| Berlin-Est, novembre 1973
Depuis une semaine, le brouillard enveloppe le sommet de la tour de la télévision avec obstination. Il est huit heures, comme tous les jours Hilde sort de son immeuble sur la Karl-Marx-Allee et remonte le col de son manteau en frissonnant. Elle trottine vers la station de métro, descend l’escalier qui conduit aux quais. Personne ne la remarque dans la torpeur du petit matin. Quatre arrêts et dix minutes de marche plus tard, elle arrive chez Kratz, une entreprise de confection de vêtements où elle est employée depuis une vingtaine d’années. Hilde grimpe un escalier jusqu’au deuxième étage d’une bâtisse vétuste, pousse la porte de l’atelier. Elle salue ses collègues d’un sourire discret, fait un signe de tête à Martha, la nouvelle chef d’équipe, puis enfile sa blouse et s’installe devant sa machine à coudre.
Hilde vit seule depuis la mort de son mari, disparu dans un accident de la route quelques semaines après leur mariage. Après cette perte tragique, elle n’a pas eu la force de reconstruire quelque chose avec un autre homme. Hilde n’a plus de famille, excepté quelques lointains cousins qu’elle ne voit jamais, aucun véritable ami, à peine quelques connaissances. Elle s’est résolue à la vacuité de son existence, mais il lui arrive parfois d’imaginer une vie en couleur dans ses rêves solitaires.
Martha a été recrutée chez Kratz début septembre. Selon les rumeurs, elle était secrétaire dans une entreprise concurrente et n’a aucune expérience de direction d’équipe. Depuis son arrivée, elle fait l’objet de toutes les discussions à la pause-café. On la dit cassante et inflexible, peu souriante, toisant les employées de ses yeux bleu acier. Toutes les ouvrières regrettent la bienveillance du vieil Andreas, le chef d’atelier parti à la retraite l’été dernier. Un vent de révolte gronde entre les machines à coudre, mais Hilde reste à l’écart des ragots. Comme à son habitude, elle travaille avec application sans faire de vagues.
Un soir, peu avant la sonnerie qui marque la fin de la journée, Martha remonte à pas comptés l’allée centrale de l’atelier, marque un arrêt devant le poste de Hilde. Discrètement elle lui demande de passer la voir dans son bureau avant de partir.
— Asseyez-vous je vous prie. — Merci madame, répond Hilde d’une voix blanche. — Vous savez Hilde, ça fait bientôt trois mois que je suis chez Kratz. J’ai pris la direction de l’équipe des couturières et croyez-moi, ça n’a pas été facile, il y a pas mal de fortes têtes. Je vous ai toutes observées longuement et je me suis fait une opinion sur chacune d’entre vous.
Hilde blêmit, elle s’attend à des réprimandes, peut-être même que Martha va lui signifier son renvoi. Elle se ratatine sur sa chaise pour amortir le choc de l’annonce.
— Hilde, vous êtes sans conteste la meilleure ouvrière de l’atelier. Andreas me l’avait assuré quand nous avions discuté avant son départ, et je dois dire qu’il avait raison. La qualité de votre travail est remarquable, vous faites souvent preuve d’initiatives et vous aidez vos collègues en cas de besoin. Je suis très satisfaite de vous avoir dans mon équipe.
Hilde rougit sous le déluge de compliments, elle ne sait que répondre en de telles circonstances, faut-il remercier, faire preuve d’humilité ? Elle choisit le silence et Martha continue :
— Il est grand temps de reconnaître vos qualités. Vous n’avez pas été augmentée depuis longtemps, je veillerai à ce que cela soit fait rapidement. La direction sait se montrer généreuse avec les collaborateurs méritants. Autre chose, je voudrais avoir votre avis sur le fonctionnement de l’atelier. Si vous pensez que des procédures peuvent être améliorées, n’hésitez pas à m’en faire part. Vous avez une longue expérience et votre opinion est précieuse. Je compte vraiment sur votre aide. Réfléchissez-y, on en reparle très vite.
Hilde sort du bureau, un peu abasourdie, les jambes flageolantes, avec un sentiment mitigé, flattée par cette reconnaissance mais embarrassée par cette demande incongrue qu’elle n’a pas pu, ou pas su refuser. Elle se reproche a posteriori son manque de répartie. Comme d’habitude, lui susurre sa petite voix intérieure. Désormais, Martha convoque Hilde une fois par semaine et lui demande si elle a des idées ou des informations à lui transmettre. Hilde reste toujours un peu évasive et relate quelques faits sans importance sur la vie de l’atelier ou mentionne des petites choses que l’on pourrait changer. Un vendredi soir, après les banalités d’usage, Martha déclare :
— Hilde, vous êtes resplendissante, vous avez changé de coiffure n’est-ce pas, cela vous va très bien. Si je puis me permettre, vous devriez mettre du rouge à lèvres pour éclairer votre sourire. Vous avez un très joli sourire, on vous l’a sûrement déjà dit ?
Confuse et rougissante, Hilde bredouille une réponse inaudible.
— En fait, je voulais vous demander quelque chose, disons, d’un peu délicat. Je soupçonne Sylvia de relâcher la cadence dès que j’ai le dos tourné. Son poste est juste à côté du vôtre, vous avez dû vous en apercevoir, non ? — Je ne sais pas, madame, je n’ai pas fait attention. — Eh bien à partir de maintenant, je veux que vous jetiez un œil discret sur ce qu’elle fait. Je ne peux pas me permettre d’avoir des ouvrières qui plombent la productivité de l’atelier. J’ai des comptes à rendre à la direction de Kratz.
Hilde n’avait pas une grande estime pour Sylvia. Elle jalousait sa jeunesse éclatante, sa beauté pulpeuse, son appétit pour la vie, ses nombreuses conquêtes qu’elle ne manquait jamais de raconter à ses collègues envieuses. Hilde avait bien remarqué que Sylvia n’était pas très impliquée dans son travail, qu’elle faisait des pauses au moindre prétexte et allait aux toilettes plus souvent que nécessaire. Elle commença à noter discrètement toutes ces minutes grappillées jour après jour.
Au fil des semaines, les entretiens avec Martha prennent une autre tournure. Elle devient pressante, pose des questions sur Sylvia mais aussi sur toutes les autres collègues. Hilde se contente de rapporter des anecdotes sans importance. Martha l’écoute avec attention, cache son agacement, se rend bien compte que Hilde ne dévoile que des banalités et lui cache l’essentiel. En revanche, elle ne manque jamais de lui faire des éloges sur sa tenue, sur son apparence physique, tous ces compliments qui font monter le rouge aux joues de Hilde.
Finalement, après avoir longuement hésité, Hilde décide un jour de sauter le pas. Elle se dit qu’il n’y a pas de raison que des filles comme Sylvia se la coulent douce tandis que les autres s’investissent vraiment dans leur travail. Lors de l’entretien hebdomadaire, sans un mot, elle pose sur le bureau une feuille où sont notées toutes les pauses que Sylvia s’accorde. Cela représente des dizaines d’heures de travail volées à l’entreprise. Un petit sourire satisfait s’inscrit sur ses lèvres de Martha :
— Hilde, vous êtes adorable. Merci infiniment, ce genre d’information est très utile pour moi.
Deux semaines plus tard, Sylvia était licenciée et Hilde reçut une prime de la direction pour « accomplissement exceptionnel », sans autre précision. Dans les mois qui suivirent, plusieurs autres employées furent renvoyées pour d’obscurs motifs. L’ambiance dans l’atelier était devenue délétère, tout le monde craignait pour son poste. Plusieurs mois passèrent, un nouvel automne s’annonçait.
Fin octobre, Martha invita Hilde à passer un soir chez elle, dans le quartier de Prenzlauer Berg, pour fêter son anniversaire avec quelques amis. Elle fut d’abord étonnée, puis flattée d’être conviée dans le petit cercle d’intimes de Martha mais rapidement cette fierté se mua en inquiétude. Elle se posait des quantités de questions, comment s’habiller, comment se comporter en pareilles circonstances, elle qui ne sortait jamais et n’avait pas les codes de la vie en société.
Il est presque vingt heures, Hilde monte un escalier en bois revêtu de velours rouge jusqu’au troisième étage, hésite un instant avant de sonner. Elle est un peu en avance. Martha ouvre, vêtue d’une robe longue rouge fuchsia, ses cheveux noirs retenus en chignon, légèrement maquillée. Hilde la trouve resplendissante. Martha lui fait visiter l’appartement puis l’invite à s’asseoir au salon et lui sert une coupe de champagne. Elles entament alors une discussion sur des sujets banals, la météo capricieuse de cet automne, les travaux du tramway qui perturbent la circulation ou les derniers exploits des athlètes est-allemands aux championnats du monde. La soirée s’avance peu à peu et Hilde est toujours seule dans le canapé face à Martha. N’y tenant plus, elle pose la question qui lui brûle les lèvres :
— Vos invités sont en retard ? — Ah oui, désolée Hilde, j’ai oublié de vous dire, ils se sont décommandés au dernier moment. La femme de mon ami Klaus a fait une mauvaise chute, il a dû la conduire en urgence à l’hôpital et ma chère Sonia est clouée au lit par la grippe. Mais c’est pas grave du tout, on aura plus de champagne pour nous, dit-elle en partant d’un grand éclat de rire.
Hilde sentit que l’attitude de Martha était étrange. Elle commençait à être mal à l’aise et l’alcool lui montait à la tête. Elle n’avait pas l’habitude de boire et craignait de ne plus être maître de sa conduite. Tout d’un coup, la conversation prit un tour différent quand Martha lui demanda :
— Vous vous intéressez à la politique, Hilde ? Que pensez-vous des dernières mesures économiques prises par Honecker ?
Hilde ne sut que répondre. Elle suivait l’actualité de loin et n’avait pas d’avis particulier sur ces questions. Elle pensait que ses opinions étaient d’une grande banalité et préférait les garder pour elle. Martha se lança alors dans une violente diatribe sur l’importance de l’engagement politique pour soutenir le régime communiste au pouvoir. Hilde apprit que Martha militait au SED depuis plusieurs années et était très impliquée dans les activités du parti. Elle devint soudain véhémente en critiquant les opposants, mécontents de leurs conditions de vie, qui rêvaient de passer à l’Ouest pour goûter aux joies du capitalisme. Pour elle, ces ennemis de la RDA qui mettaient en péril les institutions de l’État devaient être farouchement combattus. Hilde l’écoutait sans un mot, subjuguée par cette femme qui s’exprimait avec aisance sur ces sujets qui étaient bien loin de ses banales préoccupations quotidiennes. La soirée s’étirait, la nuit était tombée depuis longtemps et le salon était nimbé de cette lumière ocre particulière dispensée par les lampadaires de la rue. Martha alla chercher une deuxième bouteille de champagne à la cuisine. Lorsqu’elle revint, elle demanda :
— Vous aimez danser, Hilde ? Moi j’adore ça, et elle posa un disque sur le pick-up.
Elle saisit la main de Hilde, et sans lui demander son avis l’entraîna dans une valse à trois temps.
***
Berlin, juillet 1993
Cher journal, c’est peut-être la dernière fois que je me confie à toi, le cancer me ronge, bientôt je ne pourrai plus écrire. Je veux te parler de Martha. Tu ne la connais pas, je n’en ai jamais parlé à personne, mais aujourd’hui, j’ai besoin de partager ce secret avec toi, pour laisser une trace.
Je l’ai croisée pour la première fois chez Kratz, au début des années 70. J’étais alors une ouvrière anonyme à la vie terne et sans joie. J’ai été tout de suite impressionnée par son regard magnétique, son autorité et sa grâce naturelle. Elle m’a prise sous son aile, elle m’a redonné confiance. Lorsqu’elle posait ses yeux bleus sur moi, je me sentais importante. Je ne pouvais rien lui refuser, et quand elle m’a demandé de faire certaines choses que la morale réprouve, j’ai longtemps hésité, puis j’ai fini par céder. Elle a trouvé les arguments pour me convaincre. Mais je ne regrette rien, à cette époque de ma vie j’étais perdue, elle m’a redonné confiance en moi, et pour cela je lui serai éternellement reconnaissante.
Cher journal, je dois te dire que Martha était officier de la Stasi. Elle exerçait ses activités sous diverses couvertures, des emplois banals où elle repérait de futures recrues pour grossir les rangs des informateurs. Elle a su me persuader de la rejoindre dans cette folle aventure, moi qui n’étais rien, avec des arguments auxquels personne ne peut résister. Sous ses ordres, je suis devenue une informatrice zélée, dévouée à la lutte contre les opposants au régime. Les rapports que j’ai transmis à Martha ont permis l’arrestation de dizaines de personnes qui préparaient des complots, contribué au démantèlement de réseaux qui organisaient des passages à l’Ouest. J’ai surveillé aussi de nombreux artistes, des écrivaillons et des cinéastes médiocres qui se permettaient de critiquer le communisme. Ils ont été confondus grâce à mes renseignements et leur carrière a été ruinée. Martha m’a tout appris, comment observer les gens sans se faire remarquer, repérer les comportements déviants, écouter discrètement les conversations, espionner les faits et gestes de mes voisins. Je comprenais vite, j’étais efficace. Martha me complimentait souvent, elle disait qu’elle était fière de moi, que j’étais son meilleur élément, son fidèle petit soldat, comme elle disait affectueusement. Et moi, jour après jour, je me sentais de plus en plus importante et utile à mon pays.
Je n’ai plus de nouvelles de Martha depuis cette funeste journée de novembre 1989 où le mur est tombé. J’espère qu’elle va bien, qu’elle n’a pas été poursuivie et condamnée pour son passé dans la Stasi. Cher journal, lorsque je me retourne sur mon histoire, je ne regrette pas ce que j’ai fait, je persiste à penser que j’ai défendu une cause noble et juste. Mais l’issue est amère et aujourd’hui, au crépuscule de mon existence, tout me paraît gris et froid, comme le brouillard qui peu à peu m’enveloppe. Martha me manque, ma vie sans elle est un grand vide.
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