couteau à viande, et revint dans la chambre, pour le cacher dans sa table de chevet. Elle approcha d’elle une boule de verre, un stupide bibelot qu’une tante lui avait offert. Il était plus prudent qu’elle ait, dorénavant, ce genre d’objet à portée de main. Et puis, tant qu’elle y était, elle cacha son sac à main près de la porte d’entrée. Si jamais elle devait fuir, elle pourrait ainsi, d’un seul geste, prendre les affaires qui lui seraient utiles si elle se retrouvait livrée à elle-même. Quelques heures passèrent, et quand elle arrêta enfin ses préparatifs, elle prit conscience qu’elle venait d’apprêter son appartement comme si elle s’attendait à affronter un siège. Elle se rendit alors compte que non seulement elle venait de faire passer l’homme qu’elle aimait dans la catégorie « ennemis », dont il était d’ailleurs l’unique représentant, mais aussi que ses poings, ses dents et ses os, tout en elle grinçait de colère.


« Je deviens folle, complètement folle », eut-elle le temps de penser.


La porte s’ouvrit alors. Luc entrait. On aurait dit qu’il reniflait l’air, à la recherche d’une menace olfactive.


Sarah déglutit profondément.


- Tiens, te voilà…

- Oui, me voilà.

- Tout va bien ?

- Tout va bien.

- Qu’est- ce que tu faisais ?

- T’occupe. Tu n’as invité personne en mon absence ?

- Non, pourquoi ?

- Je ne sais pas… ça pue ici.

- Comment ?

- Plein de choses ont été déplacées. Ton sac à main par exemple. Comme je disais, ça pue ici… ça pue la TROUILLE !


Avant de comprendre ce qui lui arrivait, Sarah était plaquée contre le mur par la main ferme de Luc.


Sarah essaya bien de se débattre, mais Luc, plus fort, lui maintint les bras.


- Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu n’es pas contente de me voir ?

- Si, si…

- Tu es encore ma femme, n’est-ce pas ?

- Oui, bien sûr !

- Alors, c’est comme ça que tu accueilles ton homme ?

- Qu’est-ce que…

- Tu es ma femme, et tu vas me satisfaire !

- Luc, arrête !


Luc envoya Sarah par terre, et elle se cogna violemment la tête sur le sol.


Déjà, Luc se penchait sur elle en ouvrant son pantalon.


- Déshabille-toi !

- Non, Luc, je t’en prie !

- Obéis !


La claque que Sarah reçut en plein visage la laissa presque assommée, et elle resta prostrée quand Luc lui arracha quasiment tous ses vêtements. Elle regardait le mur, et alors que Luc la violait, son regard alla se perdre quelque part dans le bleu profond du diptyque. Elle vogua dans l’encre indigo, elle flotta entre quelques constellations, absente de son corps. Elle se perdit dans la traînée de la comète. Et alors que son esprit décrochait, alors que la folie ouvrait la porte de sa conscience et s’y déversait à flots nourris, une voix, comme une grosse voix sourde et grave, lui parla, quelque part dans le bleu qui emplissait tout l’univers. Une voix qui lui dit qu’elle devait tuer Luc si elle voulait survivre. Une voix qui lui indiquait que le mieux était encore de le tuer dans son sommeil. Oui, avec le grand couteau qu’elle avait caché dans le tiroir de sa table de chevet. Là où Luc ne regardait jamais. Il fallait tuer Luc, c’était la seule chose à faire, il n’y avait pas d’autre échappatoire, il fallait tuer Luc avant qu’il ne la tue, c’était le seul moyen, la seule voie possible.


Le bleu éjecta Sarah de son immensité. Elle se retrouva brusquement sur le parquet de son salon, alors que Luc jouissait en elle, la remplissait de son sperme qui n’était plus une fontaine de vie mais un crachat de haine. Il se redressa, satisfait, méprisant, et referma son pantalon sans un regard pour elle. Sarah courut dans la cuisine. Luc ne la suivit pas.


- Et fais-moi un café, puisque tu es à la cuisine !


Sarah attrapa un lourd vase de verre, le vida de ses fleurs.


- Viens le chercher, ton café !

- Quoi ? Tu te fous de moi ou quoi ?


Sarah entendit les pas de Luc qui approchaient. Elle se cacha derrière la porte. Luc entra.


Sarah abattit le vase, droit sur le crâne de cet homme qu’elle avait aimé, encore peu de temps auparavant. Dans un fracas de tonnerre, le vase se brisa, et Luc s’effondra sur le carrelage. Le verre lui avait passablement entaillé le cuir chevelu, et en une grande flaque, le sang commença à se répandre.


Sarah courut de l’autre côté, vers la chambre, vers le grand couteau dans sa table de chevet.


Quand elle en empoigna le manche, mille questions se bousculèrent dans son esprit. Il y avait sûrement une autre solution. Elle n’était certainement pas obligée de tuer Luc. Elle revint dans le salon. Le diptyque était là, au milieu du mur, et il semblait se délecter de la scène.


- Tu as bien réussi ton coup, saloperie ! grogna Sarah entre ses dents, alors que ses pieds, indépendamment de son corps, avançaient vers les tableaux jumeaux. Ce n’était pas Luc qu’elle devait tuer. C’était le diptyque.


Elle brandit le couteau, au-dessus de son épaule, prête à réduire en lambeaux le second tableau, celui qui contenait la comète. Soudain quelque chose la poussa, au milieu du dos. C’était le pied de Luc. Sarah s’étala sur le canapé, manqua de se transpercer elle-même le ventre avec son couteau.


- Alors, c’était ça, l’idée ?


Quand Sarah se retourna vers Luc, elle apprit jusque dans les tréfonds de son âme la signification du mot terreur. Luc était là, au-dessus d’elle, le visage, les épaules, le torse, couverts de sang. Luc gardait une main dans le dos. Sarah jeta un œil vers cette main invisible, et Luc le vit.


- Tu voudrais savoir ce que je cache dans mon dos, hein ? Rassure-toi, ce n’est pas une grande surprise.


Luc découvrit sa main droite. Il tenait un superbe couteau de chasse, gigantesque, avec un manche de bois et une lame terrifiante.


- Alors, salope, tu comptais t’en prendre à mes tableaux ? Tu ne les trouves pas à ton goût ?


Luc leva le couteau au-dessus du visage de Sarah.


Les tableaux vibraient de plaisir comme une foule de supporters en délire.


Sarah devait réagir, vite, bien, sinon elle mourrait.


Elle envoya son pied droit dans les parties génitales de Luc, de bas en haut. Saisi de douleur, Luc se pencha compulsivement en avant. Sa gorge rencontra le couteau de Sarah sans qu’elle ait le moindre mouvement à faire. Et de toute façon, elle resta pétrifiée, alors que Luc mourait, la tête sur ses genoux, en se vidant de ce qu’il lui restait de sang.


Sarah poussa le corps, se leva, lâcha le couteau.


Puis elle trouva une grande toile dans un placard, emballa le diptyque dedans, prit son sac à main, ouvrit la porte et disparut.



 
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   Iris   
14/9/2007
 a aimé ce texte 
Un peu
Petite impression de déjà vu.

L'histoire de l'orgie publique, "le Parfum" non ?
Quant à l'histoire de la toile d'un bleu parfait, n'y a-t-il pas un livre, parut récemment, qui traite lui aussi du sujet ?

Malgré tout, l'élocution est claire, on est très vite pris. Malgré tout, je trouve que quelques détails ne sont pas assez expliqués : par exemple, pourquoi Luc est-il outré que sa femme se soit faite "besognée" comme vous l'avez écrit, par deux autres hommes, alors que lui-même a fait l'amour à deux femmes ? Ce détail me laisse perplexe.

A votre décharge, l'atmosphère sulfureuse du dîner, est très bien rendue. On ne sait pourquoi cet élan de sexe est là, mais on sent la tension monter peu à peu, sensiblement. C'est un très bon passage. L'émotion est palpable.

Du reste, le récit me laisse un peu froid. En effet, il aurait été intéressant d'accentuer un peu plus la terreur le Sarah, lorsqu'elle se sent "obligée" de cacher un couteau dans la table de chevet ! Le geste est tout de même symblique ! Lorsque dans un couple, on commence à craindre pour sa vie, c'est vraiment grave ! Or, dans ce récit, il semble que ce geste est presque "banal"...

Enfin, voilà mon avis. D'accord pour le fond, la forme moins, même si l'expression est soignée...

   Bidis   
15/9/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai marché à fond dans l'intrigue, l'orgie et le suspense, sur fond d'étranges tableaux bleus. Mais à cause de nombreuses répétitions et de termes souvent mal choisis, le style ma semblé d'autant plus faible que le thème était fort...

Je ne donnerai que quelques exemples pris dans les premiers paragraphes
-"Luc aurait préféré Londres, mais on ne lui avait pas laissé le choix. L’avion de Luc atterrirait à 16 heures" : répétition du nom du héros, alors qu’il serait tout simple de mettre des pronoms. "Luc aurait préféré Londres, ….. Son avion….."
-"l’heure du dîner s’annonça sur la pendule" : une heure qui s’annonce ? je ne trouve pas cela très heureux
-"Luc tenait d’une main sa pochette de cuir emplie de documents, et, dans l’autre main… " : Luc tenait d’une main…. et de l’autre…
-« Luc tenait d’une main sa pochette de cuir emplie de documents, et, dans l’autre main, une sorte de grand carré emballé de papier kraft. Luc se déchaussa… » Pourquoi pas simplement "il se déchaussa" ?
-"Sarah s’appropria le carré de kraft. L’objet avait un équilibre étrange et quand Sarah le prit dans ses mains, il lui sembla presque que le bout de ses doigts en brûlait."
"Sarah s’appropria… » le terme ne me semble pas heureux, et ce bout de phrase est-il indispensable, on pourrait commencer la phrase suivante par : "Sarah prit le carré de kraft."
"L’objet avait un équilibre étrange" : je ne comprends pas ce que l’auteur veut dire par là
"il lui sembla presque que le bout de ses doigt en brûlait" : Ce n’est pas de l’objet en feu que les doigts brûlent, c’est du contact des doigts avec l’objet en feu.
etc…
Petite remarque encore : je n’ai pas compris les dimensions des tableaux.
Le nombre d’or d’un rectangle est le rapport entre la longueur par la largeur = 1,6180.
Donc, un rectangle de 80 cm de longueur doit avoir 49 cm de largeur pour faire un nombre d’or.
Si ce sont les deux ensemble qui forment le nombre d’or, soit 160 cm, ils doivent avoir 98 cm de largeur.

   Pat   
22/9/2007
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
L'histoire est intéressante, bien qu'elle se termine un peu abruptement et que le mystère manque un peu d'épaisseur... On comprend trop vite de quoi il s'agit et les tableaux sont un peu spectateurs (trop distants) sauf à la fin (il aurait peut-être fallu une montée en puissance plus marquée)... Le style n'est pas exempt de maladresses sauf à certains moments (mieux écrits),

ex : "C’était un bleu sombre et lumineux, azuré et nocturne, froid, chaud, tendre, marine, lapis, qui paraissait turquoise du coin de l’œil. Sarah n’avait jamais contemplé un si beau bleu, si complet, si mystérieux, un bleu parfait."

"Des boutons furent ouverts, des agrafes ôtées, des fermetures descendues.")

ce qui donne une impression d'irrégularité.

certaines expressions ne me paraissent pas très heureuses :

"Je voudrais bien qu’ils trônent dans notre intérieur." (trivial)
"Sarah prit quelques pas de recul, (prend-on des pas ?)
"Ils quittèrent la table, tirés par leurs sexes plus que par leurs esprits." (tirés ?)
"emmaillotés dans l’instant terriblement torride "(emmaillotés)
Le grattement caractéristique d’une clé" (est-ce qu'une clé gratte ?)
"et il se prit d’envie d’aller faire quelques courses." (il se prit d'envie ou il eut envie tout simplement)

Un usage des relatifs assez important, qui me semblent lourd, comme par ex. :
"Maintenant que Luc tenait le premier dans ses mains, et qu’elle brandissait le second devant elle, l’ensemble la laissait perplexe."

"L’objet avait un équilibre étrange et quand Sarah le prit dans ses mains, il lui sembla presque que le bout de ses doigts en brûlait." (en outre la sonorité " presque que" n'est pas très heureuse)

"Dans ce même village, c’étaient deux familles différentes, qui possédaient chacune un des tableaux."

Des détails qui n'apportent pas grand chose à la compréhension de l'histoire et qui font redondants, par ex :

"Paul entra le premier, posa deux bises sur les joues de Sarah. Luc arrivait derrière, et Paul lui fit ensuite la bise (…) Les trois autres invités imitèrent le rituel de la bise" (répétition de "bise")

"l’heure du dîner s’annonça sur la pendule de la cuisine, celle que Sarah regardait en toutes circonstances quand elle voulait savoir l’heure." (si elle regarde la pendule c'est pour voir l'heure, donc la précision ne me parait pas utile)

La répétition de "jamais, jamais" à plusieurs reprises donne une impression de manquer de mots pour exprimer l'exceptionnel :

"C’était une chose que jamais, jamais, Luc n’aurait faite en public. Et Luc était dur comme de la pierre, lui qui n’aurait jamais, jamais, pu l’être devant d’autres que sa femme."

"Jamais, jamais, il ne s’était battu avec qui que ce soit,"

"Il n’avait jamais, jamais, tourné les yeux vers cette vitrine"

En outre, certains passages me paraissent maladroits, comme par ex :
Ils s’allongèrent sur le canapé et y firent l’amour. (peut-être juste suggérer, ça fait un peu brutal, un peu sec)

Un malaise naissait entre eux tous. (utilisation des temps. l'imparfait ne me parait pas juste ici : c'est une action qui est en train de se faire. Peut-être mettre qq chose comme le malaise commençait à les envahir, était en train de naître ou retourner la phrase : ils sentaient un malaise les envahir progressivement...)

Sarah se sentait étrange au fond d’elle-même, comme si une part de son âme, muette jusque-là, venait de se mettre à parler, comme si la chienne, la catin, la femelle avide se réveillait en elle, comme si sa sexualité naissait brutalement et invitait tout le monde au festin. (la progression ne me parait pas juste. La répétition de comme si… est-elle utile? )

Je pense que ce texte gagnerait à être retravaillé car l'histoire est sympa.. Je pense qu'il faudrait supprimer des choses pour donner plus de relief, plus de force à l'intrigue.


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