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Policier/Noir/Thriller
stefan : L'avant-garde
 Publié le 05/07/18  -  7 commentaires  -  31210 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Elle n'a pas de nom véritable, je l’appelle l'avant-gardienne. Elle est narcissique et dangereuse, et cette histoire est un condensé de mes jours et mes nuits avec elle. Une épopée de sang et de chair, éclairée par les lumières stroboscopiques et au rythme des bpm.


L'avant-garde


Tchikatchika Klub, Antibes.


Hey girls... Hey boys... Superstars DJ's... Here we go!

Elle ne chante plus, elle gueule. Dans une robe Versace couleur laitue, une robe Versace échancrée béante dans le dos, un dos, une cambrure qui attire la lumière stroboscopique tandis qu'elle danse et ondule dans la moiteur étouffante du soir, dans la foule et dans la nuit, sous des lumières aveuglantes, entre des murs qui transpirent et vibrent aux infrasons des basses. Elle danse et ondule comme une vague, elle est comme une vague qui s’abîme, elle balance sur ses talons effilés comme des épées, elle tangue et balance, la sueur brillante sur son front, la sueur faisant briller sous la lumière sa chute de reins, sa cambrure, dans la foule et le bruit, les murs qui vibrent à cause des basses. Boom boom ! Sa robe laitue infroissable, sa robe échancrée dangereusement dans le dos des épaules jusqu'au creux des reins, et le filet de sueur le long de la colonne vertébrale. Un peu avant, elle m'a dit d'aller me faire foutre. J'ai vu dans ses yeux qu'elle se retenait de me balancer le contenu de son verre à cocktail dans la figure. J'ai lu dans son œil une envie irrépressible de m'humilier, de me faire mal. Son œil à la pupille d'un éclat inédit. Dilatée. Tremblante dans le soir. Sous les lumières et dans le bruit. Tout ça parce que je ne voulais pas rentrer trop tard à l'hôtel. Tout ça parce que je lui ai rappelé la séance photo du lendemain. Et maintenant elle danse et se balance comme une poupée de chiffon sexuée, faisant jouer les muscles de ses cuisses et faisant rouler ses épaules et se retirant du monde.

Lui tournant le dos, accoudé au bar de métal froid qui vibre sous les infra-basses tandis que de façon experte la serveuse avec dix anneaux dorés à l'oreille droite manipule la bouteille d'Absolut au-dessus des verres à shots qu'elle remplit sans renverser la moindre goutte sur le comptoir, je compte mon blé : deux billets bleus, un billet rouge, un billet jaune. Je tourne le dos à la meute qui transpire et ondule dans les vapeurs d'alcool et de phéromones et je compte et recompte mon blé et tends un billet bleu en échange d'un shot d'Absolut. La serveuse sert les clients sans même les regarder, de façon mécanique. Ses aisselles sont impeccables sous le tee-shirt évasé sans manches, ses aisselles sont lisses et sèches, et probablement sentent encore le déo détranspirant alors qu'il est bientôt trois heures et que j'ai des fourmis dans les pieds à force de demeurer immobile et que comme d'habitude mon genou gauche me lance, me lance, me lance.

À trois heures vingt la fille à la robe Versace couleur laitue a mis le grappin sur un type de style dandy trentenaire, chemise western rouge à col Mao, lunettes Trendy à montures épaisses. La laitue Versace et monsieur Lunettes et Rolex prennent la direction des vestiaires où un faux blond et vrai pédé leur tend manteau en peau de mouton et col fourrure pour elle, veste en cuir Armani pour lui, du bon vieux cuir épais et odorant que je peux presque renifler d'où je me tiens, c'est-à-dire pas très loin, c'est-à-dire deux personnes derrière dans la file d'attente qui mène au vestiaire où le faux blond mais vrai pédé qui dégage des effluves d'après-rasage mentholé fait son boulot d'un air blasé avec un sourire figé et des manières de vieille tapette fatiguée. Je récupère mon trench coat et file le train au couple.

Parfois elle s'amuse en laissant les mâles testéronés la draguer, les mâles burnés lui tourner autour, la dévorer des yeux, et parfois elle s'arrête là, parfois elle ne va pas plus loin que ce petit jeu pervers ; les autres fois, eh bien... je suppose qu'elle fait ce qu'elle a à faire. Elle dit que c'est son rôle puisqu'elle fait partie de l'avant-garde. C'est le mot qu'elle emploie parce qu'elle l'a lu dans le dictionnaire et que ça lui a plu. Tous les jours elle lit une page ou deux du Petit Larousse illustré. Quand elle a tout mémorisé, elle l'arrache. Elle me dit que c'est pour nourrir son esprit, pour rattraper l'éducation qu'elle n'a jamais reçue. Quand je l'ai rencontrée, elle parlait comme un présentateur météo analphabète. Même débit, même intonations superficielles. Ça et cet accent indéfinissable.

Alors je suis la fille en robe laitue indéfroissable et le mec aux lunettes Trendy dans la rue et les vois embarquer à bord d'une Mazda Mx5 gris métallisé sous la pluie fine et pénétrante d'un début de printemps sur la Riviera. Je grimpe dans la Volkswagen et colle aux basques de la Mazda. Les essuie-glaces balaient en rythme la pluie fine, tandis que nous prenons la direction du Cap Antibes Beach Hôtel. Les sièges en cuir sentent son parfum. Sur l'appuie-tête du siège passager : un cheveu, long, ondulé, décoloré.



Corinthia Hôtel à Budapest.


Elle me fait le coup de Sharon Stone, en plus vulgaire. Croise ses jambes, croise haut ses cuisses, décroise et recroise, me dévoilant sa chatte sous sa jupe tendue. Elle est saoule. Elle a descendu deux bouteilles de Tokay à table. Regarde sous la table elle dit avec son accent indéfinissable. L'éclat des couverts sous la lumière des lustres. De ses bagues. Ses bracelets imitation ivoire. Ses bracelets Hermès. Tous ses ongles impeccables, à part le majeur de la main droite, qu'elle mordille quand elle est stressée. Elle se donne l'image de la salope sulfureuse. De la femme fatale et sophistiquée. Elle se trahit par certaines poses, des attitudes lorsqu'elle s'oublie. Un peu vulgaire, un peu fille de ferme. Des pommettes qui rosissent au mauvais moment. Des mots d'une langue étrange qui surgissent au détour d'une phrase, quand elle fatigue en fin de soirée. Un rire un peu trop fort, une façon de se mordre l'intérieur des joues lorsqu'elle se croit à l'abri des regards. De jouer avec une mèche de cheveux. Et à la table du restaurant du Corinthia Hôtel de Budapest, dans la chaleur de la nuit de Budapest, dans le scintillement des couverts sous les lustres, après être grimpée sur les hauteurs de Buda, avoir flâné dans les salles de la Galerie Nationale, s'être extasiée devant la tête de saint Jean-Baptiste sur le plateau de Salomé, et à présent repoussant ses noix de Saint-Jacques du bout de la fourchette, et minaudant, et rougissant de son audace, elle croise et décroise les cuisses sous la table, m'offrant la possibilité d'apercevoir son minou parfumé et épilé avec soin, pour peu que je me baisse et regarde sous cette foutue table où les bouteilles de Tokay se succèdent à chaque changement de plats.

Et un peu plus tard dans la chambre 205 du Corinthia Hôtel de Budapest. Enivrée, les joues rouges à cause de la chaleur et du vin. Elle roule des yeux et fanfaronne. Sur le lit, le lit king size de la chambre 205 du Corinthia Hôtel de Budapest, dans la nuit chaude de juin, dans la moiteur et enivrée par le Tokay, elle écarte les cuisses et remonte un peu sa jupe, sa minijupe imprimée et plissée Desigual, tout ça pour que je me rince l’œil, pour que j'admire son minou parfumé et épilé avec soin, sa toison dorée et taillée comme celle des pin-up de magazine. La paupière de son œil gauche à moitié close comme quand elle boit trop. Elle dit des mots obscènes, des mots sans réelle substance, qui ont l'air de sortir d'un roman de gare vaguement pornographique. Je fais l'inventaire du mini-bar : Jack Daniels, pàlinka de prune, vodka polonaise, vin, bière, chocolat et chips. Elle est arrivée une semaine plus tôt en Hongrie, pour le tournage d'une publicité. Je l'ai rejointe dès que j'ai pu, c'est-à-dire ce matin même.

Elle dit que dans cette chambre, il y a deux nuits, elle a baisé avec un danseur d'origine ivoirienne. Elle veut que je l'imagine chavirée, possédée par un autre, bousculée sur ce même lit, dans cette même chambre, dans cette nuit chaude de juin au Corinthia Hôtel de Budapest, tandis que je débouche la bouteille de pàlinka et que je sens les relents musqués qui exhalent de son sexe qu'elle caresse, dans la nuit bleue et chaude de Budapest, ses doigts trempés qu'elle me tend pour me faire goûter au nectar qui suinte entre ses cuisses, et tout ça dans la moiteur de la nuit de Budapest, avec le bourdonnement de la climatisation, dans la lumière blanche et discrète de la liseuse au-dessus du lit, le lit king size, dans la nuit et la chaleur de Budapest, après avoir passé la journée à grimper sur les collines de Buda à bord de la ligne 7 du chemin de fer, à visiter le palais du château de Buda, à flâner sur une portion des 2 310 mètres de l'avenue Andràssy, à croquer dans des bagels végétariens, à entrer et sortir des boutiques du WestEnd City Center de Budapest.

Ce qu'il reste du corps du danseur ivoirien commence à pourrir et à puer, au fond de l'immense placard de la chambre. Comme d'habitude, j'attendrai qu'elle soit endormie pour le faire disparaître.



Un peu après juste après. Pigalle, place Clichy.


Elle fait la gueule, se mord les joues, pas un mot ne sort de sa bouche au lipstick aux reflets violacés. Elle ronge sa paille plantée dans un diabolo fraise à la con sur la table en formica elle mâchouille sa paille elle regarde dehors par la vitre du café un peu sale un peu tachée par le soleil la lumière le carbone. Ne voit ne calcule ni les pigeons ni ma gueule ni le SDF qui lui tend ses mitaines pleines d'espérance belle demoiselle une pièce ou une cigarette elle a la larme de rage de désespoir à l’œil au reflet changeant. Elle a raté son casting son agent lui a dit qu'ils avaient préféré une autre fille pour le rôle de sa vie elle m'avait dit c'est le rôle de ma vie j'y tiens plus que tout et j'y crois tellement j'ai brûlé un cierge à la chapelle Notre-Dame-du-Lys elle si peu croyante elle qui se fout un peu de tout. Je le veux si fort un rôle pour décoller enfin un rôle le rôle de ma vie elle disait ils ont préféré l'autre une autre qui a déjà tout, elle dit ça sous le ciel bas de la place Clichy les taxis les pigeons et elle est presque banale avec sa gueule d'enfant gâté qui plonge dans le grand bain glacé de la déception désillusion pas de strapontin aux Césars rien que des larmes et des publicités pour du shampoing et des bagnoles et des photos dans des catalogues gratuits de VPC culottes soutifs bon marché.

Place Clichy. Et moi qui attends la fin de l'orage, les prémices du grand final de cette comédie bâclée sur l'orgueil et les petites ambitions narcissiques, moi dans ma chemise western rouge à col Mao et ma Rolex lourde si lourde et omniprésente au poignet, et elle qui continue, qui rumine avec son regard perdu qui ne calcule rien ni personne à part son incommensurable chagrin le rôle de sa vie mon Dieu j'avais brûlé un putain de bordel de cierge de merde à la putain de chapelle Notre-Dame-du-Lys et son genou contre le mien sous la table sous la table place Clichy les pigeons les taxis dans l'Europe la vieille Europe l'Europe avec le ciel bas et les informations et la météo et les quiz télévisés et les gens sans ambitions et ceux qui rêvent dans la ville la ville de la foule des gens tout seuls.

Et elle qui fulmine et s'en prend à Dieu : à quoi bon prier et s'agenouiller devant un Dieu sourd et indifférent ? Quelle est cette stupide religion ?

Et elle me regarde en posant la question, comme si elle attendait sérieusement une réponse de ma part. Je lui ai pourtant déjà expliqué que cette croyance est réservée aux faibles d'esprit, aux âmes perdues. Je la regarde qui observe les gens, les pigeons sur la place, autour d'elle. Ses cils bruns sont immenses. Elle cligne plusieurs fois des yeux.



Dans le métro parisien.


Louise Michel. Elle me tourne le dos, regarde par la vitre le tunnel le quai rien du tout. Le duvet derrière son oreille. Queue de cheval un peu en pétard. Le duvet si fin si léger derrière son oreille. Elle me tourne le dos. Porte de Champerret. Elle fredonne un air tellement léger presque rien : un souffle. C'est un truc qu'elle a entendu à la radio ce matin. Elle se gratte le coin de l’œil. Les portes s'ouvrent un courant d'air et son duvet frissonne son duvet comme un champ de blé sous le vent. Pereire. Wagram. La perle la pierre à son oreille. Le front sur la vitre perdue dans ses pensées et le duvet derrière l'oreille, si fin si léger comme un champ de blé. Opéra. Quatre septembre. Bourse. Après les magasins après jeter de l'argent dans des caisses enregistreuses tenues par des jeunes gens sympathiques aux sourcils bien dessinés au teint de pêche prune olive. Les habits dans des sacs en papier. Tailleur minijupe bas collant chaussures est-ce que je te plais comme ça est-ce que tu me trouve bien jolie radieuse avec ça c'est pas donné mais c'est de saison et puis je n'ai plus rien à me mettre et puis cette robe pour mon nouveau book mes nouvelles photos mon prochain casting est-ce que cette robe me donne pas un méchant genre petite salope de province distinguée qui fait lever les queues ?

Elle demande.

D'accord.

Je t'attends plus bas dans la rue tu veux bien ?

Ce bar, tu sais, ce bar là.

J'y serai. À t'attendre comme un con. Buvant grillant des cigarettes d'outre Atlantique.



El Anden de Malaga.


Ses hanches qui se balancent. Son déhanché au El Anden de Malaga Andalousie. Avec dehors le tonnerre, avec l'orage de septembre, le tonnerre et les éclairs et ses aisselles parfaites, ses aisselles à la peau si fine si blanche passées à la crème dépilatoire, la sérotonine sous contrôle, des phéromones saturant l'air électrique et les infra-basses grondant et fracturant l'air à chacun des 185 bpm de caisse claire synthétique tandis qu'au bar : Russes blancs et vodka pêche, vodka pêche et Russes blancs et des billets bleus et des billets verts. De Paris vers Malaga sur la Lufthansa : 158 euros un billet vert trois billets bleus. Avant ça : dîner d’albondigas dans le quartier de la cathédrale de l'Incarnation avec un vin andalou avant que le tonnerre et l'orage ne chargent l'atmosphère d'électricité. Deux heures avant que ne crèvent les nuages les gros nuages venant de Gibraltar. Elle : robe bohémienne chic chic et teinture brune dans les cheveux un peu gitane un peu latine un peu salope un peu tout ça et son pied qui bouge sous la table tandis que son taux d'hormones grimpe en flèche qu'elle est excitée tellement excitée comme sous overdose d'adrénaline. À Versailles, elle va jouer à Versailles deux peut-être trois jours de tournage dans le château le Petit Trianon dans une grosse production européenne pour la télé. Elle sera courtisane, brune, et sûrement un peu délurée un peu minaudante un peu sexy elle s'y voit déjà le décolleté la mouche sur la gorge nue elle est tellement excitée elle dit je me sens comme le soufre sur l'allumette et ses pieds bougent sous la table du restaurant du quartier de la cathédrale de l'Incarnation. Une rue calme une rue chaude avant l'orage. Je lui dis : goûte un peu de ce vin elle dit je sens que si je bois ce soir, si je bois ne serait-ce que deux verres si j'atteins ne serait-ce que le premier stade de l'ivresse je ne réponds plus de rien car tu sais je suis si excitée mon cœur bat si fort je suis comme le soufre sur l'allumette je pourrais m'enflammer à la moindre étincelle j'ai si hâte oh je suis si excitée que si je bois ce soir je ne sais pas ce que je suis capable de faire. Elle dit ça d'une traite, sans respirer. Elle parle de son cœur, comme si elle savait ce que c'était. Et elle mange ses boulettes de viande avec les doigts avec la sauce qui lui coule le long des mains elle parle de son excitation tandis que les nuages venus de Gibraltar les gros nuages arrivent portés par le vent et après son dessert après son sorbet léger léger comme de la mousse avec un nuage léger léger de chantilly si léger qu'il semble flotter dans l'air chaud de l'avant orage après le dessert l'addition elle veut aller danser bien sûr danser et sur la piste de danse. Sur la piste de danse. Mon bébé se déhanche, dans les infra-basses dans l'onde tellurique. Le champ magnétique. Pendant qu'au bar : Russes blancs et vodka pêche. Mon bébé fait du gringue à une fille, pour me chauffer, pour s'amuser, ou parce qu'elle en a viscéralement besoin, mon bébé se fait payer une bouteille de vin blanc frappé glacé hors de prix par un Russe un apparatchik un nouveau riche qui peut-être a un bateau dans un port de plaisance de Malaga ou Torremolinos qui sûrement a un bateau et porte une jolie chemise bleue avec des boutons de manchettes un peu trop gros un peu trop voyants et mon bébé répète son rôle de courtisane en minaudant et s'esclaffant un peu pute un peu sexy et plaque sa main sur sa gorge en ouvrant de grands grands yeux aux reflets changeants tout ça dans la discothèque aux murs qui tremblent et transpirent au son des infra-basses tandis que dehors : les nuages crèvent au-dessus de la Plaza de la Marina, au-dessus des palmiers et du bord de mer.



Port de plaisance de Malaga. Quai ouest.


J'attends dans la berline de location sur le parking du port de plaisance baigné par la lumière de la fin d'après-midi, alors que le soleil commence à descendre derrière les immeubles du front de mer. Le ciel s'est paré de couleurs violentes et chaudes. Au bout d'une dizaine de minutes, je finis par voir sa silhouette descendre du yacht de l'apparatchik. En fait de yacht c'est un ketch, un voilier à deux mâts, mais un voilier de luxe, avec cabine tout confort tapissée de bois rares, exotiques, et coque en aluminium. Elle se dirige vers moi d'un pas indolent, avec une nonchalance étudiée. Elle porte son sac à main et un sac publicitaire Zara, des lunettes Mizho relevées sur son front, une robe sans manche Venice Beach et a les cheveux un peu en bataille. Quand elle s’assoit sur le siège passager, je vois une tache rouge au coin de ses lèvres. Elle sort un petit miroir de son sac à main et entreprend de se remaquiller. Avec un kleenex, elle fait disparaître la tache rouge. Je ne lui demande rien car je préfère ne pas savoir, à dire la vérité je suis même passablement terrifié à l'idée de savoir. Alors je passe la première la seconde pour sortir du parking et la troisième pour m'engager sur le Paseo de Levante puis direction les arènes et la route de Cordoue au nord. Elle me raconte, ne peut tout simplement pas s'en empêcher. Elle me parle des toasts de pata negra et des coupes de champagne Cristal, d'un maillot de bain deux pièces trop petit et tendu sur ses formes allongées au soleil sur le pont du voilier. Le type : à moitié ukrainien, à moitié russe, importateur exportateur de machines outils, de la teinture dans les cheveux, une garde-robe de chemises ahurissantes. Elle me parle aussi de ses mains à lui sur ses cuisses à elle, après le brunch de quatorze heures dans la cabine au mobilier en teck. La main du mec qui se faufile dans son maillot de bain trop petit, la bouche du mec qui tête ses seins. Et puis elle se tait, regarde la route alors que j'engage la berline de location sur l'autoroute de la Méditerranée et que je dois allumer mes feux à cause du jour déclinant. Elle se tait car la suite ne regarde qu'elle. Elle me dit quand même : tu dois brûler ce qu'il y a dans le sac Zara. Ne regarde pas dedans.



Hôtel Cordoba center.


Je ne suis ne suis le bébé de personne ne suis ne suis la pute la pute de personne. Elle dit et les murs tremblent mais pas à cause des infra-basses les murs les murs qui reçoivent sa chaussure propulsée avec colère et le tableau l'illustration la gravure représentant le pont romain et la mosquée de Cordoue qui vacille sur le mur tandis qu'elle répète la pute la pute de personne. Elle a trop bu et l'alcool l'alcool avec toute son excitation toute la tension qui l'habite toute l'adrénaline le soufre sur l'allumette elle pleure et crie et crie et pleure le gloss le mascara le eye-liner qui fout le camp le lit les draps qu'elle maltraite elle dit : je n'y arriverai pas je n'y arriverai jamais je suis trop nulle je vais me liquéfier devant les caméras je vais me taper la honte et me griller ah je suis si nulle mon Dieu si nulle ils vont devoir me couper au montage me couper au montage au montage et comment pourrais-je survivre à cette humiliation et simplement continuer à me regarder dans une glace mon Dieu j'ai si peur. Elle tremble. Mais tout cela sonne faux. Cette colère ne fait pas authentique. Peut-être doute-t-elle réellement d'elle, mais sa façon d'exprimer ses états d'âme est grotesque et surjouée. Dans sa robe bohémienne chic chic ses cheveux bruns défaits devant son visage un visage strié de larmes de larmes noires et blanches. Juste avant j'ai dû trouver un terrain vague, une friche à l'abri des regards pour mettre le feu au sac publicitaire Zara et à son contenu. J'ai cru apercevoir malgré moi quelque chose qui ressemblait à une couverture pliée, mais je sais qu'il ne s'agit pas d'une couverture, je sais que dans ce sac pesant pas plus de cinq kilos se trouve tout ce qu'il reste de l’apparatchik importateur de machines-outils. J'ai mis le feu au sac et me suis éloigné pour gerber.

Pour la consoler je dois la prendre dans mes bras entre mes bras mais elle tremble et se débat et soudain se déteste et la chambre et moi avec et déteste tout d'un seul coup jusqu'à sa petite gueule dans les pubs pour du shampoing et des bagnoles sa sale gueule et son corps de pute dans les pages couleur des catalogues de VPC. Et j'ignore où elle retourne, j'ignore où ses pensées s'envolent quand son visage prend les traits de la terreur la plus indicible, et qu'elle se traite de nulle nulle nulle qu'elle trouve son corps difforme, ses jambes tordues ses cheveux qui cassent. Sa peau à force de pâlir devient presque translucide et un son inhumain et suraigu remonte de sa gorge qui articule des mots inconnus des langues terrestres.

Je me détourne vivement et sors de la chambre.



Chez moi.


Dans mon lit dans ma chambre dans l'appartement avec l'escalier en colimaçon. Dans mon lit après le sexe, après l'avoir fait une fois encore sans passion, après s'être accouplé de façon mécanique, dans mon lit coincé entre un portrait de Juliette Gréco en noir et blanc sur le mur à droite et un autre du groupe Radiohead en noir et blanc sur le mur à gauche. Dans ma chambre avec la fenêtre qui donne sur le Parc Montsouris la fenêtre au rideau vert pâle si fin presque transparent. Elle essaie de se replonger dans Siddhartha, repose au bout de cinq minutes le livre sur la pile sur la table de chevet sa pile de livres non lus non terminés non achevés sa pile de Hermann Hesse, Flaubert, Stephan Zweig, sa pile de livres entamés mais jamais finis qui lui rappelle ses échecs dans sa quête de profondeur de spiritualité de culture qui lui rappelle ses limites son impatience son incapacité à se fixer durablement sur quelque chose alors après avoir reposé le livre elle fait la gueule après avoir reposé le livre sur la pile de livres de Hermann Hesse, Stefan Zweig, Flaubert, elle se mordille le majeur et l'intérieur des joues elle souffle et soupire, tout ça dans l'appartement que nous partageons depuis trois mois, tout ça dans cet immeuble près du Parc Montsouris qui me coûte en loyer les yeux de la tête tout ça après un séjour à Malaga qui a contribué à creuser encore d'avantage mon découvert à la banque. Je lui montre mon dernier relevé de banque en nous servant un verre de Porto blanc. Et elle qui zappe frénétiquement le bras tendu vers l'écran Samsung 70 pouces. Et elle qui attend un appel de son agent. Elle qui a affiché une photo d'elle à demi-nue vantant les mérites d'un shampoing trois-en-un dans le salon une photo noir et blanc les seins dissimulés derrière une serviette de bain le cheveu si fin si léger voletant dans l'air brassé par un ventilateur hors cadre : son chef-d’œuvre ? Sa Chartreuse de Parme ? Son Siddhartha ? Je sais à quoi elle pense tout en se mordant l'intérieur des joues et en rongeant le majeur de sa main droite, je sais l'image de la vie idéale qui l'obsède, le but qu'elle s'est fixé : devenir une de ces créatures qui prennent la lumière sur les tapis rouges des capitales du monde du spectacle, un phantasme médiatique pour le siècle à venir. Et je l'observe en train de zapper du bout des doigts, je l'observe sautant de chaînes en chaînes et faisant défiler une succession épileptique d'images saturées de couleurs et de sons, et je me souviens la nuit où son corps laiteux et dénudé m'est apparu pour la toute première fois dans la lumière des phares de ma voiture, je me souviens alors du sentiment d'irréalité et de cette angoisse sourde qui m'a saisi alors que je tentais de rentrer chez moi, perdu en plein no man's land sur cette départementale plongée dans la nuit la plus noire. Une fille nue qui marchait de façon étrange sur la chaussée et dans la nuit, une démarche étrange en quête d'équilibre, comme si elle venait de subir un choc terrible, comme si elle venait de s'échapper de l'enfer.

D'où viens-tu ?

Qui es-tu ?

Que t'est-il arrivé ?

Les mots ne passaient pas la barrière de ses lèvres abîmées, presque bleues à cause du froid.

Et puis elle a émis un son impossible à décrire avec des mots.



Champs Élysées.


Et c'est elle sous la lumière du jour qui décline et la lumière des projecteurs dans la foule devant le Gaumont Marignan avec sa robe traversée par la lumière la lumière qui dévoile ses cuisses les lunes parfaites de son cul lorsqu'elle se tient cambrée une jambe en avant et qu'elle cherche à capturer à attirer la lumière blanche des projecteurs et l’objectif des photographes. Elle avec sa robe Cacharel qui laisse passer la lumière. Elle avec son accréditation et ses quelques plans peut-être coupés au montage. Qui fait des pieds et des mains sur le tapis rouge qui cherche à coller aux basques des VIP et des premiers rôles pour apparaître sur les photos et tente d'attirer l'attention de l'acteur polonais qui dans le film joue le rôle d'un marquis si sexy si romantique si XVIIIe en minaudant et en lui touchant le bras et en lui glissant des mots vides et tentant de s'accrocher à lui pour avancer sur le tapis rouge et entre les haies de photographes et d'anonymes sous la lumière blanche des projecteurs dans le jour déclinant sur les Champs-Élysées. Et le polak lui aussi décline, il décline l'invitation de la courtisane en robe Cacharel traversée par la lumière il cherche et trouve l'actrice principale et s'avance à son bras sur le tapis le tapis rouge qui mène à l'intérieur du Gaumont Marignan, sous les flashes et le murmure des anonymes, et la fille a quand même essayé, elle a fait ce qu'elle a pu, et à présent elle se frotte contre un deuxième rôle un deuxième couteau pas très connu mais un peu, juste un peu, et on voit qu'il n'est pas insensible à sa petite gueule et à ses charmes avec sa robe traversée par la lumière qui dessine les contours de son jolie cul et de la culotte et d'un peu plus que ça. Alors elle avance en relevant le menton entre les haies des photographes et des anonymes sur le tapis rouge qui mène dans les entrailles du Gaumont Marignan et même si les flashes crépitent moins et même si le murmure est moins fort. Avec la main du second rôle du second couteau pas très connu qui lui effleure les fesses qui se pose au creux de ses reins.



École primaire.


Je l'ai surprise qui traînait devant les grilles de l'école primaire de ma rue. Elle grillait des cigarettes en clignant des yeux de façon compulsive, comme en proie à quelques dérèglements du système nerveux. La veille, elle a été interrogée par deux flics suite à la disparition de l'acteur, du second couteau qu'elle a ensorcelé au Gaumont Marignan. Des témoins l'ont vu partir à son bras en fin de soirée, les caméras de l'hôtel d'Aubusson Paris VIe les ont filmés à leur sortie de l'ascenseur sur le palier du huitième étage. Et juste après : plus rien sur les enregistrements vidéo. C'est comme si toutes les caméras de l'hôtel avaient subi de plein fouet un bug informatique. À un moment de la soirée, une panne électrique a plongé l'ensemble de l'hôtel d'Aubusson Paris VIe dans le noir complet. Les flics l'ont interrogée, ils l'ont interrogée en tant que dernière personne à avoir été vue en présence de l'acteur avant qu'il ne disparaisse corps et âme. Les flics l'ont interrogée à propos du sang retrouvé sur la moquette de la chambre 818 de l'hôtel d'Aubusson. Les flics l'ont regardée croiser et décroiser les jambes, ses jambes gainées de bas nylon auto-fixant sous une jupe plissée écossaise verte et blanche, sa peau à la texture souple et parfaitement lisse exhalant des flagrances douces amères d'agrumes et de substances chimiques saturées en phéromones sexuelles. D'où la gêne des deux flics, d'où le malaise ambiant fait de raclement de gorge et de toux embarrassée, tandis qu'elle répond aux questions des enquêteurs de façon désinvolte, vague, détachée et sans affect.

Et maintenant elle observe les enfants dans la cour de l'école en fumant des cigarettes américaines, en clignant et plissant les yeux, des yeux qui changent de couleur avec la lumière, qui changent de couleur dans l'ombre et le jour déclinant, qui ne sont pas les mêmes selon la position du soleil et de la lune.

Je lui offre un café à la terrasse de Chez Mario. Je lui dis : pas les enfants. Ses yeux se posent sur moi. Elle me regarde comme si elle me voyait pour la première fois, comme cette nuit-là, sur la départementale. Elle a du fard à paupières vert-de-gris. Elle me dit je n'ai pas le choix, et je respire son haleine putride. Depuis hier au soir, il se dégage d'elle une odeur de pourriture. Ils veulent des enfants, un de chaque sexe elle me dit. Elle porte la tasse à ses lèvres, boit en silence. Mes mains tremblent. Je remarque une tache sur son cou, une vilaine tache brune qui ce matin encore n'était pas là.



Nostalgie.


Elle a décroché ses photos sur mes murs, la pub pour le shampoing, celle pour les sous-vêtements, et une autre photo d'elle que j'avais accrochée dans la chambre. Elle les a brûlées dans la baignoire. L'odeur du papier photographique calciné s'est mélangée à celle, écœurante, de son corps qui noircissait, de son corps qui flétrissait lentement, au fil des heures. C'était une triste nuit. Elle a regardé les photos brûler comme hypnotisée, comme un peintre qui brûle ses toiles. Elle était là, agenouillée, le regard inexpressif. Je l'ai regardée faire, accoudé au chambranle de la porte de la salle de bain. Je l'ai cru entendre murmurer non, pas déjà, je l'ai cru entendre gémir les enfants il me faut les enfants. Mais elle savait, elle devait savoir, que je ne la laisserais pas faire. Je ne pouvais simplement pas l'envisager.

Au petit matin, je l'arroserai d'essence et je la brûlerai. Elle semble si faible, si diminuée, elle n'aura pas la force de m'en empêcher. Même son cri sourd, l'infrason qu'elle produit lorsqu'elle se sent en danger et qui peut détruire un homme restera bloqué dans sa gorge. Elle est rattrapée par le mal qui saisit les siens lorsqu'ils se mesurent à l’atmosphère terrestre.

Il ne me restera rien d'elle.


 
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   SQUEEN   
9/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'admire le travail: l'ambiance teintée d'ennui de répétition qui transparaît surtout par l'écriture, une belle "lancinance", qui colle à l'histoire. Je peux difficilement séparer le fond de la forme,et c'est bien cela qui constitue la réussite de ce texte. Je ne me vois pas dépiauter ou analyser ou critiquer, ce serait séparer ce tout qui fonctionne et qui a du style. Détaché détaché et cynique, sans jugement. Bravo et merci.
SQUEEN

   MonsieurF   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est très bien écrit. Mais ça me laisse totalement de marbre.

J'ai apprécié le style: vif, recherché sans être pompeux, enlevé, fluide. On suit facilement l'histoire et elle embarque de même. Pour ça, je vous tire mon chapeau.

Mais le fond m’indiffère. J'ai l'impression de (re)lire un texte de An Scott ou de Dahan sur la jeunesse huppée, et à vrai dire je n'en vois pas l'intérêt. Il ne se passe rien, ça ne me raconte rien.
Mais c'est un ressenti totalement personnel, il n'a donc valeur d'absolu.

Bravo encore pour l'écriture, pour le reste, surement dans une autre nouvelle...

   Donaldo75   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Stefan,

Quelle claque !
La narration demande de rentrer dans ton style, mais ensuite, une fois le cerveau tourné dans le bon sens, la nouvelle devient fluide, racontée dans un langage presque télépathique.

Et l'histoire !
Elle commence glamour, un peu dans un registre à la Bret Easton Ellis dans Glamorama. Ensuite, elle bifurque sur le fantastique sans pour autant choquer le lecteur.

Que de travail !
Il se décline sur les mots, les sons, la ponctuation, les répétitions, comme si le lecteur découvrait une langue étrangère qu'il comprendrait petit à petit.


Bravo !

Donaldo

   plumette   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Quelle plume!
elle ne se laisse pas attraper du premier coup, il faut accepter ce côté un peu étouffant des paragraphes serrés, sans la respiration de la ponctuation, et ces longues phrases descriptives.

je retrouve votre construction par petites séquences titrées. Là ce sont des lieux, des moments passés avec "elle" dont on ne connaîtra pas le prénom.

Quelle atmosphère ! C'est glauque, c'est loin de mon monde, mais vous avez su m'y attirer.

qui est-elle? Elle consomme les hommes. J'ai été surprise au premier tiers par "Ce qu'il reste du corps du danseur ivoirien commence à pourrir et à puer, au fond de l'immense placard de la chambre. Comme d'habitude, j'attendrai qu'elle soit endormie pour le faire disparaître." alors j'ai attendu la suite , la tension est montée d'un cran, à qui le tour?

allez, sur le style que j'ai aimé, je vais tout de même vous faire une petite remarque: 2 scènes dans une boîte, c'est peut-être trop car il n'est pas si simple de ne pas vous répéter.
Le coup des aisselles, deux fois, c'est trop car on perd la saveur de la première fois.
il y a un paragraphe ( j'ai la flemme de le rechercher) ou le mot "un peu" revient de manière lancinante et un peu artificielle...un peu comme un tic d'écriture.

mais c'est parce qu'il faut trouver quelque chose!

Bravo, voilà longtemps que je n'avais pas été à ce point surprise, dans le bon sens, par un texte.

Plumette

   mattirock   
6/7/2018
Modéré : commentaire trop peu argumenté.

   Eva-Naissante   
6/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

De ma première lecture effrénée, presque en apnée, je me suis trouvée happée par votre récit sans trop savoir pourquoi, au point qu'il m'a fallu y revenir et y revenir encore.

Je l'ai beaucoup aimé.

Atypique, intriguant, entraînant et bien écrit.

Toutefois ... j'aurais bien aimé en savoir un peu plus, sur cette femme, pourquoi lui faut-il des enfants, pourquoi dit-elle qu' "ils veulent des enfants" ? pourquoi est-elle ce qu'elle ? et puis...qui est-elle ? qui sont-ils tous les deux ?

Des questions sans réponse, qui résonnent et laissent une trace, bref, ça a marché pour moi !

Merci,

Au plaisir de vous relire,

Eva-N.

   GillesP   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Je suis très partagé. Je m'explique:

Lorsque je suis entré dans la nouvelle, au bout de quelques paragraphes, j'ai écrit un commentaire dithyrambique. Le voici: "mais quel pied! Un véritable orgasme littéraire. L'écriture est parfaitement appropriée au propos: l'existence à la fois agitée, répétitive, glauque, vaine, à la dérive, de ces personnages adeptes de la vie nocturne, est retranscrite à travers des phrases qui virevoltent, qui tourbillonnent, qui semblent s'arrêter à certains moments, et puis non, elles reprennent, comme si elles refusaient de mourir (je parle des phrases, mais cela pourrait s'appliquer aussi aux personnages). Je me suis laissé emporter par les répétitions lancinantes de certaines expressions, qui ne sont d'ailleurs pas toujours répétées de la même façon. Il y a de petites différences à chaque fois, un mot qui vient s'ajouter ou un autre qui disparaît, et cela rend vraiment bien compte de l'histoire que vous racontez. J'ai été sensible, aussi, à certaines ruptures de rythme, marquées par des phrases courtes qui viennent couper le tourbillon à certains moments (exemple, au début: "un peu avant, elle m'a dit d'aller me faire foutre"). Il est simplement dommage que certains détails détruisent le tourbillon d'ensemble. Par exemple, j'aurais préféré que la nouvelle commence par "elle ne chante plus". L'indication du lieu et les paroles de la chanson créent un effet moins fort que le premier véritable paragraphe, qui est vraiment très réussi. De la même manière, je me serais passé des onomatopées ("boom boom"), ainsi que de l'expression "faux blond mais vrai pédé". Je comprends l'effet de style recherché, l'antithèse entre "faux" et "vrai", le paradoxe entre l'artifice et l'identité profonde, mais je ne vois pas bien ce que cette expression, teintée d'homophobie, apporte à l'ensemble. Je ne confonds pas l'auteur et le narrateur, bien entendu, mais qu'est-ce que ça apporte de plus à la personnalité du narrateur?"

Voilà, ça c'est ce que j'ai écrit en découvrant le style si particulier de cette nouvelle. Après, j'ai continué ma lecture. L'écriture est toujours aussi forte, et cela jusqu'à la fin. Mais ce qui m'a gêné, c'est, au final, l'histoire. Elle aurait été beaucoup plus forte sans cadavre. Je n'ai pas cru une seule seconde à ce que vous racontez. Cette femme, vous la décrivez si bien dans sa vacuité et dans son désir de gloire, qui restera à jamais inassouvi. Elle est à la dérive et l'écriture rend cela de manière admirable. Mais pourquoi en faire une meurtrière? Pourquoi transformer ce texte, déjà assez noir en lui-même, en polar cousu de fil blanc? Et pourquoi veut-elle s'en prendre à des enfants, à la fin? D'ailleurs, la fin, je ne l'ai pas comprise: le corps de cette femme commence à noircir, mais elle n'est pas encore morte? Le narrateur ne l'a pas encore tuée? Les trois derniers paragraphes (à partir de "nostalgie") me perturbent.

Je mets "bien", et sans tous ces cadavres et cette fin, j'aurais mis "passionnément" car, vous l'avez compris, j'ai adoré l'écriture.

Au plaisir de vous relire.
GillesP


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