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Réalisme/Historique
Palimpseste : Travailler plus et recevoir moins…
 Publié le 11/05/13  -  8 commentaires  -  18233 caractères  -  90 lectures    Autres textes du même auteur

Petit conte féministe dont l'action se passe dans les campagnes anglaises d'un siècle indéterminé…


Travailler plus et recevoir moins…


« Et je me suis aussi complu dans un rêve étrange où je faisais des choses horribles », ajoute Lady Bloomfields dans un souffle à l'adresse du révérend Bakerford.


Le presbytère est plongé dans la pénombre d'une soirée de fin d'hiver, froide et ennuyeuse. Le pasteur voit pourtant bien les yeux brillants de son ouaille, la femme du principal marchand de chevaux de la bourgade. Comment peut-on se passionner pour quoi que ce soit dans ces campagnes anglaises où il ne se passe jamais rien ?


La femme du notable passe son temps à l'église à s'y accuser de mille péchés dont bien peu ont été réellement commis, quêtant une absolution aussi complète que peu contraignante auprès du pasteur, un homme dont pourtant rien dans l'esprit ou le physique n'inspire la moindre excitation. Mais elle aime entendre les soupirs du pasteur qu'elle pense liés aux turpitudes infernales dans lesquelles elle aime dire se vautrer.


De son côté, le pasteur n'écoute qu'à peine la pie face à lui. Il souffle sur lui-même qui n'a même pas le soutien d'une confession pour soulager sa conscience : qui dans la hiérarchie des intercesseurs du Christ irait offrir sa rédemption à un clerc ruiné par une partie de cartes ? Hier soir, un petit homme malingre, au visage grêlé de vérole, a débarqué au presbytère en demandant un abri pour la nuit. Il a offert de partager une bouteille d'alcool de poire en échange du gîte et d'un repas chaud, avant de défier le prêtre aux cartes après le dîner.


Peu méfiant, ce dernier a donné dans le panneau et, ce matin, s'est réveillé sans un sou, ratissé par le joueur professionnel disparu après lui avoir soutiré toutes ses économies… Dieu lui avait pourtant eu l'air favorable au début, avant de l'abandonner lâchement au vice des enjeux d'argent.


Une fois que leurs deux abattements sont un peu rassasiés de ce maigre contact humain, le prêtre absout Lady Bloomfields d'un signe de croix mécanique. « Elle a pourtant la belle vie », pense-t-il. « Elle ne travaille pas et sa seule occupation reste de houspiller sa valetaille. »


– Vous saluerez votre mari, dit-il en aidant la femme à enfiler son manteau.

– Je lui transmettrai à son retour de Londres. Il est parti vendre quelques poulains et reviendra prochainement.

– Ah parfait ! Il a de la chance de pouvoir ainsi voyager. Les campagnes d'ici sont parfois tellement figées qu'on croirait qu'elles seront toujours identiques dans mille ans.

– Sans doute, oui. Mais dites-moi, connaîtriez-vous un homme de peine libre pour une semaine ? Ma sœur qui habite le comté d'Augiaslake cherche quelqu'un pour nettoyer ses écuries. Elle m'a demandé si nous n'avions pas quelqu'un. Mon mari est parti avec le régisseur et je préfère garder mes domestiques ici plutôt que les envoyer là-bas.

– Je peux essayer de me renseigner. À combien se monteraient les gages ?

– Je ne sais pas. Je donne cinq shillings à mes valets par jour. Ma sœur donne sans doute quelque chose d'équivalent à ses employés.


À ces mots, le curé a une idée pour se refaire : prendre une semaine sous un prétexte quelconque et aller travailler là-bas incognito. Transformer une vieille soutane en robe se fera au prix d'un ruban, tandis qu'un fichu couvrira ses cheveux et qu'un ballot de paille lui fera une poitrine avachie, propre à tromper des maîtres qui n'ont pas l'habitude de regarder leurs ouvrières en extra.


– Accepterait-elle une femme ? Une mienne cousine, de passage justement hier, m'a demandé de l'ouvrage. Elle est aussi forte qu'un homme. Je réponds d'elle. Confiez-moi une lettre de recommandation et votre sœur aura son écurie propre.

– C'est bien aimable à vous de la proposer. Je reconnais là votre grande âme.


Le lendemain matin, alors que le soleil n'est pas encore levé, le révérend place une affichette sur la porte du presbytère annonçant une semaine d'absence pour cause de décès et part vers Augiaslake avec un simple baluchon.


Sous les traits d'Angela Bakeford, il affronte le régisseur de la sœur de sa fidèle. La lettre d'introduction est suffisante pour l'homme, qui l'embauche sans vraiment la regarder. La tâche est prévue pour sept jours pleins. Elle couchera dans une mansarde au-dessus de l'écurie qu'elle doit nettoyer.


– Quels sont les gages ? demande Angela.

– Qu'est-ce que la sœur de la maîtresse t'a dit ? demande le régisseur sans répondre.

– Elle ne m'a pas dit pour la tâche. Mais elle donne cinq shillings par jour pour ses domestiques.

– C'est un salaire d'homme, ça.

– Vous pourrez voir que je travaille aussi bien qu'un homme.

– On verra. J'en parlerai à la maîtresse.

– Merci monsieur.

– Ah ! J'oubliais. Comme tu es une femme, tu auras la garde des enfants des journaliers, pendant qu'ils sont aux champs. On te les amènera à l'écurie.

– D'accord, dit le curé, se souvenant de la façon dont les enfants de chœur sont sages avec lui. Je ferai ça aussi.

– Tu commenceras dès cet après-midi.


Le pasteur songe que ces trente-cinq shillings reconstitueront sa cagnotte, à défaut de refaire ses économies. Qui sait, peut-être retrouvera-t-il la chance aux cartes ? Dieu ne l'abandonnera pas une deuxième fois !


L'ouvrage ne lui fait pas peur. Il balaie lui-même le presbytère, astique ses propres meubles et s'occupe de la mule prêtée par ses ouailles.


Mais il déchante devant les écuries : le long bâtiment peut abriter jusqu'à soixante chevaux, pour l'instant hébergés dans un autre haras au sud du domaine. La bâtisse a été abandonnée suite à un incendie et doit être maintenant réhabilitée. L'endroit sert de décharge et de latrines depuis plusieurs années. Les box sont remplis d'un bric-à-brac de ferrailles enchevêtrées et dangereuses, le sol du manège est recouvert d'une épaisse couche de boue mélangée aux excréments des domestiques.


Quand il proteste devant le régisseur de la différence entre nettoyer des écuries et vider un dépotoir, celui-ci se contente de lui lancer avec hargne « cherche pas à m'emmerder si tu ne veux pas perdre ton travail avant de le commencer ».


Laissée seule, Angela dégage l'entrée principale des écuries quand le régisseur amène quatre enfants déguenillés et morveux.


– Ils sont pour toi. Ce sont les enfants des faucheurs. Ils seront mieux ici qu'à gêner leurs parents aux champs. L'année dernière, l'un d'eux est tombé dans le hachoir à paille et on a arrêté de travailler pendant deux journées le temps de le réparer. Fais attention à eux, qu'on soit pas encore obligés de tout démonter pour en sortir les bouts.


Trop petits pour garder les oies ou aider aux foins, les enfants se révèlent tout de suite impossibles à canaliser. Ils n'ont qu'une envie : retourner auprès de leurs parents même au prix des taloches généreusement distribuées par le pasteur.


Essayant de les enrôler à son profit, il leur fait porter quelques charges adaptées à leur frêle constitution. Malheureusement, l'un d'eux s'écrase le pied avec un moellon tandis qu'un autre s'entaille la main sur un fer rouillé. Non seulement ils n'arrivent plus à aider, mais dérangent les autres par leurs pleurs.


Le prêtre est finalement obligé de les attacher pendant qu'il déblaye un box, avant de les y loger.


Il peut alors reprendre à coltiner les quintaux de gravats accumulés depuis des années.


Au soir, les parents viennent chercher leur progéniture. Angela continue en attendant la soupe.


La nuit tombe quand le régisseur paraît pour signifier que le travail peut s'arrêter. Il se présente en sabots, ses bottes de cheval à la main. Marchant avec morgue sans prendre garde aux tas de poussières, il se campe devant Angela.


– Tu peux aller à la soupe. C'est tout ce que tu as fait ?

– Mais… Je n'ai pas arrêté !

– J'ai entendu dire que le petit Francis était à moitié estropié. Tu lui aurais jeté un caillou.

– Non, je vous jure ! Il se l'est tombé tout seul sur le pied.

– Tu n'as pas été capable de l'empêcher ? Et s'il boite à vie, ses parents en feront quoi ? On ne peut pas garder des fainéants ni des boiteux, ici. Le maître a besoin que tout le monde marche bien.

– Je suis désolée. J'ai essayé de les tenir à l'œil.

– Ça suffit tes jérémiades ! Voilà mes bottes. Tu les poseras à l'entrée demain matin. Et tâche qu'elles brillent !

– Mais... Pourquoi ? Ça ne fait pas partie de notre contrat !

– Le contrat ? Quel contrat ? Tu es ici pour travailler, pas pour te reposer. Tu feras mes bottes et ne viens pas m'emmerder si tu ne veux pas perdre ton travail. Y en a plein comme toi qui voudront de ta place.

– Justement non ! Je sais que…


Mais un petit coup sec de cravache sur la joue du prêtre le fait taire.


– Je t'ai dit de ne pas m'emmerder. Alors m'emmerde pas, sinon il pourrait t'en cuire beaucoup plus.


La soupe est un brouet clair, qui rassasie à peine le curé, d'autant qu'il prélève un morceau de lard pour lui servir de cirage tout à l'heure. Le prêtre est tellement épuisé qu'il avale son déjeuner sans dire un mot et repart vers l'écurie y dormir. Avant de sombrer dans le sommeil, il nettoie les bottes et les fait reluire au mieux, sacrifiant un pan de sa soutane pour frotter le cuir.


Le lendemain arrive beaucoup trop vite : un coup de pied le tire d'un sommeil profond. Le régisseur lui crie de descendre travailler. Comme Angela est en retard, elle devra attendre midi pour manger.


Elle parque les enfants dans le box avant de s'atteler à son labeur. Toute la journée, ils pleurent et gémissent. Jugeant dangereux de les laisser libre le midi, elle les laisse enfermés pour aller chercher son bol de soupe. Elle jette aux mômes un quignon de pain et les laisse se débrouiller pour le partage. Le boiteux, encore mal remis de ses orteils écrasés, est le moins rapide et doit passer son tour.


Au soir, le régisseur est d'une humeur massacrante. Il jette à Angela une chemise tachée de sang qu'elle devra laver à la rivière, et rendre sèche le lendemain. Malgré sa fatigue, les lavandières la conduisent au lavoir.


Les jours se suivent et se ressemblent, sauf pour le travail que le régisseur lui jette en fin de chaque journée. Après la chemise, il a fallu écorcher des lapins, aiguiser des faux puis participer à une battue pour éloigner un renard qui avait pénétré dans le poulailler.


Heureusement pour lui, le prêtre a pris l'habitude de réciter son mantra personnel « 35 shillings, 35 shillings, 35 shillings… »


Si le régisseur traite Angela toujours avec le même mépris, elle reçoit la visite de la maîtresse, une femme rougeaude, à l'air enjouée.


– C'est bien, l'encourage-t-elle. Si tu travailles bien et me rends l'écurie complètement propre, tu pourrais bien repartir avec cinq shillings de plus.

– Merci. Je ferai mon possible. Mais puisque vous en parlez, je voulais savoir pour mes gages. Le régisseur n'a pas su me le dire.

– C'est le maître qui décide les gages.

– Votre sœur a dit à mon cousin qu'elle donnait cinq shillings à ses domestiques par jour.

– Cinq shillings ? Mais c'est un salaire d'homme.

– Oui. Mais d'un autre côté, je fais beaucoup plus : je garde les enfants des paysans et je rends des services au régisseur.

– Ça, je ne veux pas le savoir. Si tu as tes affaires avec le régisseur, tu dois t'arranger avec lui. Mais je te préviens : si tu essayes de le circonvenir avec tes manières, je te ferai fouetter. C'est un homme intègre, marié avec une des filles du marchand de tissu. Fais attention à toi !

– Mais je ne voulais pas du tout parler de ça ! Je disais seulement que…

– Ça suffit ! Ne cherche pas à faire ton intéressante si tu ne veux pas perdre ton travail et ton salaire. Tais-toi !

– Excusez-moi madame. Je voulais seulement savoir quels seraient mes gages.

– Je dois partir. Tu verras ça samedi soir, le jour de la paye.

– Merci madame.

– Je préfère t'entendre ainsi. J'y vais.


Mais en partant, elle se retourne et lance d'une voix adoucie « et n'oublie pas ! Une écurie propre, c'est cinq shillings de plus ! »


Galvanisé par cette promesse, le prêtre redouble d'efforts, malgré son épuisement. Il reste deux jours pour gagner une journée en sus de sa paye espérée.


Le samedi arrive. À midi, l'écurie est totalement débarrassée, fin prête pour un lavage à grande eau. Durant deux heures, Angela va et vient avec ses seaux. Ses muscles la font souffrir le martyre, mais il n'est pas question qu'elle laisse les cinq shillings de prime.


Quand elle contemple son œuvre finie, elle pousse un soupir profond. Tout est déblayé et sent même le propre. Se souvenant tout à coup de Dieu, elle s'avise que la fatigue lui a fait oublier la moindre prière depuis une semaine. Angela retire son fichu et s'agenouille pour réciter une action de grâce d'une grande ferveur. S'excusant de sa faiblesse, elle offre à son Seigneur sa reconnaissance épuisée et promet qu'on ne l'y prendra plus.


La cloche de la chapelle du domaine rythme la vie de la communauté. Son carillon du samedi est attendu des journaliers et autres employés, puisque c'est le moment de la paye.


Quand elle entend l'appel, elle remet son foulard, ajuste sa robe et rajoute deux poignées de foin dans son corsage. Elle part d'un bon pas rejoindre la file des domestiques, sans voir leurs enfants que la maîtresse guide vers de grandes flaques de boue, les bras chargés de vieux objets hétéroclites et rouillés, extraits du tas des ordures retirées de l'écurie par Angela.


Les domestiques, le chapeau bas et les yeux rivés au sol, avancent par ancienneté vers la table où se tient le régisseur. Il donne à chacun sa paye en puisant des pièces de cuivre dans une bourse et inscrit dans un registre la somme versée à chacun.


Arrivée en dernier, Angela passe quand les autres sont déjà partis.


– Bonjour monsieur.

– Ah ! C'est toi.

– Oui. C'est fini. Ça a été dur, mais j'ai pu terminer mon ouvrage comme demandé. Et même mieux. L'écurie est totalement nettoyée, comme la maîtresse voulait pour donner la prime de cinq shillings supplémentaire à mes gages.

– Ah oui ? Ce n'est pas ce qu'on m'a dit.

– Quoi ? Mais si. Demandez à la maîtresse. Elle m'a promis cinq shillings si l'écurie est propre.

– Ça je sais. Mais l'écurie n'est pas propre. Tu auras tes gages, et pas un sou de plus.

– Mais ! C'est pas vrai ! L’écurie est propre ! Venez voir ! On vous a menti.

– Je ne veux pas le savoir. L'écurie est sale et on t'a payée pour qu'elle soit lavée. Si c'était moi, je ne te paierais rien du tout, souillon !


Le prêtre étouffe en sanglots et éclate de colère.


– L'écurie est propre ! j'ai droit à mes gages et à ma prime !


Le régisseur esquisse un sourire mauvais.


– L'écurie est propre ! L'écurie est toute astiquée ! continue à brailler le prêtre au bord de l'hystérie.


« Qu'est-ce qui se passe ici ? » tonne une grosse voix depuis la maison. Mécontent d'être troublé dans sa soirée, le maître rejoint le régisseur à la table. Angela le voit pour la première fois : taille colossale, trogne tordue, front fuyant, cheveux gras et barbe fournie, il n'arbore pas une mine engageante.


– C'est elle. Depuis son embauche, elle n'arrête pas de faire des problèmes.

– C'est pas vrai ! J'ai travaillé dur. Mais la maîtresse m'a promis cinq shillings de plus si je finissais bien l'écurie. Et elle est toute propre.

– Eh bien on va voir ça. Régisseur, donne-moi ses gages. Je vais l'accompagner à l'écurie et lui donner si c'est briqué. Et je te préviens, la gueularde : si l'écurie n'est pas aussi propre que tu dis, je te la fais astiquer avec la langue jusqu'à ce qu'elle brille.


Un mauvais pressentiment étreint le prêtre dès les abords de l'écurie, dont la porte est maintenant maculée de boue. Quand ils pénètrent dans le grand bâtiment, le sol est jonché d'immondices et des crottes fraîches empuantissent l'air.


– C'est ça que tu appelles propre ?

– Je vous jure ! C'est pas moi ! L'écurie était propre !

– Regarde toi-même. C'est sale. Tu as essayé de me tromper ! de me voler !

– Non ! Non et non ! C'est pas moi. Ça doit être les enfants !

– C'est ça ! N'essaye pas d'accuser les autres.


Le maître, en colère, avance sur elle. Angela recule jusqu'à être coincée par un chevalet.


En pleurs, le prêtre sent la panique le gagner. Le maître a un sourire sadique, comme tous les hommes qui s'apprêtent à dérouiller une inférieure. Il met ses mains sur les épaules d'Angela.


Elle tente de se dégager maladroitement, la peur tétanise ses muscles alors que le maître la serre davantage dans ses doigts épais.


– Laissez-moi, articule-t-elle dans un souffle. Donnez-moi mes gages et laissez les cinq shillings promis. Je vais partir ce soir.

– Eh bien tu vois que tu peux être raisonnable. Tu vois bien que l'écurie est sale. Excuse-toi d'avoir essayé de me tromper.

– Oui. L'écurie est sale et je m'excuse.


Le maître lui met deux pièces dans la main.


– Et maintenant pars et qu'on ne te revoie plus. Tu as de la chance d'être payée. Les voleuses, ici, on les fouette.


Angela ouvre la main et voit deux pièces de dix shillings.


– Mais ! C'est vingt shillings. J'ai travaillé sept jours et normalement c'est cinq shillings par jour. Ça devrait faire trente-cinq !

– Cinq shillings ? Mais c'est un salaire d'homme, ça !

– Je veux le même salaire ! J'ai fait un travail aussi dur que les autres. Et en plus, j'ai gardé les enfants et lavé les vêtements du régisseur et écorché les lapins.

– Et puis quoi encore ? Le salaire ici pour les femmes, c'est vingt shillings pour la semaine. Dégage !

– Non, je veux un salaire comme un homme.

– Dégage je te dis, avant que je ne me fâche ! Fous-moi le camp !

– Non. Je veux mon salaire. Comme un homme !


Elle ne comprend pas bien quand le maître sourit en répétant « comme un homme ? ».


L'énorme torgnole suivie d'un coup au ventre lui coupe le souffle. Son corps ne réagit plus quand le maître la retourne contre le chevalet, soulève sa robe d'un geste brusque et baisse son pantalon.


Le prêtre reprend connaissance à la nuit noire, transpercé d'une insondable douleur. Ses mains crispées tiennent toujours les vingt shillings. Apparemment le maître ne s'est même pas rendu compte que cette « Angela » ne pouvait être violée que « comme un homme ».


Mais aurait-il cru qu'un homme puisse jamais accepter de travailler autant pour recevoir si peu ?


 
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   socque   
22/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ouf ! Cruel, le conte... Sinon, je trouve que ces bons employeurs y ont été un peu fort pour re-salir l'écurie : apparemment, il faudra encore pas mal de boulot pour la récurer de nouveau. Il aurait été plus logique, à mon avis, d'y reposer simplement un peu de boue avec deux-trois crottes qui s'enlèvent vite. Mais bon.

Sinon, l'histoire m'a bien tenue en haleine, et j'ai apprécié que le prêtre, finalement, soit aussi insensible que les autres (voir son traitement des enfants) ; cela, pour moi, sonne vrai. Dure époque !

   Anonyme   
23/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire menée tambour battant où l'on ne s'ennuie pas une minute. L'idée de départ est originale, un pasteur qui se travestit en femme pour se refaire d'une partie de cartes, fallait oser ! Il y a une ironie cruelle dans les péripéties de ce pauvre homme qui travaille comme un forcené pour un salaire de misère et qui reçoit, en prime, une brusque estocade à la fin.

Au-delà du conte, vous avez retranscrit justement les dures conditions de vie des employés de cette époque (on imagine que ça se passe au 19ème ou début 20ème) et le mépris avec lequel ils étaient considérés. Entre autres sous le règne de Victoria où les classes ouvrières et paysannes étaient particulièrement exploitées.

L'écriture est d'un excellent niveau avec quelques bonnes trouvailles: "houspiller sa valetaille"

   Acratopege   
27/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Joli conte moral à la Swift, bien écrit, avec une chute (de rein) originale, même si le thème de l'ambiguïté sexuelle semble devenir la règle sur Oniris. Ce qui m'a paru moins crédible, ce sont les dialogues, mais je sais bien comme il est difficile de rendre avec naturel le langage parlé, avec le problème supplémentaire, ici, de faire parler un curé comme une femme de peine. Et puis le récit m'a paru perdre un peu de sa verve et de son intensité dans la deuxième partie. Il faut dire que l'épisode du confessionnal méritait le détour!

   JulieV   
11/5/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour, j'ai vraiment apprécié cette nouvelle, au ton léger et fluide. Elle se lit sans peine et on ressent vraiment le besoin d'aller au bout.
La question du féminisme et de l'ambiguïté sexuelle, non seulement ne me dérange, mais au contraire m'intéresse particulièrement... Et il me semble que si trois ou quatre textes traitent de cette question sur Oniris, et encore, sous des angles très différents, on ne peut pas encore dire que ce soit la règle pour publier ici et qu'il n'y ait pas autre chose à lire.
Je rappelle par ailleurs qu'interroger les questions de genre, les rapports au masculin et au féminin de chacun, c'est aussi aller au-delà des visions très conformistes que nous imposent la société dans ce domaine, et je pense que cela peut être le rôle de celui qui écrit. Interroger (en laissant le lecteur atteindre ses propres conclusions), proposer des situations inhabituelles comme c'est le cas ici afin de mettre en lumière des comportements, des possibilités d'imaginer, cela me semble important.
Cette histoire, finalement assez drôle, bien qu'elle se finisse sur un viol, bouscule l'image du curé, et ne peut qu'interroger sur la condition des femmes. L'intrigue se déroule dans un siècle qui n'est pas le nôtre (dix-huitième ou dix-neuvième ? peu importe l'exactitude), mais ce qu'elle dénonce quant au rôle de la femme, sa sujétion au pouvoir de l'homme, et notamment à sa potentielle brutalité sexuelle, sans parler de la flagrante injustice de l'inégalité de salaire, sont des questions toujours actuelles !

Merci pour cette idée cocasse, originale et drôle.

   Anonyme   
11/5/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
L'histoire ne manque pas de rebondissements et ce jusqu'à la chute (lutte) finale. Texte utilisant à juste titre un argument féministe hélas aussi intemporel que l'annonce l'exergue, car d'un siècle tellement indéterminé qu'il pourrait être le XXIe, ici sous un forme édulcorée, ou ailleurs de manière semblable. On peut aussi y trouver la notion d'"armée de réserve" chère à Karl Marx, le salaire moindre des femmes exerçant une pression à la baisse sur le salaire des hommes... comme quoi, des arguments féministes peuvent défendre les hommes autant que les femmes elles-mêmes, lorsqu'on les considère dans un contexte plus vaste que celui des sexes en présence, c'est-à-dire un système dans lequel la main d'oeuvre, féminine ou masculine, d'une façon ou d'une autre, finit toujours par se faire... entuber. A ce titre, il n'est pas interdit de penser, même si le narrateur évoque la possibilité de vengeance des enfants sans toutefois trancher, que l'écurie a été souillée par le régisseur, ne suivant en cela qu'une basse besogne visant à réduite les gages de ses employés, de manière à justifier son propre salaire auprès du maître.

L'écriture, très bonne, s'associe au propos pour fournir un texte agréable à lire de bout en bout.

Il n'y a en fait qu'une seule chose qui m'ait réellement dérangé : le manque de crédibilité.
Lorsqu'on prend le parti du compte, on accepte finalement ce manque de crédibilité, car on sait bien qu'il s'agit de tordre l'histoire pour lui faire dire ce qu'on veut lui faire dire, mais enfin, ce pasteur qui parvient à se faire passer pour un femme aussi facilement, notamment sans éveiller le moindre soupçon quant à sa voix, même lorsqu'il est en colère, qui déserte sa paroisse pendant une semaine entière sans imaginer que l'on puisse s'en inquiéter, et puis le maître qui ne s'aperçoit de rien après l'avoir défroqué et avoir tutoyé son intimité, ça me parait tout de même fort gros.
Mais bon, même si ça réduit un peu mon plaisir, ça ne le réduit pas au point de ne pas trouver ce texte bien construit et bien écrit.

   brabant   
11/5/2013
Bonjour Palimpseste,


Oui, c'était bien parti et je m'étais dit que j'allais mettre une très bonne évaluation à ce récit à la tonalité très britannique, et puis, c'est le cas de le dire, tout est parti à vau l'eau ou à hue et dia ;) en ce qui me concerne.

Bon, déjà la partie de poker m'avait semblé légère (35 shillings pour une énorme dette de jeu, ruineuse... dont on peut se refaire en une semaine de travail de manouvrier agricole) mais je m'étais dit "Passons, il y a une belle ambiance très british !" ; ce mauvais signe précurseur s'est hélas avéré et même en y mettant du mien j'ai trouvé que c'était un peu du grand n'importe quoi, trop débridé vraiment, qui partait dans tous les sens, toutes les exagérations et toutes les invraisemblances, même pour une écurie. Lol, j'espère que vous ne m'en voudrez pas trop :) Je ne suis pas contre l'invraisemblable mais il faut une logique interne que je n'ai vraiment trouvée ici.

- pour l'incipit : une campagne est toujours d'un siècle indéterminé. AMHA.
- l'idée d'appeler cette campagne "Augias" (en rapport avec l'écurie [les]) m'apparaît excellente ; mais "Augiaslake" manque d'une référence. Pourquoi pas "Augias-upon-Avon" ? ça c'est de la campagne anglaise, non pas indéterminée certes (encore que...) mais sacrément représentative et parlante. A mon avis.
- "Il peut alors reprendre à coltiner.." : ? y a un petit pbm là :)

Je ne note pas car je vois, après la lecture des autres coms, que je suis très à contre-courant.

Ceci dit il me semble que le titre "Travailler plus et recevoir moins;.." renvoie à une arnaque politique pas si lointaine : "Travailler plus pour gagner plus" où celui qui faisait preuve de courage ou de bonne volonté ou plutôt celui qui tombait dans le panneau passait dans la tranche d'imposition supérieure, perdait son allocation logement, ou les allocations familiales ou la gratuité du transport scolaire ou le droit à une bourse pour ses enfants, etc... etc..., tous avantages symbolisés ici par les 5 shillings promis et finalement perdus, de même que par la chute car le pigeon contemporain l'a eue, lui-aussi, dans le cul.
La parabole est intéressante mais ne justifie pas à mon modeste avis un tel laisser-aller dans ce texte qui n'est là en ce cas que pour l'illustrer sans autre forme d'effort. Lol :)

   costic   
12/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
un récit agréable à suivre. Une sorte de "toosie" historique qui dénonce des inégalités malheureusement intemporelles.( on voit bien hoffman dans le rôle du prêtre) Les invraisemblances ne m'ont pas choquée,seul le choix du présent dans l'écriture semble m'a paru un peu étrange. Ensemble crédible, léger, mais non sans intérêt, drôle dans la narration.

   Ioledane   
24/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien
L'étiquette de 'conte' permet de laisser passer avec le sourire les invraisemblances successives de ce récit.

Je le trouve bien mené, avec son décor planté progressivement, et sa fin attendue mais ... pas jusqu'au bout ;)
Malgré le déroulé globalement sans surprise (une fois passé le cap du prêtre travesti), je ne me suis pas ennuyée un instant.

La référence (explicite dans le titre) à un sujet contemporain renforce la saveur du récit.


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