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Sentimental/Romanesque
tatanlongi : La voix fluette
 Publié le 03/09/20  -  10 commentaires  -  18911 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Je dois réussir à entendre cette voix fluette, malgré les bruits du dedans de moi et les bruits du dehors de moi qui m'en empêchent.


La voix fluette


J’entends parfois,


outre le vent que j’entends dans le ventre de cet antre de moi, cet antre qui me commande et auquel j’obéis toujours, j’entends parfois, en tendant bien l’oreille les jours où je ne suis pas plongé dans le vacarme imposé par le bar qui gronde sous ma fenêtre sa rumba délicieuse et son ngwasuma insolent, ou dans le brouhaha, que souvent je choisis librement, du bar du coin de l’avenue,


j’entends parfois,


outre ce vent insistant que j’entends parfois de mon ventre et qui me commande de recourir, à mon corps défendant, au vol à l’étalage pour le nourrir, lui mon ventre, riche de la lave de mon courage et creux des rendez-vous manqués, riche des faims inassouvies, plein de la bile déversée pour dissoudre une bouffe qui n’arrive qu’à l’improviste, le nourrir ce ventre de cette bouffe qui est la bouffe suprême, le dieu fufu, le roi mukapara, mzee badi, bref, la boule nationale sans laquelle ma vie serait d’une inconcevable légèreté,


j’entends parfois,


outre ce vent qui tourmente mon ventre, ce vent qui tournoie à vide dans mon ventre les jours de fringale, ce vent des jours de fringale qui persiste tant qu’elle n’est pas lestée des fameuses boules nationales bien fumantes, tout grand joueur de boule nationale sait qu’une boule nationale qui se respecte se consomme bien chaude et brûlante pour que la main l’expédie bien vite dans l’estomac où elle finira transformée en caca, ce qui illustre la fatuité de la vie dans la flatulence, parce qu’en gros, quand je vole au marché central, quand je me fais attraper et que j’attrape des coups de matraque des policiers qui aiment se décharger sur nous de la frustration de leurs chefs qui volent leurs primes et contre lesquels ils ne peuvent rien, en fait en me faisant tabasser, je souffre le martyr pour la bouffe qui sera transformée en caca,


j’entends parfois,


outre ce vent bruyant des jours de faim ou des jours de la bombance lorsque mes larcins ont été chaud-chaud-na-rayon, parfois j’entends cette voix fluette, donc inconsistante, parce qu’une voix sérieuse se doit d’être comme la voix de Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, bien grave et sonore, j’entends donc cette voix fluette comme la voix de KasaVubu, (voilà pourquoi Mobutu lui a pris le pouvoir, ce n’était qu’une affaire de voix, sa voix gracile de prêtre pas assez défroqué n’a pas résisté à la profonde voix de stentor de Mobutu),

donc outre la voix bien sonore, grave et de stentor de mon ventre qui domine naturellement toutes les autres voix de mon corps et de mon esprit et de mon âme, j’entends cette voix autrement bien muette sauf lorsque les bruits des deux bars de mon quartier, le voisin et celui du coin, librement choisi, me laissent tranquille,


j’entends cette voix tellement fluette qu’elle en est presque muette

parce qu’elle doit combattre tous ces bruits,


outre le vent bien bruyant de mon ventre, le bruit rumba et ngwasuma des deux bars, elle doit combattre également cet autre bruit bien familier, de la voix de mon père et de ses amis qui discutent politique à l’arrière de la cour et tout le monde sait que la politique ça se discute à voix très haute parce qu’il s’agit d’avoir raison et personne n’a jamais raison avec une voix faible et lui mon père a une voix bien forte comme la voix de ce chanteur d’opéra qui s’appelait Madiata et dont il se raconte qu’il avait fait au Maréchal taper dos à une époque où personne n’osait même regarder Mobutu dans les yeux,

j’entends parfois cette voix,


elle, la voix fluette, doit combattre le bruit des cris de Georgette la femme de mon père, lorsque mon père la bat comme le nettoyeur ambulant de tapis tape sur nos tapis, les cris qui déchirent le silence de la nuit de cette innocente que mon père persécute, que mon père bat pour toutes les raisons possibles, parce qu’elle sourit sans raison, parce qu’elle chantonne timidement en exécutant sa part du contrat de mariage, parce que la part du contrat de mariage d’une femme, c’est au minimum les tâches ménagères les plus ingrates, et que pour Georgette c’est en plus m’aider à nourrir la maison pendant que mon papa discute politique et boit, c’est nourrir la maison en vendant tout l’avant-midi à la sauvette des petites choses, des papiers mouchoirs, des bonbons Vicks et des bonbons sucrés, des bazoka, des tiges de kimbiolongo la racine magique qui rend les hommes forts,


j’entends cette voix,


elle doit combattre également les bruits de l’église de l’avenue de derrière où le papa Pasteur a une maman Pasteur belle comme une déesse, tout le monde sait qu’un pasteur qui a réussi a forcément une épouse belle comme une mamiwata, au besoin si son épouse de l’époque du passage dans le désert, c’est-à-dire son épouse du temps de l’époque du mpiaka, de l’ère de la galère, des poches vides, des prédications dans les bus et dans les marchés, si cette épouse est moins belle que ne doit l’être une femme de pasteur prospère alors elle sera convaincue d’adultère, répudiée et le pasteur pourra épouser une épouse plus conforme à son standing de pasteur qui a réussi, un pasteur comme il faut, ennemi de la galère, la sienne propre, tout le monde sait que la seule galère contre laquelle Dieu se doit d’agir immédiatement, c’est la galère de Papa Pasteur, parce que tout le monde sait, sauf les jaloux, les médisants, les haineux, les occultistes et les satanistes, tout le monde sait que les udpasteurs qui ont réussi, sont riches pas pour leur propre bénéfice mais pour la gloire de Dieu tout puissant, pour la gloire de l’Éternel, alors que la misère d’un simple fidèle n’est pas un scandale parce que Dieu bénit qui il veut et dans les temps choisis par lui, car pour lui un jour égale mille ans et vice-versa, la misère d’un serviteur de Dieu est une insulte en son Saint Nom,


j’entends cette voix malgré tous ces bruits,


il y a ces bruits de l’église de derrière de chez moi, où le pasteur qui a réussi et qui a donc une maman Pasteur bien comme il faut avec une beauté de mamiwata et le derrière comme il faut à la Ya Mado, il ne faut surtout pas penser que c’est le derrière à la Ya Mado, le critère de choix de Papa Pasteur, parce que lui Papa Pasteur a choisi cette maman Pasteur parmi les ouailles de son église en regardant d’abord le cœur pur de la future maman Pasteur, sa dévotion pour les tâches ingrates, comme celle de rester après tout le monde, avec lui pour continuer à prier pour les autres, pour le pays et le monde, et non pas son derrière à la Ya Mado, qui a beau être une somptueuse pièce de choix,


donc il y a les bruits de l’église, les bruits des intercesseurs, ces vaillants guerriers qui sont souvent des guerrières qui prient pour les autres, les misères du pays, et Dieu sait que les misères du pays nécessitent beaucoup de prières, ils prient même pour les misères du monde entier, en fait c’est grâce aux prières de ces héroïnes que le monde n’est pas aussi infernal qu’il aurait pu être sans leurs prières,

et il y a aussi le bruit des discussions des jeunes gens parieurs de Pari-foot, qui sont finalement assez intelligents pour tirer parti de leur passion pour Messi, Christiano et autres joueurs millionnaires en essayant eux aussi de se faire des millions (c’est pas les mêmes sortes de millions, c’est sûr, eux c’est des millions des francs congolais, et les millions des francs congolais, c’est des millions pour rire ça n’impressionne personne, alors que le but des millions, c’est bien impressionner les gens, on est bien d’accord, mais ces millions-là en francs congolais, ça n’impressionne personne, et d’ailleurs le bula-matari lui-même, lorsqu’il te fait payer les amendes, il les calcule en dollars),


il y a donc ces bruits-là des parieurs qui s’échouent, après avoir été le matin prier en criant à l’église de derrière pour que Dieu leur donne la chance de gagner les millions en francs congolais, qui sont des millions pour rire qui ne se prennent pas eux-mêmes au sérieux, s’échouent donc dans le bar qui est sous ma fenêtre, on les entend remplir l’air chaud et moite de la nuit de leurs rires-tintamarre qui cachent mal leur angoisse de devoir jouer chaque jour leur droit de venir boire ici au bar sous ma fenêtre, ce tintamarre qui cache mal leur angoisse pour certains de n’avoir pas de travail, pour d’autres d’avoir du travail mais pas de salaire, pour d’autres encore d’avoir des salaires de misère qui ne les empêchent pas de mourir de faim, ce qui explique qu’ils sont encore là chaque jour à jouer leur chance à Pari-foot pour gagner le droit de rêver à millions, même des millions en francs congolais, ça te change quand même la vie pour quelque temps, ils remplissent donc l’air chaud et moite de leur tintamarre en finissant tout leur argent gagné au Pari-foot, mais même dans leur pire folie d’ivresse, ils n’oublient pas de laisser de côté la part de Papa Pasteur, parce que Papa Pasteur a toujours été d’une clarté tranchante, une prière sans offrande énerve Dieu qui risque de te répondre fâché, or nous savons tous que Dieu, lorsqu’il te répond fâché, il peut donner un caillou à son fils qui lui demande du pain,


il y a aussi le bruit du menuisier voisin qui tape dans du bois depuis des siècles et des siècles avec une persévérance diabolique et souvent vers quinze heures, quand après m’être réveillé à l’aurore pour aller voler à l’étalage et à la tire (c’est un métier exigeant, il faut commencer la mise en place au Marché central très tôt), je reviens piquer un somme tranquille pendant que Georgette, la femme de mon père, une sainte femme dont je me demande pourquoi Dieu qui est censé être si intelligent, je me demande pourquoi il l’a jetée ici chez nous, dans notre famille bizarre, pour être la femme de mon père, l’homme le plus abjecte que je connaisse, l’homme ivrogne qui s’est interdit à lui-même le droit de dormir sans sa cuite sacrée, oui donc pendant que cette sainte femme, la femme de mon père que j’appelle maman, mais qui n’est pas ma maman pour de vrai, nous prépare à manger, il y a ce bruit de menuisier,


cette voix fluette, que j’entends parfois à force de la chercher, doit combattre, pour être entendue, tous ces bruits, dont le bruit du menuisier qui tape constamment dans le bois, et qui chante, oui il chante de sa voix qui est plus belle que celle de Papa Pasteur, cet homme de Dieu tient toujours à entonner les chants de sa voix de crapaud, mais comme c’est lui le pasteur qui est le dépositaire de la vision que Dieu lui-même a déposée dans son cœur, personne dans cette église n’ose lui dire qu’il doit arrêter d’entonner les chansons et de se prendre pour Barry White ou James Brown ou encore pour Reddy Amisi dont il a la coiffure en forme de pyramide inclinée,

j’entends la voix fluette,


la voix fluette dans ma tête qui doit combattre la voix du menuisier qui chante à tue-tête et qui a si mauvais goût à ne chanter que du gospel alors que déjà le matin grâce à la voix caverneuse du pasteur je suis gavé de gospel, mais au moins lui le menuisier il chante bien,

la voix fluette qui doit combattre tous les bruits de mon avenue, les voix qui montent à chaque heure de la journée, le bar voisin qui démarre au quart de tour déjà vers midi pour l’adoration quotidienne de la vie et qui concurrence l’église qui elle adore Dieu toute la journée et toute la nuit, et d’ailleurs le tenancier du bar dit que lui et le pasteur sont collègues parce tous ils adorent le même Dieu parce Dieu n’est pas bête s’il a créé la bière c’est parce qu’il sait que la bière c’est bon et d’ailleurs, ça n’a pas de sens de penser qu’une chose comme la bière qui en plus rend les gens heureux, danseurs, chanteurs et philosophes, est autre chose qu’un nectar divin, c’est manquer de bon sens, et d’onction et d’inspiration,


cette voix fluette doit donc combattre tous ces bruits sans oublier le vacarme du groupe de jeunes filles qui se disputent souvent et qui en viennent finalement aux mains parce que l’une d’elles a fait mosinzo avec le copain de l’autre et qu’elle ne veut pas admettre qu’elle a tort sous prétexte que le copain en question c’est un tonton de presque cinquante ans, marié à la tante de la prétendue victime et que donc cette victime ne peut pas avoir le toupet de se plaindre qu’on a violé le devoir de loyauté qu’on se doit entre « ma-copine » pour un copain qu’elle vole à sa propre tante,


donc la voix fluette qui doit dominer tous ces bruits pour que je l’entende, y compris les bruits des enfants qui jouent à la guerre (c’est très utile dans ce pays que les enfants jouent à la guerre, ça peut leur être utile pour de vrai dans un pays dans le tiers Est se couche et se réveille en guerre de plus ou moins basse intensité depuis vingt ans, basse intensité j’ai entendu ça aux infos, c’est une guerre où les gens ne meurent pas beaucoup d’un coup, ça doit leur faire du bien de savoir ça, les gars et les momies là-bas, de savoir qu’ils ne risquent pas de mourir en très grand nombre du coup, mais juste par petites grappes, ça c’est quand même rassurant),


la voix fluette doit dominer aussi le bruit du groupe électrogène du riche du quartier quand il n’y a pas de courant, oui le riche du quartier, le gars qui revient d’Angola et qui a deux bus « esprits de vie » qui lui rapportent des jolis versements chaque soir, il allume son groupe électrogène lorsqu’il y a coupure d’électricité, les jours de délestage, son groupe électrogène petit mais costaud qui fait un bruit de fula-fula, et qu’il laisse parfois tourner toute la nuit, parce que tout le monde doit savoir que lui il est le boss de l’avenue, et que le carburant n’est pas un problème pour lui,


je finis par l’entendre cette voix fluette,


lorsque la voix fluette qu’il y a dans ma tête réussit à vaincre tous ces bruits, à passer par-dessus leurs décibels, à les dominer de sa gracilité, à défaut de réussir à créer le silence au-dehors et au-dedans de moi, elle réussit à placer son timbre fragile, à force de persistance, à force d’écho, à force de musique, elle réussit à tracer elle-même son sillon de bruit dans ce vacarme dont elle fait un accompagnement trivial, alors là je l’entends cette voix, accompagner, par les bruits qu’elle combattait, ces bruits du dehors de moi, et ceux du dedans de moi, parce que le bruit du vent de mon ventre vide, affamé, raclant ses parois ou plein, usinant ses pets, n’est pas le seul bruit qui habite en moi,


oui j’ai aussi des bruits dans la tête, des bruits de détresse, les bruits que font les larmes qui ont échoué à sortir, cognant du dedans mes yeux comme des vagues échouant sur la falaise et revenant sur elles-mêmes en ressac, les bruits des cris et des injures qui ont échoué à percer la barrière de mes lèvres pour frapper mon père lorsqu’il bat Georgette sa femme avec ces planches de bois qui se brisent sur son joli corps, ces bruits du dedans de moi, qui échouent à réveiller les rêves que me racontait ma mère de ce que serait ma vie lorsque je serai devenu l’homme magnifique qu’elle était si talentueuse à peindre, tous ces rêves qui se sont éteints avec elle, tous ces bruits du dedans de moi de ma fureur contre moi-même de n’être même pas devenu la moitié de ce que rêva ma mère, la fureur d’avoir échoué par ma propre faute de ne pas avoir été l’homme dessiné par ma mère, la faute d’un père qui avait laissé partir les lambeaux de dignité et de responsabilité qui lui restait dans la bière qui emporta la dépouille de sa femme, ces bruits de ma détresse, de cette peur de grandir et de ressembler de plus en plus à mon débris de géniteur, tous ces bruits qui me donnent comme l’ivresse du lungwila,


ces bruits de dedans qui habitent dans ma tête, qui me font aller au-devant des bruits de dehors et qui me font élire le bar du coin, au détriment du bar sous ma fenêtre parce que tout le monde sait que ça ne se fait pas du tout de boire dans un bar qui est juste devant chez toi, qu’il faut respecter la bière, et donc que la bière bue chez soi doit rester une exception pour cause de fête ou de visite familiale, que donc la bière comme il se doit ne se boit qu’en dehors de chez soi et donc à distance raisonnable de l’endroit où l’on dort, et que donc un bar juste sous sa fenêtre en face de chez soi, c’est presque comme boire chez soi, et que ce serait du plus mauvais goût de juste traverser la rue pour boire, surtout lorsqu’il s’agit de boire pour fuir les bruits de sa tête qui habite dans cette maison que l’on fuit,


j’entends cette voix frêle, mièvre, gracile,


cette voix gracile réussit parfois à imposer son frêle tempo et à se faire entendre, du fond de ma tête, du fond des souvenirs enfouis depuis des années, cette voix fluette se fait entendre, je la reconnais bien, c’est la voix de ma mère, sa voix telle qu’elle me racontait mes propres rêves, sa voix couvre, frêle, fragile, gracile, mièvre, tous ces bruits rebelles et tonitruants, cette voix qui s’est éteinte un jour, sous la machette d’un kuluna ivre de zododo, de chanvre, et peut-être plus encore de bêtises, cette voix je l’entends, c’est la voix de ma mère que j’entends, elle est fluette, douce, brisée par toutes ces contorsions à survivre dans le chaos de mes souvenirs, avec un brin de tristesse, c’est la voix de ma mère que j’entends et elle me parle et elle me dit de sauver mes rêves, de me lever, de devenir un homme, que peu importe si les rêves qu’elle avait tracés pour moi dans ma mémoire d’enfant sentent aujourd’hui le poisson pourri, peu importe si les rêves dessinés par elle sur le sable des terrains de mes jeux d’enfant ont été irrémédiablement effacés par les vents contraires, ma lâcheté et la folie de mon père, peu importe, parce qu’il n’est jamais trop tard pour se convoquer des nouveaux rêves, il n’est jamais trop tard pour se tenir debout dans un coin du monde, de se ternir debout de toute la longueur de son humanité, et peu importe mes propres fautes, la voix gracile de ma mère me supplie de me pardonner à moi-même de pas être à la hauteur de ses rêves à elle, mais de trouver la force de construire des nouveaux rêves qui seront les miens et que je pourrais dessiner de mes propres mains, que les rêves n’exigent que le courage, ma mère ne me demande que ça du courage de regarder en face les lambeaux déchiquetés de ma vie, de même que sa voix réussit à se faire entendre de l’au-delà, de lever ma voix de stentor, ma voix sonore, le seul héritage de mon père dont je n’ai pas honte et de crier ma rédemption, de crier plus fort que les cris de ce bébé, ce bébé que je rêve magnifique, tout beau comme sa mère ou ma mère, ce bébé qui est dans le ventre de Georgette la femme de mon père, ce bébé qui est le mien, le fruit de nos douleurs conjuguées et copulées, la voix me commande de prendre le courage de construire un nouveau sillon au milieu de ce chaos ultime que va devenir ma vie lorsque mon père saura le fruit de nos amours coupables.


 
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   socque   
19/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je me rappelle très bien avoir lu et commenté ce texte il y a quelque temps en Espace Lecture, je vous disais que vous preniez un gros risque en présentant l'histoire sous forme de pavé. Je suppose qu'elle a été refusée à la publication et que vous la reproposez plus aérée, avec des paragraphes. Cela me semble en effet plus digeste.

J'apprécie toujours ce mélange de nonchalance, d'ironie, de tendresse (à peine), de rage ; la tragédie est palpable, l'avenir des plus incertains ! Comme lectrice, je ne vois pas trop comment les choses pourraient bien tourner... Une mention pour les mots congolais dont vous parsemez le texte : ils ajoutent au dépaysement et je les trouve bien dosés, il n'y a pas de perte de compréhension.

   Donaldo75   
29/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voici un écrit original, profondément littéraire dans la forme comme dans la réflexion qu'il contient. Le choix de peu ponctuer rend la lecture différente, un peu comme un flux d'écriture. Il y a de la poésie dans ce texte alors je dis pourquoi pas ? Parce que des écrits de ce genre, il y en a peu sur Oniris, du moins de cette qualité et il est intéressant de voir comment celui-ci va être lu, commenté, analysé, disséqué par une communauté aux goûts divers et variés.

Bravo !

   maria   
3/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour tatanlongui,

Pour moi, la misère des Hommes est décrite ici comme une évidence, et je n'ai pas vu, chez le narrateur, la volonté, l'espoir que ça change.

Son père continuera à boire et à battre sa femme, le pasteur en aura toujours deux pour l'aider à prier, on pariera encore plus au Paris-foot et lui continuera à voler et à boire des bières (en cachette ?)

Certes la voix de sa mère lui dit "de trouver la force de nouveaux rêves" et (j'ai trouvé ça magnifique) "qu'il n'est jamais trop tard pour se tenir debout dans un coin du monde", mais il annonce "le chaos ultime" dans sa vie.

La faim l'a peut-être conditionné à sa "lâcheté".

Je ne saurai commenter le fait qu'il a fait un enfant à la femme de son père. Le sexe dans la famille me met mal à l'aise.

J'ai lu, pour la première fois, un texte d'une seule phrase et je ne m'en suis aperçue qu'après la lecture.
Un texte audacieux dans sa forme, et réussi selon moi. aussi parce qu'il dépasse les frontières du Congo.

Merci du partage, tatanlongui

   plumette   
3/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
j'ai lu ce texte en apnée, fortement impressionnée par son rythme, et sa forme littéraire.

la forme est comme un torrent qui se déverse avec force, rage, ironie, tristesse.

sur le fond, vous nous transportez au Congo dans une époque que j'ai un peu de mal à déterminer mais au fond cela n'a pas vraiment d'importance. Tout comme il n'est pas nécessaire de comprendre tous le vocabulaire congolais car le sens global ne peut pas échapper au lecteur qui est plongé dans un univers que votre plume rend avec brio.

Le narrateur a une lucidité féroce, un regard acéré sur la vie qui l'entoure.

Sur le plan narratif, le fait de décrire chaque groupe de personnes en partant des bruits a très bien fonctionné pour moi.

il n'y a rien qui permette d'espérer un "mieux" dans la vie du narrateur, sauf s'il décide de partir avec Georgette, ce qu'il ne semble pas pouvoir faire.

je me doutais que la voix fluette serait celle de la mère. !

Merci pour ce très beau texte!

   dream   
3/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
En dépit de son apparence indigeste due à la longueur de ce texte, je trouve que ce récit est une vraie réussite, car il dégage une émotion vraie. Dans un pays où l’identité personnelle fait cruellement défaut, l’auteur brosse un tableau effrayant et percutant du quotidien de la misère, et nous offre une vision acide de ce pays qu’est le Congo. Déchirements entre passé et présent, souffrances et espoirs mêlés, tout cela nous est montré avec cruauté mais aussi avec tendresse lorsqu’il est fait allusion à la mère disparue et chérie, qui rêvait d’un avenir meilleur pour son fils. Mais derrière tout cela se cache surtout une réflexion spirituelle et une remise en question de la foi et l’hypocrisie de la religion, ses dérives et le rôle qu’elle peut jouer dans certains pays, par les nombreux déguisements que certains représentants de Dieu, se sentant investis de tous les pouvoirs, portent. Face à tant de malheurs, on sent ce fils plein de colère et d’incompréhension pour un dieu qui permet de tels drames, et une souffrance réelle de vivre sur cette terre de misère pour une liberté impossible. Mais comment ? Comment peut-il s'échapper d'une existence qui l'encercle de plus en plus, tel un étau ? Il sait bien qu’il faudrait commencer par expurger de ses démons ce père indigne et nettoyer toute cette racaille…

CLAP ! CLAP ! CLAP !
dream

   hersen   
4/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C'est un texte fort, qui interpelle déjà par sa forme. j'ai eu peur en commençant, avec les répétitions, le rythme lancinant.
Et puis les mots ont fait que j'ai oublié tout ça, et qu'au contraire, le style exacerbe les mot et qu'ils frappent où il faut.

Un texte d'une lucidité foudroyante. le narrateur sait le chemin qu'il ne doit pas prendre, le chemin sur lequel il est déjà, mais cette voix fluette maternelle, si elle n'empêche en rien que les choses arrivent, parce qu'on est là, maintenant, dans ce pays, cette rue, cette famille, et que la vie ne fait pas beaucoup de cadeaux à ceux qui en ont besoin, cette voix maternelle est le seul cadeau que la vie lui a fait, en même temps que de le mettre au monde dans un monde pourri. Il y a une mise en abime excellente.

Un texte qui ne fait pas rêver, on ne peut pas dire, mais qui contient toute l'humanité du monde.

Un voile protecteur jeté sur un fils par une mère, par toutes les mères du monde, qui continuent à projeter des espoirs fous.
Il faut bien ça.

Merci de cette lecture, tatanlongi.

   IsaD   
4/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Tatanlongi

J'ai lu votre texte deux fois et si je l'ai fait, c'est que ma première lecture m'avait interpellée, quelque part, sans trop savoir où.

Ma deuxième lecture m'a fait comprendre que votre texte était en fait une vraie création littéraire, ce quelque chose de très personnel qui caractérise un auteur, vous avez certainement beaucoup à apporter à l'écriture.

Cette longue réflexion en apnée qui revisite tout le quotidien du narrateur, dans les zones sombres comme lumineuses, est vraiment très, très forte.

J'ai aimé presque tous vos mots, d'autres moins, je l'avoue, qui m'ont laissée dubitative sur la façon dont vous les avez employés mais ce sont les vôtres avant tout.

Merci pour cette découverte surprenante et très intéressante.

   Malitorne   
6/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Votre récit m’apparaît comme un joyeux capharnaüm où se mêle de multiple tranches de vie, de scènes quotidiennes, guidé par ce fil conducteur en arrière-plan qu’est la voix fluette. Ce n’est pas inintéressant pour qui veut se faire une idée de l’ambiance d’un pays africain, ça semble juste et évocateur. Le style est plutôt original avec une bonne dose d’ironie, parfois de gravité, nimbé d'une tonalité poétique.
Là où le bât blesse pour ma part, c’est qu’il n’y a pas à proprement parler d’histoire. Ce n’est qu’une longue suite de descriptions, comme si on parcourait les rue d’une ville du Congo un appareil photo en main. Où l’on retrouve d’ailleurs les sempiternels clichés : désordre, pauvreté, patriarcat...

   Alfin   
18/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le bruit qui nous abâtardit, le bruit qui couvre la route d’obstacle et enfume les perspectives. Le bruit qui nous empêche de nous rebeller et assourdit nos idées claires pour les assombrir. Ce bruit existe à Kinshasa, ce bruit existe plus à Kingabwa près du fleuve qu’à ma Campagne. Les intonations, les crêtes, sont différentes à Ngiri Ngiri ou à Kintambo Magasin. Dans une ville fourre-tout où le salaire moyen est officiellement de 36$ par mois. Rien n’est organisé, tout fonctionne dans le chaos. J’en pleure parfois et ensuite je vais dormir dans mon lit moelleux. J’en souris parfois, parce que les souvenirs tendres m’en reviennent et ensuite je débarrasse la table du repas du soir qui avec trois pizzas du restaurant du coin me coute un mois du salaire moyen mensuel d’un habitant de cette ville tentaculaire.

Ce texte est extraordinaire, car il est circulaire, en répétition permanente et nous emmène dans le ressac d’une vague de rumba. Ce texte est riche et se lit avec un rythme effréné comme une danse en transe. Ce texte qui semble décousu nous distille une histoire magnifiquement construite. Nous faisant voyager du marché central aux petites rues du vieux Matonge ou d’un autre quartier populaire. On y suit le parcours d’un jeune homme un peu perdu, obligé de voler pour manger, confronté à la méchanceté de son géniteur et dont le souvenir de sa maman cherche à travers tout ce bruit à le guider. Pourra-t-il sauver son enfant à naitre de cet enfer joyeux, car oui, l’enfer de Kinshasa est joyeux.
Merci, Tatanlongi de cette incroyable création qui m’a vraiment transporté.

   Jocelyn   
21/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Serait-il étonnant pour une mégapole polymorphe comme Kinshasa alias Kin la belle, mboka bisengo, mboka butu eyindaka te que de dire que tout part d'un bruit ?

Rien d'étonnant car le bruit à la capitale se passe des oreilles pour pénétrer le corps comme un viol VIOLENT. Mais ce viol, si tant est qu'on adopte un certain mode de vie, on y prend pas garde, on en fait quasiment fi. Sauf si bien sûr, on veut entendre une voix. Une voix qui n'a rien d'un bruit. Une voix qui, si ça se trouve, est tout simplement un écho du silence qu'on a perdu quelque part dans le tréfonds de notre âme avec notre semblant de conscience... cette voix, si ça se trouve, c'est la conscience tout simplement. Mais cela étant, elle est si belle, cette voix étrange, que moi personnellement je comprends parfaitement qu'elle prenne les contours du visage d'une maman.

Je ne fais pas de commentaire sur la forme. Je vais m'attarder sur le fond. Il y a là un descriptif socioculturel qui peut s'avérer faire l'objet de toute une étude ethno-socio-philosophique. Quand d'une part une ville faite de bétons et de boue croupit sous le poids d'une misère souveraine, et d'autre, la mentalité que cette réalité engendre parait cohabiter avec les croyances anciennes et les dogmes, pour ne pas dire coutumes ancestrales vestiges têtus d'une société en pleine mutation. Tout cela s'observe à travers les yeux d'un ivrogne et drogué.

Faut-il au terme de cette lecture tirer pour leçon le message qui s'insert comme dans un rapport de force pour crier l'espoir à la va vite à l'oreille du lecteur déjà las d'entendre les bruits sempiternels de la ville, ou bien doit-on carrément s'abandonner à l'évidence (ces gens souffrent, ils souffrent ces gens...) ?

Je n'ai pas la prétention de répondre à cette question étant moi-même compris dans le contexte socioculturel évoqué. Je ne saurais toutefois pas clôturer mon analyse sans remercier l'auteur d'avoir disposé un cadre qui me permette à moi en tant que citoyen congolais, de cogiter un brin sur les réalités de mon pays, de ma ville... mais rien na dire, eko simba kaka. Tcheksa


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