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Fantastique/Merveilleux
sebombadil : Nuages
 Publié le 01/10/08  -  2 commentaires  -  49770 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Le vieux phare d'Ar-Men, au large de la péninsule bretonne, est sujet à d'étranges phénomènes climatiques depuis que le vieux Jacques-Yves en est le gardien. Il semblerait que celui-ci attire les plus violentes tempêtes que la région ait jamais connues. Mais un jour, le phénomène s'inverse et les nuages désertent le ciel. Le destin de Jacques-Yves va alors prendre des allures auxquelles il ne s'attendait pas.


Nuages


1. Une histoire triste


Bien haut dans le ciel, les premières lueurs de l'aube venaient éclaircir les nuages. Des rires d'enfant, c'est ce dont je me souviens... Nous étions bruyants et rapides, nous traversions le ciel comme un feu d'artifice, surprenant les nuages qui se réveillaient en sursaut à chaque coup de vent. Slalomant entre les cirrus, rebondissant sur les stratus et plongeant dans les cumulus, Sané en ressortait trempée jusqu'au bec et moi, qui étais assis sur son dos, cela me faisait bien rire. J’étais tellement excité... Rien ne pouvait m'arrêter, je resplendissais de joie et cette bonne humeur nous la répandions partout où nous volions. Ce jour-là pourtant, Sané semblait penser le contraire...


Après plusieurs heures de voltige, la fatigue était finalement venue calmer nos folles envolées. Des orages sourds résonnaient sous mes pieds et Sané ne semblait pas indifférente à leur présence. Son regard était grave et complaisant. Elle regardait défiler ces grands cumulus comme s'ils étaient les derniers survivants d'une guerre perdue.


- Tu rêves Jakou ? me demanda-t-elle.


J'ouvris lentement les yeux.


- Dis-moi une chose mon petit Jakou, n'as-tu jamais remarqué que les nuages étaient bien tristes ces derniers temps ? poursuivit-elle.


Mais j'étais tellement bien au creux de mon lit que je ne répondis pas tout de suite.


- Écoute-moi Jakou, c'est important. Nombreux sont ceux qui cachent en eux de grandes peines et prétendent le contraire, répliqua-t-elle avec gravité.

- Mais non Sané, ils sont heureux ici, regarde ! Tout va bien...


Malgré mon enthousiasme, Sané semblait plus sérieuse que d'habitude. Je m'étais alors rapproché d'elle afin de mieux l'entendre. Elle poursuivait...


- La jeunesse est insouciante et heureuse, oui tu as raison. Les rêves sont leur unique raison d'exister, mais depuis maintenant une dizaine d'années plus aucune pensée ne traverse le ciel. Les songes se sont évaporés et les nuages meurent ou s'exilent pour ne pas tous subir le même sort.

- Ils meurent ! m'exclamai-je avec terreur.

- Oui, ils meurent, me répéta-t-elle en se tournant vers moi. Cela est arrivé très soudainement. Ils se sont mis à disparaître les uns après les autres jusqu'à ce que le ciel ne devienne plus qu'un désert sans rêves ni vie. Aujourd'hui, même les vieux souvenirs ont été oubliés. Le vide y règne en solitaire.


L'histoire de Sané me passionnait autant qu'elle me troublait. Ne m'entendant plus dire un mot, elle me demanda si je tenais à en apprendre davantage et je lui répondis oui évidemment.


- Et bien on raconte qu'il y a déjà longtemps, un jeune cirrus s'était aventuré bien bas au milieu de ses grands cousins cumulonimbus. L'ambiance était à la fête. Ils faisaient danser la foudre sous des torrents de pluie. Le tonnerre était assourdissant et le pauvre petit cirrus n'avait rien à faire dans un endroit pareil. Lorsque l'un des cumulus se rendit enfin compte de sa présence, un grand crochet lancé droit vers le ciel vint transpercer le pauvre petit cirrus devant ses yeux. Tout alla très vite et il ne put rien faire. Le jeune nuage fut instantanément happé vers l'océan et il disparut dans le brouillard sous le regard impuissant de ses cousins. On ne le revit jamais...


Je crois qu'à ce moment là de l'histoire, les mots de Sané devinrent une véritable torture pour moi. Mes yeux s'étaient gorgés de larmes et un profond sentiment de culpabilité m'envahissait tandis que je continuais à écouter.


- À partir de cette nuit-là, sa famille et ses amis déclenchèrent sur terre leurs plus grandes colères. Jamais la région de Sein n'avait connu pareilles conditions climatiques. Bien des années s'écoulèrent ainsi, jusqu'à ce qu'un jour, le grand crochet refasse surface parmi nous. Cette fois-ci, il ne se contenta pas que d'un seul d'entre nous. Non, cette fois-ci il revint hanter le ciel en arrachant les nuages les uns après les autres, détruisant toute insouciance et tout sens à la vie. Notre monde fut rapidement décomposé... Tu vas bien Jakou ? s'inquiéta Sané.


Elle sentait mes mains se crisper sur son plumage.


- Oui, oui, tout va bien, avais-je menti.

- Les derniers survivants fuirent ainsi au-delà de l'horizon, continua l'oiseau. Ce sont eux que tu peux voir aujourd'hui sous tes yeux.


C'en était trop pour moi. Sané s'était rapprochée de ces grands cumulus que nous survolions et dont l'histoire m'avait bouleversé. J'imaginais alors ce que chacun d'entre eux avait pu vivre, et ma peine devenait insupportable...


2. Ar Men


Un vieil homme avait le regard tourné vers le ciel. Du haut de sa tour, il contemplait le spectacle qui se donnait tout autour de lui.

La mer était déchaînée. L'écume se confondait avec la pluie battante et de terribles rafales de vent soulevaient les eaux. La Chaussée de Sein subissait le fracas des vagues comme si elle était assiégée par les forces de la Nature. Cette petite région maritime, située au large de la péninsule bretonne, entourait l'île de Sein d'un amas de roches. Elle était gardée par quatre phares, dont le plus célèbre d'entre eux de par son histoire et sa légende : Le phare d'Ar-Men.

Ce matin-là, le gardien-chef en poste s'appelait Jacques-Yves. Avec 65 ans de carrière derrière lui, ce vieil homme boiteux était le doyen du phare. Une telle longévité à Ar-Men suscitait beaucoup d'admiration de la part de ses collègues. Toute personne ayant passé ne serait-ce que quelques nuits dans cette tour comprendrait pourquoi Jacques-Yves était considéré avec autant d'estime. Ar-Men était le pire de tous les Enfers. L'Enfer des Enfers, voilà comment ils le désignaient. Le phare le plus difficile à vivre de par sa fragilité face aux violentes tempêtes de la région et par le danger qu'il représentait pour quiconque voulait y accoster. Construit sur une toute petite roche, le phare subissait la violence des vagues et du vent avec peu de résistance. La tour tanguait dans tous les sens et il était presque impossible de s'en approcher en période de mauvais temps.


La légende d'Ar-Men était intimement liée à celle de Jacques-Yves. Cet homme était un vrai mystère pour son entourage. Il était le seul à pouvoir tenir des journées entières de tourmente au sommet du phare. Personne ne venait lui tenir compagnie. C'était un homme très solitaire qui ne parlait pas beaucoup et ne racontait jamais rien de lui. Peu nombreux étaient ceux qui l'appréciaient vraiment. Sa distance et son manque de savoir-vivre en communauté étaient difficiles à supporter, surtout lorsqu'on doit faire face à des semaines entières, seul avec lui, dans l'Enfer des Enfers. Mais si aucun gardien ne souhaitait être de quart avec lui, la véritable raison était bien plus extraordinaire.


Depuis que Sébastien, l'homme qu'il disait être son père, l'avait quitté, d'étranges élucubrations furent lancées à son sujet. Régulièrement, d'anciens collègues pris de panique avaient dit devenir "fous" à son contact. Ils avaient tous abandonné le métier, se plaignant de l'effet que pouvait avoir Jacques-Yves sur les éléments : le temps n'était jamais aussi mauvais que lorsqu'il était de garde, et, à chacune de ses absences, celui-ci redevenait systématiquement aussi calme qu'un volcan endormi.

Bien que ces commérages ne fussent jamais vraiment pris au sérieux, la tradition était de s'arranger pour éviter les quarts aux côtés du gardien maudit.

Seul au sommet de la tour, Jacques-Yves fumait paisiblement sa pipe, tandis que des pas résonnaient derrière lui...


À une bonne trentaine de mètres du phare, s'étaient stabilisées deux petites vedettes. Pierre atteignit enfin le haut des escaliers. Il ouvrit la trappe au-dessus de sa tête et s'introduisit dans la chambre de veille. La houle faisait trembler tout l'édifice et plus un cadre ne décorait les murs. Il s'approchait du vieil homme, n'apercevant que le bout de sa pipe, le reste de son visage étant caché derrière un nuage de fumée. Celui-ci était très calme malgré l'impact des déferlantes autour d'eux. Le jeune gardien dut crier pour se faire entendre.


- Alors mon vieux Jacques, on s'endort ? lança Pierre en souriant.


Le gardien-chef n'appréciait guère ce genre de familiarité. Il toussa à deux reprises pour bien lui montrer que non, il ne dormait pas ! Pierre se rendit compte que son collègue était contrarié.


- Je te dérange apparemment... dit-il, le sourire en moins. Excuse-moi, ce ne sera pas long. Je venais juste t'informer que la relève attend en bas depuis déjà une heure et demie, et...


Jacques-Yves bondit de son fauteuil sans lui laisser le temps d'en dire davantage. Son visage était tiré et son regard braqué vers le sol, évitant ainsi celui de son collègue. Il se mit à chercher quelque chose par terre.


- C'est sûrement le dernier quart pour nous, Jacques, insista Pierre d'un air sérieux. Nous nous sommes mis d'accord avec Gulven, il est temps de passer à autre chose. L'Enfer c'est terminé, et le métier l'est certainement aussi sur toute la Chaussée.

Le pauvre homme boiteux marmonnait dans sa barbe, il ne voulait pas savoir et ne voulait rien entendre.


- Les choses changent, tu sais... ajouta le jeune gardien. Toi aussi, tu devrais y penser.


Jacques-Yves mit enfin la main sur sa casquette de gardien. Sans dire un mot ni même lever les yeux, il s'empressa de quitter les lieux en claquant la porte.

Ramené à terre par la Velléda, une des deux vedettes venues le chercher, Jacques-Yves rentra dans son appartement jusqu'à son prochain et dernier quart à Ar-Men. Il destina ces sept jours d'attente à écrire sa première lettre...


3. Le récit de Jacques


Le récit de Jacques est une histoire longue et frustrante. Tout commença lorsqu'un homme tyrannique, son père Lou, le priva de ses rêves d'adolescent.

Cet homme, cet oppresseur, n'était qu'un produit de la mer, rien de plus ! Lou s'était construit une vie dans le travail et la douleur. Fils de mendiants, il avait quitté les bras de sa mère morte sur le trottoir et s'était retrouvé orphelin dès son plus jeune âge. Recueilli par de jeunes prostituées étrangères exilées sur les ports, il passa beaucoup de temps en mer au milieu de pécheurs, commerçants et pirates. Très jeune, il créa son propre commerce de poissons, et, un jour, alors qu'il se trouvait en pleine mer, une tempête fit rage sans qu'il n'ait eu le temps de s'en rendre compte. Bousculé et déporté jusqu'à une région maritime qu'il ne connaissait pas, il heurta un rocher et se renversa sous les yeux de Sébastien.


Le gardien-chef de l'époque se trouvait par chance sur la passerelle de son phare. Généralement, pas même un fou ne s'aventurait à l'extérieur de sa tour en de pareilles conditions climatiques mais Sébastien était quelqu'un de particulier, une vraie tête brûlée qui ne supportait plus la dureté de son métier et passait son temps à se venger en se confrontant aux éléments.

Adopté puis formé au métier par Sébastien, Lou était l'espoir de la relève à Ar-Men. Mais celui-ci avait d'autres projets. Il quitta donc le "rocher" et son gardien-chef pour retrouver le monde de la pêche, devenant vite marin pécheur puis enfin patron de son propre chalutier : la "Calypso".


- Mon petit Jacques, il est temps pour toi de commencer les choses sérieuses, annonça Lou à son fils de seulement 9 ans. Demain matin à la première heure, tu rejoindras notre équipage et je ferai de toi un vrai pêcheur...


Le pauvre garçon ne comprenait pas ce que tout ceci signifiait. Il regardait ce grand homme bien sûr de lui, et ne pouvait qu'acquiescer.


- Ainsi je te le dis et souviens-t-en, jusqu'à la fin de tes jours tu n'auras jamais besoin de rien d'autre, ajouta l'homme avec prétention. Maintenant il est l'heure de dormir. Demain commencera ta vie, mon grand. Noz Vat !*


Lorsqu'il fit ses premiers pas sur la Calypso, le temps n'était pas des plus favorables. "La foudre dansait sous des torrents de pluie" et un épais brouillard avait envahi le port. Le bateau resta ainsi à quai toute la matinée.


- Jacques, viens ici ! cria l'homme sur le pont.


L'enfant le rejoignit et découvrit des cannes à pêche étalées devant lui.


- Si le ciel a décidé de ne pas nous laisser naviguer ce matin, toi tu seras le premier à nous ramener du poisson... Allez, début d'initiation ! Dépêche-toi, prends ta canne ! ordonna-t-il avec autorité. C'est très simple, il te suffit de faire comme moi.


Le jour ne s'était pas encore levé sur la péninsule du Finistère et le petit Jacques ne se sentait déjà pas bien. Il ramassa le lourd objet, fit balancer son hameçon comme il devait, et tira très haut sa ligne vers le ciel, perçant brouillard... et nuages.

Jacques passa vite au rang de matelot. À 13 ans, il rêvait déjà du ciel plutôt que de la mer. Souvent allongé sur la coque humide, il passait son temps à regarder passer les avions...

Un soir alors que la Calypso rentrait d'une campagne de pêche, Jacques était fatigué et rêveur. Il leva les yeux vers un Blériot type XI* qui traversait le ciel, et voulant enjamber le treuil du bateau, il se prit les pieds dans celui-ci, glissa et tomba sur le pont. Sa jambe fut happée par l'enroulement du câble, lui brisant la cheville et déboîtant sa hanche.


Ainsi, Jacques ne remonterait jamais sur un bateau. L'homme, qui ne savait plus quoi faire de son fils, le laissa finir ses jours dans l'Enfer le plus terrible de la région. Sa fin viendrait sur les rochers d'Ar-Men, il n'avait pas d'autres endroits où mourir...

Sébastien l'avait donc recueilli en tant que nouvel assistant. Le temps passa et son handicap ne lui permettait toujours pas de quitter le "rocher". La relève semblait assurée pour Sébastien. Jacques devint le fils et l'espoir qu'il n'avait pu avoir avec Lou.

Mais depuis son arrivée, la mer n'avait jamais été aussi houleuse et Jacques entendait souvent les hurlements de son "père" à l'extérieur sous la pluie, le vent et les vagues. Il n'aimait pas cela et reconnaissait dans ces cris toute la souffrance d'un gardien au bord de la rupture. Un soir, Sébastien ne revint pas.

Nous étions en 1921, Jacques avait 20 ans et boitait toujours, et son père allait mourir emporté par une lame.


4. Jours maudits


De retour à Ar-Men, le vieil homme était désormais le seul gardien encore en activité sur les eaux bretonnes. Bien des années s'écoulèrent sans que la Velléda, ni aucun autre navire, ne se représente au pied du phare. Personne n'entendait plus parler de Jacques-Yves et la région connaissait des jours meilleurs. Le climat s'était stabilisé depuis quelque temps et la mer d'Iroise n'avait jamais été aussi tranquille. Les Senans et autres Bretons semblaient ravis que le soleil brille enfin. Mais qu'en pensait Jacques-Yves, lui dont on disait que sa présence au phare attisait les plus grandes violences climatiques ? Toutes ces élucubrations anciennement bâties sur son dos semblaient révolues, et l'Histoire du phare touchait presque à sa fin.


Le récit de Jacques reprenait en 1989, après 13 ans de solitude à Ar-Men. Régner tous les jours au-dessus d'un paysage chaotique, où seuls de rares oiseaux intrépides venaient se perdre, était une véritable malédiction pour lui. Depuis le départ des autres gardiens, Jacques avait pourtant en tête de vivre enfin sa vie comme il l'entendait. Pas un collègue, pas même un marin ne viendrait lui rendre visite. Il n'y avait plus personne pour le déranger, plus personne pour le sortir de ses pensées. Il viendrait s'asseoir sur la plus haute marche de sa tour, plongerait son regard dans les fantastiques bourrasques du ciel et s'envolerait parmi les nuages... Slalomant, rebondissant et voltigeant comme un oiseau. Il s'évaderait le plus loin et le plus haut possible sans jamais regarder en arrière. Le bonheur éternel tout autour de lui n'attendait plus que sa venue. Un retour définitif sans qu'il n'ait jamais à rouvrir les yeux sur Ar-Men et le monde. Le "rocher" déracinerait alors son plus vieil arbre pour ne pas s'entacher de son sang...

Mais rien ne se déroulait comme prévu pour Jacques. Pas la moindre brise, pas une seule brume... Jacques en souffrait terriblement. Plus aucun spectacle ne venait embrasser son imaginaire. La pêche restait alors son unique activité, mais ceci ne lui suffisait pas à oublier ce qui comptait vraiment pour lui. Il pensait bien que les choses finiraient par rentrer dans l'ordre un jour... Alors il patientait des journées entières, enraciné sur le bois de sa chaise, scrutant l'horizon dans l'espoir vain d'attraper au vol le plus imperceptible des nuages... Les années s'écoulèrent ainsi les unes après les autres et rien ne vint jamais exorciser cette malédiction.


5. Le monstre et le crochet


Bien haut dans le ciel, Sané s'était sûrement rendu compte que mes jambes tremblaient autour d'elle. Les grands nuages noirs que nous survolions se faisaient de plus en plus rares mais les mots de mon amie résonnaient toujours en moi et son histoire n'était pas terminée. Je me souviens de ce moment-là où nous nous sommes retrouvés complètement seuls. Nous avions perdu tout nuage alentour et nous étions perdus. Il n'y avait rien ici, juste l'océan sous nos ailes et l'azur tout autour.


- Ce crochet a bien fait des dégâts, me dit l'oiseau. Vois-tu Jakou, il n'y a aujourd'hui plus un seul nuage à chasser pour ce monstre...

- Un monstre ! m'exclamai-je avec horreur. Quel monstre ?

- Le crochet est un monstre, Jakou ! s'exclama l'oiseau d'un air très sérieux.


Je me recroquevillais sur moi-même, n'osant plus regarder au-delà de ses ailes.


- Si, à l'époque, les nuages se sont tant déchaînés sur la mer d'Iroise, c'est parce que le crochet était là, sous leurs yeux. Ils étaient tellement en colère après la disparition de leur petit qu'ils ne le laissèrent jamais en paix. À chacune de ses apparitions, ils l'assaillaient de foudres et de tonnerres, jours et nuits, sans jamais s'arrêter...

- Jusqu'à ce que le crochet ne revienne tous les tuer ! avais-je interrompu Sané.

- Oui, voilà, répondit-elle, hésitante... Mais pas tout à fait comme tu le penses.

- Comment ça ?

- Il est dit que ce démon marin se servait de son crochet comme d'un instrument, répondit-elle avec précaution.


Je serrais de plus en plus fort ses plumes entre mes mains. Elle ralentit son allure et se tourna à nouveau vers moi.


- Le monstre se nourrit de nuages, Jakou ! m'annonça-t-elle.


J'étais pétrifié. Sané continuait :


- Il les chasse et les mange sans aucune pitié. Il n'y a aucun autre moyen que d'attendre qu'il s'affame et qu'il meure... Le temps venu, les nuages reviendront alors repeupler ce lieu de désolation, mais pour l'instant ils doivent rester loin, très loin d'ici... Mais qu'y a-t-il Jakou ? Tu pleures ?


Elle m'avait entendu renifler. Ses mots étaient difficiles et des larmes venaient à nouveau couvrir mon visage.


- N'y a-t-il vraiment aucun autre moyen de l'arrêter ? demandai-je avec désespoir.


Elle hésita quelques instants, puis me répondit sans s'y attarder :


- Il y en a un autre, oui.

Son coeur s'était soudainement mis à battre plus fort sous mes bras. Elle s'était tue et semblait ne plus vouloir continuer cette discussion. J'insistai néanmoins :


- Sané, personne ne peut-il l'arrêter ?


Elle resta placide quelques secondes comme si je n'avais rien dit, puis finalement son visage se décrispa et elle cessa de battre des ailes pour me répondre ceci :


- Et bien si Jakou, toi évidemment !


6. Apparition soudaine


Le phare n'avait plus guidé de navires depuis des années. L'optique de sa lanterne et sa radio ne fonctionnaient plus. Plus d'électricité, plus de lien avec l'extérieur, plus rien... Juste Jacques-Yves qui ne s'en préoccupait pas et se débrouillait très bien sans. Il était midi et le soleil se reflétait sur la surface de l'eau comme sur un miroir. Le vieux gardien était assis comme tous les jours dans la chambre de veille lorsque, soudain, il tomba de sa chaise dans un cri mêlant surprise et joie. Tout tremblant et les yeux rivés sur la fenêtre, il se releva en s'aidant du mur. Quelque chose venait de passer devant ses yeux, il n'avait pas rêvé !

Ses mains transpiraient sur la fenêtre. Les yeux grands ouverts, son regard balayait le paysage... Et pourtant rien, toujours rien. Ce ne devait être qu'un sursaut inopportun, il s'était sûrement endormi quelques secondes sur sa chaise... Mais la chose revint brusquement cogner la fenêtre, juste devant son nez. Surpris, Jacques-Yves tomba à la renverse. "C'est elle !" cria-t-il, fou de joie. L'animal avait atterri sur la plateforme à la base du phare. Oubliant son âge, le vieil homme se rua dans les escaliers tel un enfant pressé d'ouvrir ses cadeaux de Noël.

Arrivé dehors, Jacques-Yves découvrit enfin l'oiseau. Il s'arrêta devant lui et l'observa, l'air pensif :


- Mais que fais-tu ici ?


Une jeune voix lui répondit :


- Je discute avec Cuicui, papi.


Un petit garçon était assis par terre, l'oreille collée au volatile qu'il tenait dans ses mains. Jacques-Yves s'avança encore un peu et ajouta en souriant :


- Ah, je vois que tu t'es trouvé un nouveau compagnon...


Le gardien connaissait bien les oiseaux de la région de Sein, et celui-ci parmi tant d'autres. Mis à part le regretté Sébastien, ils étaient les seuls véritables compagnons qu'il n'avait jamais eus sur sa tour. Mais ils avaient disparu avec les nuages. Cela faisait donc une éternité que Jacques-Yves n'avait plus eu le plaisir de retrouver un ami.

L'enfant tout excité, se leva et courut vers son grand-père.


- Écoute papi, écoute ! lui criait-il en tirant sur son pantalon. Cuicui me raconte beaucoup d'histoires. Il m'a dit que les nuages étaient tristes et très en colère. Il y a un monstre qui vit sur l'eau et ils veulent se battre contre lui...


Jacques-Yves souriait. Son petit fils avait beaucoup d'entrain et d'imagination.


- … et ils étaient partis très loin, au-delà des mers et de la terre, continuait l'enfant, le regard toujours vif. Il m'a aussi raconté qu'aucun nuage n'a jamais connu la mort avant que le monstre ne... et qu'il fallait que je...


Le petit garçon ne s'arrêtait plus. Ses fantastiques histoires de nuages et de monstre commençaient à fatiguer son grand-père. Son sourire s'effaçait peu à peu...


- Écoute-moi bien, mon petit Malou ! interrompit Jacques-Yves. Son visage s'était considérablement fermé. Les nuages qui parlent, ça n'existe pas, crois-moi ! Et puis les oiseaux non plus, voilà ! Je veux que tu arrêtes de mentir, tu m'as entendu ?

- Mais je ne mens pas papi, répondit Malou, la larme à l'oeil. C'est Cuicui qui me l'a dit...


Debout face à lui, Jacques-Yves l'observait d'un air pensif.


- Qui est Cuicui ? demanda-t-il.

- C'est l'oiseau ! répondit instinctivement Malou en levant l'animal vers son grand-père.


Celui-ci lui retourna une gifle sévère qui le fit tomber à genoux.


- Je t'apprendrai à mentir, moi ! dit-il, retournant dans sa chambre de veille, et laissant ainsi le pauvre Malou, seul, sangloter dehors... De toute façon, elle ne s'appelle pas Cuicui, mais Sané !


7. Confusion


Jacques-Yves était en colère et ceci avait pris des proportions qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Il sortit sa canne à pêche pour se calmer mais quelque chose avait définitivement changé en lui. Il ne tenait plus en place et ne pouvait plus attendre quoi que ce soit. Ce stress et ce mal-être qui grondaient en lui le rendaient malade. Il parcourait les quelques mètres carrés de son phare en cherchant des réponses à ses questions. Il fouilla les placards, tous les coins cachés d'Ar-Men, en vain... De retour dans sa chambre, il s'arrêta devant la radio et s'assit. Son état dépressif le faisait trembler comme une feuille. Il posa ses mains sur son visage tendu, serra les dents et ferma les yeux de toutes ses forces...


Tout ce temps passé dans une solitude extrême lui avait presque fait oublier qu'il n'était pas seul sur Terre. Son fils Glouriou, dont il n'avait plus entendu parler depuis leur dernière dispute, fut pourtant le seul à lui faire décrocher le combiné de sa radio.


- J'ai besoin que tu me rendes un service et je n'ai personne à qui le demander.


Jacques-Yves était gêné, il ne savait pas comment réagir. Il ressentait toujours de l'amertume envers son fils et ses choix.


- Oui, j'attends... répondit-il froidement.

- Tu te souviens de Maela et Malou, mes deux fils que tu n'as jamais voulu voir ?


Jacques-Yves ne répondit rien.


- Et bien, tu vas avoir l'occasion de faire leur connaissance. Je dois partir en mission au Canada et quelqu'un doit veiller sur eux en mon absence, continua son fils.

- Au Canada ? Pour quelles affaires encore ? Tu continues ces expéditions insensées, décidément c'est...


Glouriou interrompit son père :


- Oui, je continue et je ne te demande plus ton avis !


8. Équilibre


Le récit de Jacques se poursuivait par l'arrivée de deux perturbateurs. Glouriou était parti explorer la région du Lac de Gras* à la recherche de diamants. Ses aventures terrestres n'avaient jamais plu à Jacques. Ce garçon, cet entêté, était devenu explorateur contre ses conseils. L'obstination de chacun les avait très vite séparés ; Glouriou vivait maintenant sa passion, oubliant ceux qui ne l'acceptaient pas.

Maela et Malou étaient toujours présents à Ar-Men. Cela faisait des jours que leur père aurait dû venir les récupérer mais ni appel ni bateau n'étaient venus rétablir le calme dont Jacques avait tant besoin pour retrouver ses rêves. Avec cette nouvelle contrainte, il ne pouvait plus rester tranquille dans sa chambre de veille sans qu'un cri ou qu'une apparition de ses petits-fils ne viennent le perturber.


Un jour, les deux enfants jouaient autour de la lanterne du phare. Leur grand-père se trouvait à l'étage au-dessous à tenter, malgré tout, de s'évader devant un paysage toujours aussi imperturbable. Lorsque Maela courait, Malou courait après elle. Lorsqu'elle sautait, tombait et se roulait par terre en hurlant, son frère l'imitait et riait tout autant...

La colère prenant Jacques-Yves, il sortit sur la passerelle et mit fin à leurs jeux.


- C'EST PAS BIENTÔT FINI CE BOUCAN, OUI ? hurla-t-il sans se retenir. ON ENTEND QUE VOUS ICI ! DÉGUERPISSEZ DE MA VUE, JE NE VEUX PLUS VOUS VOIR !


Après cela, Ar-Men était devenue plus calme que jamais. Le vieil homme était redescendu pêcher pour se calmer les nerfs et on entendit plus les enfants jusqu'au coucher du soleil.

Bien qu'il se soit adressé aussi bien à Malou qu'à sa soeur, il s'était bien rendu compte de l'influence que pouvait avoir celle-ci sur son frère. Souvent tyrannique, elle décidait de tout et Malou la suivait où bon lui semblait.

Ce soir-là, alors que Jacques-Yves était à l'extérieur, Maela avait entraîné son frère au sommet du phare dans un placard mural qui reliait plusieurs pièces. Jacques-Yves leur avait formellement interdit de pénétrer dans la chambre de veille. Celle-ci lui était très intime et il ne souhaitait en aucun cas que les enfants viennent y mettre le désordre. La curiosité de la petite fille était cependant plus forte.


- Non il ne faut pas venir ici, papi va encore nous gronder, s'inquiéta le garçon.

- Allons Malou, ne t'en fais pas ! rétorqua sa sœur qui le tenait par le bras. Jacques est dehors, il ne viendra pas. Et puis de toute façon, que nous ferait-il, lui qui ne nous adresse jamais la parole ?


Maela entendit alors des pas résonner dans les escaliers.


- Écoute-moi bien, dit-elle. Toi tu restes ici et tu attends ! Moi, je vais voir s'il est toujours en train de pêcher. Ne bouge surtout pas, je reviens...


Malou se retrouva seul dans le placard de la pièce interdite, et, alors que sa soeur l'abandonnait, quelqu'un ouvrit la trappe et pénétra dans la chambre. L'enfant était terrifié. Il entendit celui-ci s'asseoir sur sa chaise dans une colère terrible. Il ne s'agissait pas de simples gémissements mais de véritables coups de tonnerre. Le bruit de la pluie tombante sur le sol, des éclairs éblouissant la salle entière... Malou se pencha alors vers la porte du placard et regarda ce qui se passait à travers les fissures dans le bois. C'était stupéfiant ! Un orage venait d'éclater sur la tête de son grand-père... Autour de lui, la pluie, la foudre et le vent renversaient tout. Malou s'approcha alors encore davantage et se rendit compte qu'un petit nuage blanc s'agitait sur le ventre du vieil homme. Un nuage qui semblait prisonnier à l'intérieur de lui. Abasourdi par un tel spectacle, l'enfant s'appuya de nouveau sur la porte et celle-ci finit par s'ouvrir. Jacques-Yves était furieux. Il le sortit de là en le traînant par terre, le punit d'un bon coup de chaussure, et le jeta dehors.


Accablé par la violence de son grand-père, Malou retourna dans sa chambre en pleurs. Sa sœur était restée allongée sur son lit à attendre son retour. Lorsqu'il ouvrit la porte, Maela vint le prendre dans ses bras sans attendre. Il la repoussa, contrarié d'avoir été abandonné.


- Non, laisse-moi ! lui lança-t-il en essayant d'atteindre son lit.


Mais elle ne le lâcha pas et revint le prendre dans ses bras.


- Tu n'as plus rien à craindre, petit frère. Maintenant tu es avec moi et je te protège, lui murmura-t-elle à l'oreille.


Malou ne voulut rien entendre. Il la repoussa de nouveau, se précipita dans son lit et s'enfonça entièrement sous sa couverture couvrant ses sanglots et ses paroles :

- Tu savais que papi reviendrait et tu m'as laissé tout seul. Je ne te le pardonnerai jamais ! cria-t-il sous ses draps.


Maela souffla les bougies qui éclairaient la pièce et rejoignit son petit frère sous sa couverture. Dans le noir, elle lui murmura :


- Jamais plus Jacques ne mettra la main sur toi, je t'en donne ma parole ! Je te protégerai jusqu'au retour de papa, et en attendant je resterai toujours avec toi... Tu ne seras jamais seul, c'est promis !


À ces mots, Malou cessa de pleurer et ne dit rien.


- À partir de demain, on ne vivra que tous les deux, ajouta-t-elle après un moment. C'est moi qui te ferai à manger et qui m'occuperai de toi sans qu'on ait besoin de ce vieillard grincheux...

- Mais pourquoi papi est si méchant ? demanda Malou, tellement déçu.

- C'est parce que Jacques est un véritable monstre ! Papa nous l'avait bien dit...

- Non, non ! Papi n'est pas un monstre, tu dis n'importe quoi ! réagit-il aux propos de sa soeur en la repoussant hors du lit. Papi est un grand gardien de phare, le plus ancien et le plus fort de tous. C'est ça que papa a toujours dit !


9. L’Homme et les nuages


Le lendemain matin, Malou avait presque oublié les évènements de la veille. À sa plus grande surprise, son grand-père était venu le réveiller pour l'emmener pêcher. Jacques-Yves s'était sûrement senti un peu rude envers l'enfant et souhaitait se faire pardonner. Malgré tout, il n'en était pas davantage pédagogue et son petit-fils ne fit que rester assis à regarder son grand-père. L'attente était longue et Jacques-Yves ne parlait pas tellement, alors l'enfant s'était allongé sur le dos et contemplait le ciel, les oiseaux et les nuages...


- Penses-tu que Cuicui reviendra un de ces jours, papi ? demanda l'enfant.

- Oui, oui évidemment que Sané reviendra, évidemment ! s'exclama Jacques-Yves en balbutiant. Pourquoi une telle question ? C'est évident pourtant, non ?


Soudainement sur la défensive, il s'arrêta presque de pêcher et se tourna vers lui comme s'il attendait une réponse, une attaque, n'importe quoi... Mais Malou ne s'en rendait pas compte. Rêveur, son regard était tourné vers le ciel pourtant toujours aussi désert.


- Bon, écoute, regarde-moi maintenant, et viens ici ! ordonna le vieil homme de nouveau penché sur sa canne.


Malou se leva et vint se placer juste à côté de lui.


-Voilà, bon... Pour pêcher c'est facile, il suffit d'attraper notre nourriture avec l'hameçon, ensuite c'est...


L'enfant l'interrompit :


- C'est quoi un hameçon ?

- Hum, c'est ceci, voilà ! lui répondit Jacques-Yves en lui présentant l'objet. C'est un crochet qui va nous apporter de belles daurades, tu vas voir.

- Un CROCHET ? s'écria Malou avec surprise, alors que son grand-père brandissait déjà sa canne en arrière.


La ligne s'envola dans les airs et l'enfant ne lâcha pas le crochet du regard. Celui-ci avait disparu derrière la brume moutonnée du ciel, et lorsque Jacques-Yves balança à nouveau sa canne en avant, la ligne réapparut avec un nuage accroché à son extrémité. Le vieil homme ne se rendit compte de rien. Des nuages, il n'en avait plus imaginé depuis bien longtemps et commençait à ne plus croire en eux. Cependant Malou avait tout vu ! Jacques-Yves était en train de noyer un de ces pauvres cumulus innocents, puis il le cuisinerait en même temps que la daurade et le mangerait comme tant d'autres auparavant. C'était affreux ! La vérité éclatait devant ses yeux : son grand-père tuait des nuages jour après jour sans aucune pitié.


- NON, NON PAPI, ARRÊTE ! hurla l'enfant en s'agrippant à son bras. Tu viens d'attraper un nuage ! Arrête, relâche-le !


Ses secousses firent presque tomber le vieil homme à la renverse.


- Ça ne va pas, oui ! cria-t-il en le giflant encore. Je t'ai déjà dit d'arrêter de raconter n'importe quoi ! Tes mensonges me rendent fou, tu comprends ça ?


Très crispé, Jacques-Yves transpirait comme rarement. Il n'était pas seulement enragé envers Malou, mais semblait également très atteint par ses mots.


- Les nuages, ça n'existe pas ! ajouta-t-il avec détresse, les yeux gorgés de larmes.


L'enfant, de nouveau affligé par la violence d'un grand-père de plus en plus effrayant, fuit en courant vers le phare. Maela venait juste de passer la porte lorsque son frère, en pleurs, vint se plonger dans ses bras protecteurs.


- Tu as encore frappé mon petit frère, espèce de monstre ! le fustigea-t-elle avec ardeur.


10. Déséquilibre


Mon cher Glouriou,

Le récit de Jacques touchait bientôt à sa fin, et Maela et Malou attendaient avec impatience le retour de leur père qui ne donnait toujours aucune nouvelle.


- Sais-tu ce que papa m'a dit une nuit alors que tu dormais ? lui demanda-t-elle en l'attrapant par le bras.

- Non... répondit-il sans s'y intéresser.


Le garçon essayait de se défaire de l'emprise de sa sœur pour continuer à jouer, mais elle ne le lâcha pas et vint s'asseoir face à lui.


- Et bien il m'a dit que les gardiens de phare allaient tous disparaître très bientôt, parce qu'on aurait plus besoin d'eux, et qu'il n'y en aurait plus jamais ! lui déclara-t-elle d'un air très sérieux.

- mmm... ça fait mal, lâche-moi !


Maela serrait fort son bras pour ne pas qu'il s'échappe.


- Tu as entendu ? insista-t-elle. Ça ne sert à rien de faire le gardien, ça ne va plus exister. Tu n'es qu'un enfant, tu crois que c'est bien les gardiens mais bientôt ils auront tous disparu. Tu ne seras jamais gardien... C'est papa qui me l'a dit.

- Laisse-moi, allez... Aïe ! Arrête Maela, tu dis n'importe quoi. Pourquoi a-t-il dit ça à toi et pas à moi d'abord ?

- C'est pour que tu ne sois pas triste. Moi je suis plus grande, c'est normal...


Ne voulant rien entendre et à force de se débattre, Malou réussit à se détacher de sa soeur et se réfugia dans un coin de la passerelle. Il sortit un petit marin en plastique de sa poche et s'allongea à côté de lui, tels deux confidents.


- Ne vous inquiétez pas matelot, la tempête semble s'éloigner. Retournons voir si personne ne s'est écrasé sur les rochers... Eh ! Rends !


Maela venait d'arracher le jouet de ses mains puis elle le jeta par-dessus la rambarde.


- NON ! hurla le garçon, horrifié.


Les larmes aux yeux, il se rua sur sa soeur.


- Pourquoi as-tu fait ça ? C'était mon jouet préféré...

- C'est pour que tu grandisses, j'étais obligée, dit-elle alors que son frère pleurait encore. Maintenant, on va jouer à mon jeu...


Le soir venu, le jeune garçon était assis sur le bord du rocher Ar-Men face à l'immensité de la mer. Son jouet avait coulé dans les profondeurs marines et il n'avait rien pu faire. Sa sœur, à côté de lui, plongea sa main en conque dans l'eau et y retira un peu d'écume. Elle la souleva devant elle et souffla. Celle-ci se transforma en un millier de fourmis qui s'éparpillèrent sur le miroir aquatique, repoussant les eaux jusqu'à l'horizon et creusant le vide tout autour de cet endroit maudit. Malou l'imita. Il plongea sa main dans l'eau, souleva l'écume vers un vol d'oiseaux qui passaient par là, et souffla dans leur direction. Les oiseaux se transformèrent en un grand nuage noir parti pour envahir le ciel...


Maela ne poursuivit pas la lecture de cette dernière lettre. Il y en avait des boîtes entières. Elle les avait répandues sur le sol et en avait lu quelques-unes. Personne ne semblait les avoir ouvertes avant elle. Le tampon de La Poste indiquait qu'elles avaient été automatiquement renvoyées à son expéditeur. Mais pourquoi ? Pourquoi son père ne recevait-il pas ces lettres qui lui étaient toutes adressées ? Et pourquoi Jacques-Yves lui en envoyait-il autant malgré les renvois ? Elle n'eut cependant pas le temps de fouiller davantage, car le vieil homme était en train de remonter les escaliers, et elle percevait déjà le bruit de ses pas sous la trappe. Rassemblant alors tout son désordre au fond du placard mural, elle se jeta également dans celui-ci et se sauva sans perdre une seconde.


Malou attendait sa soeur dans la pièce voisine. Des cris sourds et des gémissements résonnaient derrière la cloison...

Maela apparut enfin et il l'aida à la sortir du trou. "Viens vite, il faut que je te dise quelque chose" annonça-t-elle brusquement à son frère. D'un pas pressé, elle escalada la petite échelle qui menait dehors. Malou, quant à lui, s'attardait quelques instants, le regard penché vers le fond du placard. Celui-ci était ébloui par de nouveaux jets de lumière et la chambre de son grand-père semblait, une fois de plus, être devenue le foyer d'un nouvel orage.


Quelques instants plus tard, Jacques-Yves apparut sur la passerelle. Les deux enfants étaient debout, côte à côte, à quelques mètres de lui. Après l'intrusion de Maela dans la salle interdite, ils s'attendaient à une réaction de sa part. Mais le vieil homme ne se dirigeait pas vers eux. Il avait la tête basse et le pas plus boiteux que d'habitude... Jacques-Yves était effondré. Cela faisait presque un an que ses petits-fils troublaient ses pensées et l'enfonçaient davantage dans sa dépression. Ces derniers jours furent terribles pour lui. Il pleurait souvent dans sa chambre et ses crises étaient de plus en plus fréquentes. De vieux souvenirs refaisaient surface, comme ceux de son "père", Sébastien, dont la vie lui était devenue insupportable après tant d'années sur le "rocher". Finirait-il également par mourir de désespoir ?


- Oh, regarde ! cria brusquement le petit garçon à sa soeur, le regard pointé vers le ciel. Cuicui est de retour, il est là, regarde !


Maela et Jacques-Yves se retournèrent. L'un comme l'autre, ils ne perçurent rien d'autre que l'imperturbable désert bleu au-dessus de leur tête.


- Arrête de jouer maintenant, Malou ! Il faut faire attention, Jacques est là et il va encore te frapper si tu dis des bêtises, répondit la jeune fille.


Le monstre se dirigeait vers l'armoire à cannes à pêche, et, derrière lui, Maela était prête à défendre son petit frère contre toute agressivité de sa part.


- Mais si, regarde ! Il est juste là, tu vois ? insista l'enfant, très excité. Il discute avec les autres oiseaux tout autour de lui.

- Tu n'es vraiment encore qu'un bébé ! cria-t-elle en se retournant violemment vers lui. Les oiseaux, ça ne parle pas ! Et puis je le dirai à papa que tu dis que...


Le bruit des cannes lâchées par terre interrompit les vociférations de Maela. Jacques-Yves bouillonnait depuis un moment. Son cœur battait à cent à l'heure et ses nerfs étaient prêts à exploser. Lorsqu'il se retourna vers sa petite fille, son visage était celui d'un chien enragé... Il vint à elle en un instant, l'attrapa par les cheveux, la souleva au-dessus de son petit frère épouvanté, et la jeta par-dessus la rambarde dans un hurlement de terreur. Entièrement tétanisé, Malou vit sa soeur disparaître sous ses yeux, sans pouvoir rien dire ni rien faire. Jacques-Yves ne se maîtrisait plus. Dans une démence incontrôlable et sans limites, il hurla toute sa rage comme jamais auparavant. Pendant plusieurs minutes, ses griffes ne lâchèrent plus la rambarde, et son corps, penché vers l'océan, se vidait d'une haine assourdissante. Toute cette souffrance qui grondait en lui depuis toujours, il la vomissait tel un démon crachant feu et poison sur le monde. Malou regardait alors ce spectacle effroyable avec abomination et mélancolie. Une multitude de petits nuages morts dégorgeaient de la gueule du monstre. Ils tombaient à l'eau les uns après les autres, tels de vieux cadavres de rêves anéantis et perdus à jamais...

Le monstre finit par lâcher le garde-corps. Épuisé, il retourna dans sa tour, sans dire un mot ni même regarder l'enfant consterné.


11. l'Envol


Malou ne retrouva pas le corps de sa sœur. Il était descendu sur la plateforme au pied du phare puis sur le rocher lui même, mais il n'y avait aucune trace d'elle. Pas un vêtement, pas une trace de sang, rien ! La mer semblait toujours aussi placide et rien ne flottait à sa surface. À l'horizon, le soleil se couchait déjà et Malou dut se rendre à l'évidence, il ne la reverrait plus. Maela avait bel et bien disparu et il se retrouvait définitivement seul.

Ce soir-là, la Bretagne connut de forts changements climatiques comme ce n'était plus arrivé depuis 14 ans. Alors qu'Ar-Men était endormi, les premiers flots vinrent éclabousser la roche sèche du phare. Des nuées d'oiseaux envahirent le ciel dans un tumulte impressionnant et un immense nuage noir émergea de l'horizon pour, très vite, recouvrir toute la Chaussée de Sein. La région semblait se préparer à une terrible tempête.


Jacques-Yves se réveilla en sursaut. Le soleil ne s'était pas encore levé mais le phare craquait dans tous les sens et ses murs vibraient dans un vacarme assourdissant. Éperdu par ce réveil violent, il mit du temps à se rendre compte que l'orage grondait dehors. Mais les nuages étaient bien de retour. Ce jour fabuleux était enfin arrivé. Il se hâta dans les escaliers et ouvrit la porte qui menait dehors sur la plateforme. Des vagues géantes, plus hautes que le phare lui-même, se déployaient au-dessus de lui. La foudre embrasait la pluie, et le tonnerre faisait de nouveau trembler l'Enfer des Enfers, lui redonnant ainsi toute sa splendeur d'autrefois. Jacques-Yves n'en revenait pas. Mais la puissance des éléments était telle qu'il ne pouvait rester en extase sans prendre le risque de se faire emporter, alors, ne prenant même pas la peine de refermer la porte battante derrière lui, il remonta les escaliers pour vivre ce moment merveilleux, dehors, au sommet de la tour.


Ivre de joie et à genoux sous la pluie, le gardien riait comme un enfant hystérique. Il était tellement heureux ! Des déferlantes d'eau jaillissaient tout autour de lui comme des feux d'artifice et le bonheur éclaboussait son visage tourné vers le ciel. Il criait, il hurlait, et se sentait revivre...

Il eut, soudain, une pensée pour Malou. Cet enfant l'avait souvent troublé avec ses mensonges et, peut-être que grâce à lui, le vieil homme pouvait, aujourd'hui, rouvrir les yeux sur ses rêves... Mais alors, lui avait-il vraiment menti ?


- Non, c'est moi ! hurla-t-il d'une voix aliénée...


N'avait-il pas tout simplement été aveugle durant toutes ces années ?


- Oui, voilà ! cria-t-il de nouveau.


Jacques-Yves fut, tout à coup, pris de démence. Son euphorie devenait frénétique, ses pensées insensées et son imagination commençaient à le trahir.


- Jakou, où es-tu ? Jakou ! Viens dans mes bras mon petit... braillait-il sous la pluie en faisant le tour de la passerelle.


Mais Malou n'était là. Alors où était-il ? Le vieil homme retourna dans le phare et se mit à chercher son petit fils partout.


- Jakou... Jakou ! l'appelait-il sans cesse.


Il sentait le besoin de le retrouver, et plus le temps passait sans sa présence, plus l'excitation du gardien se changeait en inquiétude. Malou était-il retourné dans le placard de la chambre de veille pour se cacher de la monstruosité de son grand-père ?

- Non, non... ce n'est pas possible ! délirait-il, tout seul et plus stressé que jamais.


Paniqué, il remonta alors au plus vite dans la pièce en question. Malou était sûrement dans le placard...


- Jakou, sors de là ! hurlait-il à tue-tête dans les escaliers.


Le garçon, recroquevillé dans le noir, entendait probablement les appels du monstre qui venait le chercher.


- J'arrive, Jakou ! J'arrive... répétait celui-ci, dont les pas se rapprochaient.


L'enfant avait-il découvert les lettres sur lesquelles il devait être assis ? S'était-il penché dessus et avait-il découvert...


- Arrête, ne touche pas à ça ! Je te l'interdis, tu m'entends ? cria-t-il, en soulevant la trappe.


Jacques-Yves était complètement affolé, il n'était plus le même à l'idée que Malou s'intéresse à ces lettres. Celui-ci était assurément en train d'ouvrir celle que le vieil homme redoutait le plus. Le garçon s'aperçut que celle-ci n'était pas marquée du tampon "Retour à l'expéditeur". Il la retourna et constata qu'elle venait de chez lui. L'adresse de son père était inscrite au dos. Il s'empressa alors de l'ouvrir et de lire les seules quelques lignes du message...


Cher monsieur Jacques,

Cela fait maintenant 14 ans que vous nous importunez avec votre courrier. Le récit de vos aventures ne nous intéresse pas et nous vous prions de mettre fin à votre obstination.

Malgré nos diverses investigations pour retrouver le destinataire de toutes vos lettres, nous avons eu la surprise découvrir qu'aucun Glouriou n'a jamais existé dans la région. Nous n'avons également eu vent d'aucune Maela ni d'aucun Malou. Veuillez donc immédiatement cesser ces affabulations et nous laisser tranquille.

Merci.


- NONNN !!!


Jacques-Yves se précipita sur le placard dans un élan désespéré. Il ouvrit la porte violemment et, à sa plus grande surprise, Malou n'était pas là. Il n'y avait rien d'autre que ses lettres bien rangées dans leurs boîtes, elles-mêmes disposées les unes sur les autres comme si personne n'y avait jamais touché... Mais comment était-ce possible ? Où était donc Malou ? Avait-il ne serait-ce qu'existé ? Et la terrible Maela... Son père Lou... Son fils...


- Glouriou ! La radio ! s'alarma-t-il, tout à coup, en sautant sur le combiné.


Mais le phare n'était plus alimenté en électricité depuis longtemps et la radio n'était plus en service depuis ce jour.


- Non, non... Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé, non...


Le vieux gardien perdait la tête. Il s'appuyait sur le crâne en gémissant, ne sachant plus quoi penser.

Jacques-Yves n'avait jamais accepté son propre “orage intérieur”. L'avait-il laissé se propager au fond de lui sans y prendre garde ? Aujourd'hui, sa démence le divisait en deux et le tonnerre faisait trembler toutes ses chimères. Les yeux grands ouverts, ses démons lui faisaient face telles des personnes à part entière. Son combat entre onirisme et réalité avait pris forme et il ne pouvait plus y échapper... Alors il fermait encore les yeux et se voyait enfant dans un bateau, côtoyant prostituées, pêcheurs, et pirates... Il partait ensuite dans des pays lointains, explorant le monde... Et se réveillait finalement, à l'aube, sur le dos de Sané au milieu des nuages...

Mais dehors, la tempête sévissait. Le vieux gardien était de nouveau à genoux sur la passerelle. Face au vide et la tête entre ses mains, ses rêves se changeaient en cauchemars et il se sentait devenir fou.


- Mais que m'arrive-t-il ? se lamenta-t-il en larmes.


Totalement bouleversé, il leva alors haut son regard implorant vers les nuages. Il se crispa, les yeux fermés, et murmura quelques mots dans le vent...

Un gigantesque éclair déchira les nuages et Jacques-Yves se figea instantanément comme si la Mort, elle-même, avait posé son doigt sur sa nuque. Plus un bruit alentour, quand soudain :


- Jakou ! s'exclama-t-il de nouveau.


Le vieil homme se retourna alors vers l'enfant. Malou était là, à côté de l'armoire à cannes à pêche. Face à face, ils restèrent un moment sans bouger et à s'observer l'un, l'autre.


- Jakou, réponds-moi Jakou ! répétait Jacques-Yves en se lamentant comme s'il ne pouvait l'atteindre.


Ses mains étaient tendues vers lui et sa soumission totale. Mais l'enfant ne répondait rien. Il restait immobile, son regard était sombre et ses yeux gorgés de larmes.


- Oh mon Jakou... dit le monstre pour la dernière fois.


Mêlant rage et désespoir, Malou se jeta sur le vieux gardien en un rien de temps. Le vent tourna brusquement face à celui-ci et Malou le poussa dans le vide par-dessus la rambarde.


- Envole-toi, dit-il en regardant Jacques-Yves s'écraser sur le rocher d'Ar-Men et disparaître, emporté par les vagues.


Quelques heures plus tard, les premières lueurs de l'aube venaient éclaircir les quelques nuages blancs encore présents dans le ciel. Le calme était revenu sur le phare et seule une trace de sang incrustée dans la roche rappelait les évènements tragiques de la nuit passée.

À partir de ce jour-là, plus aucun gardien n'habiterait le phare. Son histoire et sa légende subiraient les outrages du temps et personne ne se souviendrait qu'un matin, une petite brume formée au-dessus de l'eau s'envolait dans le ciel et devenait nuage.




 
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   xuanvincent   
11/10/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Cette nouvelle, à la tonalité de conte fantastique breton, entre ciel et mer d'Iroise, entre rêve et réalité, m'a intéressée. Le thème du phare d'Armen et du vieux gardien de phare m'a également plu.

Détails :
. « - C'est pour que tu grandisses, j'étais obligée, dit-elle alors que son frère pleurait encore. Maintenant, on va jouer à mon jeu... « cette réplique de la part de la petite fille à son petit frère m’a paru peu vraisemblable.
. « Mais Malou n'était là. » : il doit manquer la négation « pas », avant « là ».

   wancyrs   
1/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Cela m'a pris près de 3h à lire et essayer de donner un avis à ce texte, car il est assez mêlant.
Je vais commencer par le fond, l'inspiration. Lorsqu'on lit la nouvelle jusqu'à bout, on se dit: voilà quelqu'un qui a de l'imagination, mais le cours du récit fait que cet atout se transforme en effort vain.
Commençons par les répétitions : l'histoire de Sané me passionnait autant qu'elle me troublait. Ne m'entendant plus dire un mot, elle me demanda si je voulais en apprendre davantage et je lui répondis oui évidemment.
Ici le pronom personnel "me" repèté à presque 4 reprises, et deux fois le " je" rendent cette phrase très lourde.
Puisque c'est un dialogue de juste 2 personnes et étant entendu que Sané ne s'adressait à autre personne que Jakou, la phrase dite de même: (l'histoire de Sané passionnait autant qu'elle troublait. devant mon silence, elle demanda si je voulais en savoir davantage; j'acquiessai.) serait plus légère.
les concordances de temps aussi: Sa distance et son manque de savoir vivre en société étaient difficiles à supporter, surtout lorsqu'on doit faire face plusieurs semaines seul avec lui... De l'imparfait au présent; brusque rupture de temps de narration.
Me semble que : "lorsqu'on devait" aurait mieux sonné à ce niveau.
des phrases et expressions aussi incompréhensibles: Une tempête fit rage sans qu'il n'ai eu le temps de s'en rendre compte.
tout sens à la vie? ou bien tout sens de vie? dans ce contexte?
Cumulonimbus, s'écrit plutot cumulo-nimbus

En fin de compte, je dirais que ce texte meriterait à être retravaillé dans sa forme pour donner le résultat escompté et captiver le public

wancyrs.


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