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Réalisme/Historique
pokilm : Le ciel est bleu
 Publié le 25/10/12  -  12 commentaires  -  5216 caractères  -  186 lectures    Autres textes du même auteur

Quelques minutes de la vie d'un enfant et d'un adulte lorsque tout n'est pas rose…


Le ciel est bleu


« Elle regardait le ciel bleu. » Jeta le livre, violente, avec dégoût. Il y eut un écho, long, étonné, sous la voûte sévère. Bleu, bien entendu. Il n'aurait pas pu être rose, jaune ou violet comme hier, comme elle le sentait, s'en repaissait, sanglotante certains soirs déchirés. Ou bien rouge, orangé, toison moussue, haut, où campent les arbres de la forêt sous les nuages éventrés du hangar, et qui doucement s'agonisent – elle répéta à mi-voix en détachant les syllabes : « S'a-go-nisent » –, allongés dans le soleil d'Ouest, doucement saluent la pluie limpide sur sa peau marbrée. Lire encore… à quoi bon ? Ce ne serait qu'une histoire, comme toutes les autres… Dans le ciel bleu, des oiseaux bien sûr ! Qui ? Mais qui, à part elle, savait que le ciel, de quelque couleur qu'il paraisse, est vide ? Juste une grande cage, bleutée s'ils y tiennent, qui donne l'illusion de la profondeur… Nuages venus d'Ouest, d'Océan. Là-bas, très loin, Océan ! Partir. Un jour le ciel s'entrouvrirait comme elle l'avait vu sur une des images que la mémé de Joseph tournait dans les bancs de l'église, mouillant son gros index cornu, mangé des piqûres de l'aiguille. Ça sentait le chiffon d'encaustique de mademoiselle Louise, la sœur de monsieur le curé, et quand, chavirée par l'odeur silencieuse des prières, l'encens et les fleurs de jardin, la petite fermait les yeux, Il descendait dans la lumière chaude, portant au bout des doigts un cœur rouge surmonté d'une croix. Il aimait, lui. Il était tout amour, le curé l'avait dit. C'était le fils, c'était le père : ça, elle ne comprenait pas vraiment ; il y avait aussi une histoire d'esprit et de saint qui faisait pouffer Joseph derrière les jupes de mademoiselle Louise. L'entendre ricaner causait toujours à la petite un drôle de pincement dans la poitrine. Il avait sûrement raison. Elle était trop jeune, ne pouvait pas tout comprendre. Mais elle, elle s'en fichait, elle ne voulait que l'amour. Maintenant, il fallait rentrer. Ramassa le livre, l'essuya, l'enveloppa dans le premier plastique, puis le deuxième, le glissa dans la niche au pied de la Vierge. Depuis le temps, mademoiselle Louise n'avait rien vu. Seul, peut-être, un oiseau savait… Entré par un vitrail cassé et ne retrouverait jamais la sortie : c'est comme ça. Un oiseau et les araignées bien sûr ! Elle sauta les trois marches du perron, effrayée, et pressa le pas. L'épicerie était encore allumée. « Dépêche-toi, ça va cumulo-nimber ! » Elle agita le bras en souriant à Joseph et se mit à courir. Elle se répétait en boucle la définition qui les avait bien fait rire sur le Larousse. « Cumulo-nimbus : n.m. inv. Nuage de grandes dimensions à développement vertical, d'aspect foncé, qui, très souvent, déclenche la grêle, un orage. »

Oui, ça risquait de barder s'il ne trouvait pas les nouilles qu'il lui avait demandé de cuire ce matin, avant de partir au chantier. Elle s'était brûlée à midi, les avait laissées à égoutter dans la passoire, sur l'évier. Lui, quand il rentrait du café, ne regardait jamais que le contenu du frigo, les alentours de la bouteille de vodka. Tandis qu'elle glissait la clé dans la serrure, tout se crispa. Il y avait du bruit dedans. Partir. Oh, oui, partir ! L'Ouest, vers la pluie douce, l'Océan ouvert… Mais elle avait peur, alors attendre, encore attendre. Elle ne voulait pas aller au Sud depuis qu'elle avait vu un wagon-foudre de la P.L.M. en réparation au dépôt où travaillait le père de Joseph. Paris à la rigueur mais Lyon, Marseille ! Pour elle, là-bas, c'était le soleil, le raisin, le vin, le mal assurément ; ça portait bien son nom : wagon-foudre ! Vin, vodka, bière, tout ce qui lui tombait sous la main. Et au bout de la main, souvent, il y avait la ceinture. Elle avala un grand morceau d'air, de courage, poussa la porte et tâcha de filer jusqu'à sa chambre. Faillit y parvenir.

« C'est à c't'heure que tu rentr' ? Où qu't'étais à traîner, sale morveuse ? »

Elle avait les doigts sur la clenche mais plus de clef à sa porte. Confisquée depuis longtemps. Mieux valait se retourner, baisser les yeux. Elle eut une grimace à l'adresse de la mouche, sûrement déjà ivre, qui venait de se réfugier sur son pouce, poussa la porte : « Vas-y toi ! » La vit se poser sur le lit doux, fit demi-tour : « Bonsoir, papa. »

« Tu t'fous d'moi ? Viens ici tout d'suit' ! »

En général, dans les livres pour les enfants, il y avait une phrase, oh, rien de magique – les histoires magiques, elle le savait maintenant, il ne faut jamais y croire, au grand jamais – non, juste une phrase qui signalait : ça y est, c'est parti ! C'est le morceau que vous attendez tous ! Elle eut soudain un brouillard rouge devant les yeux, tenta désespérément de regagner le dessus. « Mince, comment c'est, d'habitude, avant que les enfants se réfugient dans la maison, avant d'échapper à l'ogre, à la fatigue, à la terreur, à tout ça ? » Il fallait y croire. « Juste avant, on s'imagine que ça va être terrible mais finalement c'est une illusion, ça passe, tout passe. » Oui, comment c'était, comment donc ? Elle rentra les épaules, leva un bras devant son visage et, fermant les yeux, serra tout, à l'intérieur. « Ça y est ! » Ça lui revenait : « Le ciel était tout bleu… »


 
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   rosebud   
25/10/2012
 a aimé ce texte 
Passionnément
Jamais rien lu de pareil!
Même pas envie de commenter - c'est fantastique!
Des phrases toute tordues, des sujets qui disparaissent, ou des verbes aussi, des mots excellemment choisis (je ne suis pas sûr que la clenche parle à tout le monde, exceptés les belges ou les lorrains), un capharnaüm infernal et tout ça pour nous emmener dans un univers inquiétant et merveilleux...
MERCI vraiment! On peut tous aller se rhabiller.

   Anonyme   
25/10/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un texte surprenant, que je n'aime pas plus que ça, mais qui a le mérite d'être bien écrit par contre.

Je ne suis pas fan de l'instantané, parce que justement c'est un instantané, qui devrait selon moi, et pour moi, être plus développé, plus "entier".
Mais je trouve la retranscription un peu folle des pensées de l'enfant bien maîtrisée, il y a un beau rythme.

J'ai aimé le style mais moins le fond donc.

   brabant   
25/10/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pokilm,


L'incipit pourrait être cité comme parangon de l'euphémisme - lol - Bravo aussi pour l'antiphrase du titre !

Texte surprenant dans le sens de déroutant. On y change de siècle, d'ambiance, d'époque, le lieu est oppressant, la mystique religieuse naïve. Il y a là de l'exotisme obscurantiste sur fond d'encaustique, de vitraux (brisés symboliquement, innocence brisée) et de génuflexions.

Texte déroutant parce que l'on a le point de vue de l'enfant, une enfant sans âge (?) capable de démystifier des textes naïfs ('le ciel est bleu') au vu de sa propre souffrance, une enfant qui se sert du dictionnaire pour mettre un nom sur ses peurs, une enfant-martyre qui dit comment elle voit, interprète, écrit et réécrit le monde et les gens. Les hoquets de l'écriture sont les hoquets de sa perception, de ses peurs, de son malheur. Dans ce sens le texte est bien fait, bien agencé.

Le récit est saisissant, hallucinant.
... dérange... laisse songeur (je n'ai pas écrit le commentaire dans la continuité de ma lecture ; il m'a fallu du recul)...
Le conte comme bouclier, dérisoire, mais bouclier tout de même.


Je me surprends à souhaiter que la vodka fasse son boulot au plus vite, et la bière, et le vin, les wagons-foudres...

Que ce connard crève !

   macaron   
25/10/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Transcrire les pensées d'une enfant en souffrance tout en conservant le verbe qui en fait l'originalité: voilà une gageure qui ne manque pas d'intérêt! Le texte, un peu difficile au départ, se laisse apprivoiser pour nous donner, à travers ces scènes simples de la vie quotidienne, la réponse pour échapper au malheur, à la maltraitance: le déni. En peu de mot, sans pleurnicherie, vous trouvez l'étroit passage pour nous émouvoir. Chapeau!

   MariCe   
25/10/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte qui prend à la gorge.
Belle écriture, précise, ciselée, violente, dans un contexte cruel d'une scène de vie sordide.
Très fort.

   AntoineJ   
26/10/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Assez captivant même si en réalité tout n'est que sensation qui passe, beauté et douleurs confondues, sans début ni fin.
Rythme à la fois haché et lent, de l'imparfait au futur en un quart de tour ..
c'est à la fois superbe et pas assez travaillé.
Impression qu'il manque quelque chose pour que ce soit grand .... (même si je ne sais pas bien dire quoi).

   Palimpseste   
26/10/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai eu du mal avec la première moitié du texte, trop ramassé à mon goût.

J'ai beaucoup plus apprécié la second moitié, qui se lit d'une traite.

Je suis un peu septique sur "les alentours de la bouteille de vodka". C'est un alcool de riche et le texte donne plutôt une ambiance prolétaire ou alors, on place instinctivement le récit à Moscou (en se disant "à oui, l'Ouest!"... avant d'être ramené à Paris par le PLM.

C'est un peu dommage car cet aller-retour francrusse casse un peu la concentration.

Sinon, le sujet est osé et souvent ces-textes là passent mal. Ce n'est pas le cas du vôtre: bravo...

   doug-pluenn   
28/10/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Le ciel est bleu, la boucle est bouclée. La boucle du ceinturon peut-être. C'est bien mais je ne parviens pas à m'enthousiasmer.
Honte à ce père, enfin ..à ce géniteur. Comment regarder le ciel plus tard après une pareille enfance ? Je sais, ce n'est pas le sujet de ce bref récit bien écrit.

   Charivari   
13/11/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour. Un peu surpris par la première phrase, niveau syntaxe, puis après ça passe tout seul, comme une lettre à la poste. C'est très bien écrit, avec ce qu'il faut d'explicite et ce qu'il faut de poésie pour faire avaler la pillule tout en se prenant une grande baffe. Bref, beaucoup d'émotion, et pas un poil de pathos, une vraie réussite. J'aurais peut-être aimé un peu moins d'effets stylistiques, un peu moins d'esthétique au service d'un fond (psychologie, contexte socio-culturel) un peu plus riche et complexe, mais pour un texte aussi court, pas de problème, et puis c'est une impression tout à fait subjective. Très bon texte

   bakus   
24/11/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Court, efficace, profond et avec le point de vue pseudo naïf de l'enfance. Tres emballé par l'histoire et la manière de l’amener. Quelques réticences stylistiques sur certains passages, parfois l'absence de sujet freine ma lecture, parfois non, peut être que cet effet est trop utilisé... mais dans l'ensemble je reste enthousiaste.

   Artexflow   
26/11/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je vais commencer par ce qui me semble le principal défaut : la discontinuité de la narration.

Le premier paragraphe semble complètement halluciné, et puis tout est un peu brisé par Oui, ça risquait de barder s'il ne trouvait pas les nouilles qu'il lui avait demandé de cuire ce matin, avant de partir au chantier. Je sais pas si ma remarque est juste, parce que oui je vous l'apprend ici mais je n'ai aucune culture, mais le statut du narrateur semble changer brusquement. Il devient externe, je sais pas, donnez-moi les mots !!
Ce que je veux dire c'est que malgré la troisième personne c'est clairement la fille qui parle, qui pense, et là après le premier paragraphe, bim, on ne la ressent plus. Plus du tout dans cette phrase précise, et puis quand même plus mais moins qu'au début dans le reste du texte. Je m'exprime atrocement mal, je vous demande pardon !

Mention spéciale au passage En général, dans les livres pour les enfants, il y avait une phrase, oh, rien de magique – les histoires magiques, elle le savait maintenant, il ne faut jamais y croire, au grand jamais – non, juste une phrase qui signalait : ça y est, c'est parti ! C'est le morceau que vous attendez tous ! qui fait suivre la phrase en question, franchement c'est habile !
Idem, la "boucle" que forme le texte est habile.

Je trouve un peu maladroit la mention des alcools, ça dissipe un peu l'aspect enfantin du texte, pas que je pense que l'enfant ne puisse pas connaître les alcools, simplement que je trouve que les mots jurent, peut-être est-ce parce qu'on les retrouve souvent, peut-être oui est-ce parce que je les considère comme "clichés", je ne saurais pas vous dire. Lire alcool ne m'a jamais gêné, mais lire bière ou vodka, si, ouais vous avez raison c'est un argument complètement absurde, désolé...
Enfin, je vous le dis parce que ça m'a dérangé ! Et qu'ici on est honnête, et puis même si ça repose sur rien je cherche à vous dire ça de manière constructive. FIN DU LAÏUS.

Remarque positive sur vos (courtes lignes de) dialogue. Personnellement je suis terrifié d'écrire des dialogues, je trouve très compliqué de rendre un dialogue écrit réaliste et là, entre le choix des mots, et l'orthographe choisie, le tour de force y est, et j'ai lu vos dialogues sans buter dessus une seconde sans me dire "c'est pas crédible", croyez moi de ma bouche plume mon clavier c'est un très grand compliment !

Le fond est assez classique, il aurait été facile de faire quelque chose de déjà vu, de cliché justement, mais vous ne faites pas cette erreur et vous nous faites vivre avec intensité (sincérité ?) le récit d'une soirée comme les autres (justement, la boucle) de cette petite pour laquelle on ressent, forcément, de l'empathie.

Forme originale, maîtrisée, assumée en tous cas, fond bien traité, bravo à vous !

   aldenor   
27/11/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Beaucoup de recherche et de liberté pour une écriture riche et personnelle. Et une superbe conclusion. Ne faudrait-il pourtant pas commencer le texte par la phrase même qui le conclut ?
Aimé spécialement : « Qui ? Mais qui, à part elle, savait que le ciel, de quelque couleur qu'il paraisse, est vide ?... » et l’irruption de la mouche.
Une mixture de styles. Des phrases toutes faites et d’autres en saccades, comme la première, qui fonctionne très bien. Mais ne fonctionne pas pour moi par endroits, comme « Nuages venus d'Ouest, d'Océan. Là-bas, très loin, Océan ! Partir. ». Et puis certaines zones d’obscurité : « comme hier », qu’y avait-il hier pour que le ciel ait tant de couleurs ? Ou les nuages de quel « hangar » ?
On met du temps à réaliser que l’action se situe dans une église. Fallait-il s’arrêter sur « voute » ? J’ai cru céleste.


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