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Policier/Noir/Thriller
stefan : Again
 Publié le 21/05/16  -  6 commentaires  -  20208 caractères  -  82 lectures    Autres textes du même auteur

Un fait divers comme il en existe, un enfant qui disparaît. Dans le voisinage, un couple se débat dans son enfer personnel, entre compassion et damnation.


Again


La police.



Quand la police est venue fouiner dans le parc, derrière la maison, j'ai tout de suite compris. Corentin, le garçon des voisins. Trois jours qu'on avait pas aperçu sa frimousse criblée de taches de rousseur. Ni son tricycle rouge. Ses parents ont commencé à coller des affichettes dans le quartier. Camille, la mère, était presque devenue une amie. Nous prenions le café ensemble, l'après-midi, en parlant des petites choses de la vie. Parfois on débouchait une bouteille de Tariquet, sur le coup des dix-huit heures. Nous parlions de nos compagnons respectifs. Des vies que nous aurions pu avoir. Et puis il y avait le petit Corentin, qu'elle aimait comme une mère aime son enfant. Nous échangions des recettes de cuisine. Et aujourd'hui, les flics passent au crible les environs. Chaque bosquet du parc. Le chemin vicinal qui longe la forêt. Cette forêt, que j'ai appris à aimer, malgré ces arbres désolés, ces bruits animaux quand survient la nuit. La nuit dans la forêt est la pire de toute. D'une noirceur qui vous brise le cœur. Et il y a cette humidité qui vous fige les sangs. Alors je ne sors pas beaucoup. Je regarde la télévision et passe du temps au téléphone avec ma sœur. Je fais le ménage et la cuisine pour le soir. Quand Fabien rentre, voilà, il a son ris de veau, ou sa bavette, qu'il préfère manger avec des fayots cuisinés dans une sauce tomate avec beaucoup d'ail. Ce soir je lui ai parlé de la police et de la visite d'un inspecteur. Il a haussé les épaules. J'ai quand même remarqué qu'il a bu plus de verres de vin que d'habitude. Quand j'ai vu débarquer cet inspecteur, j'ai pas pu m'empêcher de penser au fond de moi : « Ça recommence ». Et c'est bien la réalité.

Voilà, ça recommence.



L'inspecteur.



Quand il a sonné j'étais encore en robe de chambre. Une vieille robe de chambre absolument pas sexy. Avec des rayures pour amincir la silhouette. Je devrais faire attention à manger moins gras. Déjà, arrêter les confiseries de chez Aldi, bon marché mais caloriques. Ma ligne de jeune adulte, je l'avais perdue depuis longtemps. J'affichais 10 kilos de trop. L'inspecteur était un jeune flic plutôt beau garçon. Il m'a interrogé rapport à la disparition du petit Corentin. J'ai dit que je savais rien. J'ai tenté d'attirer son regard en croisant et décroisant mes jambes. Il a vu mon genou, mon mollet épais, l'éclair blanc d'une cuisse. Je me suis raisonnée : « N'en fais pas trop ». Il a refusé poliment le café que je lui proposais et quand il est parti j'ai fermé la porte à clé derrière lui et me suis fait couler un bain. Je l'aime ainsi, brûlant et parfumé. Là je peux me détendre, réfléchir, ou me laisser aller à la nostalgie. J'aime pleurer dans mon bain. Sentir les larmes chaudes creuser la peau de mes joues et rejoindre l'élément liquide. J'ai versé une larme pour le petit Corentin. Et pour tous les autres. C'était bien le moins que je pouvais faire.



Le soir.



Après le repas il s'est assis devant la télévision. Quand la journaliste a introduit le sujet sur la disparition de Corentin, il a changé de chaîne. Je lui ai demandé comment ça c'était passé au travail. Il n'avait pas envie d'en discuter. Je n'ignorais pas qu'il avait des rapports conflictuels avec son nouveau chef de service. Il a fumé une cigarette, les yeux dans le vague. On dit que quand on s'aime, on a pas besoin de parler pour se comprendre. Alors j'essaye de décoder ses silences. Dans ses yeux morts, il y a le reflet de l'écran du téléviseur. Il aime bien les publicités. Leur logique purement mercantile, la manipulation des émotions primitives, c'est comme si la réclame faisait naître chez lui un semblant d'intérêt, éclore de nouveaux désirs. Je suis allée me coucher avec un bouquin. Une histoire triste comme je les aime, d'amour contrarié, de déchirements, de larmes et de gorges serrées, teintée d'érotisme soft, mais suffisamment évocateur pour que je puisse m'endormir une main entre les cuisses.



Quatre jours.



Quatre jours que Corentin a disparu. J'ai revu Camille, effondrée. Ça l'enlaidit, le nez rouge et les yeux gonflés d'avoir trop pleuré. J'admire son courage. Je crois qu'à sa place je me serais jetée sous un train. Elle réagit comme les autres. Imagine le pire. On a toujours pas retrouvé le tricycle rouge non plus. Les flics aidés par des volontaires quadrillent toute la zone avec des chiens. Ils sont allés jusqu'à la rivière mais il y a trop de courant, avec la fonte des neiges, pour la draguer correctement. J'ai offert le café à Camille. On a pu se réchauffer, près du poêle à pétrole. Le chagrin, surtout à la lumière du jour, ça vous transforme une personne. Je veux dire physiquement. Camille, elle ne paraissait plus aussi jolie. On aurait dit une fleur fanée. Le jeune inspecteur est passé prendre des nouvelles. Il avait l'air sincèrement désolé. Je me suis fait la réflexion qu'avec le temps, son cœur allait se durcir. Dans quelques années, il encaisserait toute cette merde sans broncher. C'était obligé, s'il voulait faire carrière. Moi aussi j'ai dû me blinder. À vingt-cinq ans, j'avais cru devenir folle. Je voulais me supprimer, ou m'arracher les yeux. Je m'en suis sortie de justesse, grâce à la chimie. Aux électrochocs. J'ai écouté Camille avec toute la compassion dont j'étais capable. Je voulais lui dire : « Je sais l'enfer que tu traverses ». Les nuits d'agonie et les jours sans lumière. Le reste de ta vie ne sera plus qu'un long cauchemar. À moins d'envisager le suicide. Tu es comme les autres. On t'a privée de l'essence même de ton existence, et tu n'es plus qu'une enveloppe vide frappée d'une indicible douleur.



Alcool.



J'ai préparé une omelette au jambon pour mon homme. Je me suis servi plusieurs apéritifs tandis qu'il mangeait. J'avais les nerfs en boules. La visite de Camille dans l'après-midi m'avait retournée malgré moi. J'ai senti l'alcool me chauffer le ventre et la tête. Son repas englouti, il s'est assis comme à son habitude devant la télévision. J'ai dénudé mes épaules, décoiffé mes cheveux, et me suis plantée entre lui et le poste. J'ai dansé. Ça me plaisait de me souvenir comment c'était. J'ai fermé les yeux et j'ai dansé pour mon homme. Je sentais la laine grossière du tapis du salon sous mes pieds nus. Emportée par une musique que j'étais la seule à entendre, je me sentais légère, étourdie par l'alcool, décomplexée. Cela ressemblait à une danse orientale d'une tristesse infinie, mes hanches décrivant d'étranges figures dans l'espace, comme animées d'une vie propre. À travers mes cils je distinguais la silhouette de mon homme, la tête dans les mains, et je percevais ses sanglots étouffés.



Week-end.



Fabien s'est proposé pour donner un coup de main à la police et aux volontaires. Il tournait en rond dans la maison, en proie à une grande nervosité. Je lui ai demandé s'il ne préférait pas qu'on aille se promener en forêt, ou qu'on se fasse un cinéma. Mais sa décision était prise : il voulait se rendre utile. Je lui ai préparé un Tupperware avec du chou braisé et de la viande, et un thermos de café. Il a rejoint les volontaires sur le coup des onze heures. J'ai regardé sa silhouette s'éloigner, avec un pincement au cœur. Je me suis demandé comment occuper ma journée. J'ai écouté de la musique à la radio, assise dans le fauteuil près de la porte-fenêtre, observant ce qu'il se passait chez les voisins.

Il y avait une camionnette qui portait le logo d'une chaîne d’infos garée dans la rue. J'ai aperçu Camille et son époux, sur le pas de leur porte, discutant gravement avec des parents ou des amis. Dans ces moments-là, les mots sont de peu de poids. On préfère se lancer des regards chargés de compassion, se prendre par les mains, s'enlacer, avant de s'enfuir loin de toute cette souffrance. En implorant le ciel de n’être jamais frappé par cette malédiction.

J'ai écouté Laura Pausini en buvant du muscat. Toutes les choses que j'aurais pu faire me semblaient vaines et absurdes. La vaisselle de trois jours remplissait l'évier. La poussière s'accumulait sur les meubles, le parquet, la moquette de la chambre. Je me suis fait couler un bain car ça me semblait la seule chose à faire. La chair immergée, nue et sans défense, blanche comme la céramique de la baignoire. Le buisson qui recouvre mon sexe. Le nombril creusé, mes cuisses plus aussi souples, plus aussi fermes. L'amant imaginaire qui couvre ma poitrine de baisers, suce le bout de mes seins, lèche mon ventre qui se contracte sous la caresse, pénètre mon sexe béant. L'espace d'une fraction de seconde, oublier le tricycle rouge, les enfants perdus qui ne reviendront pas.



Électro.



C'était devenu une obsession. Je voulais qu'on me fasse griller le cerveau. La première fois que j'y suis passée, j'ai tout aimé. L'anesthésie, le curare, le contact des électrodes sur ma peau. Le masque à oxygène, la compresse entre mes dents abîmées par la drogue. À cette époque je ne survivais que dans l'attente fébrile de ces séances. Au réveil, j'aimais cette confusion, ces troubles de la mémoire. Parfois je ne parvenais plus à mettre de nom sur le visage qui me hantait. D'autres fois, le nom revenait, mais le visage, pas tout de suite. C'était des sensations agréables. Je désirais qu'on m'ampute d'une part de moi-même. À part Fabien, personne ne me rendait visite, et c'était bien ainsi. La clinique facturait cher ces séances. Mon père payait. Je sais qu'il venait régulièrement déposer un chèque. Mais il ne montait jamais jusqu'à ma chambre. Fabien venait souvent, un jour sur deux, et il restait là assis sans rien dire, juste sa présence, silencieuse et bienveillante. Il amenait toujours quelque chose. Des biscuits, du chocolat aux noisettes, un pot de confiture, des magazines. Ça me faisait mal, aussi. Il ressemblait tant à Marc. Alors je n'osais pas le regarder. Je sentais sa présence, c'était tout.



Dimanche.



Ce matin, il y a eu un chouette rayon de soleil, l'air était limpide, l'horizon d'une clarté presque douloureuse. On pouvait apercevoir la crête des montagnes, leurs silhouettes se dessiner de façon précise tout au fond de la vallée. Fabien a attrapé froid. Il toussait et reniflait au réveil. La veille, il a fait partie d'un groupe qui a arpenté les berges de la rivière sur une dizaine de kilomètres. Je lui ai fait remarquer sèchement qu'il n'était pas équipé pour. Ses baskets sont dans un triste état. Il y avait de la vase, de la boue, de l'humidité. « Tu aurais dû emprunter des bottes. Ou ne pas y aller. » Mais dans l'ensemble, on a peu parlé de la veille. À midi, je lui ai servi une soupe de légumes avec du fromage. Il a passé l'après-midi enroulé dans une couverture, devant la télévision.

Je suis sortie pour me promener deux heures dans la forêt. J'ai suivi le chemin qui s'enfonce jusqu'au cœur de ce mastodonte d'écorces et de végétaux. Après quarante-cinq minutes de marche, je me suis arrêtée au pied de mon arbre, un érable sycomore plusieurs fois centenaire. Je me suis recueillie à la manière des catholiques dans les cimetières. J'ai fermé les yeux et j'ai essayé de me souvenir des bons moments de ma vie avec Marc, et uniquement de ceux-là. Le grain de sa peau, ses cheveux entre mes doigts, son sourire de travers. Tout s'estompe, tout disparaît dans les limbes de l'oubli. J'ai fait un gros effort, là, au pied de cet arbre, au milieu de cette forêt froide comme l'acier, mais son contour s'efface, je n'arrive plus à convoquer une image satisfaisante de lui dans mon esprit. La mémoire est infidèle. J'ai souri néanmoins en repensant à ses mauvaises habitudes, comme sa manie de pisser en laissant la porte des toilettes ouverte. Sa mauvaise foi au volant. Mais son image physique s'efface. S'il n'y avait pas Fabien, je l'aurais presque totalement perdu.



Marc.



J'étais dans cette chambre d'hôtel, en proie aux affres de la crise de manque. J'attendais qu'il revienne afin de me libérer. Le temps n'existait plus. Quel jour étions-nous ? Nous nous étions enfermés dans cette putain de chambre pour nous défoncer et nous aimer. Je me souviens à peine où c'était. Près de l'océan. Il était sorti faire le plein de came et je l'attendais dans ce lit défait aux draps humides de mauvaise transpiration. Je me tordais de douleur, pleurais, plantais mes dents dans mes poignets pour m'éviter de hurler. Les heures passaient et je fumais cigarette sur cigarette, guettant à la fenêtre son retour, essayant de le joindre sur son portable. Je ressentais une terreur sourde et obsédante. Mon intuition me répétait qu'il ne reviendrait pas.

Le soir tombait. J'ai appelé une nouvelle fois son portable et quelqu'un a décroché. Une voix masculine neutre, désincarnée, avec une pointe d'accent méridional. Le policier m'a annoncé qu'on venait de retrouver le corps sans vie de Marc dans une ruelle du vieux Rennes. Poignardé à plusieurs reprises, il avait perdu énormément de sang. Ça devait finir comme ça, il me l'avait assez rabâché, même si je ne voulais pas y croire.

Marc, mon premier et unique amour.



Van Gogh.



Les camionnettes des chaînes d’infos ont déserté la rue. Plusieurs jours ont passé depuis la disparition de Corentin, et les journalistes se sont lassés, comme l'opinion publique. Ils sont passés à autre chose. Les recherches continuent, dans la forêt et alentour. J'essaye de penser à autre chose. J'ai aperçu Camille cet après-midi. Dans son jardin, elle téléphonait, une cigarette à la main. Je lui ai adressé un salut de la fenêtre, mais elle n'a pas répondu. Je l'ai observée, la façon dont elle bougeait, son visage pâle aux traits fatigués, et elle m'a paru résignée. Comme si elle savait. J'ai préparé une escalope à la crème pour Fabien. Malgré le rhume il a tenu à aller travailler. Il est rentré à dix-huit heures dix et m'a ramené des fleurs. Des pervenches, cueillies dans la forêt. J'ai raccourci leurs tiges et les ai mises dans un vase. Marc m'avait offert des fleurs une fois, pour mon anniversaire. Des tulipes jaunes. Je m'étais prise pour Van Gogh. J'avais voulu les peindre, pour les immortaliser, à ma façon. Le résultat catastrophique avait beaucoup fait rire Marc.


Malgré le temps maussade et la pluie, je suis sortie en forêt ce matin. Je voulais ramasser des champignons mais je n'ai rien trouvé, à part quelques pieds de mouton à l'aspect guère engageant. J'ai respiré l'odeur de la pluie sur les feuilles rousses, l'écorce des arbres. Dans une petite clairière, je suis tombée nez à nez avec un cerf. Nous nous sommes observés silencieusement un instant, et après avoir conclu que je ne représentais pas un danger pour lui il a commencé à frotter énergiquement ses bois contre un arbre. C'était un animal d'une beauté quasi mythologique. Je restais de longues minutes fascinée, à le contempler, assise en tailleur au pied du sycomore. Je ne pouvais m'empêcher de penser qu'à travers cette bête majestueuse c'était Dieu qui voulait me faire passer un message. Peut-être pour me dire que je n'étais pas aussi pourrie que je l'imaginais, peut-être pour me dire que je restais une de ses enfants, malgré les choses inavouables que je taisais, malgré mes silences et mes erreurs, l'ignominie de mon existence.



Viande.



J'ai reconnu le moteur de son fourgon qui se garait dans la rue. Je ne m'attendais pas à sa visite. Il était onze heures et quart du matin. Un épais brouillard descendu des montagnes donnait à toutes choses un aspect fantomatique. Il a sonné et je lui ai ouvert. Il a dit qu'il revenait de l'abattoir de Rochecourt. Qu'il avait décidé de faire un léger détour pour me saluer, et boire un café. Je lui ai préparé un arabica avec trois sucres, comme il en a l'habitude. J'ai fermé la porte à clé et tiré les rideaux dans le salon. Il a bu son café sans rien dire. Je me suis installée à ses côtés sur le canapé. Il sentait le tabac brun, la viande crue. Il s'est plaint du brouillard. Il a dit : « Les gens ne sont pas prudents sur la route ». J'ai passé une main sous son pull-over en laine. Il a dit : « Je n'ai pas trop de temps. Un quart d'heure peut-être ». Nous nous sommes embrassés. J'avais envie et besoin qu'il me remplisse, là, tout de suite. Nous nous sommes déshabillés en hâte. Il m'a fait mettre à quatre pattes et m'a prise par derrière. Depuis le temps, je craignais d'être sèche, rouillée. Inapte à la jouissance. J'ai pensé fort à Marc, mon unique amour. L'onde de plaisir m'a terrassée, secouée violemment des pieds à la tête, et juste après j'ai senti sa semence inonder mon ventre. Quand il est sorti de la salle de bains j'ai essayé de le retenir. Il m'a dit : « Je dois absolument livrer la viande avant treize heures ». Par la fenêtre du salon je l'ai regardé disparaître dans le brouillard.



Fantôme.



Entraperçu le spectre de Camille. Elle est venue frapper à la porte. Je n'ai pas répondu. Sa douleur m'est devenue insupportable. Elle est sortie du brouillard, blanche comme la mort. Dans l'après-midi, j'ai bu du muscat pour me saouler. À dix-huit heures, j'ai préparé un gratin de choux-fleurs. Fabien est rentré à dix-huit heures vingt. Il s'est installé devant la télévision et je lui ai amené un chocolat chaud. Il a dit : « Comment peut-il déjà faire aussi froid? ». Il se plaignait des caprices de la météo. De l'attitude méprisante de son chef de service. « Il faut qu'on parle », je lui ai dit. Et puis : « Tu nous mènes droit en enfer ». Le muscat me tournait la tête. J'avais envie de le bousculer. De lui faire mal. Il a dit : « Je suis désolé ». C'était loin de suffire. Il s'est recroquevillé sur le canapé. J'ai fini le muscat et entamé une bouteille de blanc d'Alsace. Je n'avais pas l'intention de l'épargner. Je lui ai craché au visage que par sa faute nous étions damnés. Je l'ai frappé sur l'oreille gauche. Il ne se défendait pas. Il se cachait le visage tandis que je lui donnais des coups de poing, jusqu'à ce que mes doigts saignent.



Hors saison.



La ville était blanche et grise comme le ciel. Et déserte. Nous aimions cette saison de villes fantômes, de plages abandonnées. Les embruns comme des caresses. La cambrure des vagues. Je ne savais pas si nous avions le droit de nous trouver là, dans cette maison aux odeurs d'encaustique, dans cette chambre à la vue superbe et désolée. « J'ai oublié les clés », il a dit avant de défoncer la porte. Tout paraissait si simple. À peine arrivés nous avons fait l'amour dans ce grand lit aux oreillers remplis de plumes. Au-dessus de nos têtes, la Madone priait. Nous avons fumé de l'herbe dans une pipe joliment ouvragée qu'il avait ramenée d'un voyage en Équateur. C'est du moins ce qu'il a raconté. Je m'étais habituée à ses petits mensonges. Ils m'amusaient. Je me souviens de cette lumière, au-dessus des vagues, j'ai des images nettes, précises de ces moments-là. Nous n'étions pas encore accrochés à cette saloperie d'héroïne. Nous faisions l'amour et fumions de l'herbe et nous nous promenions dans les rues désertes de la ville et autour du port. Nous mangions des pâtes cuites avec des coquillages. Ses yeux verts quand il me regardait. Il était trop bon, trop doux pour ce monde. Il voulait crever près de la mer. Cette saloperie de dope lui a tout pris.



Espoir.



Je bois un café avec Camille. Elle me dit que la police n'a plus beaucoup d'espoir. Et pourtant elle, la mère, garde au fond de sa poitrine cette petite flamme qui lui permet de tenir debout, il faut qu'elle la garde car si même elle n'y croit plus, alors c'est fini. Pendant que nous buvons le café j’entends l'orage de grêle s'abattre sur les tuiles et le capot des voitures qui stationnent dans la rue.

Deux âmes solitaires, sur une terre obscure. Sans lumière.



Après.



Je me suis enfoncée dans la forêt pour saluer une dernière fois le vieux sycomore. Le témoin de mes confessions muettes. Sous le soleil du printemps. Dans le bruissement de milliers de petites vies. Cinq mois ont passé depuis la disparition de Corentin. Fabien a obtenu une nouvelle mutation. Nous allons déménager.

Encore une fois.

Quitter cette terre de désolation.

Emportant, traînant notre enfer avec nous.


 
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   socque   
23/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce qui me plaît dans cette histoire, c'est que le doute plane jusqu'à la fin : qui est l'assassin de tous ces enfants, Fabien ou la narratrice ? Qui protège l'autre, sa moitié indissociable ? Quelques indications comme
il voulait se rendre utile
à propos de Fabien m'inciteraient à penser que c'est la femme la coupable, mais enfin rien ne vient trancher nettement.

J'aime aussi l'absence de jugement, le fait que la meurtrière, s'il s'agit bien d'elle, reste humaine, et que le meurtrier, s'il s'agit de lui, pleure. On voit un couple embourbé dans son malheur et sa complicité, lié par les meurtres même qui le déchirent. Cela me paraît bien vu et bien dit. Je trouve aussi que le style simple, voire fruste, correspond bien à cette narration de femme perdue au fond de son désespoir ; les notations quotidiennes, les plats préparés, la coucherie avec le boucher en livraison, renforcent pour moi cet effet de totale déshérence. Du coup, je trouve que des expressions plus imagées, comme le sexe béant, l'onde de plaisir, la semence qui inonde, sont en décalage, affaiblissent un peu le texte selon moi ; il est vrai qu'elles sont très cliché, empruntées aux romans sentimentaux que lit la narratrice... Ce n'est pas sans logique.

   hersen   
28/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Il y a quelque chose que j'aime bien dans cette nouvelle, une ambiance que l'on peut sentir, bien restituée.

Malheureusement, quelque chose m'échappe en ce qui concerne ce couple. Quel est leur malheur ?

mais finalement, ce n'est sans doute pas le propos, seul compte le fait qu'ils ont eu un malheur.

je suppose que l'auteur veut mettre en avant que la tragédie des autres nous touche moins si on a déjà la sienne ?

Pour moi, je ressens trop de flottement et ne suis sûre de rien, ce qui m'empêche d'apprécier.

   vendularge   
4/5/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé lire ce texte pour des raisons différentes; la construction simple et efficace, l'écriture claire, concise mais riche. L'histoire de ses destins croisés, l'idée aussi que la souffrance insupportable de l'autre nous éloigne pour nous protéger de ce que nous même ne pourrions pas vivre sans perdre la raison. Et aussi ce regard sans compassion sur soi et les autres, cette étrange sincérité.

Bref, bravo et merci

   plumette   
21/5/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai bien aimé ce texte dans lequel il y a une vraie atmosphère.

le style est efficace, la construction à la fois simple et originale avec ces petits chapitres qui se décline sous un mot choisi.

On s'attache à la narratrice. Pour ma part je pense que l'assassin est son compagnon,même si ce n'est pas explicite, mais l'auteur a disséminé ça et là des indices me semble-t-il même si les pistes sont brouillées par moment.

le passé de droguée, la mort de son grand amour, rendent plausible le fait qu'elle reste avec cet homme parce qu'il qui ressemble au premier et à l'égard duquel elle a une dette parce qu'il l'a aidé à sortir de son enfer.

Ces personnages plutôt glauques sont tout de même humains et j'ai été touchée par leur ambivalence.J'ai bien aimé toutes les petites choses du quotidien, les repas, le bain, et l'observation de Camille.

le paragraphe intitulé "viande" pris isolément est assez spectaculaire et bien écrit, mais que fait-il dans cette nouvelle?
il en rompt la continuité et me semble incongru là au milieu!

Un grand plaisir de lecture, un personnage ( la narratrice) qui laisse une trace.

bravo!

Plumette

   Anonyme   
22/5/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Beaucoup d'interrogations à la fin de ma lecture mais j'imagine que c'est voulu. De toute évidence le ravisseur de Corentin se dissimule dans le couple mais difficile de trancher entre les deux. La logique voudrait que ce soit l'homme, ce qui expliquerait le chapitre "fantôme". Mais en même temps la narratrice a subi des électrochocs par le passé. Souffrirait-elle de pathologie mentale ?
Un flou appréciable qui maintient l'attention du lecteur jusqu'au bout.
Le style est simple et efficace. Quelques beaux passages, la description de la mère éplorée est bien rendue.

   Perle-Hingaud   
24/5/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Stefan,
Bien des choses intéressantes dans ce texte: l'atmosphère, l'épaisseur du narrateur, le suspense, les "trous" dans la trame.
J'aime bien le flottement sur l'identité du coupable: elle, lui ? Pour moi, c'est lui, un crime sexuel. Parce que si c'est elle, à part une histoire liée à son propre passé, je ne vois pas le motif. Or, elle parle de son passé, d'un mort, mais c'est un adulte (j'ai longtemps cru qu'elle avait perdu -tué ou pas- son enfant, mais ça ne semble pas le cas).
Bref, le défaut de cette nouvelle, le flou, est aussi ce qui fait son intérêt.
Merci pour cette lecture !


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