Minuit passé, un lundi de septembre. Une petite ville, en périphérie du Havre. Depuis que j’ai quitté l’autoroute, l’orage menace, le tonnerre gronde, des éclairs déchirent la nuit. Au moment où j’arrive sur le parking de l’hôtel, il éclate. J’actionne les essuie-glaces qui peinent à évacuer les trombes d’eau sur le pare-brise. Je me gare à la hâte, coupe le contact et jette un regard à travers le rideau de gouttes. Je distingue une limousine noire stationnée sous un lampadaire et, plus loin, un bâtiment d’apparence vétuste, avec en façade un néon rouge qui clignote : Hôtel de la Poste. Je décide d’attendre quelques minutes, le temps que les éléments s’apaisent. Je me laisse aller sur l’appui-tête, ferme les yeux, respire profondément et me demande ce que je fais ici. Mais il est trop tard pour reculer.
La pluie ne se calme pas, alors je me résous à courir jusqu'à l’entrée en jurant contre le mauvais temps. Je pousse la porte vitrée, mon pardessus dégouline, j’essuie mes lunettes. Malgré l’heure tardive, il y a encore quelqu'un à la réception. Une femme sans âge, le visage livide, éclairé par la lumière blafarde d’une lampe de bureau. Dans une pièce à droite qui tient lieu de bar, un homme avachi dans un fauteuil sirote un alcool fort en fumant une cigarette. Silhouette massive, un peu voûtée, on ne distingue pas ses traits dans la pénombre ambiante. Je m’avance et demande à la réceptionniste s'il reste une chambre. Elle lève les yeux comme à regret et sans un mot me désigne une affichette plastifiée avec les prix, puis me tend une lourde clé attachée à une plaquette de bois, le chiffre 12 écrit au feutre noir, un peu effacé. Je suppose que c’est au premier étage et m’apprête à lui demander confirmation. Mais elle a déjà détourné le regard et ne semble pas disposée à en dire plus. J’ignore l’ascenseur et grimpe l'escalier revêtu d'une épaisse moquette tachée de gras. La chambre est au fond d’un long couloir, je tâtonne pour introduire la clé, toujours cette pénombre, j’entre. Ma main glisse sur le mur à la recherche de l'interrupteur qui allume un néon hésitant, découvrant le décor dans lequel je vais passer ma nuit, enfin ce qu'il en reste.
Un lit trône au centre de la pièce, recouvert d'une courtepointe douteuse. Je m’assieds pour éprouver le confort du matelas. Pas mal, je m'attendais à pire. Puis d'un regard circulaire je détaille le mobilier : une armoire, une chaise et une table de chevet sur laquelle traînent quelques miettes. La propreté laisse à désirer, mais pour une étoile et une poignée de francs la nuit, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Je me lève pour jeter un coup d'œil par la fenêtre. L'orage gronde toujours, inonde les carreaux. La chambre donne sur le parking désert, à part deux voitures, la mienne et la limousine noire. Plus loin, la route nationale, peu fréquentée à cette heure. Quelques phares jaunâtres tentent de percer le déluge.
Je suis fatigué, ma journée a été longue et pénible, mais je sens que je ne vais pas trouver le sommeil. J’enlève mes chaussures et je m’étends tout habillé sur le lit. Le regard dans le vague, je remarque une tache de dégât des eaux au plafond. Je ferme les yeux et, à ce moment précis, j’entends un bruit de clé dans la porte de la chambre voisine. C’est sûrement l'homme à la limousine noire, l'homme à la silhouette massive, l'homme dont je n’ai pas pu distinguer les traits. Pourquoi la réceptionniste m’a attribué la chambre contiguë à la sienne, alors que manifestement l’hôtel est vide. Je m’assieds sur le lit, une bouffée d’angoisse m’envahit. Il n’y a pourtant aucune raison de s’inquiéter. Je dois me raisonner.
L’homme entre, claque la porte et donne un tour de clé. J’entends des pas, puis un frottement sur le sol, on dirait qu’il tire un gros sac. Quelques instants de silence, puis résonne une série de coups mats, comme portés avec un objet lourd entouré d’un chiffon. Peut-être un marteau ? Une pause, une porte qui s’ouvre, des bruits de chasse d’eau, trois fois de suite. Qu’a-t-il bien pu jeter dans les toilettes ? Des pas à nouveau, il arpente la chambre nerveusement. Soudain, la sonnerie du téléphone retentit. Il se précipite, comme s’il attendait ce coup de fil avec impatience. Il parle fort mais je ne comprends pas ce qu’il dit, il s’exprime dans une langue inconnue, avec un fort accent slave. Le ton monte. J’éteins la lumière, je ne veux pas qu’il me repère s’il lui prend l’idée de mettre le nez à la fenêtre. La conversation s’éternise, ponctuée de cris et d’exclamations sonnant comme autant de menaces. Qui est cet homme ? Qui est à l’autre bout du fil ? Sa femme, une maîtresse jalouse, le complice d’un braquage réclamant sa part du butin, tous ces scénarios tournent dans ma tête. Après de longues minutes, il raccroche, j’entends la fenêtre s’ouvrir, la pluie a cessé, je l’imagine fumant une cigarette pour se calmer. Plongé dans le noir, j’ose à peine respirer. C’est ridicule mais je crains qu’il se rende compte de ma présence et frappe à ma porte. Je suis certain qu’il est armé, en fuite après un mauvais coup, la police à ses trousses.
Il ferme la fenêtre, la crémone doit être fatiguée car il s’y reprend à plusieurs fois en vociférant. Les battants claquent, il n’a pas l’air de supporter qu’on lui résiste. Puis j’entends des bruits d’eau, le choc d’un verre sur le lavabo. Il est dans la salle de bain, juste de l’autre côté du mur. Un quart d’heure plus tard, des ronflements puissants résonnent dans le silence épais de l’Hôtel de la Poste. Il dort.
Ma respiration s’apaise, mon cœur ralentit, j’attends un long moment avant d’allumer la lampe de chevet. J’ouvre mon attaché-case et en sors une photo grand format en couleur. Un beau visage de femme, les cheveux bruns et les yeux clairs, un léger sourire, une petite cicatrice sur la joue droite, à peine visible. Je la regarde fixement, je mémorise ses traits. Demain elle va mourir. Je vais l’exécuter d’une balle dans la tête. Demain je serai tueur à gages. C’est mon premier contrat. Après des années de petite délinquance et d’escroqueries minables, j’ai décidé de monter en gamme, mû par l’appât du gain. Un comparse introduit dans le milieu du grand banditisme m’a mis en relation avec un commanditaire. Je regarde à nouveau le visage de cette femme. Elle est vraiment très belle. Que fait-elle à cette heure, elle ne se doute de rien, probablement endormie dans des draps douillets, peut-être lovée dans les bras d’un amour. Je ne connais pas son nom ni pourquoi quelqu’un a décidé qu’elle doit mourir. Dans ce genre d’affaire, moins on en sait, mieux on se porte. J’ai juste reçu une enveloppe avec les informations nécessaires pour identifier ma cible. Je suis fébrile, anxieux, je me persuade que tout va bien se passer. Je sors mon arme de son étui, je vérifie le chargeur, le silencieux, m’assure une énième fois que tout fonctionne bien, mains moites sur métal froid. Puis je remets tout en place, méticuleusement. Il est presque deux heures. Je me déshabille en silence, je plie soigneusement mes vêtements sur la chaise. Ils sont prêts pour demain matin. Il fait un peu froid. J’enfile mon pyjama et avale un somnifère. Je me glisse dans les draps en frissonnant, éteins la lumière. Il faut que je dorme.
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