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Horreur/Épouvante
Ran : Injection sensuelle
 Publié le 20/06/07  -  5 commentaires  -  21217 caractères  -  73 lectures    Autres textes du même auteur

Faut-il vraiment expliquer pourquoi la main gauche est sinistre ?


Injection sensuelle



La terre est dure… Surtout au printemps. Mais je gratte quand même. Je sens déjà plus le bout de mes petites mains cadavériques, mais je continue… La terre est dure…. Normalement, elle devrait être chaude, molle. Presque vivante. La terre devrait être comme la chair. Oui, c’est ça, de la chair. Et comme de la chair, elle devrait puer le métal. Une odeur de sang, entêtante, écœurante, mais dont on se passe jamais. C’est un parfum violent, comme le dernier soubresaut d’un agonisant.


Mais pas aujourd’hui. Alors que je te gratte, te creuse, t’explore, je réalise combien tu sens bon. J’en pleurerais. Tu dégages cette odeur étrange et insaisissable que toute chose vivante est censée porter. On pourrait presque t’entendre respirer ! En fait, tu ne pues ni le métal, ni la chair. Quand on renifle, on respire le printemps. Ton odeur.


Souvenir douloureux d’une vie heureuse. Et c’est ton parfum de printemps qui me le renvoie. Mes yeux jaunis par l’obscurité s’écarquillent alors que résonnent les mots, presque un souffle, de Sarah :


- Le printemps fleure toujours le bonheur, tu ne trouves pas ?


J’admire ce sourire qui aurait valu bien des damnations, et je réponds :


- Si.


Un seul mot qui dément la réalité. Car là, dans tes boyaux, dans l’antre des pré-damnés, dans l’antichambre d’un purgatoire sans ombres, crois-tu que le bonheur puisse provenir de ton parfum ?


Je gratte encore la terre ; je te gratte. Tu t’effrites et t’effondres sur ce visage blafard (je suppose) qui est censé être le mien. C’est comme l’amour . Si on force pour obtenir plus de lumière, plus de vie, il perd consistance et tombe en miettes. Tu obstrues tous les pores de ma peau, remplis ma bouche, t’infiltres en moi.


Un dernier au revoir ? Un dernier contact, qui, à défaut d’être charnel, devient oppressant. Mais ne t’inquiète pas, je garderai toujours un souvenir impérissable de toi. Ma dernière demeure, mon ultime chez-moi.


Quand les oiseaux gazouilleront, quand le vent tiède fera frémir les hautes herbes, je penserai à l’odeur de putréfaction que tu m’as aidée à forger. J’ai dû perdre cette douce odeur de tabac froid.

Putréfaction, c’est un arôme d’herbes pourrissantes, mêlé aux derniers relents d’une chair anciennement vivante. Le tout mariné dans la dernière terre.


La terre promise de tous les vivants : le cimetière.


Il m’aura quand même fallu un sacré temps pour m’extirper de ton cocon. C’est comme une nouvelle naissance. La première respiration, après de longues années de sommeil, m’arrache un hurlement. Je bave au lieu de pleurer comme un bébé. Alors que mes yeux morts se décident à accepter la lumière rougeoyante d’un soleil agonisant, alors que le flou orange laisse place à la silhouette fantomatique d’une ville baignée dans le crépuscule, je me rappelle.


Les souvenirs sont comme les derniers instants d’un être réincarné. Les bébés ont peut-être des souvenirs de leurs anciennes vies, au début. Qui sait ? Tout commence par une vague réminiscence, puis une image. Les eaux sombres d’une rivière gourmande de souvenirs ; un être transpirant le souffre, assis dans une étrange barque faite de détritus.


Le Styx.


Je tente d’entrevoir des événements plus proches, mais en vain. C’est vrai que sous terre, on ne voit rien, on ne sent rien. Qui se fout de savoir quelle bestiole se délecte de son foie ? Il n’y a que le Styx. C’est dans le reflet de ses eaux froides que j’entrevois un passé peu méritoire. Du délicieux péché jusqu’à la prise de position de Lucifer au paradis. Et son éclat de décrépitude qui m’a ébloui et ramené ici.


Le clapotis du Styx fait revenir le bruit étrange d’une porte de garage qui se ferme. Premier mort. Ambiance lointaine. Le hurlement de centaines d’âmes condamnées en guise de musique, le rire sardonique en guise de chanson.


Dans un premier temps, la musique de mon cœur est supplantée par un chant étrange. Une voix de baryton, qui tombe presque du ciel. Peut-être la voix de Stojil, le copain du saint absolu (merci Pennac). Puis sous cette voix chaude, douce et rauque à la fois, une musique douce, qui ne fait que renforcer la force des intonations quasi divines.


Barry White.


Je sais, c’est un peu bizarre, mais bon. D’autres visions s’associent à cet appel à la félicité. Un visage, doux comme… doux, quoi. Deux yeux qui pétillent d’un éclat joyeux, qui rendrait dépressif et malade de jalousie le meilleur des anges. Et des lèvres rouges, presque comme le sang, qui s’ourlaient toujours d’un sourire enchanteur.


Sarah.


Sa voix mélodieuse se mélange avec la gravité ensorcelante de Barry. C’est alors que j’ai entendu et vu pour la première fois. Allongée avec l’être que je chérissais par-dessus tout, à la lueur d’un feu qui aurait du dégager chaleur et réconfort, j’ai aperçu les flammes de l’enfer, qui n’avaient de cesse de refléter la noirceur de mon cœur.


Pour moi, Barry White a soudain fait place à une musique d’un autre âge. Le hurlement puissant du cerbère, surmonté par le tintement d’une cloche dans la brume. Et enfin la voix de l’ange déchu, son sublime et sombre romantisme envahissant chaque cavité de mon cœur. Symbole évident de la première damnation. Du premier cri.

On prétend que c’est celui-là qu’on retient au travers des âges. Le premier cri stridulant de l’innocence brisée, de la souffrance indicible.



C’est ce cri-là qu’a poussé Sarah quand mes yeux sont devenus fous, et quand je lui ai extirpé son innocente virginité… Elle criait encore quand je lui ai abattu la bouteille de whisky sur le visage et le crâne. Était-elle encore vivante quand ma folie a cessé ? Je ne saurais dire si ses spasmes étaient dus à un reste de vie, ou à une réaction post-mortem. Je me posais encore la question, alors que je la traînais dans une rue insalubre. Son sang et sa matière grise se répandaient et se mélangeaient à la boue. On entendait déjà les mouches et la vermine, bourdonnantes du plaisir qu’elles allaient retirer d’un tel festin. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut se régaler des pensées d’une personne si pure…


Alors qu’on dépassait, ou plutôt que je dépassais pendant qu’elle traînait dans une flaque de boue, je me rendis compte à quel point ma dulcinée était solide. Petit à petit, elle reprenait conscience. Juste assez pour réaliser toute l’horreur, ou la beauté (c’est selon), d’une telle situation. N’empêche, la laisser se réveiller, ce serait sans doute prendre le risque de la laisser crier. Massacre public égale mauvaise conclusion.


On a fini par s’arrêter au pied d’une résidence. Le genre de résidence avec les gentils voisins, l’ambiance saine, et toutes ces Conneries (remarquez le C majuscule à conneries). Et surtout, les garages automatiques. Je crois que j’ai dû continuer à la rosser épisodiquement pendant une bonne heure, juste pour qu’elle reste dans une sorte de coma. Je pense que j’aurais pu continuer longtemps, si un des garages ne s’était pas ouvert sur une Aprilla. Ridicule. Un corps de sportive, le moteur d’une 50cc.

Un peu comme une pute. Énormément de maquillage pour aguicher, mais rien de bon à tirer. Le jeune crétin, ou la jeune idiote, qui pilotait cette luxueuse arnaque a encore attendu dix bonnes minutes avant de se décider à démarrer sur les chapeaux de roue. Effet franchement comique avec pareil engin.


C’est là que j’ai dû me presser. La tôle blanche du garage commençait à se rabaisser, d’un mouvement saccadé, mais rapide. Faire bien attention à ne pas se faire voir par un voisin curieux, bien positionner le corps, duquel s’effilochent les derniers miasmes d’une vie trop pure. Et contempler.


Le moteur du garage a d’abord dû forcer un minimum. Se rendant compte qu’il n’y arriverait sans doute pas comme ça, l’intelligent objet s’est relevé, puis rabaissé. Trois fois. Trois fois avant que la colonne de Sarah ne cède avec un craquement jouissif.


Le bruit d’une biscotte qu’on écrase, mais sur laquelle la confiture se sent comprimée…



Retour au présent. J’y vois vraiment bien. J’ai retrouvé une vision nette quand, dans ma tête, se sont mises à défiler les dernières images de Sarah.

Je pense reprendre lentement consistance. Mes mains sont plus charnues, mes cheveux plus ordonnés. Je sens même la chair pourrie de ma poitrine se reformer. Ça risque d’être long. (Coup d’œil dans les restes d’un chemisier mauve). Les vers ont bouffé les parties les plus charnues de mon anatomie. C’est sans doute pour ça que mon arrière-train va mettre du temps à revenir.


Le soleil continue lentement de décliner. Il prend une nouvelle teinte. Étrangement, il semble prendre une teinte marron, peut-être nuancée d’un dernier zeste de mauve. Je repense au Styx, à la soudaine résurgence de mes souvenirs. Le noir reflet du Styx me rappelle une église. Peut-être que cette rivière d’onyx a été créée pour ça, d’ailleurs ? Une vaste parodie du sacré ? Enfin, quoi qu’on en dise, le Styx me fait penser à une église. Évidemment, pas la structure, ni les bougies. Ni même une soutane. Faut pas pousser, non plus.


Plutôt un vitrail.


Je me demande comment je peux me rappeler l’image d’un vitrail, je ne suis jamais allé en voir un de près. Je suis même pas sûr que mes obsèques aient eu lieu dans une église.


Malgré l’évidente contradiction, je regarde un vitrail, perdu dans le lointain horizon de mon passé. Suffocation (preuve que mes poumons sont OK), palpitations (Nom de Dieu, le cœur aussi ?!), sueurs froides.

J’ai l’impression de me noyer. Et alors même que je m’étouffe dans l’eau sale, je suis à nouveau assaillie par un reste de mémoire.


Couverte de boue, crottée, je ne peux pas détacher mon regard des restes torturés de mon amour…

Il m’a fallu un temps monstre pour que mes yeux quittent Sarah. Il se sont finalement posés sur ma main.


La gauche. La main sinistre, symbole même de mes mauvais penchants.


C’est avec « ça » que j’ai forcé la virginité de ma bien aimée. Avec « ça » que j’ai fracassé une bonne bouteille de whisky sur son visage apaisant et sur son crâne, coffre sacré d’une pléthore de pensées agréables. En tout cas, c’est ce que je constate quand je vois le sang qui s’est incrusté sous mes ongles, en envahissant le verni bleuté.

Je me rappelle avoir couru. Pendant dix bonnes minutes. Quand il s’est mis à pleuvoir - il faut toujours qu’il pleuve dans de telles situations - mon maquillage a coulé sur mes joues. Avec le rouge sombre de mon fard à paupière qui partait, et mes yeux rougis, on aurait pu croire que je pleurais du sang. C’était pas loin de la vérité. Je pleurais. Mais pas du sang (enfin, je l’espère).


Ma course effrénée m’a amenée aux portes d’une église. Pas très grande, certes, mais dégageant cette aura de foi que seules les églises peuvent dégager. C’est ma main droite qui a poussé la porte en chêne de ce lieu saint. J’avais l’impression que la gauche était dans l’incapacité totale de bouger. Elle était là, ballante le long de mon flanc. Ma main droite a machinalement serré le médaillon en cœur que Sarah m’avait offert. Dedans, il y avait une photo d’elle (« Pour que jamais tu n’oublies mon visage », m’avait-elle dit) et surtout un texte gravé.


C’était l’extrait d’un poème que je lui avais lu, et qui, par un étrange hasard, l’avait poussée de mon côté ; du côté du saphisme.


Mes baisers sont légers comme ces éphémères

Qui caressent le soir les grands lacs transparents,

Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières

Comme des chariots ou des socs déchirants.


Ça devait être du Rimbaud. Non ! Pardon, du Baudelaire. « Femmes damnées ». Plutôt bien titré.


Ma main s’accroche à ce médaillon comme à un reste de pureté. J’avance entre les bancs, attirée malgré moi vers l’autel. Des bougies pourpres sont occupées à rendre hommage, à rappeler à Dieu qu’il a encore du pain sur la planche, mais je n’ai d’yeux que pour les vitraux. Ils diffusent une lumière nocturne et blafarde, mais sans pour autant briser l’atmosphère sécurisante et paisible de l’endroit. Les scènes figées dans le verre décrivent des activités vertueuses, saines, sans véhiculer l’idée d’archaïsme inhérente au vitrail. Le central est le plus fascinant. Des hommes travaillent sans relâche, avec en fond, l’image d’une usine. Juste pour rappeler que l’oisiveté est mère de tous les vices, etc, etc. J’en suis encore à m’ébaubir devant tant de saines valeurs, lorsqu’un toussotement s’élève dans mon dos.



Dans le froid du cimetière, je sursaute. J’ai l’impression que quelqu'un se trouve derrière moi. Je me retourne, mais je ne vois personne. Pas même une mouche. Le présent se mêle au passé. C’est franchement déroutant, mais j’y peux rien. Et merde.



Un prêtre. C’est un prêtre qui me dévisage. Ou plutôt qui m’étudie. Quant à savoir si c’est mes vêtements boueux qui l’intéressent, ou la marque du string sur le jean, c’est une autre histoire. Il me fera pas croire qu’il regarde mon visage. Parce que je suis sûr que mes yeux sont plus haut. Je me retourne totalement, pour qu’il lève un peu le regard, pas forcément jusqu’au visage, et attends. Il s’approche, sans quitter le bleu ciel de mon chemisier de ses yeux torves, et finit par lâcher (presque baver) :


- Peut-être une confession, mon enfant ? J’ai hâte de pouvoir vous… pardonner.


Regard étonné de ma pomme. Moue dubitative.


- Par-là, ma fille, par-là !


Il me pousse de manière pressante dans le confessionnal, puis s’assied de l’autre côté. Étrangement, c’est quand il est à moitié dissimulé que je le perçois le mieux. Un peu chauve, vieillissant, et un surtout vaguement lubrique, l’ecclésiastique. Le genre à aimer accompagner les scouts dans les bois. Mais pas à les raccompagner chez eux.


- Alors, quels péchés avez-vous pu commettre, jeune demoiselle ? Luxure, infidélité ? Peut-être même pire ?


On sent, derrière ces questions, le petit sourire en coin qui annonce l’envie de prendre du bon temps. Vraiment vertueux, le prêtre. Presque autant que ses vitraux…


- Un peu de tout, mon père (finalement, je me prête au jeu). Luxure ? pas plus tard que ce soir…


Il ne dit rien, mais j’entends sa respiration. Un peu haletante, saccadée. Ma main gauche s’empare du médaillon qui servait de bouée à ma main droite.


- Infidélité ? Souvent, quasiment aussi fréquente que la luxure.


Je lui dis ça en haletant à mon tour. Je me suis axée sur un rythme un peu différent du sien, histoire qu’il entende bien jusqu’au moindre petit bruit de gorge. Et je lui raconte tout. Tout ce qui me passe par la tête. J’alimente son réservoir de lubricité. Et je ponctue le tout par des miaulements rauques… Et ça lui plaît.


- Autre chose… (Il halète encore plus fort. Ça monte en lui, ça s’entend…) mon enfant ?


Plus une supplique qu’une question. Il en redemande. Il a pas encore son compte. Ma main gauche se colle à la grille boisée contre laquelle le prêtre s’appuie. Mes doigts se crispent.


- Oui, un aveu. Ou plutôt une dénonciation. (Encore un miaulement.)


Ça semble l’aguicher aussi, les dénonciations. Je le vois bien scander « Travail, Famille, Patrie. » Ou un refrain du même genre.


- C’est un homme d’Église… (Soupir satisfait du prêtre) qui… (Il halète encore) garde toujours de la place sur ses genoux pour sa nièce.


Il s’arrête de respirer. Déglutit. Je crois que je l’ai douché. C’est ma main gauche qui a deviné pour la nièce. J’y peux rien. J’enfonce le couteau dans la plaie :


- Sa nièce de cinq ans.


Il sort en courant du confessionnal. Va savoir pourquoi, il se dirige vers l’autel, trébuche, et tombe, emportant avec lui la cire chaude des bougies. Avant de faire ça, j’aurais rabattu ma soutane, personnellement.


Je ne le suis pas. J’ai juste voulu me confier. Mais le côté sinistre a voulu jouer. Je crois même qu’il prenait son pied. Le prêtre hurle, réveillant ainsi les échos de la musique du déchu.



Je m’appuie à ma pierre tombale comme à un banc. Par-delà la pierre, je revois le prêtre, la cire chaude sur les yeux, détruire le vitrail central. Je revois la course lente des éclats se précipitant vers lui. Puis la mare de sang.



Il est allongé à même le sol. Un éclat plus gros l’a empalé. La croix de pierre qui reposait sur l’autel gît, brisée, dans le liquide poisseux et rouge.


- Ça pue... la terre ?


Je minaude ça, étonnée. Le prêtre ne tarde pas à rendre l’âme. Destination ? M’en fout, il peut aller où il veut. Ce qui est malheureux, c’est qu’il gît avec la soutane relevée, dévoilant une nudité vieillissante. Ce qui est encore plus malheureux, c’est l’idée qu’a mon côté gauche. Et ce qui est abject (selon le côté droit), c’est qu’il met son idée à exécution. Pour une fois qu’on a un partenaire docile…



Je dépose une gerbe sur ma tombe, et j’éclabousse mon pauvre chemisier mauve. Mon fessier est presque entièrement de retour. Même la vermine l’aura pas !


Je repense à ma confession, et à mon union avec le défunt homme d’église. Si je n’avais pas l’estomac vide, j’aurais encore vomi. C’est vrai, faire ça avec un prêtre… Un frisson me parcourt l’échine. Chaque réminiscence me rapproche d’événements récents.


Je passe sur la froideur du vitrail, comparable à celle d’un couteau, sur son tranchant contre lequel je suis maintes fois écorchée. En une nuit, j’ai fait l’expérience du sadisme et du masochisme. Pas dans le sens dans lequel vous l’entendez (petits pervers), mais plutôt, j’ai connu la douleur, et ça, je n’ai pas aimé, et j’ai donné de la douleur. Ce qui ne m’avait pas semblé désagréable.


Je me lève enfin. Mes jambes sont en coton. J’ai mal. Et j’ai encore la nausée. Je me dirige à pas gauches vers la sortie du cimetière. À première vue, je ne suis pas l’unique cadavre réanimé. Plaisant de ne pas se sentir seul. Je devrais plutôt penser à me concentrer sur mon chemin. Je voudrais pas…


Bon, ben c’est fait. J’ai glissé et me suis étalée dans la terre. Et en plus de glisser sur le sol, je me sens m’effondrer dans un gouffre insondable. Inconscience ? Coma ? Déroutant, pour un mort. Et ce goût de… cannelle ? De sucre, un peu acide, un peu brûlant pour mon estomac fragile.


Et je glisse.



Le monde est un tube. Il tourne. Il s’arrête pas. Ce qui fait que je peux pas me relever. À chaque tentative, je retombe sur mon séant. Pas la peine de se lever. Attendre que le monde arrête de tourner. Aïe…



Je sors de mon inconscience. C’est fou ce que mon cimetière ressemble à un fauteuil pourri, bouffé par les mites. C’est quoi, cet endroit ?


- Ran ! Ran !


Ça m’appelle, c’est féminin… Je bouge pas, je sais pas ce que c’est.


- Bordel, Ran !


Ça, c’est masculin, et ça me tarte. Je crois que je ferais mieux de réagir.


- Gaaaaaaaaa…

- C’est bon, elle revient parmi nous. Et merde ! Quelle idiote !


Ma vue revient. Je veux voir qui me traite d’idiote. C’est deux gars pas très net. C’est deux potes.


- Sereg ? Héru ? Qu’ess’ vous foutez dans mon cimetière ?


Ma voix est pâteuse. Ça les fait marrer. Moi pas. Deux mains me sortent du canapé et m’amènent à la fenêtre.


- C’est la dernière fois que tu prends ce truc-là, Ran. En tout cas, c’est la dernière fois qu’on t’en rapporte, rigole Héru.

- Ah ! La tarée. Se défoncer la tronche à coup de Terre Brute !

- Merci, Sereg. Merci. Je me suis juste défoncée une fois avec cette… néo-drogue. Un concentré de morphine, d’amphét, avec d’autres produits à la con. De la Terre Brute, un retour à l’animalité (Je crois que ça marche).


Bizarrement, la drogue me laisse le goût de terre dont j’ai « rêvé » tout à l’heure. C’est dégoûtant.


- Allez, prends une bouffée d’air frais, suggère Héru.


C’est ce que je fais. Une main s’appuie sur mon bras. Je sens que les deux autres se sont barrés. Je pense donc que c’est Sarah.


- Salut, p’tite sœur. (Elle se penche pour entendre. Je suis trop crevé pour articuler). Surtout, te shoote pas comme moi, hein ? Sinon, maman, elle va se retourner dans sa tombe…

- D’accord, murmure-t-elle d’une voix douce.


Je repère une assiette pleine de poudre brune, sur un guéridon. Je la rapproche discrètement. Sarah appuie sa tête sur mon épaule. Elle est secouée de sanglots.


- Tu m’as fais peur, tu sais. Je voudrais bien que t’arrêtes de te détruire la tête.

- Promis, p’tite sœur. Promis.


J’ai l’assiette sous le nez. Je VEUX savoir si mon cadavre se relèvera de la terre.


- Tu m’aimes, dis ? me demande-t-elle après un petit silence.


La dose de Terre Brut passe plutôt bien. Au début. J’entends la question de Sarah dans le loin. Et je me rends compte qu’elle me la repose, tandis que mon âme s’écoule par les pores de ma peau, et que cette fois-ci, je pars vraiment.


- Hé, Ran, tu m’aimes ?


Je crois pas avoir réagi tout de suite à sa question. Mais c’est pas ma faute. Je vois pas comment rassembler ses idées quand on pisse le sang du nez, et quand une bave compacte se forme à la commissure des lèvres. Enfin, quand on crève par overdose.


En tout cas, je sais que Sarah m’en a collé une, parce que répondre « Putain de trip ! » à son incestueuse petite sœur quand elle demande si on l’aime…



 
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   Ran   
20/6/2007
Petite explication sur cette nouvelle : elle date de plusieurs années et correspondait à un exercice imposé, en quelque sorte.

Plusieurs éléments (un parfum, un son, etc, etc) étaient à intégrer.

Voilà le resultat. Un peu brouillon et surtout vieillot.

   Anonyme   
25/6/2007
Dérangeant à souhait. Suffisamment pour avoir soi-même en bouche ce goût de terre dont Ran a "rêvé", ainsi que l'odeur du souffre dans les narines. Suffisamment aussi pour avoir une impression de mal-être lors de certains passages.
J'aime ta façon d'écrire, ni trop simple, ni trop alambiquée, qui m'atteint directement.

   Maëlle   
18/8/2007
La relation principale (Sarah/Ran), est bien. Le côté drogue, bon, c'est une facilité, mais ele est plutôt bien traité. Le couplet anticlerical, euh, bof. Caricatural et mal fichu. les réference dans le texte (Barry White et l'autre), mauvaise idée: je suis complétement sortie du texte à ce moment là.

Référence à Angel Sanctuary, ou pas?

En clair: je n'aime pas ce texte, mais j'ai aimé le lire. Désolée d'être aussi compliquée, ce matin!

   Anonyme   
18/2/2008
J'ai beaucoup aimé le début : texte très baroque, souvenir du fond de la tombe...

Un peu moins l'épisode avec le prêtre (le texte pouvait facilement se passer de cela ou alors l'écourter).

La fin est surprenante, elle-même remise en question par le dernier paragraphe.

   Anonyme   
9/5/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Que dire?

J'ai eu un mal fou à me décider; écrire un commentaire ou pas? En faite cette histoire est assez dérangeante pour qu'on ait envi de se dire qu'il vaudrait mieux qu'on ne sache pas qu'on l'ait lu jusqu'à la fin...mais au final, on le fait, on lit jusqu'à la fin avec une certaine curiosité morbide.

C'est un texte d'autodestruction, l'héroïne est embrouillée et nous embrouille. On est perdu entre Enfer, monde des Morts, et vie sordide.

L'idée de la drogue met fin plutôt brutalement à la magie de l'histoire; on se dit, oh, juste un trip.... Du coup, on décroche un peu (malheureusement ou heureusement vu que la fin est proche?) Mais, les dernières phrases, le retour à la mort, réelle ou pas celle ci (?), nous replonge agréablement pour les dernières secondes dans le même délire qu'au départ. Et ça sauve un peu de l'aspect trop simple du shoot. Au final, Ran va-t-elle ou a-t-elle vraiment commis l'irréparable?

On a un peu l'impression que la narratrice a vécu plusieurs existences plus ou moins terribles et sales; j'aurais aimé que le principe de la main gauche soit plus développé. Le côté psychologique qui en découle aussi: est-elle schizophrène? Est-elle juste une victime des penchants d'un démon, d'une volonté du mal? A-t-elle passé un pacte et est-elle prise dans un engrenage?

Au final, on reste légèrement sur sa faim; pourtant, quel bonheur que ça se termine! (Désolée si je ne réussis pas être totalement clair, mais j'espère que mon commentaire t'apporteras de l'aide dans l'écriture quand même!)

Merci pour ton travail.


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