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Sentimental/Romanesque
PlumeD : L'appel
 Publié le 15/09/20  -  10 commentaires  -  5894 caractères  -  46 lectures    Autres textes du même auteur

Quand l'illusion se substitue à la réalité.


L'appel


Un des derniers plaisirs de M. Paul était de regarder la mer. Le matin après le petit déjeuner et la toilette, Jeanne, l’auxiliaire de vie, l’installait dans son fauteuil face à la baie vitrée et il restait là, immobile, silencieux. On l’aurait cru endormi, mais M. Paul ne dormait pas, son esprit s’échappait au loin, parcourait l’horizon, suivait la mouvance des brumes, se perdait dans le balancement des vagues…

Alors parfois à la faveur d’un rayon de soleil, d’un scintillement sur l’écume, d’un cil peut-être qui altérait son regard, il voyait ce que personne d’autre n’aurait vu.

Certaines fois cette transformation des choses n’avait rien d’extravagant, un tronc d’arbre à la dérive pouvait être pris pour un dauphin, une balise de pêcheur pour une tête de noyé ; mais le plus souvent ses visions n’avaient qu’un très lâche rapport avec la réalité qui les avait suscitées. Ainsi ce jour où dans un miroitement de vagues il vit une armée s’avancer avec ses guerriers chargés d’écus et de lances dressées, où il distingua même à leur tête des chevaux richement harnachés. Où allaient-ils ? Vers quel combat grandiose ou dérisoire ? Quelle patrie voulaient-ils défendre ou conquérir ? M. Paul tout à son rêve était devenu l’un de ces fantassins héroïques, il était jeune, vigoureux, prêt au combat… Puis aussi soudainement qu’il avait surgi tout ce chambardement retourna au néant.

Une autre fois, dans la fumée lointaine d’un navire, il crut voir une île nouvelle, il en perçut même dans la luxuriance de sa forêt les cris aigus des singes, l’appel d’un guetteur, l’écho barbare d’un tam-tam.

Une autre fois encore, sans nul support à sa rêverie, il vit surgir un village avec son clocher, ses maisons basses coiffées de tuiles rouges, une place avec son marché, une cour d’école où se chamaillaient des garçons, où des petites filles en robe blanche jouaient à la marelle. Puis, quelques instants plus tard, M. Paul oubliait le village. L’aurait-on interrogé qu’il eût juré n’avoir rien vu.

Un autre jour, ce fut la scène d’un théâtre qui lui apparut derrière un rideau de nuages, les acteurs échangeaient des répliques sans qu’il en comprît un traître mot, mais leurs costumes l’avaient amené dans un monde lointain et mystérieux.

Par le passé, il avait fait parfois appel à Jeanne afin qu’elle confirmât la réalité des faits. « Là, là, lui disait-il, vous ne voyez pas… là ! » Mais Jeanne ne voyait rien, pour couper court, elle acquiesçait vaguement de la tête : « Oui, oui, bien sûr… mais tâchez de vous reposer à présent », répondait-elle avec une douceur maternelle qui avait le don de l’exaspérer. Aujourd’hui, quoiqu’il arrivât, il gardait pour lui ses visions et la laissait à son ménage.

Mais voilà qu’il découvrit un soir un grand voilier ancré près du rivage sans qu’il se fût aperçu de son approche. C’était un bâtiment très ancien qui semblait sorti d’un roman d’aventure. Le regard se perdait dans la complexité de sa mâture. Son enchevêtrement de cordages et d’espars évoquait le travail d’une gigantesque araignée. Une hune comme un nid d’aigle était perchée au sommet du grand mât, ses voiles mal ferlées pendaient comme du linge sale, tandis qu’une figure de prou, toute d’or, grimaçait au soleil.

Dans les derniers rayons M. Paul vit ensuite une chaloupe approcher du rivage, puis un homme apparaître sur la jetée qui se mit à lui faire des signes. Quelques instants plus tard, tout s’effaça comme à l’accoutumée.

Le fait nouveau était que chaque soir le voilier revenait et que l’étrange silhouette juchée sur la jetée de plus en plus impérieusement renouvelait son appel.

Bien que depuis longtemps M. Paul ne s’aventurait plus hors de chez lui sans être accompagné, un soir après le départ de Jeanne, il se dirigea vers le port. Il n’y avait qu’une allée, puis la route à franchir, plus loin un petit square offrait un banc de pierre. Épuisé, M. Paul s’y assit. L’attendait-on encore sur la digue ? Il ne s’en souciait plus, sa vision se brouillait, de longues minutes passèrent. Puis un pêcheur le vit et s’inquiéta de sa présence : « Hé ! ça va l’homme ? » lui lança-t-il. M. Paul sans répondre leva vers lui des yeux de chien perdu. La suite fut sans surprise, le pêcheur le ramena chez lui, téléphona à sa fille. Comme il était commode de ne rien changer, on ne vit dans sa fugue qu’un égarement passager, une phobie de vieillard, et l’on se contenta comme pour un enfant de lui faire promettre de ne plus recommencer.

Ce ne fut qu’après sa deuxième escapade qu’on décida de le placer dans une maison de retraite. Il s’y trouvait bien, très bien même. C’était une bonne maison, le personnel était dévoué et toujours souriant. Bien que d’un naturel réservé, M. Paul liait facilement amitié, bien sûr, il n’évoqua jamais l’appel du marin inconnu, d’ailleurs était-il sûr qu’il s’en souvenait encore ? La télévision et les jeux de société avaient remplacé les longues heures à contempler des chimères. Et puis, il y avait les visites de Jeanne, de quelques vagues connaissances et surtout celles de sa fille qui se sentant sans doute un peu fautive en vint à lui parler d’une grande croisière qu’ils feraient bientôt tous les deux. Et pour donner plus de réalité à ce projet, elle apportait des cartes marines qu’elle étalait sur le lit ; les ports y étaient soulignés où l’on ferait escale : Naples, Istanbul, Alger, Palerme et d’autres encore sur lesquels on s’efforçait de rêver. Mais M. Paul n’était pas dupe, et puis dans le fond il s’en moquait, quel besoin de croisière avait-il à son âge… !

Pourtant, un bateau vint un soir, un monstre de métal qui le fixa de ses mille yeux. Sur la passerelle, de vagues silhouettes s’agitaient, lui adressaient des signes. Bientôt, il se retrouva parmi elles à la fois perdu et heureux… Il ferait si beau cette nuit pour un dernier voyage.


 
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   socque   
24/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne comprends pas trop pourquoi le bateau qui vient embarquer M. Paul pour son dernier voyage, tout à la fin, n'est pas celui qu'il a vu plusieurs fois de chez lui... Pourquoi ce "monstre de métal" au lieu du beau voilier un peu négligé qui a attiré le vieillard dehors ? Cela m'intrigue.

Sinon, j'ai trouvé cette histoire touchante, j'ai apprécié notamment que M. Paul ait conservé une riche vie intérieure de rêveur (j'imagine qu'il a toujours été ainsi), qu'au milieu du naufrage de sa vieillesse il lui reste cela. Le récit est bien sûr mélancolique, mais il ne me paraît pas triste, il y a quelque chose d'apaisé je trouve dans ce texte ; ça me plaît.

   Donaldo75   
1/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai trouvé une belle tonalité dans cette nouvelle. Elle décrit bien la vieillesse, la manière dont elle est vécue de l'intérieur quand elle signifie fin de l'indépendance et début d'une vie rythmée par des règles incontournables. M. Paul est un rêveur dans un monde matérialiste. L'image de fin du bateau métallique, du monstre de métal est bien vue et clôt bien une nouvelle courte et agréable à lire. C'est ce que j'attends de mes lectures sur Oniris et là je suis comblé car il y a tout ce que j'aime lire, du fond, de la forme, de la tonalité, cette petite musique qui reste ancrée dans mon esprit même plusieurs heures après que j'ai fermé le livre.

   Gouelan   
15/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Une nouvelle à la tonalité mélancolique où l'on se sent bien malgré tout. Paul est âgé, il s'égare en rêveries, en souvenirs lus, imaginés, vécus. Il ne semble tout de même pas encore tout à fait perdu, il trouve ses mots, il interagit avec les pensionnaires de la maison de retraite, il est serein.
J'aurais préféré que ce soit le vieux gréement qui vienne le chercher pour son dernier voyage, puisqu'il lui a fait plusieurs fois appel. Je ne comprends pas bien le navire de métal. Peut-être en rapport avec le bateau de croisière évoqué précédemment.

   Alfin   
15/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour PlumeD
Paul est heureux de voyager dans ses rêves et tout le monde l'infantilise. C'est un appel au respect de la dignité votre nouvelle.

J'aime beaucoup l'écriture, elle est fluide et de qualité. Je trouve en revanche qu'il y a trop d'exemples de mirage. Ils se succèdent sans apporter de nouveautés (jusqu'au voilier évidemment) puis ils disparaissent. Je me demande s'il eût été possible de trouver tout de même une trame narrative dans cette succession de rêverie. Que les "hallucinations" pourraient peut-être se renvoyer l'une à l'autre en proposant finalement un message pour Paul.
C’est chouette d’avoir deux axes dans une histoire comme celle-ci, la réalité qui est construite, mais également le rêve qui n’est pas obligé d’être décousu, il peut se construire de manière secondaire.

C'est mélancolique et maitrisé dans l’écriture. Bravo !

Merci pour le partage !

   plumette   
15/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai passé un bon moment de lecture avec cette histoire touchante qui illustre habilement les glissements entre rêve et réalité.
M. Paul s'évade à sa façon, ce désir d'évasion est si fort qu'il lui permet de le mettre en acte en sortant de chez lui alors qu'il en est physiquement à peine capable.
Les visions sont belles, elles donnent une forme de poésie à ce récit.

il y a beaucoup de douceur dans ce texte, et j'ai éprouvé une forme d'empathie pour ce personnage qui ne se révolte pas lorsqu'il est placé en maison de retraite, peut-être grâce à sa capacité à s'extraire du réel?

j'ai un petit bémol pour la fin. J'ai du mal à croire à cette offre de croisière de sa fille, car rien dans le texte ne permet de savoir si M.Paul lui a raconté l'appel du navire.
Et puis j'ai été déroutée par le " monstre de métal".j'espère que vous nous donnerez votre explication sur le choix de cette image qui vient clore l'histoire de M. Paul.

   maria   
15/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour PlumeD,

J'ai trouvé l'écriture belle, fluide.
Fugues, hallucinations : j'ai supposé que M.Paul était atteint de la maladie d’Alzheimer. Il a de la chance d'avoir une si belle imagination, des images qui n'ont rien avoir avec sa réalité. Trop féérique pour moi.

Merci du partage.

   hersen   
15/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
C'est une nouvelle touchante.
Ce vieil homme va finalement partir tout seul, attiré par ses rêves.

l'écriture convient tout à fait, le style fait que l'on suit sans ennui ce vieux monsieur dans ses visions.
Il y a aussi un petit plus dans le ton qui apporte une note mélancolique, mais juste un peu, très bon dosage !

merci de cette lecture !

   IsaD   
16/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J’ai apprécié cette histoire au déroulé fluide avec pour thème un M. Paul à l’apogée de sa vie.

PlumeD, je pense qu’au-travers de ses visions, tu as voulu annoncer sa fin prochaine et une sorte d’ « ouverture de conscience » lui permettant de « se fondre » dans le décor ou d’avoir accès à d’autres réalités. Mais peut-être avais-tu aussi une autre intention...

La vision de l’île, comme une promesse de paix éternelle, et du grand voilier sont une jolie façon d’annoncer le grand départ.

On sent un M. Paul dans une acceptation totale de ce qui doit être.

Merci pour ton partage

Isa

   Alcirion   
19/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai vu le texte comme une fable fantastique présentant l'imagination d'un homme comme ultime recours pour ne pas lâcher prise.

Le texte est bien construit, un peu comme un épilogue d'une vie qui fait souffrir mais qu'on ne veut pas abandonner. On sent également le désespoir des proches qui cherchent une solution impossible.

Je ne sais pas si j’interprète correctement les intentions de l'auteur pour la chute que j'ai lu comme l’ultime passage. Une écriture poétique agréable pour un sujet compliqué à aborder.

   Babefaon   
24/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte onirique et sans pathos sur la vieillesse qui me fait souvent penser à l'enfance. Avec ses rêves, ses personnages qui peuplent notre imaginaire et nous permettent d'étayer nos histoires auprès des grandes personnes. Qu'avons-nous vu réellement ? D'où nous viennent ces visions que n'appartiennent qu'à nous et auxquelles "les grands" font semblant de croire lorsqu'on leur raconte nos histoires ?
un texte très bien écrit et construit que je j'ai eu plaisir à lire !


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