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Sentimental/Romanesque
Seelie : Plan B
 Publié le 16/06/19  -  12 commentaires  -  14197 caractères  -  113 lectures    Autres textes du même auteur

Une femme en déroute et des bonnes intentions.


Plan B


Ce n'était pas du tout le projet de base.

C'est idiot comme excuse mais c'est la seule chose qui me vienne en tête.

Il y a forcément un moment où j'aurais dû sentir que la situation m'échappait. Quand elle est entrée dans l'écurie par exemple, ou quand je lui ai proposé de l'aide pour enfiler mes guêtres et qu'elle a eu son sourire de fossette. Le subtil changement dans sa démarche quand on avançait en silence dans la brume du champ. Mais je ne suis pas précisément matinal et j'étais bien trop occupé à pester contre moi-même de cette idée de sauvetage à l'aube. Il faut toujours que j'en fasse des tonnes, comme si on pouvait sauver les gens de leur vie. Foutu esprit de saint-bernard...

Pourtant la bouteille de vin d’hier soir c'était une approche plutôt confortable. Tout en finesse : on se pose dans la douceur du soir, on picole un peu, on fume un peu d'herbe si le pinard ne suffit pas, et on dénoue la pelote sans avoir l'air d'y toucher. Je connais le principe : il faut tirer sur le premier fil qui dépasse sans insister, l'air de rien et pour peu qu'on ne sente pas trop de résistance, le reste suit et tous les problèmes sortent. C'était ça le projet de base maintenant que j'y repense, lui faire cracher le morceau parce qu'elle a beau faire la dure il a l'air plutôt coriace à avaler le morceau.

Évidemment un divorce ça en fait un sacré morceau. Et puis il y a divorce et divorce, le sien je ne sais pas trop dans quelle catégorie le placer mais ça m'a tout l'air d'un naufrage en règle plutôt qu'un envol serein vers une nouvelle vie. Pourtant au début, ça avait l'air de se passer sereinement. Il y a trois mois Daniel hésitait vaguement à l'engager au cabinet, ça m'avait foutu en rogne.

« Mais on va lui dire quoi ? Excusez-nous mais on craint que vous nous fassiez une petite dépression rapport à la période délicate que vous traversez. Rappelez-nous après une bonne thérapie. Sans rancune, bisous. Tu te souviens dans quel état j'étais il y a deux ans ? Imagine un peu si j'avais pas eu le boulot ? »

Là j'ai vraiment été de mauvaise foi parce qu’il y a deux ans, je suis tellement parti en vrille que j'ai failli couler le cabinet. Mais le coup de gueule a eu plus d'impact que la logique et on lui a proposé un contrat. On a bien fait d'ailleurs, c'est fou ce que cette présence féminine a métamorphosé l'ambiance, j'ai même recommencé à me raser c'est dire. Son humour piquant, son énergie qui vous prend comme on attrape un rhume, ses petites habitudes l'air de rien, comme d'arriver en avance pour que les patients trouvent le cabinet chauffé, de nous faire tester de la bouffe improbable des quatre coins du monde, d'essayer de nous fourrer dans les pattes les bouquins qu'elle a aimés, de mettre la musique à fond pour ranger le cabinet en fin de journée. Un immense sourire qui vous coule dessus à longueur de journée.

Je me méfiais tout de même. Un divorce c'est une guerre, plus ou moins rude, mais une guerre. Il n'y a que ceux qui ne l'ont pas vécu pour s'imaginer le contraire. Et puis je l'ai perçue immédiatement cette petite fêlure, ce truc un peu amoché dans son rire de clochette. Ce truc qu'ont les gens qui se sont effondrés un jour, comme un château de cartes, un sac de courses qui se renverse : ça s'éparpille, ça casse, ça dégouline et c'est moche à observer. Ils finissent par se ramasser, morceau par morceau, et repartir, mais on voit bien qu'à l'intérieur c'est encore le fouillis et de temps en temps il y a un débris qui refait surface comme une ombre qui passe. Alors je surveillais tout ça moi, les débris et les ombres, et j'ai drôlement bien fait parce que depuis quelques jours il n'y a plus de clochette, plus de bouquins, plus de musique, plus de vannes, et de moins en moins de mots. Elle s'éteint, comme un renoncement.

C'était pour ça la soirée d’hier en mode confidence et déballage. Sauf que je ne dois pas être assez finaud parce qu'elle n'a pas desserré les dents. Ou peut-être que les mots devaient remonter de trop loin. On en a tous des gouffres où on préfère ne pas descendre. En tout cas la pelote est restée bien roulée autour de ses nœuds et je me suis retrouvé comme un con avec mes bonnes intentions inutiles. Une fois le vin bu et l'herbe fumée, je lui ai proposé de m'aider pour les chevaux ce matin. « Il faut les monter un peu, pas grand-chose, c'est l'affaire d'une heure. Tu m'as bien dit que tu avais déjà monté un peu ? »

Ce n'était pas prémédité, pas travaillé du tout comme idée, forcément donc pas très abouti non plus. Ça m'a pris comme une impulsion mais elle m'a semblé pas si mauvaise. Les chevaux ça vous reconnecte un gugusse en moins de deux. L'idée suivante, juste après l'échec du projet de base, c'était donc une petite séance d'hippothérapie façon Pierrot, une balade à son rythme sur ma jument et là elle lâche ses barrières et laisse couler sur l'épaule du collègue un peu bourru mais qui est passé par là alors il peut tout entendre. Elle regardait dans le vide, je la sentais hésiter, mais au fond on était tellement explosés tous les deux que je ne suis plus du tout certain de ce que je sentais en elle. Elle voulait peut-être juste dormir et n'était pas complètement dupe de mes gros sabots. Ça peut être fatigant ces gens qui veulent vous tirer vers le haut sans qu'on n’ait rien demandé, et ça au moins c'est certain, elle était très fatiguée.

« Bon, en tout cas tu prends mon lit, je te réveille à 6 h et tu décideras si tu m'accompagnes. »

Elle a eu un regard douloureux, le genre de regard qui métamorphose les gens en gamins paumés et vous donne envie de les bercer en leur caressant les cheveux. Je dois dire qu'avec l'alcool, les pétards, et les kilos perdus qui lui creusaient les yeux d'un bleu sombre, ça faisait son petit effet. Mais je suis son patron, et je ne sais pas caresser les cheveux, c'est pour ça que mes gosses sont partis avec leur mère. Chacun son truc, moi c'est le vin et les chevaux.


Ce matin j'ai tout regretté à la seconde où j'ai ouvert les yeux. J'avais le cerveau en pleine révolte qui jouait des poings contre ma boîte crânienne, une jolie gueule de bois dans les règles de l'art. J'ai pensé qu'elle rentrerait, que j'irais me recoucher et qu'on reprendrait tout ça plus tard. Mais elle était déjà debout, et peut-être bien que c'est là que la situation a commencé à m'échapper.

Café, tartines, et on s'est équipés dans la grange qui me sert d'écurie.

Dehors c'était l'instant que normalement j'aime le plus, un demi-jour à moitié endormi. Un matin surpris dans ses habits de nuit, nuages de brume, humidité mouillante, lumière vaporeuse, paysages d'aquarelle. Sauf que ma tête me laissait peu d'espace pour en profiter.

En marchant vers la pâture de mes chevaux, nous avons entendu le galop énervé de mon autre réfugié, j'ai songé, alors, que je les collectionnais en ce moment les cabossés de la vie, ça m'a même fait sourire. Il hennissait, mais je savais que ce cri signifiait autant une mise en garde qu'un appel. Ce satané canasson qui refusait toujours de se laisser approcher était capable de me fracasser le crâne d'une ruade bien sentie.

Une tristesse cette bête, une beauté aussi ! Un Andalou gris totalement affolé, soustrait à un propriétaire maltraitant, il est placé chez moi depuis une semaine. Une misère de voir un cheval dans cet état. Physiquement il se requinquera, pas de soucis à se faire. Par contre côté caboche c'est pas aussi évident. Quand les hommes abîment la confiance d'un cheval c'est difficile de faire marche arrière. À sa place je démonterais un par un chaque humain qui tenterait une approche. C'est pas loin du comportement que j'ai eu juste après le divorce. Alors je fais ce que je peux, façon Redford, un pas après l'autre, sans grand succès. Je ne me décourage pas, il faut du temps et s'il y a bien une chose que j'ai devant moi c'est ça, du temps. Pendant que je lui expliquais tout ça nous sommes arrivés à la barrière de mes chevaux, ils arrivaient vers nous, bonhommes, de leur pas tranquille, sans doute vaguement curieux de cette inconnue à mes côtés.

C'est à ce moment qu'il est sorti de la brume comme une vision émergée d'un rêve, tendu vers nous, en alerte. Si je l'appelle l'Andalou c'est qu'il en a l'allure car je ne suis pas certain que même le dernier des abrutis puisse avoir l'idée de foutre en l'air un pure race : une grâce impériale dans le port de tête, sa robe grise constellée de fines taches sombres achevées en queue de comète, comme s'il s'était brusquement dérobé au pinceau d'un peintre méticuleux, ses jambes robustes fermement ancrées dans le sol dans un aplomb parfait, son large poitrail surplombé par l'encolure tout aussi musclée et balayée par sa longue crinière couleur nuit. Un rêve de cheval, mais un rêve salement amoché, et dangereux.


Pour ma défense, j'étais absorbé par l'examen du pas de ma jument, elle sortait d'un épisode de boiterie et j'en scrutais les traces dans son allure avec une grande attention. Et puis franchement qui aurait pu se douter ?

Enfin bref, je ne l'ai pas vue, ni entendue s'éloigner, passer sous la barrière de l'Andalou et grimper la colline droit sur lui sans l'ombre d'une hésitation.

Le danger produit sur les hommes un effet étrange.

Il m'a glacé le sang, tendu chaque muscle et je sens bien que je suis prêt à bondir.

C'est ridicule mais je pense à ses patients, aux traitements en cours, avant même ses gamins c'est cette pensée qui me vient.

Elle avance sans ralentir à mon appel. Quelque chose dans son allure déterminée ne colle pas avec cet être éteint que j'ai eu sous le nez toute la soirée, c'est précisément ce quelque chose qui me pétrifie.

Et lui il commence son petit numéro, il piaffe, il secoue la tête, il souffle par les naseaux, commence à soulever les antérieurs, il va cabrer c'est évident.

Elle gagne du terrain, imperturbable, j'espère qu'elle sait qu'elle ne doit surtout pas lui tourner le dos car il chargerait sans hésiter.

Il a l'air aussi furieux que moi je suis perdu. Si j'avance pour la rejoindre il attaque, il ne recule jamais, c'est un combattant, j'ai déjà pu en faire l'expérience.

Elle ne semble pas percevoir le danger et s'arrête, immobile et très droite. Deux mètres à peine les séparent.

Il se cabre et dans cette position il mesure bien deux fois sa petite taille. Elle est frêle, une brindille de cinquante kilos tout habillée, mais à cet instant il émane d'elle une puissance qui me cloue sur place. Elle est plus proche de lui que je n'ai jamais été, même au box où ses yeux fous m'ont dissuadé d'avancer.

L'étrange tableau qu'ils m'offrent tous les deux, cabrés face à face chacun dans son attitude bravache, avec cette nature vaporeuse sous cette lumière naissante, toute cette atmosphère me semble tirée d'un songe. Ça me rappelle ces contes d'enfance où des elfes mystérieux se mesurent avec bravoure à des géants aux allures de démons. Je suis fasciné par cette vision qui vient se superposer à l'affrontement qui a lieu sous mes yeux.

Retour au réel : je me décide à bouger, refermer la barrière et avancer à pas de loup vers eux.

Il cesse de se cabrer, dérouté par cette petite personne qu'il n'arrive pas à faire fuir.

Il tourne sur lui-même et recule vivement, en montrant les dents pour bien l'avertir de ses intentions.

Elle continue de lui faire face, j'ignore si c'est de l'inconscience ou le genre de défiance qu'ont parfois les gens au fond du trou mais ma terreur vient de remonter d'un cran.

« Il va charger ! »

Mon cri se perd dans les étendues humides, même le vent ne prend pas la peine de me répondre. C'est inutile, je ne suis pas dans le tableau et aucun des deux ne me prête la moindre attention.

Je le vois foncer sur elle dents sorties, encolure tendue, sabots en avant et je ferme les yeux devant l'attaque. Je crois que jamais je ne me suis senti aussi désarmé.

Quand je les rouvre tout est terminé.

Le monde s'est arrêté autour de nous et moi en tout cas je me suis figé dans le sol. Dans cet instant en suspension je vois clairement le mouvement souple de sa main franchir la distance ténue qui les sépare encore, le balancement de son encolure et ses naseaux dilatés qui accueillent cette main, je songe encore qu'il pourrait la lui arracher en une seconde, mais quelque chose en moi sait déjà qu'il ne le fera pas.

Il sent, il l'observe et l'épaisseur de ce regard est telle qu'elle me semble palpable.

Elle le touche, il tressaille mais accepte le contact.

L'Andalou tremble comme une feuille sous sa main. Il semble totalement concentré sur les gestes qu'elle pose sur lui. Le son de sa voix me parvient à peine, elle est chantante et lente, j'ignore ce qu'elle lui dit.

Est-ce la peur de provoquer une réaction chez lui ou le respect de ce qui est en train de se dérouler sous mes yeux sans que j'y comprenne grand-chose, j'ignore ce qui continue encore de me clouer sur place. Je suis à plus de deux cents mètres d'eux et je n'avancerai plus.

Combien de temps s'écoule de cette manière ? Tout semble tellement lent, comme toutes les choses essentielles de la vie qui prennent le temps de se poser sur le monde. Une mort, une naissance, une rencontre, un matin... Tout ce qui compte véritablement est infiniment lent ici-bas.

D'un mouvement quasi félin, souple et assuré, comme dépourvu d'effort, elle attrape la crinière et lance sa jambe par-dessus le dos de l'Andalou qui la reçoit sur son dos en piétinant à peine et se laisse flatter l'encolure.


C'est ça que je veux dire quand je parle du projet de base et de la façon dont on en a dérivé.

Perchés sur la hauteur de la colline à peine émergée du brouillard matinal, deux écorchés viennent de se reconnaître.

Et je me marre en les contemplant d'en bas parce que j'ai l'air d'un con avec ma bouteille de vin alors que j'avais un Andalou dans mon jeu, parce qu’elle m'a bien eu l'air de rien à propos de son niveau équestre, parce que ce satané canasson a réussi en quelques instants ce que j'ai ramé à tenter toute une soirée avec une gueule de bois à la clé.

Je me marre parce qu'ils sont d'une beauté somptueuse tous les deux avec leur air de dominer le monde.

Je me marre aussi parce que maintenant je sais que les clochettes reviendront.


 
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   Corto   
31/5/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Du grand art que cette nouvelle.
Dès le début on est dans le flou avec des descriptions qui ne décrivent rien. Les personnages ne sont pas dévoilés, seules les situations se suivent et s’enchaînent, composant un tableau où bien des possibles captent l'attention.

On avance dans le récit en essayant de se faire une idée plus précise de qui est qui, du pourquoi, du comment. D'ailleurs même le titre joue dans le même registre.

Mais l'auteur ne lâche que ce qu'il veut bien et les scènes qui se succèdent empêchent toute échappatoire.
Chaque trait de caractère, chaque relation apporte sa pierre à une énigme très bien construite.

Puis vient la phase finale où l'Andalou sorti de nulle part devient le roi de la steppe, pour qu'enfin la frêle jeune femme en devienne la reine. Avec en prime cette si belle expression "ils sont d'une beauté somptueuse tous les deux avec leur air de dominer le monde".

Intelligence du récit, mystère et tensions, évocations juste esquissées sur le passé et donc le réel des personnages donnent forcément à ce texte un prix d'excellence.

Bravo.

   hersen   
2/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
D'abord, ce qui me gêne : peut-être ai-je mal lu, mais un coup le narrateur est patron, un coup il n'a plus l'air de l'être. c'est un détail.

Dans la construction, je ne comprends pas le début, qui semble nous inciter à déplorer les événements qui se sont passés. or, je ne vois ps pourquoi. Que le narrateur n'ait pas compris plus tôt l'osmose qu'il pouvait y avoir entre les chevaux et elle dans un premier temps, puis entre Andalou et cette même femme n'est pas vraiment à présenter comme un fait négatif. Pourquoi s'en vouloir ?

Sinon, c'est une histoire que j'aime beaucoup, deux êtres, une femme et un cheval, qui vont se reconnaître dans ce qu'ils ont subi au plus profond d'eux-mêmes.
Le point de vue externe est excellent, il empêche de s'enfoncer dans le pathos, et nous rend spectateur d'un bel échange, qui aurait pu être fracassant. C'est, en quelque sorte, la confiance aveugle de la cavalière dans le cheval en même temps qu'un geste désespéré, jouant le tout pour le tout, qui va les sauver tous les deux, sous le regard médusé du collègue.

Peut-être que je me serais passé de la dernière phrase, car je le sais déjà et j'aurais préféré rester sur la connivence des deux protagonistes sans revenir dans la réalité du quotidien.

Malgré donc quelques défauts, j'aime beaucoup cette histoire mais je trouve que le titre n'est pas judicieux, il manque de grâce pour ce qu'il va raconter.

   Mokhtar   
4/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Quand disparaît le rire de clochette, l’observateur attentif, expert parce que passé par là, repère la fêlure, signe du plongeon dans les affres de la dépression.

Le glissement de l’être déstructuré, le délabrement interne, les signes de l’apathie générale, rien n’échappe au narrateur qui sait de quoi il s’agit. Et c’est très bien écrit, très bien retransmis, très bien analysé. « Elle s’éteint comme un renoncement » : on sait comment, on sait pourquoi, clairement.

Le malheur dans ce genre d’état, c’est qu’on n’a pas l’envie, le réflexe, de saisir la main tendue. La pelote dissimule et dérobe l’extrémité du fil. Les aides chimiques sont stériles. Reste « l’hippothérapie ». « Impulsion », nous dit-il ? On est tenté de préférer : intuition fulgurante. Celle du génial plan B. La thérapie par l’animal, de plus en plus reconnue comme pertinente. Sauf que l’aimable promenade bucolique va prendre un tour beaucoup plus déterminant que prévu.

Car l’abattue, l’affligée, la démolie, la renonçante, va subitement se reconstruire…La force en elle va émerger, le zombie asthénique va se hisser en dompteuse. Sans doute parce qu’elle a reconnu en l’animal un frère de misère.

A mon avis, ils ne sont pas près de se séparer, ces trois cabossés de la vie.

Ce texte est remarquable, fin. Tout sonne juste. Zéro défaut sur ce récit à la fois émouvant, mais aussi éclairant sur les méandres de la dépression. Le narrateur a le courage de s’analyser lui aussi, pour ne pas s’exclure de la similitude entre les trois traumatisés. Le récit n'en est que plus probant.

La première lecture retient par l’histoire. La seconde par l’écriture
Car a langue est superbe, littéraire, très empreinte d’une poésie élégante. Je ne peux résister au besoin de ressortir quelques extraits :

« Elle a eu un regard douloureux, le genre de regard qui métamorphose les gens en gamins paumés et vous donne envie de les bercer en leur caressant les cheveux. Je dois dire qu'avec l'alcool, les pétards, et les kilos perdus qui lui creusaient les yeux d'un bleu sombre, ça faisait son petit effet. Mais je suis son patron, et je ne sais pas caresser les cheveux, c'est pour ça que mes gosses sont partis avec leur mère. Chacun son truc, moi c'est le vin et les chevaux. »

« Dehors c'était l'instant que normalement j'aime le plus, un demi-jour à moitié endormi. Un matin surpris dans ses habits de nuits, nuages de brume, humidité mouillante, lumière vaporeuse, paysages d'aquarelle. »

« L'étrange tableau qu'ils m'offrent tous les deux, cabrés face-à-face chacun dans son attitude bravache, avec cette nature vaporeuse sous cette lumière naissante, toute cette atmosphère me semble tirée d'un songe. Ça me rappelle ces contes d'enfance où des elfes mystérieux se mesurent avec bravoure à des géants aux allures de démons. Je suis fasciné par cette vision qui vient se superposer à l'affrontement qui a lieu sous mes yeux. »

« Combien de temps s'écoule de cette manière ? Tout semble tellement lent, comme toutes les choses essentielles de la vie qui prennent le temps de se poser sur le monde. Une mort, une naissance, une rencontre, un matin, ... Tout ce qui compte véritablement est infiniment lent ici-bas. »

« Je me marre parce qu'ils sont d'une beauté somptueuse tous les deux avec leur air de dominer le monde. »

Superbe. Bravo et merci.

Mokhtar, en EL

   maguju   
16/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Très joli texte, un des plus réussis que j'ai pu lire sur le site. J'ai apprécié l'histoire mais surtout votre écriture, simple, juste; pas de surenchère d'adverbes ou d'adjectifs. Une vraie réussite, félicitations à vous.

   Davide   
16/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Seelie,

"Elle a eu un regard douloureux, le genre de regard qui métamorphose les gens en gamins paumés et vous donne envie de les bercer en leur caressant les cheveux."

Deux choses m'ont particulièrement séduit dans ce texte : d'abord l'écriture, délicate, simple, sans artifices, on ne dit que ce qu'il faut dire !
Même le familier - le "grivois" - est empreint d'une certaine poésie ; j'ai l'impression de lire du Maupassant, en fait ; pour moi, le plaisir est le même, c'est dire...

La deuxième chose qui m'a plu concerne la narration : les détails de l'histoire se révèlent peu à peu, à l'image de cette pelote que l'on défile, entretenant habilement le suspense, jusqu'au dénouement.
Chaque pas est inattendu.
Quelques passages un peu obscurs, notamment en première lecture, mais les choses s'éclaircissent à la relecture...
D'ailleurs, j'ai beaucoup aimé le registre, qui flirte avec le fantastique, tout est nimbé de mystère : cette brume matinale ne serait-elle pas dans le cœur de nos personnages ?

Un très beau texte, vraiment.
Et l'écriture... un enchantement !

Merci tout plein Seelie,

Je lirai avec plaisir vos prochaines publications (j'espère qu'il y en aura d'autres !)

Davide

   plumette   
17/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Seelie

je vois que c'est votre première publication ici, alors Bienvenue et aussi Chapeau Bas!

un titre un peu curieux qui n'est pas à la hauteur de ce que j'ai lu ensuite.

J'ai aimé:
- Les métaphores : dénouer la pelote, ou le sac de course qui se répand à terre
- votre manière de nous présenter cette femme et sa personnalité avec les petites attentions qu'elle a vis à vis de ses collègues
- le regard attentionné que porte sur elle son collègue/patron et la conscience qu'il a de sa maladresse pu de son impuissance à l'aider.
- la description de l'Andalou
- le récit haletant du face à face
- l'écriture plutôt poétique dans les descriptions du rapport à la nature et très précise quand on est dans l'action.

je me suis attachée à cette histoire au point que j'aurais aimé avoir un prénom, une précision sur le boulot ( un cabinet de quoi? ils reçoivent des patients, on est dans le domaine médical, mais encore...)

j'ai hâte de vous relire et j'espère que vous nous proposerez d'autres textes!

Plumette

   poldutor   
17/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Seelie,

Que voilà une nouvelle somptueuse !
J'ai adoré, tout y est :le projet du "dragueur" une bonne bouteille, un peu "d'herbe", il ne manquait qu'un "slow" des Platters...
la femme brisée par un divorce cruel, le cheval brutalisé qui n'a plus confiance en l'homme, la beauté poétique de la description de la nature au petit jour...et la rencontre enfin :
"deux écorchés viennent de se reconnaître"
Nouvelle très bien écrite.
Magnifique.
On aurait aimé que cela dure plus longtemps.
Merci pour ce moment de grâce.
J'ai mis pour la première fois "passionnément" !
Cordialement.
poldutor

   STEPHANIE90   
17/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir !

Un grand merci pour cette très belle nouvelle, je me suis régalée à sa lecture.
Votre style est alerte et imagé. Pas de surplus, ça coule tout seul et j'en redemande. Vous avez des facilités pour exprimer les émotions et les transcrire et vos descriptions de l'Andalou sont si affinée que je vous imagine chevalière émérite où passionnée de chevaux.
Il n'y a qu'une phrase dont je n'ai pas compris le sens, j'espère que vous pourrez m'éclairer. " C'était ça le projet de base maintenant que j'y repense, lui faire cracher le morceau parce qu'elle a beau faire la dure il a l'air plutôt coriace à avaler le morceau."
Qui est ce "il" ??? Merci d'avance pour votre réponse. Une virgule entre dure et il me semblerait bienvenue.
A bientôt pour je l'espère une prochaine lecture,

StéphaNIe

   stony   
17/6/2019
La scène de la rencontre femme/cheval est clairement le cœur du texte et on distingue tout aussi clairement un avant et un pendant, peut-être même un tout petit après.
La conjugaison, délaissant le passé pour le présent, marque d’ailleurs la transition. La mise en forme également, car on passe de paragraphes classiques à une forme saccadée avec passages à la ligne fréquents. Cette dernière caractéristique a tendance à m’agacer car j’y vois une manière forcée et, finalement, dispensable, d’imprimer un rythme qui naîtrait tout seul par l’action sans aucun besoin d’artifice, mais peut-être n’est-ce là qu’une affaire de goût personnel.
Dans cette partie, on sent que l’auteur vit son texte en l’écrivant. Le personnage narrateur est essentiellement narrateur et très peu personnage. Tout est simple, clair et cohérent. On peut croire un moment au drame car l’ambiguïté est habillement maintenue durant deux phrases.

La partie qui précède m’apparaît en revanche plus confuse, tant par la narration que par le style. Le narrateur se souvient d’abord des instants précédant l’action qui sera ensuite relatée au présent. Puis, il se souvient de la veille. Puis, il relate plus largement le contexte qui a précédé. L’utilisation du présent (distraction ?) dans cette partie ajoute un peu à la confusion (« Et puis il y a divorce et divorce, le sien je ne sais pas trop dans quelle catégorie le placer mais ça m'a tout l'air d'un naufrage en règle plutôt qu'un envol serein vers une nouvelle vie. »). Je ne prétends pas que ce soit mauvais, mais le risque existe d’installer la confusion dans l’esprit du lecteur.
On trouve une assertion à laquelle chacun devrait adhérer (« Un divorce c'est une guerre, plus ou moins rude, mais une guerre. Il n'y a que ceux qui ne l'ont pas vécu pour s'imaginer le contraire. »), mais dont il est permis de douter sinon de la contester.
L’extinction de la fille parait un peu subite. Le narrateur dit s’en être aperçu, mais le basculement n’apparaît pas pour le lecteur. Il doit y croire sans en être le témoin. Ce revirement apparaît dès lors un peu obscur et semble servir surtout le scénario.
Quelques virgules amélioreraient la ponctuation ; c’est récurrent.
Quelques effets convaincants (« un sac de courses qui se renverse ») côtoient des formules beaucoup plus convenues (« Elle regardait dans le vide », « nuages de brume, humidité mouillante, lumière vaporeuse »,…), des errements syntaxiques (« Elle s'éteint, comme un renoncement » ; on comprend bien sûr l’idée, mais le renoncement ne s’éteint pas, il est lui-même l’extinction, alors la comparaison ne colle pas).

Après « par-dessus le dos de l'Andalou qui la reçoit sur son dos en piétinant à peine et se laisse flatter l'encolure », On trouve encore quelques phrases que je trouve tout à fait dispensables. S’il s’agit de conclure, soit, mais il me semble que la phrase « Perchés sur la hauteur de la colline à peine émergée du brouillard matinal, deux écorchés viennent de se reconnaître. » était largement suffisante.


En conclusion, une action plutôt convaincante introduite par une mise en place que je trouve un poil bricolée, même si – et c’est la bonne nouvelle – on y perçoit un potentiel qui ne demande qu’à s’affirmer davantage.

   Palrider   
19/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Intense et raffiné, c’est réussi quand comme ici cela sonne juste, des effluves mélancoliques s’évaporent entre les lignes, la puissance fragile est délicatement rendue, belle lecture.

   Pierrick   
22/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime les auteurs qui sculptent leurs textes avec la précision d'un horloger suisse. J'aime les écritures qui deviennent, au fil de leurs lectures, des petits modèles d'orfévrerie. J'aime le soin mis à choisir le mot juste, la ponctuation exacte, la phrase qui fera mouche. j'aime ces auteurs pour qui le mot "travail" n'est pas un mot dont on se moque, un mot que l'on raille avec le mépris des écrivaillons donneurs de leçons. j'aime enfin la musique d'un texte, ses nuances, ses variations, son élégance.

Il y a tout cela dans votre Plan B et vous lire a été un moment de grande qualité, un de ces instants où l'on se dit que la littérature existe encore et le talent aussi. Bon, bien sûr, je pourrais faire mon grincheux en relevant, ici et là, quelques lourdeurs, deux ou trois cassures de rythme et un soupçon de métaphores incertaines. Oui, je pourrais mais ce serait gâcher le plaisir d'avoir vibré en découvrant un sacré beau texte.

   Jocelyn   
14/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Merci pour le bel exercice de lecture. Le texte a le mérite d'être épuré de toute fantaisie prononcée visant soit à amplifier les émotions soit à vanter la plume de l'auteur. Je comprends que la sobriété permet au lecteur de rester fixé sur la situation quitte à en oublier même l'existence du langage ou de l'écriture qui en ce moment occupe pleinement sa place de canal.

Cela dit je tiens tout de même à signaler qu'au début j'ai eu du mal à rentrer dans le texte d'autant plus que nombre de détails étaient présentés et quasiment pas de situations pour les justifier. C'est un type de lecture que je doute qu'on puisse faire avec quelques bruits à côtés puisque la moindre distraction m'a semblé nuire à l'exercice. Du moins pour le début. Mais ce n'est qu'un constat totalement subjectif. Et il faut bien se remuer le cerveau de temps en temps. Ne fût-ce que pour rester sur les lignes de sa lecture...

En dernière position, je parlerai du titre qui me paraît plutôt trivial par rapport à toute la profondeur que semble prôner l'histoire. Quand on ne connait pas un texte, généralement on se base sur l'attraction du titre pour le feuilleter. Plan b passe quasiment inaperçu. Après, tout dépend des objectifs de l'auteur. Voilà, merci beaucoup !

Jocelyn


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