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Sentimental/Romanesque
Tiramisu : Traversée
 Publié le 24/08/21  -  11 commentaires  -  9254 caractères  -  66 lectures    Autres textes du même auteur

«… Il y avait un jardin grand comme une vallée.
On pouvait s'y nourrir à toutes les saisons,
Sur la terre brûlante ou sur l'herbe gelée
Et découvrir des fleurs qui n'avaient pas nom… »

« Il y avait un jardin » de George Moustaki.


Traversée


Lise s’arrête devant la porte du jardin, elle inspire longuement pour calmer la tension qui l’étreint depuis Paris, puis pose la main sur le bois chaud et humide. Elle pousse le battant, et reste un moment à observer le saule pleureur au milieu de la pelouse, elle se souvient de sa plantation. Petite, elle s’est longuement amusée au bord du trou tandis que son grand-père le remplissait d’eau pour bien humidifier la terre avant de planter le jeune arbre. Elle s’imaginait au bord d’un lac, son grand-père lui avait fabriqué une canne à pêche et elle s’exerçait en riant à attraper des bouts de bois, vilains poissons récalcitrants.


Le jardin lui semble tout rabougri, dans son souvenir, il était immense. Après avoir écarté les branches souples du saule, elle avance dans l’allée bordée de pierres qui délimitent les plantations et voit son grand-père marcher difficilement vers le potager. Elle a le cœur serré. Le vieil homme se retourne avec la rigidité de ses 95 ans.


– Ah te voilà !


Sa chevelure blanche en bataille reste sa plus belle vitalité. Pour le reste, son dos se voûte, son épaule gauche est plus basse que l’autre, et surtout sa jambe droite le fait souffrir depuis sa chute et rend sa démarche raide. Lors d’un étourdissement, il est tombé d’un escabeau et s’est brisé le fémur. Heureusement, l’aide à domicile était présente et a pu appeler les secours. Désormais, la mère de Lise veut qu’il aille dans une maison de retraite sous bonne garde médicale. Depuis le décès de son épouse, il vit seul dans sa grande maison qu’il refuse de quitter.

Lise est émue par le mouvement de fierté qui le fait se redresser et se tenir droit devant elle. Elle s’approche et l’embrasse.


– Bonjour papé !

– Je t’attendais, viens voir mon potager !


Il lui saisit la main et l’entraîne au fond du jardin comme il l’a fait tant de fois lorsqu’elle était enfant. Lise jette un regard au coin des fruits rouges, son lieu préféré. Des photos mémorables la montrent tenant à peine debout, le bras étiré vers les framboises, sa petite main écrasant le fruit juteux, la bouche gourmande et hilare barbouillée de rouge. Son grand-père l’a immortalisée ainsi chaque année devant les arbustes, ils lui servaient de mètre étalon pour mesurer sa croissance. De petite fille, elle est devenue jeune adolescente, le jardin a perdu nombre de ses attraits, la vie l’appelait au loin. Les vacances scolaires se passaient davantage chez les copains ou en divers séjours linguistiques.

Avec tristesse, elle observe les framboisiers envahis d’orties, et regarde autour d’elle, le jardin n’est plus très bien entretenu. La nature reprend ses droits sur le jardin et concurrence le jardinier avec arrogance.


Lise tente de se rappeler la dernière fois qu’elle est venue ici. Le temps a passé si vite, elle a regardé droit devant elle, pleine d’appétit pour son avenir, son enfance attendrait dans un coin de sa mémoire. Elle s’étonne de constater que le jardin a mieux conservé ses souvenirs qu’elle-même. Le vieux poulailler est déserté. Que de fois, elle a jeté les grains aux poules, certaines n’étaient pas commodes et lui piquaient les chevilles avec leur bec, elles avaient bien compris que la petite fille n’avait pas l’autorité du maître des lieux.


– Tu n’as plus de poule, papé ?

– La dernière est morte de vieillesse, ça faisait longtemps qu’elle ne pondait plus, la paresseuse ! Et puis, c’est trop de travail.

– Pourquoi ne demandes-tu pas à Étienne de venir t’aider ?

– Je ne veux personne d’autre que moi, ici. Étienne est bien gentil, mais il ne fait pas les choses comme je l’entends !


Étienne est un voisin, jardinier à la retraite, que son grand-père apprécie, ce qui est rare. Il dit haut et fort que l’humanité est une erreur génétique que la Terre va bien finir par éliminer. Chacun évite de le lancer sur ce sujet car sa virulence ne permet aucune discussion possible. Il a toujours eu le caractère bien trempé, l’âge lui a retiré toute censure. Lise a reçu de nombreuses consignes de la part de sa mère, et déjà faire en sorte qu’il délègue une partie de ses tâches, surtout les plus périlleuses.


Travaillant à l’étranger Lise revient chaque année pour les fêtes familiales qui se déroulent chez ses parents à Paris, réunissant les grands-parents venant de l’est et de l’ouest. Son grand-père est désormais le dernier survivant des patriarches. Lors du dernier repas de Noël, il trônait en bout de table, mangeait de bon appétit, disait peu de choses. Son repas achevé, il souhaitait rentrer chez lui. Lorsque Lise le revoit ainsi hors de son territoire, il est un étranger pour elle.


Le potager n’est cultivé que sur une partie, le reste est en friche. Le regard surpris de Lise n’échappe pas à son grand-père.


– J’ai besoin que d’une petite parcelle maintenant. J’ai abandonné les pommes de terre. Tu te souviens ? Tu en assurais la récolte.


Lise se souvient, elle adorait creuser la terre pour les découvrir, c’était comme le jeu à cache-tampon, elle poussait un cri de victoire à chaque fois qu’elle en déterrait une, et c’est ainsi qu’elle a appris à compter. Un chat gris se faufile entre les arbustes et vient se frotter aux jambes du vieillard.


– Il a quel numéro celui-là ? demande Lise en caressant le poil doux.

– C’est Matou-dix !


Lise rit en gratouillant le ventre du chat qui se vautre de plaisir dans l’herbe. Son grand-père n’a jamais cherché à avoir des chats, ce sont eux qui sont venus à lui. L’un chassant l’autre. Chacun a eu le nom de Matou suivi de son numéro. Le maître des lieux a toujours accueilli tous les animaux se présentant dans son jardin. Lise se souvient des hérissons, elle avait la permission de veiller le soir pour pouvoir observer à la tombée de la nuit toute la petite famille venue s’abreuver dans les gamelles d’eau laissées à leur disposition. Et puis, il y avait les oiseaux, avec quelques planches, son grand-père leur confectionnait des abris. Lise participait à leur repérage et comptage, elle est devenue incollable sur les espèces d’oiseaux. Son plus triste souvenir, c’est lorsqu’un petit voisin lui a mis dans les mains un nid avec trois oisillons ouvrant largement leur bec, elle a couru le porter à son grand-père, celui-ci a traité le garçon de sale môme, dans son regard, elle a compris que lui qui solutionnait tout ne pourrait rien pour eux. Malgré tout, il a installé le nid dans un coin de la remise, il les a nourris du mieux qu’il a pu, assisté de Lise qui chaque matin se précipitait pour les voir, jusqu’à ce dernier où elle a découvert leurs petits corps inertes.


Tous deux s’installent sur le banc au fond du jardin, de là, ils voient toute la vallée en contrebas. Son grand-père lui montre le paysage d’un geste ample.


– La première fois que tu as grimpé sur ce banc, tu t’es écriée : papé, on voit le monde entier d’ici !


Lise éclate de rire. Le monde entier, elle l’a arpenté du sud au nord, d’est en ouest, sans doute que son appétit pour les terres inconnues est né ici sur ce banc en fond de jardin, à côté de son grand-père.

Ils se taisent un moment, puis, le vieillard lève les yeux vers les nuages. Petite, elle le prenait pour un magicien, car il prévoyait le temps qu’il allait faire le lendemain, rien qu’en regardant le coucher du soleil.

Immobile, elle regarde le ciel et tente d'y voir ce que lui a vu.


– Bon, tu es en service commandé, c’est ça ? Crache le morceau !


Le ton rogue de son grand-père la fait sursauter. Elle soupire, puis pose sa paume sur la main aux veines apparentes du vieillard, elle le regarde en coin, et lance dans un souffle :


– Papé, maman s’inquiète. Elle en fait des cauchemars. Elle a peur que tu tombes à nouveau et…


Son grand-père tire sur un cordon qu’il a en collier sous sa chemise, il en sort un objet plat et rond.


– Il suffit que j’appuie dessus et je déclenche le plan ORSEC !

– Oui, je sais tout ça, papé. Maman t’a trouvé une super maison de retraite, ta chambre donnerait directement sur le parc et…

– Écoute ma petite-fille, ne te fatigue pas ! C’est sûr, je vais mourir, peut-être en tombant, mais je ne veux pas mourir avant d’être mort, sa maison de retraite, c’est un cercueil ! Je ne veux pas devenir un spectateur, je veux vivre tant que je suis vivant, c’est clair ! ?


Lise ne peut s’empêcher de sourire.


– Oui papé, c’est très clair… Accepte au moins l’aide d’Étienne…


Son grand-père lui jette un œil furibond, puis son regard devient triste, il baisse la tête.


– C’est donc pour ça que tu es venue, pour me convaincre de partir d’ici.

– Non. Je voulais que tu sois le premier à apprendre une nouvelle, enfin, le second après Jules, bien sûr.


Son grand-père la regarde bouche bée, les yeux écarquillés.


– T’attends un bébé ?

– C’est tout neuf, cela ne fait que deux mois.

– Oh ! Quel plaisir de connaître ton enfant ! J’espère que ça sera une fille et qu’elle te ressemblera.


Lise a un sourire malicieux.


– Moi, je préfèrerais un garçon et qu’il te ressemble, papé.


Son grand-père éclate de rire, il attrape la main de Lise et la serre fort.


– Tout compte fait, je vais demander de l’aide à Étienne, je veux tenir le coup jusqu’à sa naissance… et peut-être plus, je serai heureux de lui présenter le jardin…



 
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   socque   
30/7/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je suis entrée dans cette histoire avec circonspection car je prévoyais une tranche de vie ordinaire, sans extraterrestre ni monstre mutant caché dans la cabane à outils. Et en effet.
Mais c'est ce qu'il y a de magique avec l'écriture : la rencontre parfois se produit entre deux imaginations, sur les choses les plus simples. Ce récit m'a beaucoup touchée parce que, je pense, il n'en fait pas des tonnes, s'ancre dans le concret, dans une histoire particulière, pour parler de choses universelles, de la condition humaine. Une belle réussite à mes yeux ; mon goût me porterait plutôt à éviter les pointes de lyrisme qui affleurent par-ci par-là, mais c'est mon problème.
Une mention pour le titre que je trouve bien choisi, une allusion sans pathos à la fin de vie qui nous attend tous.

Une remarque sur cette répétition qui m'a fait un chouïe tiquer :
le jardin n’est plus très bien entretenu. La nature reprend ses droits sur le jardin

   Dugenou   
3/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Un instant de vie raconté avec justesse... la vie de Lise semble enlisée (sans jeu de mot) dans ses souvenirs d'enfance aux côté du Papé. J'ai cru y voir un vide affectif, comme la friche du potager, un moment donné, mais non. Ouf !

La fin arrive à point nommé pour rassurer le lecteur sur la vie de Lise, qui tout le long du texte reste 'en creux', que l'on croit vide d'existence tellement elle reste tournée vers le passé. Je perçois le grand-père comme ayant vécu une vie riche, et la chute, avec l'annonce de la prochaine naissance semble marquer la fin du cycle de sa vie, un renouveau, empreint de la nostalgie de Lise.

En EL.

   vb   
9/8/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Merci pour cette nouvelle bien écrite qui fait très tranche de vie.

Malheureusement elle ne m'a pas beaucoup plu. Je n'ai pas apprécié cette histoire un peu trop banale et, à mon goût, pas suffisamment épicée. Le vieillard et sa petite-fille ne m'ont pas paru bien originaux. J'ai eu comme une impression de déjà vu. Dommage.

Lu en espace lecture.
VB

   jeanphi   
24/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour, ce texte me semble recéler une poésie cachée : derrière la simplicité des personnages ont retrouve une part de la vie sous sa forme la plus émouvante.
Un tableau fidèle des surfaces quotidiennes de la profondeur humaine ... qui, à défaut de prendre des allures de compte rendu de sociologie (une autre piste de déclencheur émotionnel), entraîne sans doute le lecteur à s'identifier aux cheminements de pensée des deux protagonistes par le simple fait que tout est claire, et décrit avec ce qui me semble être une certaine intelligence.
Je ne dispose pas de compétences suffisantes pour jugez de la forme ; mais bravo pour le fond !

   vlandusud   
25/8/2021
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour tiramisu
j'ai vraiment apprécié, c'est un texte sobre, émouvant. Il nous ramène à nos limites ,qu'on voudrait tant repousser pour que le passé demeure ,ne s'efface pas brutalement ! merci pour cette lecture

   Malitorne   
25/8/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Je ne peux pas dire que ce texte ait suscité un grand intérêt en moi. Il me semble que l’auteur évoque des souvenirs qui lui appartiennent et du coup laisse de côté le lecteur, étranger à ces émotions nostalgiques. Comme si on assistait de loin à la contemplation d’un album photo...
Néanmoins ça se lit sans déplaisir car l’écriture est bonne et la résistance du grand-père aux tentatives de mise au rebut touchante.
Ici la phrase est trop langage littéraire, j’aurais changé « je l’entends » par « je veux » : « Étienne est bien gentil, mais il ne fait pas les choses comme je l’entends ! »
Celle-là est d’une grande justesse : « C’est sûr, je vais mourir, peut-être en tombant, mais je ne veux pas mourir avant d’être mort, sa maison de retraite, c’est un cercueil ! »
Mon appréciation tient compte de mes goûts propres et non pas d'une qualité rédactionnelle incontestable.

   Corto   
25/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette nouvelle adopte un ton modeste, celui de la vie quotidienne, sans chichis. Elle est au diapason de l'exergue où Moustaki ne cherche pas non plus de fioritures encombrantes. Le titre me plait bien aussi car il montre qu'on n'est ni dans un départ ni dans une arrivée, mais dans ce cheminement de vie avec toute sa richesse et ses complications.

Le lien entre les deux personnages est tissé de tendresse, celle qui fait les petites joies de la vie.
Les souvenirs tiennent une place importante mais débouchent avec habileté sur le présent et l'évocation du futur.
Le tempérament bien trempé du grand-père fait plaisir à voir et j'applaudis à la phrase "je ne veux pas mourir avant d’être mort". Bien des "vivants" seraient inspirés de tenir compte de cette résistance énergique.

Le final nous projette dans l'avenir et la création d'une nouvelle génération. Ce n'est pas original mais complète avec bonheur l'ambiance de tendresse.

Un bon moment de lecture. Merci.

   Myo   
26/8/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un récit sans fioriture, une histoire simple sur la complicité de deux êtres qui partagent une grande affection.
Les sentiments les plus profonds se cachent souvent dans les choses les plus simples.

Une rencontre qui sonne vrai et pose quelques questions essentielles.
Des souvenirs qui en réveillent beaucoup d'autres.

C'est bien écrit mais ça manque peut-être un peu de piment.

Merci du partage

   Tiramisu   
31/8/2021

   plumette   
31/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Tiramisu

j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte sensible qui a, pour moi, une valeur universelle même s'il raconte une relation singulière.
A l'occasion de cette visite à son grand-père "en service commandé" Lise recontacte son enfance et prend conscience de la transmission qui s'est opérée entre le vieil homme et elle.
les anecdotes sont bien venues, utiles à la narration, en révélant des caractéristiques des personnages.
je suis touchée par ce genre de texte, moins nouvelle que récit ou tranche de vie.
Et la chute vient contenter mon côté sentimental en célébrant la vie!

   Anonyme   
25/10/2021
C’est mignon, c’est reposant. Je ne sais qu’ajouter. Je ne pense pas que le texte veuille aller au-delà de ce moment où l’étincelle d’envie renait dans le regard du papé. Tout ce qui précède parait dès lors un peu long, même si ce n’est pas mal écrit, sauf lorsqu’une formule touchante vient secouer l’ensemble (« papé, on voit le monde entier d’ici »).

Une chose m’a un peu étonné : « Son grand-père l’a immortalisée ainsi chaque année devant les arbustes, ils lui servaient de mètre étalon pour mesurer sa croissance »
C’est curieux, je n’aurais pas choisi pour mètre étalon un végétal qui lui-même peut croître, mais pourquoi pas ?


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