1/ Avertissement : l'insigne insignifiance.
Prévenons d'avance qu'on ne s'envolera pas ici aux autres bouts du globe. On est économe en fuseaux horaires, on aime mieux le rêve. L'espace n'est pas non plus sans intérêt si on l'examine à l'aune d'une soucoupe, orbe de tasse et tangence anodine d'une cuillère. Laquelle (je suis catégorique) n'est pas un ustensile insignifiant… puisqu'elle est déjà rapport à la langue. Regard à la polysémie belle où je me blottis. Oui, j'enfourche le je dès maintenant. Le je fourche-langue. Cette nouvelle ressemblera peut-être en fin de compte à une ode. Ou à un bain de pensées, à une infusion de songeries bleuettes.
2/ Coutumes d'abris et perchoirs.
Moi nonobstant ma gueule musquée de petite souris, je suis ritualisée comme un chat. Je me refuge à l'aventure, dans des abris de fils ténus et ni-vus-ni-connus, entre quelques brindilles fictives très très translucides, ou des broussailles où je me fraie mes sentiers parchemins. Moineau aussi si l'on veut. Électrice de nids au détour des chemins secs. Un peu en hauteur, mais au beau milieu des villes. Je vis dans de petits univers, que je me construis. Bullaire. Je ne voyage pas bien loin. Cela fait beaucoup d'animaux-totem, mais plus on est de fous en soi… Et puis ça tient compagnie. La solitude a meilleure mine ainsi : un peu de métamorphose n'a jamais tué personne. Moi donc je vis de bulles en bulles, cavités invisibles que je souffle, ballons nés du bout des lèvres, imaginaires, de savon… que je sécrète, par un discret plissement de bouche… où je m'enclos pour voir le monde, scaphandre et vitre, dont personne ne doit se rendre compte. C'est la passion de l'impalpable et du perchoir à soi. Mieux qu'une chambre à soi, un perchoir taillé sur mesure, par intuition et étude.
Ah, je ne suis pas bien « famille », assurément, mais j'ai de ces nostalgies qui s'aiguisent avec les distances et l'épaisseur des temps. Mon affection ne déplie ses ailes que si on la laisse respirer, surtout n'y laissez pas peser les grosses pattes concrètes de la contrainte. Peu d'expansion avec les parents, et rien de sœur à sœur. À leur égard je suis restée chrysalide. Ou huître, pour ma sœur. Mais le vieux passé a toujours plus de moelleux, les anciens sont souvent plus faciles à aimer, eux les plus lointains, les indulgents vivants du souvenir. Raison peut-être pour laquelle je me sens si attachée à cette ville, V., ses sédiments de temps, tout cet implicite de choses vécues qui me précèdent, tapis des enfances de deux amples générations, et la poudre des pierres à peine soufflée depuis deux siècles, et le dessin des rues, qui survit gaillardement aux poussées et extinctions de boutiques, dans sa petite splendeur gallo-romaine. Cette ville, c'est celle où Mo. ma grand-mère s'est mariée. Celle où, arrivée jeunette, elle a grandi, avec Mi. sa cadette, dans les écoles-catho-pour-jeunes-filles, au sein desquelles elle semait la zizanie (et je n'eus pas tous les détails, sinon la punition d'agenouillement sur le marbre froid d'une église romane, génuflexion de pénitence). Où sa mère à elle a élevé ses trois fils, parce qu'elle travaillait. Un des fils, mon papa.
Mille-feuille du passé pavant cette ville de V. Ville à la majuscule dessin-d'oiseau. En ces conditions si favorables, mes bulles naissent avec la facilité des songes… encore faut-il un lieu pour qu'elles miroitent bien à leur aise, sans éclater pour cause de vacarme ou suspicion d'être épiées d'un mauvais œil. Certaines mésaventures leur passent l'envie de toute irisation. Exemplairement ce fut le cas cet hiver. Lorsqu'une de mes lubies innocentes (ah, ça j'en ai !) se heurta à l'obstination bornée d'un cerbère aux pupilles mascarées.
3/ Cerbère.
Voilà un de ces jours où la brise vous court gentiment dans le cou. Matinal petit étourneau, je franchis les vitres de mon café habituel, celui de la place du marché, oh ! peut-être pas le marché d'antan, mais bien mignonnet tout de même. Ce lieu de halte (moi je baptise refuge mais traduisez cocon à votre guise) s'atteint au prix d'une honnête montée, entre deux boulevards de ma petite ville. Oui je dis « ma », par affection, non par crispation d'héritage. Confessons que j'ai le possessif un peu leste, ça se confirmera. Jusque-là tout y était plutôt hospitalier. À l'intérieur, le rite (sans la moindre débauche d'originalité) consiste à absorber un peu de courage énergique avant de poursuivre le chemin jusqu'au travail.
Je ne sais plus exactement comment cela a commencé, je ne repêche parmi mes souvenirs qu'un visage fermé, féminin, que je nommerai, par facilité, de cerbère. Cerbère aux coins des pupilles mascarées. Si on veut être exact, cela part d'un petit minois de martre mais le corps bien planté ; les ongles faits, soignée, mais à politesse géométriquement très variable pour les clients, moyennant âge et division biologique. Elle a ses têtes, quoi. Ah, je dis pas pour le favoritisme, hein, moi-même je suis injuste et prévenue contre le genre (le féminin de tout âge, surtout du mien), et donne affreusement dans la séduction du pôle inverse. On se refait pas. Je conçois. Mais ici, la confrontation entre nous, cerbère et moineau-chat-sauvage, prit des proportions inexplicables.
Regardez-moi, j'ai beau me fabuler bullaire, somme toute au bout du comptoir je suis juste une cliente qui se pointe, pas désagréable, avec sourire gentil, mercis et tout, les yeux dans le porte-monnaie et la fatigue aux lèvres, faisant l'appoint en pièces ou plus souvent insérant la carte, notre sésame rigide à contentements. Arrêtons-nous un instant, car c'est déjà un point de contusion : à l'ère high-tech, moi j'insère encore, donc suis déjà étiquetée paramoderne, atypique puisque sans la facilité du paiement rapidos à distance. Première particularité. Vient la seconde, suivante immédiate : cliente-à-manies, j'ai l'habitude de toujours solliciter un verre tout gratuit d'eau (ce qui d'ailleurs palatalement se conçoit, vis-à-vis du café, classique des spécialistes du breuvage, égard aux papilles).
Sans doute, ces particularités première et seconde auront souterrainement préparé l'irritation du cerbère-aux-yeux-de-Shéhérazade, mais s'avèrent sans comparaison avec la tierce singularité, bien monstrueuse en son genre : à savoir le goût pour l'appariement tasse-et-cuillère. Pas pour touiller le sucre, non (le sucre, là non, du tout ! hors contexte), mais bien pour récolter la fine pellicule claire écumant en surface, au sortir du percolateur, le petit édredon du café. Et pas seulement…aussi pour mâchonner (je reconnais, voilà bien deux drôles d'idiosyncrasies, idiot rapport à la matière), eh oui mâchonouiller élégamment en recherchant mes idées. Car je me fais un point d'honneur, de travaillotter au café. J'éveille les papilles intellectives (sachant que les prouesses conceptuelles atteignent en moi bien vite leurs limites), je prépare mes plans discursivo-pédagogiques. J'aiguise en paradoxe le dilettantisme. Et j'ai besoin pour cela du rameau argenté d'une quelconque cuillère. Quelconque sera à moduler.
4/ Confrontations.
C'était un matin sans plus de scintillement que les autres, un jour maussade et sans plus. Rien ne m'annonçait dehors ce qui allait venir. Mais au moment où je reçois le café en coupe (enfin la coupe généralement ansée qu'on appelle tasse), point de rameau, point de cuillère. Omise. Mes repères se brouillent, et ne me demandez pas de dater exactement je l'ignore. Lorsque je réclame, yeux aux chaussettes, elle me regarde entre surprise et réprobation. Je n'insiste pas et fais cette fois sans. Rite désossé. Petite tristesse au cœur.
*
Le surlendemain, possible que ce fût sans intention mauvaise, mais derechef, cuillère omise. Alors, à vous de juger si sans gêne, moi je m'empare de la tige en question, dans le pot à couverts exhibé en évidence près de la caisse. Toute à mon initiative de buveuse rationnelle et autonome, je prends, m'empare, saisis, comme cela se pratique dans de nombreux établissements urbains où les clients s'abreuvent et payent. Là, l'étourneau du matin essuie une première rafale. S'y attendait pas. Esclandre. Pupilles dardées et remontrances. Esclandre magistral. Les mots fusent, grognement de tempête :
– Ne la prenez pas vous-même !
Sous-entendu l'hygiène. L'étourneau s'excuse. D'avoir pris sans permission. D'exister. D'avoir franchi le seuil.
Sur ce, la commissaire au touillage m'en tend une, mais qu'elle décide de prélever dans le troisième des petits pots, une vilaine à tête aiguë, d'une taille à peine digne de se coton-tiger les oreilles.
J'ose (ou bien la fois suivante) :
– Je peux avoir celle-là ? désignant le pot des petites cuillères standard.
Regard en foudre, quoique cette fois elle obtempère, me tend la bonne, moyennant une sécrète compression de mâchoire. Je prends place dans un angle, fais quelques clapotis dans la tasse. Je sens derrière mes petites occupations d'agendas et cahiers qu'elle fulmine, la preuve c'est qu'aucune bulle ne parvient à se former. Je me dirige vers la sortie, me promettant des matinées meilleures.
Ce n'est pas un léger déplaisir d'être privée d'une cuillère idoine. Relais mangeable du stylo, catalyseur de phrases, aiguiseur d'attention grâce à la tenue du manche, avec compensation de douceur par la forme du bout, accueillante. Si, rien que ça.
*
Comme on pouvait ne pas s'y attendre, la situation s'envenime, avec la récurrence de l'épisode. Moi je continue avec mon minois de fauvette, identique à moi-même, quoique plus timorée, n'osant quasi plus dire merci, comme si l'économie de mots pouvait arrondir nos rapports. Je ne la regarde plus dans mes demandes, que je ressens très nettement comme des supplications, et m'en veux d'être mal coiffée, môme moineau s'abaissant pour se punir de sa stupide exigence.
Voilà, littéralement, chacun de ces matins je mendie une petite cuillère. Abaissement, génuflexion dans les paupières, colère aussi dans ma caboche. Je me sens avancer des souhaits exorbitants, et parallèlement n'en veux pas lâcher un centimètre. Mais quoi, une cuillère !
J'insère, fais quatre chiffres, attends la sentence, yeux tombants. Et non, ce qu'elle me tendra dorénavant c'est une tasse vierge, comme une barque sans rien pour ramer, une mauvaise supercherie vénitienne. Frustration imméritée, se dit l'étourneau. J'ai la patience qui se gondole.
Alors, masque de sainte-nitouche, j'agrippe moi-même une rame. Transgression de méchante petite fille qui brave la norme. Choix non philosophique. Esclandre derechef. Morsure des yeux-cerbères-mascarés. On est de bon matin.
Refuge… L'angle. L'agenda. La méditation sur le déroulé du jour, Deleuze et Spinoza, et quoi dans quel ordre. Mais non, impossible de rien consigner. Aucune pensée ne se pose. J'ai l'esprit ouvert à tous les vents, puisque impossibilité de bulle.
Suis-je trop sensible, se demande l'étourneau qui souffle en vain pour confectionner son nid rituel d'une dizaine de minutes. Rien ne prend. Ce coin de café ne fait plus lieu. Dépossession. Blizzard qui souffle depuis les yeux de poix du cerbère. Elle me hait positivement, se dit lucidement l'oiseau-moi sans logis.
*
Hiver oblige, les semaines passent avec leur logique d'embourbement. Alternativement, après paiement, je rappelle ma demande ou dérobe la cuillère-graal. Et je dois bientôt me rendre à l'évidence : il ne s'agit pas d'oubli ni de négligence. C'est tout simplement qu'elle ne veut pas me donner l'insignifiante cuillère que je demande poliment. Et je ne sais pas pourquoi. Enfin, si, l'hygiène, je conçois. Conçois et partage. Mais alors qu'elle me la tende ! Une fois je me sers une moyenne, et, illico, elle évacue du pot la cuillère voisine et la lance, illico, dans l'évier puisque impropre par contact, souillée. Je tremble au tintement.
Je recombine péniblement mes cubes de raisonnement logique : alternative ! Soit elle ne veut pas que je pose mes pattes sales sur son territoire (et alors qu'elle me la tende !), soit elle ne veut pas la céder à cette cliente timbrée (mais qu'elle ne s'effarouche pas que la cliente se serve elle-même !). Mais il y a tiers-exclu, qui se produit à chaque reprise de réalité : elle ne me tend rien du tout, sauf l'interdit comme une pancarte invisible et fatale : ne touche à rien, espèce d'illuminée !
5/ Variations, ruses et enlisement.
Une autre fois, je subodore un brin de sadisme dans le fait qu'elle me fasse grâce (suite à mon suppliant « avec une cuillère s'il vous plaît ») d'une touillette, autrement dit un petit bâton de bois faisant office. Bref, elle me donne chaque fois tout sauf la cuillère idoine que je veux, la classique, la petite, douce en bouche, objet de ma maniaquerie inoffensive.
Le bois ce n'est pas pareil, plus âpre… Ce qu'on tend aux pique-niqueurs, bon pour les glaces ou les yaourts ! Pas pour le café qui s'y imbibe alors qu'il faudrait une imperméabilité qui en exhausse l'amertume… Enfin tout de même une petite toute bête en métal, conventionnelle et minime, je demande pas grand-chose… avec le verre d'eau, c'est vrai que ça additionne impoliment les exigences. Le bois c'est doux sous la main, je dis pas, les troncs forestiers ou le lissé des tables, le rebord d'un dossier de vieille chaise qu'on empoigne, menuiserie, ébène, sapin, coquetier, tilleul, saule, acajou, lutherie et tout et tout, mais enfin pour la cérémonie matinale et moirée du café non.
*
Ne pas se dire trop vite qu'on a épuisé les possibles. Qu'on a plumé toutes les issues. Du nerf, moineau, de l'initiative ! Un temps, j'ai bon espoir de m'en sortir par diverses ruses. Scrogneugneu, moi je suis trop têtue pour laisser entamer les murailles de mon monde-à-moi, ma dentelle d'habitudes. Ça ne lui aurait pourtant coûté pas grand-chose. Elle aurait pu (bien que maniaque) coopérer, concéder, faire une fleur, et dans sa tête penser ce qu'elle voudrait.
Mais non. Le venin s'infuse à chaque nouvelle entrée, y compris les jours de pluie-soupe, lorsque les gens urbains se pressent avec de la brume coincée entre les sourcils, parapluies brandis comme aux tournois.
Je me dis alors que… je vais dorénavant systématiquement saisir sans demander. De toute façon c'est pas le kantisme qui m'a jamais démangée. L'autre comme fin en soi et la morale de l'intention ça va deux secondes. Moi je me tourmente pour des vétilles, pas pour des fondements déontologiques. Mon intention est pâlement d'éviter le conflit. Quoi, il y a pire que la tendance au drapeau blanc et l'attrait du doux. Comment obtenir délicatement ce que je veux…
La ruse. Et la ruse passe souvent par la langue.
Différentes stratégies j'adopte alors. Choix d'une grande cuillère pour pas salir le bout ? Peu concluant.
Au fil des jours, dans un raffinement maniaque et l'appel à toutes les ressources scolastiques du maniement des mots, je prépare de plus en plus diplomatiquement mes répliques.
Je les taille, les fais tourner dans ma tête, les observe sous toutes les coutures pour esquiver les ambiguïtés, malentendus, quiproquos de matériel.
– Avec une cuillère en métal s'il vous plaît.
J'ai aussi pensé demander, tout d'une traite, pour pas déranger avec l'effet de surenchère :
– Un café un verre d'eau, et une cuillère en métal.
Sans respirer mais articulant bien pour qu'elle retienne les trois éléments. Très bien, en métal. Mais il en a de très effilées qui sont trop pointues, peu de surface. Comme par hasard elle me tend celle-là.
Alors la désignation :
– Avec cette cuillère-là.
(mais encore faut-il qu'elle me regarde)
Le ton mielleux qu'elle adopte avec les autres clients, surtout les hommes, me parvient dans mes méditations d'angle. Au fond je ne suis pas bien différente d'elle… Têtue. Teigne. Sauf que je préfère fuguer que m'avilir. Je trame une issue : voilà ! Désormais quand j'entrerai si je la vois, ostensiblement ferai demi-tour et déserterai pour un autre café de la place.
Un beau matin, d'ailleurs veille de spectacle, je mets à exécution. Je rentre, aperçois la silhouette de cerbère et sans même lui laisser le temps de me voir (peu importe au fond la vengeance), je tourne les talons. Étourneau s'évadant d'une trappe. Aventure aux vents nouveaux !
J'en essaie un autre avoisinant, sans prétention mais sûrement arrimé aux pavés d'ici depuis paire de décennies. Quelque chose comme Café de la place. Avec des piliers de bar, une terrasse, des femmes hâbleuses, de grands miroirs dans le dos, une patronne avec aimables mèches de foin et apte au sourire.
Le breuvage 1,50, et pas moins mauvais. Cuillère d'office. Le petit sucre et biscuit emballé. Tradi. et sans ambages. Pour l'eau, un petit verre agréable à la prise, assez étroit et évasé en haut, ceux de digestifs. Là je reforme ma bulle, les irisations des glaces dans mon dos dialoguent gentiment avec celles au-delà du comptoir de la patronne cheveux-de-champs-mûrs. Ici on paie après avoir consommé. J'ai toujours peur dans ces cas-là d'oublier, alors je laisse mon porte-monnaie sorti comme aide-mémoire. Il y a quelques clients plus jeunes aussi, dont si j'avais le temps j'inventerais l'histoire.
6/ Reconnaissance de fugue.
Et c'est ainsi que j'ai changé d'café. Tout ça pour une cuillère, un rameau, un couvert dérisoire refusé méthodiquement par un cerbère. Dommage pour les habitudes. Mais bulle oblige, il me faut un minimum d'indifférence affable, qu'on me laisse réunir les modiques conditions de possibilité de ma petite mise en ordre de l'orée du jour.
Depuis lors, je trottine vers le pont l'esprit plus serein. La bulle a trouvé de quoi refleurir, les journées ne commencent pas sur une biffure au cœur. Eh, quoi, j'ai de bien petits désirs. Mais qu'ils soient exaucés, que je puisse égrener ma ritournelle d'étourneau de passage.
Le printemps est revenu, guilleret lui aussi. Les rares fois où je réapparais dans mon ancien lieu d'élection (j'ai du mal avec le définitif) en vérifiant toujours que ce ne soit pas Cerbère qui officie, ah quel drôle de plaisir… Délectation enfantine et reconnaissance démesurée quand une personne au comptoir me sert sans encombre tout comme il faut. Tiens, cette fois, le serveur me gratifie du tutoiement, avec mon prénom (sans avoir l'air de se forcer), avec ton mi-affectueux qu'on garde pour les familiers d'antan. Le jour et la nuit. Lui se souvenait. L'étourneau se sent tout confus, vis-à-vis du lieu.
Variabilité des rapports à la cuillère et aux minuties des clients : de quoi vous retourner la psyché ! Je sors mon carnet, griffonne le début de planning du jour, monacale et veillant à mettre un peu d'ordre dans la profusion de cases horaires. Le métal brille tout doucement contre la paroi de la tasse, invitant à l'examen de conscience… Aurais-je exagéré ? Impossible quoi qu'il en soit, se dit l'étourneau, de faire une théorie bien cohérente sur l'espèce humaine. Mais chaque embarcation en tasse mérite sa petite cuillère.
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