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Sentimental/Romanesque
Thorgal : Pierre et la Bête
 Publié le 09/10/19  -  7 commentaires  -  42631 caractères  -  61 lectures    Autres textes du même auteur

Une histoire d'amour, de rupture... et d'enfer !

(Nouvelle écrite en écoutant la musique du film Interstellar, Main theme)


Pierre et la Bête


Louise, mon ange, mon amour,


Je ne sais pas par quel bout commencer cette lettre.

Nom de Dieu. Tout bouillonne à l’intérieur de moi. Pas un jour, une heure, une minute, ne passent sans que je ne pense à toi. Si tu savais comme tu me manques. J’en crève !

La nuit qui s’apprête à nous recouvrir n’est pas une nuit comme les autres. C’est celle où tu es partie. C’était il y a un an. Un an déjà.

Ah, si je pouvais remonter le temps et empêcher ces événements tragiques qui ont suivi notre rupture d’avoir lieu.

Oui, je voudrais remonter le temps et me retrouver ce vendredi 3 juin, soit cinq jours après notre séparation et quelques heures avant le Drame.

Ce jour-là, il était vingt et une heures et j’étais chez moi. Sur Arte, il y avait ce reportage superbe de la première ascension de l’Annapurna par les Français Herzog et Lachenal. Les images de la reconstitution étaient belles, lumineuses et cruelles. C’était exactement ce qu’il me fallait.


– Aux héros, j’ai beuglé en levant ma bière à l’intention d’une assemblée fictive lorsque j’eus enfin éteint l’écran.


L’Annapurna aura coûté ses pieds à Lachenal, et une partie de ses orteils et de ses doigts à Herzog, mais quelle aventure ! Le 3 juin 1950, l’Annapurna, premier sommet de plus de huit mille mètres, a été gravi.

Après quoi, j’ai gloussé niaisement avant d’écluser le reste de ma bière. La dernière gorgée passée, j’ai grimacé et lâché un rot énorme.


– Spéciale dédicace, j’ai dit en toisant mon Smartphone.


Ne comptant m’arrêter en si bon chemin, j’ai visé l’appareil avec ma canette vide. J’étais à deux mètres de ma cible, le défi semblait à ma portée. Le projectile a fendu l’air et a raté son objectif d’un bon mètre.


– Saleté, j’ai crié.


Je n’étais pas loin de croire que mon téléphone portable avait une âme, une âme maléfique qui jouait avec mes nerfs. J’étais frappé du syndrome des vibrations fantômes. Je l’entendais même sonner par moment. Je me jetais sur mon téléphone, presque en transe, mais vérification faite, il s’avérait qu’il n’y avait eu ni appel ni message. Le scénario se répétait depuis lundi.

Mon seul allié, je le buvais comme un trou et il m’aidait à oublier.

Avec lui je repoussais mes démons.

Deux jours auparavant, j’avais paniqué en m’apercevant qu’il ne me restait plus rien à boire. Je n’étais pas certain de supporter les gens ni d’être en état de marcher. Mais c’était ça ou rester sobre, alors j’avais enfilé mes chaussures, chopé mon portefeuille sur l’armoire et j’étais sorti. J’avais pris l’ascenseur et j’avais vomi à chaque étage. Quatre fois en tout.

Le Casino du quartier se trouvait à une centaine de mètres.

J’étais entré dans le magasin essoufflé et nauséeux, les cheveux poisseux et ébouriffés, une barbe de plusieurs jours et le tee-shirt sale, auréolé de taches d’alcools. Certains clients, qui avaient l’habitude de me voir flanqué d’un costard plutôt que d’une tenue de clochard, m’avaient lancé des regards en coin. Je les avais envoyés balader du majeur, avant de gagner l’unique chose qui m’intéressait dans ce foutu magasin : le rayon des spiritueux. En arrivant dans l’allée, j’avais repéré, placée en tête de gondole, une bière de marque allemande en promotion. Tu le sais, je m’étais rendu trois années de suite à l’Oktoberfest à Munich, et depuis j’avais gardé une préférence pour les bières allemandes. De plus, le slogan sur le carton disait : « Elle vous fera vibrer d’émotion. » Je n’en demandais pas tant. J’avais chargé cinq packs de vingt dans un caddie, avais payé et étais sorti.

Les trente-cinq heures suivantes je les avais passées à boire lesdites bières et à me maudire de les avoir achetées tellement elles étaient amères.

Avachi sur mon canapé, j’ai scruté mon téléphone posé à plat sur une écritoire en bois. J’aurais tant voulu qu’il sonne, j’aurais tant voulu voir s’afficher sur l’écran ton prénom. La violence de ton silence me tuait à petit feu, Louise.

D’un regard morne, j’ai balayé le salon : des dizaines de bouteilles, vidangées de leur propre substance, jonchaient un sol crasseux. Tant que je ne m’y retrouvais pas, par terre, j’étais résolu à me soûler et à projeter des canettes aussi loin que mes forces me le permettraient.

J’étais conscient qu’une partie de moi s’était éteinte ce lundi comme une bougie exposée au vent. Tout un pan de ma vie avait explosé sous tes mots dans ce bar entre deux gin-tonic : « Notre histoire s’arrête là ! » Cette phrase tombant comme un couperet m’avait littéralement asphyxiée. Une heure après ton départ, je n’avais toujours pas trouvé la force de me lever de ma chaise.

J’étais sorti du bar sur les coups de dix-huit heures. J’avais regagné mon appartement en retenant mes larmes. Sans m’effondrer, j’avais téléphoné à l’agence immobilière pour laquelle je bossais pour dire que j’avais une urgence et que je ne pouvais pas venir travailler. Puis j’avais éclaté en sanglots.

Comment en étais-je arrivé là ? Comment un homme pouvait tomber si bas à cause d’une femme ? Je n’avais pas encore posé de mot sur ce qui m’arrivait à l’époque mais aujourd’hui je sais que je souffrais d’une véritable déprime amoureuse dans laquelle je n’avais pas fini de m’enfoncer.

Soudain un klaxon de voiture a brisé le silence nocturne et s’est répandu dans l’appartement par une fenêtre ouverte. Les sens en éveil, j’ai tendu l’oreille. À nouveau trois coups rapides et rapprochés ! Une seule pensée a répondu dans mon for intérieur, pensée toute tournée vers toi. Je t’ai imaginée au pied de l’immeuble dans ta Twingo rose, la portière entr’ouverte, les yeux braqués à l’étage.

Je me trouvais dans un tel état de dépression que le moindre espoir était un gouffre dans lequel on plonge à cœur perdu. Je me suis dressé d’un bond. Bien trop vite. Tout a tourné autour de moi comme un carrousel lancé à toute berzingue. J’ai attendu que ça passe, que chaque objet reprenne sa place, puis je me suis employé à poser un pied devant l’autre, évitant de piétiner les cadavres de bière.

En arrivant devant la fenêtre, j’ai respiré l’air chaud de la ville avant de me pencher. J’ai balayé du regard la route en sens unique qui séparait les deux files d’immeubles du quartier. J’ai cherché ta Twingo rose avec toute l’attention dont j’étais capable. Et j’en ai vu une, de Twingo, sur ma gauche ! Mon cœur a failli exploser de bonheur. Mais très vite, je me suis aperçu qu’elle était rouge, abominablement rouge. C’était le coup de grâce. J’allais m’effondrer de chagrin quand je me suis accroché à une idée folle, j’ai pensé que l’auvent de l’entrée, recouvert d’aluminium, situé quatre étages plus bas, vous dissimulait, toi et ta Twingo rose.

Tout en me tenant fermement aux battants de la fenêtre, je me suis penché. Mais l’auvent cachait toujours un coin de route et de trottoir. Bravant ma peur du vide, j’ai passé la moitié de mon corps par la fenêtre. Un exploit. Mes pieds se sont soulevés. Je tenais un équilibre précaire, mais c’était grisant, j’allais m’envoler dans la nuit céleste.

J’ai tenté de battre des bras, d’abord avec prudence. Trouvant mon premier essai concluant, j’ai agité mes membres avec vigueur. Une bonne concordance des mouvements était primordiale. Si l’un des bras accélérait ou ralentissait ce serait la chute.

Je battais des bras et chantais : « Ça vit d’amour et d’eau fraîche, un oiseau. » Et de l’amour, j’en réclamais à en acheter tout un cargo. L’auvent en aluminium, ce rempart contre mon bonheur, me barrait toujours la vue. Convaincu de ta présence, j’ai admiré le courage dont tu avais fait preuve : quitter ton mari et me rejoindre, moi, l’amant de quelques mois seulement. Cette pensée et l’ivresse ont décuplé la force de mon amour. Un amour sans pesanteur.

J’étais prêt à prendre mon envol, je plongerais, éviterais l’auvent.

Qu’est-ce qui a fait que je n’ai pas sauté ? À l’époque, Suzette Lamy demeurait au quatrième étage de l’immeuble d’en face. Sans elle, je tombais. Tout aurait été différent alors. Mais on ne refait pas le passé.

Lors du procès, qui a eu lieu quelques mois plus tard, Suzette Lamy a dit avoir été victime d’insomnie ce soir-là. C’est en allant boire un verre d’eau dans la cuisine qu’elle m’a aperçu. Elle a ouvert précipitamment la fenêtre et elle s’est mise à crier.

Déséquilibré par cette voix chevrotante mais puissante, j’ai abaissé aussitôt mon centre de gravité et tout mon corps a réintégré l’appartement. Mes pieds ont ébranlé le parquet, je me suis penché et j’ai vomi sur mes mocassins croco.


*


Dix minutes s'étaient écoulées que j’en tremblais encore de tous mes membres. Assis dos au mur, le menton posé sur les genoux, je ne cessais de fixer d’un regard vitreux la bouillie puante et verdâtre qui tapissait le sol.

Lentement, je me suis redressé et j’ai jeté un œil par la fenêtre. Suzette braquait ses gros yeux épouvantés dans ma direction. Je l’ai saluée d’une main avant de refermer prestement la fenêtre. Quant à Louise… J’ai secoué la tête en me mordant les lèvres.

Dépité, j’ai traversé le salon et me suis carré dans mon fauteuil. J’ai attrapé une des bières immondes posées sur la table basse et me la suis enfilée d’un trait. Ce n’était pas assez fort, mon corps en réclamait davantage. J’ai tourné la canette et lu : Alcool 5.2 %. C’était que dalle ! Et ce maudit téléphone qui me narguait.

Bien sûr, il y avait la bouteille de champagne que je conservais dans la cuisine, mais je refusais de la boire. Pourquoi ? Parce qu’au fond je voulais encore y croire. Parce que l’amour que je te portais m’interdisait de l’ouvrir. Mais en cet instant tragique, je sentais l’espoir mourir et les bons sentiments s’éteindre. Étais-je arrivé au bout de quelque chose ? Un sentiment nouveau me submergea : un sentiment noir. Une haine et son cortège de passions mauvaises : la colère, la vengeance, le mépris. J’écoutais cette haine monter en moi, déborder de chaque pore de ma peau.

Soudain j’ai gagné la cuisine. « Nous la sabrerons pour fêter mon divorce » avais-tu dit en me confiant la bouteille que tu venais d’acheter chez un détaillant de vin. Ces paroles résonnaient dans ma tête avec une violence comparable à l’attente, à l’espoir qu’elles avaient engendrés.

De retour au salon, j’ai fait sauter le bouchon. Et j’ai bu la bouteille à même le goulot, presque en apnée. À bout de nerfs, tremblotant comme un vieux, éreinté par cinq jours de lutte, le cerveau embué par l’alcool, je me suis effondré sur le canapé et je suis resté un certain temps le visage enfoncé dans les coussins.


*


La bouteille de champagne était couchée en travers de la table basse, et mes yeux, rouges et boursouflés, ne pouvaient s’en détacher. Louise… Louise… Te souviens-tu de notre rencontre ce 27 décembre ? Quand je t’ai reconnue rue de la République, devant la vitrine d’une agence immobilière, emmitouflée dans un manteau jaune, j’ai cru à une hallucination, un mirage au cœur de l’hiver, une oasis de beauté et de formes voluptueuses, une Mère Noël tout juste après l’heure. En t’observant, en écoutant mon cœur subitement ivre de bonheur, j’ai su, ou plutôt j’ai eu la confirmation que ces neuf dernières années n’avaient en rien entamé l’amour que je te portais déjà à l’époque.

Sans hésiter, j’ai posé une main sur ton épaule. Tu as sursauté.


– Pierre Louviers, tu te souviens ? je me suis présenté. On est sortis ensemble pendant six mois.


Tu as réfléchi. Un siècle, mille ans.


– Oh oui, tu t’es écriée, ta voiture tombait constamment en panne.


Tu semblais pressée. Je t’ai invitée à boire un verre. Tu as fini par accepter.

Nous nous sommes installés à une table et tu as enlevé ton manteau. Tu t’habillais toujours avec goût. Nous avons commandé. Ton alliance a été la seule ombre au tableau. J’ai bu tes paroles en te dévorant du regard. Tu avais laissé pousser tes cheveux blonds et quelques rides étaient apparues autour de tes yeux clairs, sinon tu n’avais pas changé, je te trouvais toujours aussi craquante, si ce n’était davantage. J’avais du mal à réaliser que tu sois en face de moi, toi Louise Colin. C’était comme un rêve.


– Et tu enseignes toujours l’anglais au lycée Édouard Herriot ? j’ai demandé.

– Tu te souviens de ça ? Incroyable. Oui, je suis toujours là-bas. À l’époque, je venais d’être titularisée.


Tu as levé ta tasse de café et tu as bu une gorgée.

Un silence s’est installé. Je l’ai immédiatement rompu.


– Je t’ai vue devant la vitrine de l’agence immobilière tout à l’heure. Tu es à la recherche d’un appartement ?

– Oui… Marc et moi voudrions nous rapprocher du centre-ville.

– J’ai une agence, j’ai rebondi aussitôt, enfin, presque… Je suis numéro deux… je veux dire par-là directeur adjoint. Je peux t’aider dans ta recherche ?

– Pourquoi pas ?


Soudain, tu as regardé ta montre.


– Zut, j’avais complètement oublié, mon mari m’attend à Perrache pour onze heures. Si j’arrive en retard… Il est… comment dire… très pointilleux sur l’horaire.

– Dis-lui que tu as rencontré un vieil ami.

– Oh, surtout pas. C’est un sanguin. Il est très jaloux.


Tu t’es levée. Je me suis dressé à mon tour. Tu m’as remercié pour ce moment. Je me suis avancé pour t’embrasser. Tu as détalé comme un lévrier poursuivant un lièvre.

Tu étais déjà parvenue jusqu’au bâtiment occupé par la Fnac dont l’entrée est gardée par deux statues colossales lorsque j’ai crié ton prénom. J’étais essoufflé mais ravi de t’avoir rattrapée. Je t’ai tendu une carte de visite.


– N’hésite pas à appeler. J’ai des biens qui rentrent la semaine prochaine, notamment un appartement avec une terrasse terrible.


Prise au dépourvu, tu as saisi la carte sans savoir qu’en faire et l’a glissée dans ton sac à main. Puis, tu as filé en traversant la place Bellecour avant de rejoindre la rue Victor Hugo.

Six semaines sont passées sans nouvelle de toi. Et puis un soir, alors que j’allais me coucher, mon portable a joué Vivaldi. J’ai appuyé sur le bouton magique et ta voix en est sortie. Plutôt qu’une voix, des sanglots longs. Tu t’excusais, reniflais, bafouillais :


– Secrétaire… coucherie… salaud… Marc… vengeance… j... je passe… Peux-tu me donner ton adresse ?


Vingt minutes plus tard, une Twingo rose se garait au pied de l’immeuble. Tu as abondamment pleuré, tu as liquidé trois paquets de Kleenex et nous avons fait l’amour. Tu n’es repartie que le lendemain.

Ce jour-là, en me rendant à l’agence, je n’ai pu effacer un sourire niais et encombrant qui me tranchait le visage en deux. Je n’avais jamais été aussi heureux.


*


Vingt-trois heures cinquante-deux : mon salon était une véritable porcherie, moi un porc et la table basse, à l’image du reste, un merdier sans nom. Ce souk m’a tout à coup excédé. Le restant du chili de mardi soir fermentait dans un recoin, les mouches bleues se bastonnaient pour chiper les miettes, se prélassaient dans cette immonde puanteur. D’un splendide revers à la Gasquet, j’ai dégagé le bordel. Télécommandes, canettes, cendrier, boîte d’aspirine, photographies et une gamelle de cassoulet en boîte ont volé aux quatre vents. Les fayots dans leur sauce ont fusé comme autant de mini-missiles et ont tapissé les murs blancs de taches saugrenues. C’était un vrai carnage. Mais au moins la table basse était propre.

Minuit. Je n’y arriverais pas. Je le savais. Sans alcool, plus rien ne m’empêchait de tenir debout et d’aller prendre mon Smartphone.

Alors je me suis levé, j’ai marché vers l’écritoire en bois et j’ai saisi mon téléphone portable. J’ai sélectionné dans le répertoire ton numéro. Je suis tombé sur la messagerie. J’ai hésité, puis j’ai composé le numéro de votre fixe.


– Allo… ? Louise… ?

– Oui, a répondu une voix mal réveillée. Qui est-ce ?

– Moi…

– Qui ça…?

– Voyons… Pierre.


Silence.


– Allo… ? Louise… Tu es toujours là ?

– Attends, tu as murmuré, je sors de la chambre.


Je t’ai entendue descendre les marches de l’escalier. Quand tu as repris le combiné, ta voix avait l’écho d’un bloc de granit.


– Merde, tu fais chier !


Bien que tu l’aies dit sans crier, j’ai éloigné aussitôt l’appareil de mon oreille.


– Qu’est-ce qui te prend d’appeler en pleine nuit !

– Je sais… je sais… pardonne-moi, mais…

– Tu as pensé à Marc ? S’il s’était réveillé ? Je ne préfère même pas penser aux conséquences… Tu ne dois plus m’appeler, Pierre. J’ai pourtant été claire lundi, non ?

– Oui… j… je…

– Pourquoi tu ne dors pas ?

– Hein… heu… j… je n’y arrive pas, Louise, je n’y arrive plus, j… j’ai plus goût à rien, même plus au boulot.

– Minute ! Je m’assois, j’ai mal aux mollets.


Comme je ne t’entendais plus, j’ai paniqué, ai vérifié le réseau.


– Désolée, tu as repris après un long silence. J’ai cru entendre du bruit… Tu disais ?

– Je disais que…

– Oui, tu m’as coupée, tu n’as plus goût à ton job. Un conseil : enfile-toi des vitamines.

– Ce n’est pas ça… Tu le sais très bien.


Je t’ai entendu racler ta gorge, avaler ta salive.


– Bon, tu as commencé avec froideur. Je t’ai déjà expliqué : avec Marc on a décidé de donner une seconde chance à notre couple. Nous deux c’est terminé. TER.MI.NÉ.


J’ai dû me cramponner à l’écritoire en bois pour ne pas m’effondrer.


– Tu es en train de tout gâcher, tu as continué sur le même ton cinglant. J’espérais garder une bonne image de toi, de notre histoire. Tu détruis tout.


Tu as terminé en enfonçant le clou sans vergogne :


– Si tu as encore un tant soit peu d’estime pour moi, cesse tes enfantillages !


J’ai pris dix, vingt, trente claques dans la figure.

Lorsque j’ai enfin émergé de ma stupeur, la communication était coupée. J’ai rappelé, suis tombé sur ta messagerie, ai laissé sur ta boîte vocale un message d’une virulence croissante. Me suis excusé. T’ai insulté à nouveau.

Après avoir raccroché, j’ai regardé mon Smartphone. Ce con savourait son triomphe, cet appareil du diable m’avait définitivement réglé mon compte.

Il me fallait à boire, qu’importe si c’était de la pisse d’âne. J’étais bien trop lucide pour supporter ma détresse.

Soudain l’eau-de-vie de châtaigne du grand-père paternel m’est revenue en mémoire. Une bouteille de trente-cinq ans d’âge, aussi vieille que moi, que je conservais pour célébrer ou fêter un événement particulier. Comment avais-je pu l’oublier ? Je me suis précipité dans la chambre, et j’ai tiré l’unique tiroir du lit. Et dire que depuis trois jours je me tapais ces affreuses bières alors que je pionçais la tête sur un trésor. J’ai attrapé la bouteille sous les couvertures, l’ai serrée contre ma poitrine, et, excité comme une puce sur le dos d’un terre-neuve agonisant, j’ai regagné le salon en sautillant. Mon pied droit a glissé sur une mare de fayots baignant dans leur jus et je me suis vu partir en arrière. Par un réflexe de pure survie, j’ai entouré la bouteille de mes bras comme un nourrisson que l’on veut protéger de la chute et je me suis étalé de tout mon long. Certaines vertèbres ont craqué alors que je me relevais, mais la bouteille avait survécu. Je savais que l’eau-de-vie du grand-père allait remédier aux douleurs dorsales, c’était une formidable potion qui guérissait tous les maux, chagrins d’amour compris, ça cognait si dur à la tête qu’on en oubliait tout, comme un malade d’Alzheimer.


* *

*


Tout a commencé par un bruit insupportable, des décibels à rendre barge comme si mon crâne était pris en étau entre deux groupes électrogènes en activité. J’étais couché à même le sol en chien de fusil. Le réveil était sans merci. Impossible de bouger ni même d’ouvrir les yeux. J’étais conscient mais dans le coltard le plus épais. Je m’éveillais comme un plongeur qui remonte à la surface : par paliers de décompression. J’étais en pleine saturation. J’avais entièrement sifflé la bouteille d’eau-de-vie de châtaigne !

Brusquement j’ai serré les dents. Mon corps s’était mis à se raidir. Le bruit des groupes électrogènes ne me comprimait plus le crâne, non, il me le défonçait ! En me prenant la tête entre les mains, j’ai réalisé que ce vacarme infernal provenait non pas d’un appareil extérieur mais d’une redoutable migraine. Je me suis aussitôt engagé à ne plus laper une seule goutte d’alcool, du moins avant une éternité. Un besoin pressant d’ingurgiter des litres de flotte, de me prélasser dans un bain bouillant ou de sentir la chaleur du soleil sur mon visage m’a semblé aller dans le sens d’un retour à la vie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

J’ai remué les pieds, les jambes, le bassin. Il me semblait être toujours constitué d’un seul morceau. C’était déjà ça. Avec un effort terrible, je me suis redressé, j’ai ouvert les yeux et je n’ai pas reconnu mon appartement. Malgré mon effroi et la singularité de la situation, j’ai détaillé l’endroit où je me trouvais avec l’œil aiguisé du professionnel de l’immobilier que j’étais alors.

C’était une bâtisse sombre et désaffectée, dénuée de tout objet, constituée d’une seule grande pièce de huit mètres de large sur vingt de long, assez haute de plafond pour aménager un étage, ou une spacieuse mezzanine. Les chevrons et les pannes étaient apparents. La seule ouverture lumineuse, une large lucarne comportant une seule fenêtre, laissait tomber de la lune une pâle clarté.

« Depuis combien de temps étais-je ici ? » J’ai jeté un œil à ma montre et lu : quatre heures du matin. Bon Dieu ! Cela signifiait que deux heures s’étaient écoulées depuis la dernière fois que j’avais regardé l’heure. Je me revoyais parfaitement dans mon appartement, la bouteille d’eau-de-vie aux lèvres, du côté de la fenêtre, absorber le fond de ce liquide brûlant, puis fixer les aiguilles de l’horloge du salon et déclarer une rime pourrie du genre: « Deux heures, le buveur se meurt. » Et ensuite ? Impossible de me rappeler, j’avais beau remuer mes méninges, me raccorder à mes souvenirs, c’était le trou noir.

« L’eau-de-vie est l’antidote au chagrin, avec elle comme compagne tu oublies les douleurs passées, présentes » clamait mon grand-père paternel à chaque fête de famille. Comme cette antienne recelait de signification en cet instant !

Mes yeux s’étaient progressivement accoutumés à l’obscurité. Les quatre murs étaient en moellons et un voligeage masquait les tuiles. Sur ma gauche, à une dizaine de mètres, se trouvait une porte en bois par laquelle, selon toute vraisemblance, j’étais entré.

Un bruit derrière moi m’a fait me retourner vivement et j’ai eu tout juste le temps d’apercevoir un énorme rat gris traverser la pièce et se réfugier dans un trou. J’en fus parcouru de frissons.

« Bon, j’ai essayé de me raisonner, il faut que je garde mon sang-froid. La situation n’est pas catastrophique. Après tout je ne suis pas blessé, je peux marcher, utiliser mes jambes. Et ma migraine s’apaise. Il suffit de déguerpir, regagner l’appartement et pioncer douze heures d’affilée. » Le programme était dans mes cordes.

J’allais mettre en application cette résolution quand une Chose m’a arrêté. La Chose en question ne bougeait pas, rien en elle n’inspirait de menace, pas même sa forme. Pourtant j’ai été saisi d’une crainte inconsidérée en la découvrant.

Elle se trouvait à l’autre extrémité, dans une pénombre profonde, occupant un coin du bâtiment. La Chose, cette masse informe, pouvait cacher les pires craintes qu’un être humain puisse imaginer, ou au contraire se révéler sans intérêt.

Mon regard se portait de la porte en bois à la Chose, de la Chose à la porte en bois. Un sentiment impérieux m’intimait l’ordre de quitter cet endroit, mais la donne avait changé. Dans l’angle de ce bâtiment obscur, cette Chose m’attendait, m’attirait, me vampirisait. Je devais en avoir le cœur net et m’y rendre.

Dès les premières enjambées, j’ai senti mes jambes d’une extrême lourdeur comme si elles avaient éprouvé un effort brusque et violent quelques heures auparavant.

Ma trajectoire m’a fait passer sous la large lucarne. Arrivé dessous, j’ai levé le front. Sur le coup, ce que j’ai vu ne m’a pas étonné, j’ai observé, à travers la vitre poussiéreuse, des centaines d’étoiles sans leur prêter de messages particuliers. Puis l’information m’a bousculé. De mon appartement, la pollution lumineuse voilait entièrement la voûte céleste. Ce bâtiment se situait donc en dehors de la ville. En partant de mon immeuble, combien de kilomètres devait-on effectuer pour que la nuit vous englobe pleinement ? J’ai estimé qu’en prenant mon quartier comme centre, je pouvais tracer un cercle d’un rayon d’une dizaine de kilomètres avant d’apercevoir un ciel plein d’étoiles.

Je suis resté penaud, presque effrayé à l’idée d’avoir traversé la ville dans mon état et sans le moindre souvenir.

J’en étais là de mes extrapolations quand, me grattant le haut du front, j’ai senti un liquide glisser le long de ma joue. J’ai pensé d’abord à une gouttière, mais le soleil brillant sans partage dans le ciel depuis une semaine excluait cette hypothèse. Je me suis essuyé la joue puis ai levé vers la lucarne mes doigts. J’ai vu alors des traces sombres, presque rouges. Du sang !

Le liquide continuait de couler sur mon visage. Je me suis nettoyé l’œil, le nez, la joue, la bouche avec ma main. Du bout des doigts, j’ai palpé mon cuir chevelu. À l’avant du crâne, du sang séché avait collé entre elles des mèches de cheveux. C’est là que j’ai senti une entaille. J’ai extirpé un mouchoir de la poche de mon pantalon que j’ai placé sur la coupure. « Comment m’étais-je blessé ? » De nouveau, je me suis attaqué aux portes verrouillées condamnant l’accès à mes souvenirs, cherchant derrière mes paupières closes quelques vagues réminiscences. L’énergie demandée a sensiblement réveillé ma migraine.

De quoi me souvenais-je ? D’avoir lutté contre l’envie te t’appeler. De ma défenestration manquée. De Suzette. De la communication avec toi. De la bouteille de champagne. De l’eau-de-vie. D’avoir pataugé dans les fayots, dans ma bile tel un môme jouant dans une flaque d’eau. Et puis…

Soudain un éclair a giclé de la pénombre de mon amnésie.

J’ai vu une ombre, une silhouette se découpant dans le décor d’un salon high-tech. Le visage de la silhouette était flou comme derrière une vitre opaque. Pourtant certains détails m’ont encouragé à croire qu’il s’agissait d’un homme : l’imposante carrure, les larges épaules. L’ombre a brandi un objet : une pelle de chantier. La silhouette s’est précipitée vers moi avec l’intention de m’assommer ou de me tuer. De justesse, j’ai évité le bord tranchant de l’outil en reculant d’un bond.

Fin du flash. Des sueurs glacées coulaient le long de mon dos. La séance d’autohypnose m’avait terrifié. L’homme qui en avait après moi pouvait m’avoir pisté. Peut-être était-il là, rodant, patrouillant autour du bâtiment telle une sentinelle de la mort. Je devais me procurer une arme pour me défendre. C’était là ma priorité.

En cherchant du regard un objet lourd ou tranchant, mes yeux ont rencontré la Chose. Et j’ai soudain eu la certitude absolue qu’elle renfermait en elle le secret des dernières heures.

Seule une dizaine de mètres me séparait de mon but. Pourtant franchir cet espace m’a demandé un effort coûteux, comme si je traînais derrière moi deux gros boulets de bagnard. Chaque pas était une victoire, une bataille gagnée contre la crainte de ce que j’allais découvrir, contre cette amnésie lacunaire.

Le reportage sur l’ascension de l’Annapurna par les Français Herzog et Lachenal m’est revenu en mémoire. Certes, je ne gravissais pas de montagne, mais l’inquiétude, l’incertitude, la peur que m’inspirait cet endroit, m’effrayaient tout autant. Je me suis imaginé sur les pentes à risque de l’Annapurna, avec tous ses pièges, ses crevasses, je me suis projeté dans ce décor magnifique et dangereux à la fois. Je faisais partie de la célèbre cordée, première au monde sur un sommet de plus de huit mille mètres.

Je suis parvenu à la Chose, que la pénombre révélait par endroit, épuisé, trempé de sueur et tétanisé. Parfois on envisage le pire et on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Parfois on envisage le pire et le pire s’avère une douceur face à la réalité.

J’étais face à la Chose qui n’était plus une chose mais un corps ramassé sur lui-même en posture fœtale. Dans un premier temps, je suis resté prostré, incapable de bouger, de réagir. Le choc m’avait totalement anesthésié. Mais les événements n’avaient pas fini de souffler l’horreur, et à la lueur de la lune un visage apparaissait. Les larmes me sont montées d’un coup aux yeux.


– Mon Dieu, j’ai couiné.


Le pantalon du pyjama et la culotte avaient été arrachés. Ta chevelure dorée baignait dans une flaque de sang.


– Louise…


Je me suis agenouillé et t’ai secouée, légèrement.


– Louise… allez… réveille-toi… Parle-moi… Oh, non, Louise, ce n’est pas possible !


J’ai saisi ta main. Une main de cadavre. Horriblement froide. J’ai voulu t’arracher à ce sinistre tombeau, j’ai enroulé mes bras autour de ton corps inerte, t’ai serrée contre moi et me suis redressé. Mais j’avais présumé de mes forces et je n’ai pas pu te soulever. Abattu, je me suis laissé tomber à terre et je t’ai ramenée à moi. Blotti contre toi, j’ai cherché ta bouche. Tes lèvres étaient sèches et glaciales. Elles ne remuaient pas. Elles ne remueraient plus. Cette certitude m’a frappé comme une réalité inconcevable.


*


Les larmes avaient cessé de rouler sur mes joues. J’ai inspiré profondément et lentement par le nez et j’ai expiré à travers les lèvres en produisant un léger sifflement. Je respirais avec difficulté. L’altitude, le manque d’oxygène, probablement. Après l’ascension, je récupérais avec parcimonie.

J’ai observé autour de moi. Plus de dalle en béton, plus de murs en moellons, plus de toiture, plus que des montagnes, une chaîne de montagnes aux neiges éternelles sous un ciel clair. Je n’ai pas paniqué, c’est une hallucination passagère, me suis-je dit, t’inquiète, profite, elle va repartir comme elle est venue. Juché sur les crêtes de l’Annapurna, j’ai contemplé l’Everest, le toit du monde, enveloppé de manteaux blancs.

La beauté magique, envoûtante, de ces immenses pyramides de calcaire a atténué ma souffrance, elle a absorbé une partie de mon chagrin, de ma colère.

Marc. Je ne voyais pas qui d’autre à part ton mari. Il ne pouvait s’agir que de lui. Tes mots au téléphone cette nuit-là me sont revenus comme un boomerang : « Tu as pensé à Marc ? S’il s’était réveillé !? Je ne préfère même pas penser aux conséquences ».

Mon raisonnement était simple et c’était le suivant : réveillé par la sonnerie du téléphone, Marc attend que tu quittes la chambre pour se lever à son tour. Il te suit, tapi dans l’obscurité. Tel un loup guettant sa proie, il écoute la conversation, comprend son triste état de cocu. Le sang lui monte au cerveau (n’avais-tu pas évoqué lors de notre première rencontre sa jalousie excessive ?). Lorsque tu raccroches c’est le début du calvaire. T’a-t-il rouée de coups ? D’une manière ou d’une autre, il parvient à te soutirer les informations qu’il désire, notamment mon nom et prénom. Dans sa folie, il s’empare d’une pelle dans le garage et t’embarque de force avec lui. À bord de l’Audi, dans un silence glacial, vous traversez la ville de part en part.

Il est aux environs de deux heures du matin quand Marc se gare au pied de mon immeuble. Il te sort brutalement de la voiture. À l’interphone… oh oui, j’entends ta voix, je t’ouvre immédiatement. Ascenseur. Quatre étages. Un couloir qui dessert quatre portes. Un rapide coup d’œil sur les plaques lui indique où ses poings rageurs doivent s’abattre. Ivre mort, l’haleine chargée d’eau-de-vie, j’ouvre. Marc me fauche d’un coup de pelle, j’ai juste le temps de reculer qu’il lance une seconde attaque. Je m’écroule inconscient, touché sur le haut du front (ce qui explique mon entaille). Marc est comme possédé. Il enchaîne sans plus se poser de question. Après un rapide passage par l’ascenseur, il me jette dans le coffre de l’Audi. Il ne lui reste plus qu’à trouver un lieu où se débarrasser de nous.

Marc repère un bâtiment désaffecté en rase campagne. Un endroit idéal, loin de tout. Après nous avoir transportés à l’intérieur, il te viole puis… puis il te tue, Louise.

Restait une question. Pourquoi étais-je toujours en vie ? Pourquoi Marc ne s’était pas débarrassé de moi ? Avait-il été forcé pour x raisons d’interrompre son plan macabre ? Si c’était le cas, je devais sortir de là, trouver des gens, un téléphone, appeler la police.

Cela me tuait de ne pas pouvoir t’emmener avec moi. Je jurais de revenir si jamais je réchappais à Marc.

Je me suis dressé, prêt à filer quand je me suis écroulé comme un château de cartes sur lequel on vient de souffler. Affolé, j’ai cru à une attaque de ton mari, avant de m’apercevoir qu’il n’y avait personne. Personne à part toi et moi.

J’ai eu toutes les peines du monde à me remettre sur mes jambes. Mes forces me lâchaient et ma vision se brouillait.

Et puis ça a redémarré, je veux parler des montagnes himalayennes, je les aies vues se soulever, crever la dalle de béton avant que le bâtiment ne disparaisse complètement. Bientôt l’horizon s’est bouché. L’Everest, le K2, tous les sommets ont été digérés par une tempête hallucinante. D’énormes gerbes de neige se sont rassemblées devant moi. Des congères coureuses démesurées se sont pulvérisées les unes contre les autres. Les bourrasques me fouettaient si fort le visage que l’impératif de me mettre à couvert m’a contraint à redescendre la pente de l’Annapurna, revenant ainsi sur mes pas.

J’ai attendu que la tempête se calme, que les montagnes himalayennes disparaissent.

Quand j'ai de nouveau été encadré par les quatre murs en moellon, j’ai parcouru du regard la pièce. J’étais à l’endroit précis où je m’étais réveillé. D’où je me tenais, tu n’étais plus qu’une masse informe. Est-ce le fruit du hasard qui m’a ramené au point de départ ? Aujourd’hui, je ne le crois toujours pas. Quoi qu’il en soit, à cet instant, j’ai pris la décision de rester. « Là où tout a commencé, là où tout finira » je me suis dit. J’affronterais Marc armé de mon amour pour toi et de toute la haine que je lui portais. Peu m’importait l’issue du combat, je n’avais plus peur de mourir, je savais que je te retrouverais de l’autre côté.

Je suis resté immobile assez longtemps pour que l’aube brosse l’intérieur du bâtiment d’une douce lumière argentée. L’obscurité qui t’entourait comme un linceul s’est progressivement retirée.

Soudain mon cœur s’est soulevé. La porte en bois s’était ouverte. Une jeune femme, vêtue de blanc, s’est précipitée dans la pièce. Ses pieds étaient nus. Son regard noir a circulé le long des murs jusqu’aux hauteurs du plafond. Un instant, ses yeux se sont posés sur moi, mais c’est comme si elle ne m’avait pas vu.

La ressemblance avec toi était troublante. Vos similitudes donnaient le vertige. Des cheveux couleur de blé à la silhouette élancée en passant par la démarche un peu chaloupée. On aurait dit ton fantôme, Louise.

Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Un homme aux cheveux hirsutes, pantalon et sweat-shirt noir, légèrement courbé comme s’il supportait sur ses épaules un poids invisible, venait de franchir la porte.

D’après les portraits que tu m’avais montrés dans vos albums photos, j’ai su sur-le-champ que l’homme aux cheveux hirsutes n’était pas Marc.

« Bordel, qu’est-ce que ça veut dire ?! » je me suis demandé effaré. Je m’attendais à en découdre avec Marc, et voilà que déboulait de nulle part cette jeune femme terrifiée et cet homme à l’allure monstrueuse. La situation m’échappait complètement.

Des cris ont résonné. C’était la femme. Ses cris étaient perçants, d’une intensité animale. Comme une bête sauvage prise dans un piège. Mes muscles se sont tendus sous ces hurlements. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre. J’allais intervenir quand l’invraisemblable m’a frappé en plein visage. Alors j’ai compris que je ne ferais rien pour la sauver. Ce n’était pas par lâcheté, non, tout simplement je n’avais plus ni les moyens ni le pouvoir d’agir sur le réel. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’homme aux cheveux hirsutes, cet homme légèrement courbé comme s’il supportait sur ses épaules le poids de sa propre vie, c’était moi, c’était mon double !

Je n’avais jamais été victime d’hallucination ou hospitalisé pour des raisons psychiatriques. Pourtant, je les voyais comme s’ils étaient réels.

Un médecin m’a expliqué que les personnes qui boivent de façon excessive peuvent être confrontées à une ivresse « pathologique » surtout si la personne est vulnérable sur le plan psychologique. Cette ivresse associe souvent des troubles du comportement, parfois des hallucinations et un délire.

La vérité, repoussée dans ses tréfonds, enterrée en un lieu où nul ne pouvait l’apercevoir, surgissait d’une manière singulière, mais efficace. Mes œillères étaient enfin arrachées.

Impuissant, j’ai assisté au spectacle de ma propre sauvagerie animale, à la fureur de la Bête qui sommeillait en moi.

Oh Louise… Tu n’as pas pu te défendre, ni te débattre, j’ai fondu sur toi, j’ai vu mon Double te balancer avec rage ses poings contre ton petit visage. Tu t’es tordue dans tous les sens, ton corps a valsé de tous côtés. Le sang a giclé, et moi qui cognais sans cesse, là où ça fait mal, au visage, sur la poitrine, dans le ventre. Je n’arrêtais pas, j’étais une vraie machine à distribuer des coups. Dans un ultime geste de désespoir, tu t’es cramponnée à moi en lacérant mon torse de larges griffures. Je t’ai écrasé deux fois mon poing sur le nez. Tu t’es évanouie. M’agenouillant, j’ai empoigné fermement des deux mains ta tête blonde et je l’ai fracassée contre le sol. Le sang a coulé. J’ai serré les dents. Ai vomi par terre. Puis j’ai défais ma braguette, j’ai arraché le pantalon de ton pyjama, ta culotte, je me suis couché sur toi et je t’ai pénétrée. Après avoir joui, j’ai de nouveau vomi sur le béton.

Ensuite j’ai entendu pleurer. C’était mon Double qui pleurait et hurlait. Un cri assez terrifiant. Les larmes roulaient sur ses joues, son menton, tombaient à ses pieds. La Bête était partie, laissant les remords et la culpabilité le remplir.

J’ai vu mon Double se mettre à marcher, il avançait au hasard. Ses jambes vacillantes l’ont traîné jusqu’à moi, avant qu’elles ne se dérobent et qu’il tombe, tête la première, sur le sol. Je tenais enfin l’origine de mon entaille.


*


Il faisait grand jour. Le soleil piquait à travers la large lucarne. Il y a plusieurs facettes en chacun de nous. J’en avais fait l’amère expérience. Même pour tout l’or du monde, je n’aurais voulu être confronté à cette part de moi capable de tuer à main nue.

À présent que la lumière du jour inondait le bâtiment, les pièces du puzzle s’emboîtaient les unes aux autres.

Je connaissais cet endroit, bien que je n’y fusse jamais allé auparavant. Une jolie femme du nom de Géraldine Granger en était la propriétaire.

Nous nous étions rencontrés une seule fois à l’agence.

C’était le lundi 30 mai, le jour même où, quelques heures plus tard, tu mettrais un terme à notre relation.

Géraldine Granger était entrée à l’agence sur les coups de onze heures du matin. La trentaine, elle était vêtue d’un chemisier blanc, d’une jupe droite et de talons aiguilles rouges. Je me souviens des regards appuyés des collègues sur son corps galbé. Elle a scruté chacun d’entre nous avant de venir à mon bureau. Une fois installée, elle a disposé devant elle une série de photos d’un bâtiment désaffecté.


– Je viens d’en hériter, elle a déclaré. Je voudrais le mettre en vente immédiatement.

– Très bien, j’ai répondu. Mais je dois d’abord estimer sa valeur marchande.

– Je sors de chez mon notaire, a précisé madame Granger, et je repars pour Paris en début d’après-midi. Signons et nous nous entendrons sur le prix plus tard, j’en suis convaincue.


Un bâtiment à rénover à une vingtaine de kilomètres seulement du centre de Saint-Jean était une aubaine, une occasion à ne pas rater. Les bobos du quartier de la Guillotière allaient se l’arracher.


– D’accord, j’ai fait en lui remettant un mandat d’agence. Remplissez et signez ce papier. Une fois votre bien immobilier estimé, je vous contacte.


Après avoir récupéré un double des clés, l’adresse et un plan de situation, j’ai réitéré ma volonté de la joindre dans les plus brefs délais. Mais c’était sans compter sur notre rendez-vous tragique, Louise, qui aurait lieu dans l’après-midi. Jamais je n’appellerais Géraldine Granger. Jamais je ne me rendrais dans ce bâtiment. Enfin… jusqu’à cette nuit.

J’ai promené mon regard dans la vaste pièce. Ce bâtiment isolé était la planque idéale pour un salopard dans mon genre.

D’un pas fébrile, je me suis dirigé vers toi. Je réalisais alors que le reste de ma vie ne serait plus qu’une lente et pénible ascension vers un sommet inaccessible.

Devant ton corps, j’ai exhumé de la poche de mon pantalon une clé et l’ai déposée au creux de ta main.

Quelques semaines après le début de notre relation, tu m’avais confié un double de la clé du garage de votre maison. Tu m’envoyais un SMS « Marc est sorti, » et j’accourais. L’idée que je m’introduise chez toi comme un voleur et te surprenne entièrement nue sous les draps t’excitait. Ce lundi, à l’annonce de notre séparation, j’aurais dû te rendre la clé que tu me réclamais au lieu de te mentir et te jurer qu’elle était chez moi. Que se serait-il passé si je t’avais écoutée ? Pénétrer chez toi m’aurait donné du fil à retordre. Sans cette clé, qui sait, je ne serais peut-être pas entré.

Le projet de me servir d’une pelle comme d’une arme m’est venu en la découvrant dans votre garage. Il y avait un râteau, une bêche et une cisaille. Mais j’ai choisi la pelle. Dans le salon high-tech j’ai renversé les étagères, fracassé l’écran de la télé, explosé l’aquarium, jeté sur le carrelage la vaisselle et les bouteilles d’alcool du bar. Lorsque Marc a déboulé dans la pièce, j’ai cogné si fort qu’il lui a fallu plusieurs semaines avant de s’en remettre totalement. Ensuite… Ensuite je me suis occupé de toi, mon pauvre amour.

J’ai tiré sur mon tee-shirt. Mon torse, labouré de larges plaies, portera des semaines encore le souvenir de mon propre naufrage.

J’ai tourné la tête du côté de la porte en bois.

On entendait les sirènes des voitures de la police.

Je me suis penché et j’ai déposé un baiser meurtri sur tes lèvres.

Puis j’ai fermé les yeux.

Et j’ai attendu qu’on vienne me chercher.

Louise, mon ange, mon amour… je te demande pardon.


 
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   maria   
12/9/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour, bavard inconnu,

Quelques maladresses, lourdeurs :

-" évènements tragiques qui ont suivi notre rupture d'avoir lieu " ?

- lorsque j'eus enfin éteint l'écran !

- lâché un rot énorme !

- ivre, comment a t-il pu ramener 5 packs de bière ? En voiture ?

-" je me suis employé à poser un pied devant l'autre", pourquoi pas : j'avançais cahin-caha ?

- "je me suis aussitôt engagé à ne plus laper une seule goutte d'alcool, du moins avant une éternité " ; Je me promis une abstinence temporaire ( d'alcool) ?

- pénétrée ou violée ?

Mais je trouve le texte assez bien écrit dans l'ensemble.

Je ne comprends pas l'intérêt de faire intervenir La Chose !
Je ne sais ni à quoi elle ressemble, ni ce qu'elle fait, concrètement.

L'état alcoolique de Pierre peut justifier à lui seul cette violence, comme il explique l'hallucination, le cauchemar

- " C'était moi, c'était mon double ": création des délires alcooliques.
Comme lui a expliqué le médecin, passé un certain seuil de consommation les comportements sont insensés, souvent violents et pendant quelques secondes on peut être très fort physiquement.

Pour moi La Chose est en trop.
( attention, je n'aime pas le surnaturel, et tous ces trucs)

Il faudrait peut-être raccourcir ! Des phrases plus serrées.
Et pas besoin de s'étendre sur la rencontre, ni sur le coup de téléphone chez Louise, je crois.

Je dirai qu'il y a plus d'état des lieux que que de beaux mots sur son âme.

Merci pour le partage et bonne chance

   Donaldo75   
18/9/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

J'avoue que l'incipit m'a bien fait marrer (je n'ai pas trouvé le film "Interstellar" inoubliable malgré un casting 5 étoiles) mais cela n'a heureusement pas influé sur ma lecture.

J'ai trouvé cette nouvelle désordonnée, chaotique, pas très bien racontée et pourtant prenante. L'avocat du diable niché dans mon cortex cérébral argumente sur le fait que le personnage principal, le narrateur, est dérangé sans sa tête, choqué par sa découverte, et que tout ceci mis ensemble explique le style chaotique, la narration confuse et désordonnée. C'est un style. Cependant, je pense que ce n'est pas vraiment réussi. Il y a possibilité de styliser la confusion, de la rendre belle à lire tout en exprimant le chaos, la folie. Si je devais me permettre une analogie, je choisirais la peinture. Tout le monde n'est pas Jackson Pollock. Il ne suffit pas de peindre avec un balai pour composer un tableau "à la Jackson Pollock".

Et, en conclusion, je dirai que le meilleur juge de paix sur ce point est l'envie de relecture.
Ai-je envie de relire cette nouvelle ?
Non. Et c'est dommage parce qu'il y a de la matière.
Pourquoi ?
Parce que l'esthétique ne magnifie pas la confusion.

Ne vous trompez pas, je ne dis pas que je n'ai pas aimé cette lecture; d'ailleurs, mon évaluation va dans ce sens. Je souligne seulement ce qui manque à cette nouvelle pour atteindre des sommets oniriens.

   Jean-Claude   
19/9/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

L'artifice de la lettre pour rester à la première personne ? Des souvenirs auraient suffi.
Il faudrait élaguer. On s'attarde trop sur l'imbibation du personnage.
De mon point de vue, l'histoire est banale et la fin sans surprise, avec beaucoup de clichés éculés.
Pourquoi ce titre ? Apporte-t-il vraiment ?

Là, il s'agit de la nuit au moment de la rédaction de la supposée lettre, et "nous recouvrir" n'a pas vraiment de sens : "La nuit qui s’apprête à nous recouvrir n’est pas une nuit comme les autres. C’est celle où tu es partie. C’était il y a un an. Un an déjà."
La phrase devrait être remaniée : "Ah, si je pouvais remonter le temps et empêcher ces événements tragiques qui ont suivi notre rupture d’avoir lieu."
Il y a d'autres phrases bancales...

Je pense qu'il y a un potentiel dans cette nouvelle et qu'elle a besoin d'être revisitée. Mes remarques peuvent paraître dures mais c'est justement parce qu'il y a du potentiel.

Au plaisir

   ANIMAL   
9/10/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Ce que je lis ici, ce n’est pas une histoire d’amour, comme le répète le narrateur, mais une histoire d’alcoolisme qui mène au drame. Folie et délire dus à l’abus de boissons viennent se plaquer sur un banal chagrin d’amour et l’exacerbent. Au point de shunter le cerveau, de libérer la « bête », le démon de la jalousie et l’envie de détruire cet amour perdu pour qu’il ne profite pas à un autre. C’est un classique du crime passionnel.

Après l’assassinat sordide vient le déni. L’alcoolique émerge de sa transe meurtrière, il voit ce qu’il a fait et refuse de le comprendre. La Chose, puisqu’il n’est pas question de la nommer cadavre, qui se trouve avec lui dans l’entrepôt ne peut pas être de son fait. C’est forcément la faute à l’autre, au rival. Lui, il est le persécuté et il se fait un film pour trouver un coupable. Et il pleure presque sincèrement sur la femme qu’il a aimée et ne reverra plus jamais. Puis l’effet de l’alcool s’estompe enfin, l’hallucination régresse et le souvenir du crime remonte jusqu’à la nausée. La bête c’est lui et personne d’autre. La boisson ne constitue pas une excuse car le coupable est et reste celui qui s’est saoulé jusqu’à plus soif et a commis l’irréparable en état second. La culpabilité est là, puis vient le besoin d’être puni.

Dommage que la voisine l’ait empêché de se suicider, une vie innocente aurait été épargnée.

Cette descente aux enfers est très bien étudiée et, du point de vue psychologique, c’est une réussite. Pour ce qui est de la narration, elle est parfois trop foisonnante, ce qui engendre de la confusion notamment au niveau du mélange entre présent et flashbacks. Egalement, elle insiste un peu trop sur la méga cuite. L’idée du reportage sur la montagne impactant le cerveau ivre du meurtrier est bonne mais la façon dont elle est présentée n’apporte guère au récit. Quand au style, les maladresses les plus flagrantes ont déjà été relevées.

En résumé, l’histoire tient la route mais sa forme demande un remaniement pour l’alléger, la simplifier et lui donner plus d’impact.

   Tiramisu   
10/10/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,
Cà commence bien. La situation est présentée clairement. C’est bien écrit et fluide, ça c’est pour la forme, donc c’est prenant malgré le nombre de caractères.
Il y a un humour certain, jouer l’oiseau sur la barre d’appuis en chantant « ça vit d’amour et d’eau fraîche un oiseau… »
Le narrateur souffre visiblement de dépendance affective avec tout son cortège d’addictions, là, en l’occurrence l’addiction à l’alcool. Car c’est la seule façon d’expliquer sa passion pour Louise, perdue de vue et retrouvée, sachant qu’elle même n’a jamais montré réellement de l’amour pour lui, quand elle le retrouve, c’est tout juste si elle le reconnaît, elle montre clairement qu’elle est amoureuse de Marc, et c’est par dépit qu’elle couche avec Pierre. Sauf que l’on découvre à la fin, qu’elle lui a donné une clef de son garage, assez peu crédible au vu de l’absence de sentiment qu’elle a l’air de ressentir pour lui. Bien sûr tout est raconté par le narrateur, on a que son point de vue, donc on est dans le flou.
Jusque là ça va sauf que je trouve la description de la descente dans l’alcool très très longue et disproportionnée par rapport à l’ensemble de l’histoire et surtout pour la suite qui ne semble pas crédible. On ne comprend pas comment un homme ivre mort parvient à aller chez la victime, assommer le mari, rouer de coup la victime, la violer, et surtout la déplacer dans ce lieu. Il me semble qu’il y a beaucoup de développement pour des parties secondaires par exemple la présentation de la propriétaire du hangar (quel intérêt de nous la présenter ?) et peu sur des parties clefs, un homme qui ne semble absolument pas violent le devient brusquement, l’alcool n’explique pas tout, et si ce personnage a le vin mauvais, on aurait dû s’en rendre compte dans la longue description de sa prise d’alcool. Le narrateur au final semble souffrir de dédoublement de personnalités, rien ne le laissait présager, et surtout dans ce cas là, il me semble que les deux personnalités ne se rencontrent jamais et ne se connaissent pas.
Bref, une écriture prenante, une cohérence de la structure du texte mise à mal, et un problème de crédibilité du personnage principal, à mon avis.
Bonne continuation

   thierry   
10/10/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Oui c'est trop long !
Mais peu importe, il y a une véritable histoire, même si le thème est vieux comme le crime. Le truc de la chose est assez bien vu ainsi que le dédoublement inhérent à chaque meurtrier.
J'ai trouvé de jolies formules qui ponctuent le récit pour lui donner un rythme assez soutenu, une belle envergure et une capacité à créer une atmosphère.
Vous avez, cher Thorgal, une épaisseur d'écrivain que personne ne saurait contester : je vous en veux d'autant plus.
Trop de lourdeurs dans la description de détails qui n'apportent rien, trop de formules qui pour le coup sont imprécises, tirées par les cheveux. Vous vous êtes fait plaisir en allant parfois à la facilité.
Mais surtout, quand arrêtera-t-on cette surenchère alcoolique ? C'est trivial, j'oserais dire grossier. Vous plantez dans le dos votre propre personnage ; il aurait eu une telle consistance en étant solide, sobre, viril et honnête. Là, vous nous laissez glisser sur cette pente fermentée, j'ai eu un sentiment d'abandon.
Et monter tous ces étages avec une centaine de bouteilles (j'ai fait le calcul) dans votre état, ce n'est pas raisonnable.
Bref, vous êtes condamné à recommencer !

   Shepard   
12/10/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Pour moi le texte se divise en deux parties, qui sont déséquilibrées comme si l'auteur avait écrit une première histoire (jusqu'à la bouteille d'eau de vie) et qu'ensuite il s'était dit que ça ne suffisait pas alors il a rajouté une suite... qui ne se connecte pas très bien au reste. Dans cette seconde partie, tout se déroule très vite (alors que le départ prend ses longueurs, un peu trop, d'ailleurs) et l'auteur utilise l'amnésie pour créer du mystère / confusion chez le lecteur.

Niveau confusion, c'est là, je ne comprends pas bien le choix de cette narration alambiquée, pourquoi ne pas simplement avoir raconté le tout de façon linéaire ? On y ajoute un long paragraphe ou l'auteur fait son hypothèse (non, en fait c'est Marc...) qui n'apporte rien au récit. Cette amnésie, elle couvre surtout d'énormes raccourcis. Trois choses sont inexplicables :
- Comment le personnage, ivre au point de peiner à marcher droit, arrive après s'être enfilé une autre bouteille d'eau de vie, à faire son coup et se débarrasser du mari aussi facilement ainsi qu'attraper la fille ?
- Qui appelle la police ? Ils sont au milieu de nulle part dans un endroit désaffecté, et au petit matin les flics sont déjà là ? Comment ?
- Le déclencheur. Le personnage est dépressif, mélancolique mais à priori pas violent. Puis comme ça, au milieu de la nuit, décide d'aller tuer son ex, pour quelle raison ? Cette transition n'est pas là, ni leur confrontation (qui pour le coup, ferait tout le drame de l'histoire), on a droit qu'à l'aftermath. Je trouve ça beaucoup trop facile, surtout pour une histoire aussi longue, ce n'est pas satisfaisant.

Ce meurtre est justifié par une soudaine folie... D'accord, mais tout au long de l'histoire, ça ne se voit pas. Louise suggère même qu'ils ont des bons souvenirs ensemble, avant qu'il ne l'appelle cette nuit. Donc à priori, jamais d'abus (contrairement au mari).

Donc l'histoire se délite rapidement sur la fin à cause de ces facilités. L'ambiance est là, c'est un point positif du texte.

Au niveau de l'écriture, je pense que ça pourrait être taillé, beaucoup de détails inutiles dans la construction des phrases. Le choix des mots n'est pas toujours là, aussi. Exemples (non exhaustifs) :

"J’étais à deux mètres de ma cible, le défi semblait à ma portée. Le projectile a fendu l’air et a raté son objectif d’un bon mètre. "
C'est très lourd. Répétition de 'mètre', et précision inutile. Il rate, point, aucun intérêt de souligner la distance.

"D’un regard morne, j’ai balayé le salon : des dizaines de bouteilles, vidangées de leur propre substance, jonchaient un sol crasseux."
Je pense qu'on a comprit qu'elles sont vides, le type passe son temps à boire. Puis 'vidangées de leur propre substance' c'est tordu pour dire 'vide'.

"Soudain un klaxon de voiture a brisé le silence nocturne et s’est répandu dans l’appartement par une fenêtre ouverte. "
Un klaxon de voiture, précision inutile. On est en ville, donc... quoi d'autre ? Un klaxon. J'ai beaucoup de mal avec 's'est répandu', un klaxon c'est soudain, ça surprend. Répandre, c'est une action progressive, tout le contraire.

Parfois, certaines images sont aussi difficile à comprendre :

"Quand tu as repris le combiné, ta voix avait l’écho d’un bloc de granit."
Qu'est-ce que 'l'écho d'un bloc de granit' ? J'en ai franchement aucune idée, même au sens littéral ça me paraît bancal. Vous me diriez 'ta voix avait la dureté du granit', ok.

Je pense que l'auteur a prit son temps sur ce texte, il y a du travail c'est indéniable. Mais je pense qu'au final, l'écriture et l'histoire terminent par se prendre les pieds dans le tapis. C'est assez laborieux. Vous avez les capacités pour écrire, je ne veux pas vous assommer, juste soulever les points négatifs. J'aimerais vous lire sur quelque chose de plus simple !


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