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Aventure/Epopée
siracolan : La vallée des merveilles
 Publié le 29/12/09  -  10 commentaires  -  22270 caractères  -  144 lectures    Autres textes du même auteur

C'est une aventure sans héros, sans rebondissements, mais c'est une aventure quand même, simple et vraie.


La vallée des merveilles


Les interminables tentacules de la ville nous relâchèrent enfin. Plusieurs kilomètres furent encore nécessaires pour que le tissu urbain se décolle complètement du paysage. Marc conduisait sa vieille ZX qui glissait sur les ondulations de la route. Nous filions plein nord vers les Alpes. Nous avions laissé la côte d’Azur et ses rivages bétonnés aux bons soins de nos femmes et enfants qui en raffolaient.

Il flottait dans l’habitacle une odeur d’huile chaude assez désagréable mais qui d’emblée m’avait projeté dans une autre atmosphère. Léonard Cohen qui nous accompagnait depuis le départ finissait de parfaire l’ambiance dépouillée de cette escapade. Les conditions étaient idéales pour commencer la mue, car il s’agissait bien de se libérer, de changer de repère pour mieux se retrouver, de laisser notre égo bronzer sur les plages pour frotter notre peau avec délice aux rudesses du rocher. En route vers soi-même, pas après pas. Le vrai promeneur est solitaire, paraît-il, mais nous entendions bien l’être, même à deux. Être ensemble ne nous empêcherait pas d’être, bien au contraire.


Il y a vingt ans déjà que nous avions fêté nos vingt ans dans une débauche d’alcool et d’amitié. Si l’exubérance s’est dissipée avec le temps, le nœud de notre rencontre est toujours bien serré. Nous avons réussi à rester fidèles aux premiers élans qui forgèrent ce lien ; ce fil fragile que nous avons continué de tisser avec le meilleur de nous-mêmes.

Marc est sans doute une des personnes que j’estime le plus. Quand affection et admiration s’équilibrent, l’amitié est souvent pudique. J’ai toujours un peu de gêne à embrasser Marc, la même gêne qu’avec mon frère.

Parfois, dans un élan irrépressible de chaleur humaine, nos joues s’entrechoquent mais sans douceur et nos corps s’empoignent avec rudesse sans le pétrissage de chairs propre à certaines amitiés viriles. C’est vrai que le corps anguleux de Marc limite aussi les effusions de sensualité bestiale.

Pas d’amitiés charnelles, mais des poignées de main souriantes et sincères, des regards francs et bienveillants ; des moments suspendus où les vingt ans passés s’annulent pour rejoindre l’éternité. C’est une des rares personnes avec laquelle le silence est un plaisir aussi riche qu’une longue conversation. Quand nous commençons une discussion, nous sommes dans le même état d’esprit qu’au départ d’une randonnée. Nous cherchons, nous nous cherchons en avançant sans raccourci, sans la pression du temps et de la performance. Nous avons soif de découverte et traversons ainsi de très beaux paysages, des passages aériens et des pelouses moelleuses, éclaboussés de cascades de rires. À côté de ces longues courses, nos silences sont aussi des fragments de voyage, encordés sur ce fameux fil invisible.


La route s’enfonçait dans une vallée tortueuse et étroite. Des villages, aux maisons défraîchies, s’agrippaient au flanc de la montagne. Ils semblaient abandonnés à leur sort, suspendus dans le vide. Moi qui aimais le charme bucolique des chalets d’alpage, j’étais saisi par la rudesse du paysage. Ici, pas de traces des mains grasses du tourisme de masse. La vieille ZX faisait couleur locale et Marc la ménageait avec doigté pour qu’elle nous emmène à bon port. Encore quelques virages en belvédère et nous arrivâmes au point de chute ; un parking non aménagé à moitié vide.

Je descendis de la ZX et sans plus attendre chaussai mes vieilles Galibier. Marc n’avait pas de chaussures de montagne à deux cent euros la paire, mais un genre de rangers au cuir craquelé. Mes Galibier étaient bien trop lourdes et rigides pour ce type de marche mais je ne pouvais me résoudre à m’en séparer. Elles incarnaient pour moi l’idéal du montagnard, humble et rugueux, et je devais penser qu’un peu du mythe rejaillissait sur leur propriétaire. En les chaussant, j’étais déjà quelqu’un d’autre sur les traces de Rébuffat et de Lachenal.

Cinq minutes plus tard, les sacs chargés, nous marchions déjà sur les premiers lacets du sentier. Il serpentait dans un coteau abrupt et nous dûmes très rapidement trouver notre rythme pour ne pas exploser d’entrée. Le plaisir intense de se retrouver au cœur de la montagne et l’assurance de découvertes enthousiasmantes me permirent de gérer plus facilement l’âpreté de la montée. Je ne voulais pas casser le rythme régulier impulsé même si très vite j’avais senti un début de brûlure au talon droit. Je savais bien qu’il s’agissait du signal d’alerte annonçant la formation d’une ampoule mais je continuai ma route emporté par l’élan. Le sentier était ponctué de quelques pins et mélèzes qui lui conféraient encore un caractère familier et riant. Très vite, les arbres disparurent et nous fûmes projetés dans un champ de pierres et d’éboulis nettement moins bucolique et, de surcroît, traversé par une grosse canalisation d’eau.


Elles m’apparurent dans ce paysage calleux comme deux rayons de soleil. J’aperçus leur silhouette au loin et instinctivement accélérai la cadence. Nous n’avions croisé que deux ou trois randonneurs en sens inverse, dont un jeune acrobate virevoltant. Ces filles nous firent plus d’effet qu’une pause d’une heure. Ce point de mire avait aussitôt rechargé nos batteries et nous partîmes à leur conquête d’un pas déterminé. Mon imagination les dessinait élancées, bronzées et roulées à la perfection en me projetant déjà des scènes brûlantes dans le refuge. Marc était devant et je le vis bientôt les dépasser. Les virages étaient si serrés que je ne pus m’accrocher à leurs fesses comme un cycliste à un Derny. Tout proche d’elles, je n’eus même pas le plaisir d’être aspiré quelques minutes car elles se rangèrent sur le côté pour me laisser passer.

Je les regardai et mon excitation retomba aussitôt. Ce n’est pas leur physique qui était en cause mais leur attitude. Des femmes au corps ingrat savent par un sourire me séduire. Là, elles expiraient bruyamment sur le bas-côté sans m’adresser ni regard ni bonjour. Elles ne devaient pas être coutumières de cette sympathique tradition entre randonneurs ou elles ne le pouvaient plus, terrassées par la fatigue. Peut-être aussi que Marc leur avait lâché un scud puant juste après les avoir doublées ? Quoi qu’il en soit, je les sentais sur leurs gardes, distantes et hautaines. Dommage, car leur petit short laissait percevoir de vastes horizons sur des cuisses un peu enrobées mais excitantes. Elles auraient pu être de magnifiques sherpas à damner un moine, mais là, elles n’étaient que grasses.


Cette désillusion recouvrit mon mental et le ciel d’un voile gris. J’avais froid et dû revêtir un poncho à l’odeur irritante de plastique. Marc approchait du sommet. Je regardai sa silhouette se détacher du décor un peu lunaire de ce manteau pierreux. Il avançait calmement, sans à-coups, il semblait ailleurs, l’esprit dilué dans l’immensité. Était-ce le décor majestueux qui l’élevait ou mon regard qui le sublimait, mais il me donnait l’impression d’un prophète hiératique tendu vers la terre promise.

Je le rejoignis au sommet où nous échangeâmes quelques mots, puis commença la longue descente jusqu’au refuge où nous arrivâmes vers 18 heures.

Après avoir déchaussé mes Galibier pour des nu-pieds, je découvris un ovale rosé sur mon talon droit qui ne cessa plus de m’irriter. J’avais apprivoisé la sensation de brûlure pendant la marche mais la douleur cuisante se rappela à mon souvenir dès que l’effet anesthésiant de l’effort consenti avait disparu.

Le refuge était complet. Il y avait des grappes de randonneurs éparpillées dans ses environs. Après quelques pas près d’un petit lac voisin, nous nous assîmes autour d’une table sous un appentis du refuge. On se sentait bien. Le paysage n’avait rien d’une carte postale de Savoie avec des alpages verdoyants illuminés de torrents cristallins. Le gris du ciel ne faisait que durcir le caractère sauvage de cet univers minéral. La pierre, partout. Comme si une météorite s’était écrasée dans la vallée, et le refuge n’était qu’un bloc parmi les blocs.

Marc commença à parler. Il revenait sur des valeurs qui aujourd’hui lui semblaient être continuellement mises en avant par la pensée unique ambiante, comme la réussite étalonnée à coup d’euros et de vanité, la méritocratie saupoudrée de mauvaise foi et d’esprit de compétition et plus globalement les choix de vie et leurs justifications souvent hypocrites étalés par des personnalités ou rencontrés chez des proches. Marc s’énervait assez facilement sur ce genre de sujet, surtout quand les tenants du fric et de la morale à deux balles s’érigeaient en donneur de leçon. En fait, il s’énervait en général très souvent. Il me dit :


- Je ne sais pas comment tu fais pour être calme ! Je t’admire, moi, ça me rend fou !

- Je ne sais pas, disons que ça m’attriste plus que ça me révolte, c’est une question de dosage et de vécu. Je pense que ces comportements font écho chez toi à des souvenirs difficiles qui ne sont pas encore digérés.

- Ouais, c’est ça, c’est pas digéré et je vais le leur chier à la gueule !


Encore une fois, de grands éclats de rire nous permirent de libérer la tension. Des randonneurs proches de notre table commençaient à jeter des regards interrogateurs dans notre direction. Marc me dit plus bas :


- En tout cas, je ne transigerai pas sur certains points.


Je saisis la balle au bond :


- Attention de ne pas confondre intransigeance et intolérance.

- C’est le risque, c’est vrai. Des fois, j’ai envie de tout foutre en l’air. Les personnes avec qui j’ai envie de parler ne se comptent même plus sur les doigts d’une main ; il n’y aura bientôt plus que Christelle et… toi.


Je changeai de sujet masquant maladroitement ma gêne. Cette phrase m’avait doublement touché. D’abord parce que c’était une déclaration directe dont il n’était pas familier, ensuite parce que cela sonnait comme une défaite de la bienveillance, dont il était pourtant pétri. J’étais malgré tout heureux et même un peu fier, comme un con.

Il était temps de changer de table pour dîner à l’intérieur du refuge. La salle à manger était pleine. Nous nous sommes retrouvés sur une grande tablée avec d’un côté un groupe de mâles trentenaires draguant les deux blondes que nous avions croisées dans la montée et de l’autre deux fillettes visiblement non accompagnées.

Nous mangions en silence une soupe puis une blanquette de veau aux mogettes arrosée copieusement de vin rouge. Je laissais mon oreille traîner vers le groupe à ma droite :


- Je me suis ré-ga-lé, scandait un des hommes qui avait encore du stick blanc sur le pourtour des lèvres. Cet été, nous étions en famille dans un club de vacances. Nous pouvions laisser les gosses dans une garderie et avec ma femme et d’autres clients nous partions la journée pour des randonnées accompagnées ou pour des sorties en VTT. Que du bonheur ! Il y avait des pistes spéciales pour le VTT, des noires, des rouges, etc., c’était super bien aménagé !


Je regardai Marc qui me souriait affligé. Un autre se lança dans une description des mœurs françaises pour répondre à une question d’une des deux dindes blondes qui s’avéraient être des Américaines et qui ne cessaient de glousser à chaque propos.


- C’est vrai que les Français sont râleurs, ils ne sont jamais contents, alors que nous avons le plus beau pays du monde, vous êtes d’accord ? - gloussements - Regardez, moi, je suis cadre dans une entreprise internationale, eh bien je passe un temps incroyable à devoir écouter les plaintes permanentes des ouvriers, voire même de collègues, au lieu de bosser.


Je jetai un rapide coup d’œil à Marc pour vérifier que la température restait stable et que la machine ne donnait aucun signe d’emballement. Je crois qu’il s’était mis en mode aquoiboniste.

Le vin aidant, les compères commencèrent l’ascension des croupes américaines, chaussés de godillots de fonte. Le plus rigolard attaqua à propos d’une remarque sur Paris d’une des Californiennes - elles venaient de San Diego - :


- Paris est la plus belle ville du monde, mouais, elle est surtout sale. Heureusement, il y a les touristes. Les plus belles filles du monde sont à Paris… à part celles qui se sont perdues dans nos montagnes.


Les rires devinrent plus bruyants et gras. Je regardai plus loin vers une famille silencieuse. Le père, la mère et le grand garçon adolescent, qui faisait la gueule. Je les avais croisés tout à l’heure et avais entendu le père dire à son fils :


- C’est important de bien manger, Rodolphe, la montagne, ce n’est pas un jeu vidéo où l’on a tous les pouvoirs, il faut prendre des forces pour l’affronter, sinon, elle ne te le pardonne pas.


J’avais le ventre ballonné, j’attendais le dessert quand Marc me demanda des nouvelles de mon ampoule.


- Ça me fait moins mal et j’ai trouvé un super médicament pour calmer la douleur, lui répondis-je en levant mon verre.


Une petite voix si douce qu’elle en était presque inaudible susurra à ma gauche :


- Si vous le voulez, monsieur, j’ai des pansements faits exprès pour les ampoules, je peux aller vous en chercher un.


Je regardai le visage lumineux de la fillette. Elle était juste à ma gauche, sa copine face à elle. Je les avais complètement oubliées tant mes voisins de droite accaparaient ostensiblement l’attention. Touché par cette gentillesse gratuite, je répondis :


- Je te remercie. Tu crois que c’est vraiment efficace ?


Elle m’expliqua alors calmement le principe et le mode d’emploi de ces pansements dits « double peau » et proposa encore de m’en donner un. Elle ne pouvait pas m’en donner d’autres car c’était son dernier.


J’étais charmé par l’application avec laquelle elle me parlait et par le regard concentré de sa copine. Elles voulaient tellement se rendre utiles, tellement me faire plaisir. J’entamai une conversation avec elles en essayant de les mettre à l’aise. J’avais cru percevoir que leurs prunelles de communiantes ne demandaient qu’à se plisser de rire.

Les deux fillettes de 13 et 11 ans étaient deux amies de vacances. Ce n’était pas la première fois qu’elles partaient seules jusqu’à ce refuge. Je leur demandai :


- Pourquoi venir ici plutôt que de bronzer sur la plage ?

- On aime bien la plage, me dit la plus grande, mais ici on aime bien aussi. On est entre nous.

- Vos parents vous laissent venir toutes seules ?

- Ben oui, ce n’est pas le bout du monde, me dirent-elles avec une confondante humilité.

- Mais vous n’avez pas peur ?

- Peur de quoi ?

- Je ne sais pas ; du grand méchant loup ?


Leurs rires résonnent encore dans ma tête. Ce furent deux sources claires qui jaillirent sur la table. Nous avons parlé encore dix minutes. Je cherchais à comprendre les motivations de ces escapades en refuge. Pour elles, ce n’était pas l’exploit sportif qu’elles recherchaient mais le plaisir d’accomplir ensemble une aventure. Et puis, quand je demandai à la plus petite ce qu’elle aimait dans la montagne, elle me répondit les yeux brillants:


- J’aime tout !


Je me trouvai bête. Je pensais que seuls les adultes pouvaient être sensibles à la beauté de la nature, à ce don éblouissant, à cette grâce. Ces petites me rappelaient que l’émotion devant la beauté est déjà présente dans l’enfance et parfois exprimée. C’était tellement évident pourtant puisque l’émerveillement de l’adulte est souvent révélé par ses yeux d’enfants.

La plus grande partit me chercher le pansement. À son retour, j’eus envie de l’embrasser mais me contentai de la remercier en lui souhaitant bonne nuit et bonne marche pour demain.

Malgré les mogettes je me sentais plus léger et nous sommes montés au dortoir. Je me dirigeai vers ma banquette, désignée par le gardien, à pas de loup, et passai devant les deux Américaines qui étaient allongées avec un masque opaque sur les yeux. Elles semblaient plus artificielles que jamais. Qu’est-ce que deux Américaines pouvaient bien venir foutre ici ? Je ne cherchai pas à comprendre et continuai mes tâtonnements en constatant que les branleurs de la table n’avaient pas réussi à se faufiler dans leur sac de couchage.

Nos couches étaient au niveau supérieur et une petite échelle nous permit d’y accéder. J’avais Marc à ma droite et pour l’instant personne à ma gauche. Nous étions plus de cent dans ce dortoir avec des banquettes-lits de soixante-dix centimètres de large. J’étais physiquement éprouvé mais mon esprit était bien éveillé, trop éveillé. Un groupe de jeunes nous rejoignirent peu après. Juste sur ma gauche, j’aperçus dans la lumière d’une lampe de poche, un corps féminin. J’étais saucissonné comme un con dans mon sac de couchage avec un corps que j’imaginais déjà de rêve à mon côté !

C’est à ce moment que les mogettes se rappelèrent au souvenir de mes intestins, et je passai un long moment à réprimer des pets dévastateurs pendant que d’autres laissaient s’épancher sans vergogne leurs ronflements tonitruants.

Dès que, somnolent, je me rapprochais trop près du corps osseux et noueux de Marc, je sursautais dans un spasme comme si je venais de me piquer à un aiguillon. Alors, je me retournais de l’autre côté et fantasmais en me rapprochant du souffle chaud de ma voisine sans jamais oser le moindre contact.

Je me rappelais avoir été plus téméraire l’année de mon bac dans un train de nuit qui m’emmenait vers la Côte d’Azur pour les vacances.

J’étais dans un compartiment avec six autres personnes, dont une jeune fille à ma droite, lovée sur la banquette et apparemment endormie. Dans l’obscurité, pendant de longues minutes, je me suis rapproché d’elle doigt après doigt, le désir en apnée. Un instant, un magma dans le ventre, j’ai touché sa peau découverte en bas du dos, et j’ai continué à glisser, sans plus me posséder, vers ses rondeurs comprimées dans un jeans. D’un seul coup, elle s’est redressée. Je l’imaginais toutes griffes dehors, prête à me fusiller. Je sentis son regard sur le mien qui s’était aussitôt refermé. Je simulai un sommeil agité justifiant des jeux de mains incontrôlés. J’étais livide, asphyxié de terreur pendant de très longues secondes. La jeune fille reprit sa pose innocemment lascive, et malgré cette épouvantable alerte, je recommençai à rechercher le chemin de sa peau, à respirer le souffle de son intimité en contrôlant péniblement mes battements d’envie. Je ne pouvais retenir le flot de scénarios délirants que déversait mon esprit halluciné par l’adrénaline. Je n’évitai pas de nouveaux contacts atomiques qui heureusement ne la réveillèrent plus. À l’arrivée, je me levai rapidement et pour la première fois aperçus son visage de jour. Elle me regarda, un peu étonnée, sauvage et mystérieuse. Je m’enfuis vers la sortie.


Marc dormait, ma voisine aussi, j’arrivai à me glisser deux ou trois fois dans un train de sommeil mais pour des trajets très courts.


Aux aurores, je pris mon déjeuner avec Marc et très vite nous sommes repartis sur le sentier. Je me sentais bizarrement léger malgré le manque de sommeil, et, les poumons gorgés d’air pur, je papillonnais gaiement sur le chemin. J’avais bien sûr pris le soin de mettre le pansement sur mon ampoule. Pour l’instant, tout allait bien, seule une légère sensation de piqûre persistait.


Nous marchions en silence assez lentement avec plusieurs haltes pour observer les nombreuses gravures rupestres dont les plus anciennes avaient 5 000 ans. Ces dessins énigmatiques renforçaient le caractère mystérieux de cet univers rocailleux. Pourtant, j’avoue être resté de marbre devant ces vestiges du passé.


J’entendis d’abord leur souffle. C’était des expirations forcées, rythmant bruyamment leur pas. Très vite, nos flamboyants convives d’hier nous rejoignirent pour nous déposer sur place sans un regard. Les quatre types étaient vêtus de collants moulants et de coupe-vent bariolés de multiples vignettes publicitaires à l’instar des pilotes de formule 1. Ils s’appuyaient sur leurs bâtons et je crois bien qu’ils accélérèrent l’allure en nous doublant. Cette fugace apparition me donna bizarrement envie de chier. Je partis derrière deux blocs de rochers face à face avec un bouquetin qui semblait intrigué par ma posture.


Soulagé, les quatre sprinters hors de ma vue, je pouvais continuer tranquillement mon chemin.

Une heure plus tard, des bruits de cailloux derrière moi me firent de nouveau tourner la tête. Bientôt des rires cristallins bien connus dissipèrent mes doutes ; mes deux petites infirmières nous rejoignirent en quelques sauts d’écureuil.

Elles me demandèrent de suite des nouvelles de mon ampoule, et je vis leur visage s’étioler quand je leur dis que le pansement s’était enroulé dans ma chaussette et que je n’avais ni l’envie ni le courage de faire un diagnostic de la situation sans doute assez proche du steak cru.

Devant leur mine déconfite, j’ajoutai :


- C’est pas grave les filles, ça pourrait même devenir un avantage si, surpris par l’orage, nous étions obligés de nous réfugier dans une grotte obscure.

- Pourquoi ? demanda la plus jeune.

- Ben, nous aurions une ampoule pour nous éclairer.


Elles rirent de bon cœur et nous reprîmes à quatre le chemin. J’ai l’impression que les fillettes se calaient sur notre rythme ce qui chatouilla un peu mon orgueil. Je leur dis de ne pas nous attendre si nous étions trop lents pour elles. Elles prétendirent que non, pas du tout, tout heureuses quand même de prendre la tête de notre cordée. Je proposai d’accompagner nos pas de chants de montagnards et comme je n’en connaissais aucun, j’improvisai des pitreries qui provoquèrent des torrents de rires rafraîchissants.

Une heure plus tard nos chemins se séparèrent. Nous leur fîmes maladroitement la bise et je leur dis de bien faire attention aux crottes de vautours qu’elles pourraient recevoir sur la tête. Je les regardai s’éloigner, légères, pétillantes et douces, s’amusant des rochers avec l’insouciance de cabris puis se dissoudre petit à petit avec grâce dans le paysage. Ces gamines à l’instant si proches et réelles semblaient déjà avoir rejoint le conte de fées qu’elles avaient quitté le temps de quelques sourires et quelques pas à nos côtés. Je savais que je sentirais longtemps leurs traces dans mes rêves.

Je me sentis à la fois heureux et triste et me tournai vers Marc qui me dit simplement :


- Tu sais maintenant pourquoi on l’appelle la vallée des merveilles.


 
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   jaimme   
29/12/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Complètement envouté par l'écriture, intéressante (c'est un grand compliment de ma part) à chaque ligne, j'ai vraiment aimé...
...jusqu'à "scud"! Un pavé dans la mare! Un retour sur terre à coup de pied. Quel dommage!
Tout était beau, vrai, délicat, enchanteur. Un vrai morceau d'écriture.
Et ce changement de registre! Beurk!
La suite est un mélange de très belles choses (le train, les petites filles par exemple) et de quotidien au goût amer. Ce n'est pas le propos qui me choque, c'est la manière de l'exprimer.
La vallée des merveilles: la fraîcheur des petites filles dans un monde de pensées défraîchies, est-ce le propos? Je n'en suis pas sûr. Peut-être est-ce pour cela que l'auteur, qui a une splendide écriture et plein d'idées, nous ballade d'une ampoule à des ronflements; de la misogynie à l'amitié ambigüe, de la belle marche à l'indifférence face aux pétroglyphes? L'idée est très riche, mais il y a ici, à mon avis, une faute de traitement. Les mêmes choses auraient pu être dites avec un impact plus fort tout en restant dans le même registre d'écriture.
C'est mon goût, évidemment. Seulement mon goût. Car l'auteur m'a offert ici de magnifiques moments de lecture.
Merci Siracolan (quel pseudo, mais quel pseudo. Bon, question marketing, c'est bien trouvé! :)
Si c'est le cas, je trouve

   ANIMAL   
29/12/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime bien cette excursion en montagne, mais pas les passages "scatos" qui donnent au récit un côté trivial, malvenu à mon goût dans cette vallée des merveilles.

L'ambiguité diffuse des relations entre les deux amis a-t-elle un rapport avec la misogynie palpable tout au long de l'histoire ? Pour moi, cela enlève du charme à ce récit par ailleurs bien mené.

A part cela, l'écriture est fluide et plaisante et le fond de l'histoire agréable.

   florilange   
30/12/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Beaucoup aimé cette aventure sans aventure, dont le style me plaît vraiment (à part 1 petit accord quelque part). De nombreux détails sont très bien vus : d'abord les paysages, puis la randonnée. Surtout l'amitié entre ces 2 gars, qui sont gênés de l'exprimer. Et puis ces touristes qui parlent fort & mobilisent l'attention dans le refuge. Et les fantasmes.
Le côté "scato" ne me gêne pas, tout ça fait partie de la vie même devant la vallée des merveilles. Ce sont des vivants, hein, pas des gravures de mode, ni des anges.
Belle lecture,
Florilange

   Anonyme   
4/1/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci pour m'avoir emmenée en randonnée !
ce texte est une vraie randonnée en soi....
Bravo pour avoir réussi à tout reproduire : la beauté de la nature, les émerveillements en chemin, et les déceptions, le côté parfois agaçants voire insupportables des autres...les belles rencontres et les petits soucis (pour l'ampoule c'est vraiment du vécu !!)...
Tout y est : le beau, le bas, le léger et le gras ...bref la vie !
J'ai beaucoup apprécié l'amitié masculine, cette complicité particulière faite de force et de pudeur...Il y a des moments très émouvants comme par exemple :"je changeai de sujet masquant maladroitement ...comme un con"
Nous rencontrons aussi de l'humour par petite touche comme par exemple "je jetais un coup d'oeil à Marc .. aquaboniste"
J'ai failli crier à la mysogynie lors de la rencontre des fesses dans la montagne ...mais je suis revenue dessus surtout dans la relation avec les fillettes ...Beaucoup de fraîcheur dans cette rencontre...
C'est un texte très riche.. l'écriture est belle et très personnelle.
Juste une remarque j'ai pu ressentir à certains moments des longueurs, et je me suis dit que le texte aurait pu gagner en force en le réduisant.
Bonne continuation

   Anonyme   
10/1/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire comme je les aime. Où il ne se passe (presque) rien, où pourtant il y a tant à apprécier.

C’est le titre, d’abord, qui m’a séduite, qui m’a donnée envie de lire cette nouvelle. Ensuite, c’est l’écriture très belle et naturelle qui m’a plu.

Quelques mots de-ci, de-là m’ont un peu arrachés à ma promenade toutefois. J’avais la sensation qu’ils ne collaient pas trop au contexte. C’est trois fois rien.

Un récit tranquille, un narrateur un peu intriguant. Cette nouvelle dégage une impression de calme bien reposante.

Des descriptions omniprésentes qui parviennent à passer inaperçues, j’aime beaucoup.

J’ai par contre été moins convaincue par la justesse des dialogues. Un détail encore.

Merci Siracolan. J’ai passé un très bon moment.

Electre

   Selenim   
5/2/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire vraiment réjouissante, simple et vivante.

J'ai particulièrement aimé le style, ce ton décalé et l'art d'utiliser les comparaisons et autres métaphores.

Il y a une tendresse désabusée, un humour léger (malgré quelques phases prout-prout hors sujet) et un récit nonchalant.

Les rares phases où l'auteur se lance dans une critique un peu plus
sérieuse ne m'ont pas plu. Elles dénotent avec le reste du texte malgré leur naïveté. Dommage.

J'ai trouvé frustrant de ne pas en savoir plus sur Marc et sur cette relation que le lie au narrateur.

Un récit vivant, prenant, avec une vraie identité dans le style.

Merci

Selenim

   Anonyme   
27/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Déjà les deux premières phrases sont une bonne accroche (hum !).
Et puis j'aime bien les métaphores et la manière d'évoquer l'amitié ; une communion en sommes.
Citation :
Ces filles nous firent plus d’effet qu’une pause d’une heure.
: la thérapie par les filles ! (non remboursée par la sécurité sociale).
Un bon moment de lecture.

   CreziHobit   
9/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un vrai montagnard !
N’en déplaise à ceux qui n’ont jamais fait de randonnée en montagne, le dégazage du pétrolier en est un des lourds inconvénients, personne, même « la mieux née » ne pourra empêcher ses intestins de réagir au massage procuré par la marche soutenue. Et c’est vrai, que pour décrisper on se trouve obligé d’en parler !
Autre merveilleux produit de la ballade en montagne : la gamberge ! Tu ne marches plus, tu penses, tu repenses, tu vois, tu revois, tu anticipes, tu te souviens, tu voudrais refaire, reprendre le déjà vécu, trop tard, c’est à cet instant que la fatigue t’accable !
La promiscuité du refuge ! Combien de liaisons, de ruptures, de passades, de désirs inassouvis, de grands amours, où se placer, sur quel bat-flanc ?
L’amitié entre hommes n’est pas non plus un sujet facile, le désir sexuel y est rare, mais le besoin de contact physique est très présent, le poids du tabou judéo-chrétien homosexuel empêche beaucoup d’hommes de se faire la bise, de se tenir par la main, de poser la main sur le bras ou sur l’épaule de quelqu’un. Pourtant c’est si simple.

C’est fascinant de lire quelque chose de presque vécu, alors qu’on l’a presqu’oublié !

   Anonyme   
18/4/2011
 a aimé ce texte 
Bien
Un moment de randonnée avec ses envolées (moment des souvenirs d'enfance avec l'apparition des petites filles) et ses redescentes (le coup du "scud"), comme en montagne ses montées et ses descentes et son côté vrai des choses. Un texte très agréable à lire, une échappée belle en somme en dehors du temps et d'un quotidien qui vous "bouffe"...
Merci à vous pour ce partage...
Jehanne

   Anonyme   
12/10/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai eu beaucoup de plaisir à lire. C'était une lecture très rafraichissante, surtout la rencontre avec les jeunes filles. Ca m'a donné envie d'aller me balader moi aussi tant je m'y serai cru.
Merci


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