« Ouvre les yeux, ça va aller… » J’ai beau me le répéter à plusieurs reprises, mais rien n’y fait. Mes paupières refusent de bouger et mon cœur tambourine dans ma poitrine comme un stomp sous extasie. Je constate, à la fois effrayé et impuissant, que mon pouvoir d’autosuggestion a ses limites. Dire que mon corps ne m’obéit plus est un doux euphémisme, il m’emmerde littéralement. La méthode Coué, rien à branler !… J’ai même l’impression que le majeur de ma main droite se dresse tout seul comme pour souligner le caractère bien contestataire de la démarche. Je serre les fesses (un réflexe sans doute…). « Ouvre les yeux… » Putain, je suis dans un rêve ! … et, jusqu’à ce que j’en prenne conscience, l’expérience est plutôt agréable. Je déambule, tel un fantôme, dans les pièces gigantesques d’une maison étrangement familière. Toutes les images défilent sous mes yeux en contre-plongée, comme perçues par les yeux d’un enfant de six ans au travers d’un filtre vintage. Comme dans un souvenir, tout est à la fois flou et d’une extrême précision. « Réveille-toi !… » J’aimerais entendre. Mais tout ce que je perçois c’est un genre d’acouphène inaudible, distordu comme peuvent percevoir les survivants d’attentats à la bombe trop proches de l’explosion (en tout cas, c’est comme ça que je l’imagine). Ça bourdonne et ça siffle… Ça me comprime les tempes, comme ces plongeurs victimes de narcose, aspirés par les profondeurs abyssales. Ma tête va exploser !… Tout n’est que vibration, je sombre… « Mais putain, réveille-toi !… » J’aimerais bien hurler mais mes lèvres, à l’instar de mes paupières, restent désespérément closes, comme soudées entre elles. Il fait chaud, je suffoque, je m’enfonce et me noie… Ça y est, ma vie bascule… … le décor aussi. Sous la pression et les injonctions répétées (vingt-trois, je les ai comptées) de mon cerveau paniqué (en mode Elisabeth.B), mes yeux, résignés (comme le peuple), ont finalement consenti à s’ouvrir (article 49.3 oblige). Et je constate, non sans un indéniable soulagement, que je suis dans mon lit et en vie de surcroît !… Haletant, suintant, que dis-je… dégoulinant mais bel et bien vivant ! Cerise sur le gâteau, je distingue le doux visage de ma femme lové profondément dans son oreiller. Elle me sourit… Sa main jaillit des profondeurs de la couette pour se poser délicatement sur la mienne. Douce et rassurante sensation que la chaleur de sa peau sur la mienne. L’esprit apaisé, le corps suit… Les muscles de mon visage, jusqu’alors tétanisés, se relâchent et je parviens, à mon tour, à lui sourire. Ses grands yeux noirs de prédatrice me fixent dans cette semi-obscurité où rien n’est parfaitement distinct. Est-ce le fruit de mon imagination ou son sourire s’élargit ?… Non indubitablement, il s’élargit… et sa bouche n’est désormais plus qu’une grimace figée pourvue d’un millier de dents aiguisées comme des rasoirs. Ses yeux se sont transformés en de profondes et affreuses cavités qui conférent à son visage livide et déformé des allures de creepypasta. Ses doigts tentaculaires glissent le long de mon bras et s’enroulent autour de mon cou. Un frisson glacé parcourt mon épine dorsale. Tous les poils de mon corps se sont hérissés à la gloire de mon épouvante. Une peur viscérale remonte le long de mes intestins. Mon cœur bastonne. J’aimerais hurler mais je vais vomir mes tripes. C’est un cauchemar ! Non, mieux que ça… C’est un cauchemar dans un rêve ! Je nage en pleine inception !… « Mais réveille-toi, bordel de merde ! » Une sorte de râle grotesque (quelque chose entre le brame du cerf amoureux et le Wookie contrarié) vient de me ressusciter. À en juger par la tête affolée qu’affiche mon p’tit bébé, je crois qu’il vient de surgir de ma bouche… Je viens de lui foutre la trouille de sa vie avec mes terreurs nocturnes.
– Ça va mon ange ? (Réelle inquiétude dans la voix.)
« Mon ange », c’est comme ça qu’elle m’appelle. (Bon sang, qu’est-ce que je l’aime !)
– Ouais… J’ai fait un cauchemar bizarre. J’étais dans la maison de mon grand-père… – Encore ?… Décidément elle t’obsède cette baraque ! – Ouais… Mais là, c’est complètement parti en vrille…
Sa main se dirige vers mon visage pour le caresser mais, l’espace d’un instant, j’ai un mouvement incontrôlable de recul (que je crois imperceptible).
– T’es sûr que ça va mon cœur ? (Grillé !) – Ouais, ouais, ça va…
J’aimerais être plus convainquant mais je ne peux pas lui dire que je m’attends, d’un instant à l’autre, à voir débarquer DiCaprio. Lui et sa toupie à la con dont j’aurais sacrément besoin afin de savoir si je suis bel et bien réveillé…
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