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Poésie en prose
EtienneNorvins : Chemin
 Publié le 05/07/24  -  6 commentaires  -  1010 caractères  -  176 lectures    Autres textes du même auteur

« … ô puissance terrifiante
… où me faut-il aller ? »

R. Tagore, L’univers inconnu, 1896
(Trad. S.G. Bannerjee)


Chemin



La route a disparu. Une lourde machine a pelé son bitume, d’autres ont creusé le sol. On devait la refaire à neuf. Ce n’est plus qu’un no man’s land de gravats crevés, qu’enjambent ça et là des plaques métalliques.

Des herbes déjà s’étendent par touffes. D’autres pousseront leurs bras. Dans quelques temps géologiques, un nouvel humus aura germé ici sur nos tombes. Vers un autre « humain » ? Un autre « Verbe » ? La route a disparu.

Pour l’heure, je croule sur cette ruine dans le tournoiement criard de milliards de fafiots sans valeur : c’est l’hystérie d’années folles.

Mais silence — et la moindre croûte de pain offre dans ses reliefs des trésors de paysages inconnus… Pour être, il n’est pas nécessaire de parler, fût-ce dans sa tête. Toucher suffit.

Alors s’il te plaît, je voudrais que tu te taises aussi. Souffle coupé, redécouvrir nos yeux. Redécouvrir ta peau. Me sentir à nouveau des mains.

La route est perdue. Devant nous, l’inconnu.


 
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   Polza   
20/6/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour,

L’exergue a parfois son importance. Pour ce poème il en a eu pour moi en tout cas. C’est en effet Rabindranath Tagore qui m’a fait venir ici. Je le connais au travers de « L’offrande lyrique » traduit par André Gide.

Le titre est « Chemin » sûrement parce que « La route » était déjà pris.
Ce n’est pas anodin si je parle du roman de Cormac McCarthy dont Manu Larcenet a réalisé une sublime adaptation saluée par la critique.

Je n’ai pas croisé d’étranges zombis dans votre chemin, mais il y a un côté dystopique qui plane sur votre récit, je trouve.

Il ya quelque chose de mystérieux (un peu trop ?) que je ne suis pas sûr de comprendre, peut-être métaphorique, une personne a qui l’on aurait coupé les mains et qui imaginerait que c’est une route qui a disparu « Me sentir à nouveau des mains. » ?

Je ne pense pas que c’est ce que ce poème veut exprimer, mais son côté abscons m’apparaît à moitié poétique à moitié hermétique, je suis divisé sur mon ressenti.

Il y a des images qui s’enchaînent et qui sont percutantes, mais je m’y perds un peu dans ce chemin. C’est le genre de poème où je m’abstiendrai volontiers de donner mon appréciation, mais cela est impossible en EL.

Polza en EL donc !

   ALDO   
5/7/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
L'imminence de la Grande Nuit

Un chemin entre deux vertiges : celui d'une perte sans regret
et celui de la contemplation nouvelle !

Et ce n'est pas une impasse puisqu'à l'image des herbes,
des bras nouveaux comme des verbes
nous pousseront...

Et la Raison remise à une autre place : je touche donc je suis.

Toucher qui ? Quel ange de résurrection? Quel Être de Consolation ?

Et faire de la boue de l'or,
de la fin des temps l'humus du temps nouveau...

Texte-Éclair sur l'au delà du chemin,
je me reconnais sur ce chemin.

Il faut que je me taise aussi.

   jeanphi   
6/7/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
C'est un poème qui dit beaucoup, sans vraiment chercher une direction précise. Projections hypothétiques, questionnements, manifeste, simple squatte sur un terrain vague ?
Le vague à l'âme est bien là.
L'espoir et la crainte, aussi. De très belles formules, "D'autres pousseront leurs bras.", par exemple.
Un constat de désespérance sur fond de déni et de sublimation plein de richesse et de suggestivité.
Un dépouillement, presque un raccourci de la pensée, en même temps qu'une abondance d'esthétisme et de poésie.

   EtienneNorvins   
6/7/2024
Mercis ici

   Provencao   
6/7/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour EtienneNorvins,

"Des herbes déjà s’étendent par touffes. D’autres pousseront leurs bras. Dans quelques temps géologiques, un nouvel humus aura germé ici sur nos tombes. Vers un autre « humain » ? Un autre « Verbe » ? La route a disparu."

Si le motif du réveil et de la reviviscence est pris dans l'hissage dialectique, il faut convenir que ce chemin, comme abandon se dissout devant l'inconnu.

Moi, j'y ai lu de la spiritualite et de la souffrance exigibles...

Au plaisir de vous lire
Cordialement

   Louis   
7/7/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Le sens de cette prose poétique ne se donne pas aisément, dans le contexte ici présupposé, qui est celui de la perte de la route, c’est-à-dire de la perte du sens.
Il faut alors suivre ce fil, comme on le peut, qui semble joindre des mots si différents présents dans le poème, essentiels pourtant en lui, que sont la « main », l’ « humain » et le « chemin », termes très divers mais reliés par le même signifiant « main ». Il faut dévider ce fil qui les enroule l’un à l’autre, essayer de s’y "faire la main". Une ligne significative ainsi pourrait peut-être se trouver, quand toute « route est perdue »

La disparition d’une voie bitumée, qui ne porte que le nom de « route » ( mais qu’il faut entendre comme « chemin », selon l'indication du titre), initie le texte.
Ce chemin est détruit par des humains, non pas directement de leurs mains, mais par la médiation des techniques, des machines : « Une lourde machine a pelé son bitume, d’autres ont creusé le sol »
C’est par la technique que l’humain détruit la route, qu’il supprime son chemin.
Le progrès technique paradoxalement supprime ce qui permettait à l’homme de progresser sur un chemin, dont le sens s’avère bien sûr métaphorique, au sens proche d’une destinée, en ce que cette route ne représente pas principalement une dimension spatiale, un trajet dans un espace, mais aussi et surtout une trajectoire temporelle, un devenir dans le temps, une "Histoire"
Mais où celle-ci pouvait-elle mener ?
L’homme est engagé sur une voie, un chemin peut-être qui ne mène nulle part, mais ici le chemin lui-même, où qu’il mène, est détruit.
La « disparition » du chemin est une perte ( « La route est perdue ») : perte de sens, à la fois comme orientation ( une route en principe va quelque part ), et comme signification.

Si la route disparaît, c’est en vue d’une « remise à neuf ».
Ainsi le chemin devait être devenu impraticable.
Le chemin disparu laisse place à un « no man’s land », non pas à un vide de circulation automobile, mais un vide d’humain.
Une sensation de mort, « des gravats crevés », mais aussi de froideur et de dureté : « plaques métalliques », domine ce lieu du chemin qui n’a plus lieu.
Un spectacle de désolation est offert par cette route que l’on « devait refaire à neuf ».
Ainsi la disparition de la route est associée à celle de « l’humain » et à celle du « Verbe ». Le lieu de la route démolie prend l’allure d’un cimetière pour l’humanité.
Plus de route, plus de passage, plus de vie à l’avenir. ‘No futur’, plus de "demain".

Une restauration, ou une régénération, s’annonce pourtant, mais remise à à un demain très lointain : « Dans quelques temps géologiques ».
Il faudra qu’un « nouvel humus » mène à l’humain. Que la mort soit le passage vers une renaissance (le chemin de vie devenu chemin de mort) : « un nouvel humus aura germé sur nos tombes »). Que la nature reprenne ses droits, « Des herbes déjà s’étendent par touffes). Qu’elle reprenne tout en main, « D’autres pousseront leurs bras », qu’elle reprenne tout à bout de bras, et au bout des bras, des mains en action par lesquelles une reprise s’avère possible, avec elle l’ouverture d’un chemin nouveau pour l’humanité, un parcours neuf qui pourrait être emprunté.

Le locuteur intervient personnellement après avoir exposé le contexte qui serait le nôtre.
Que faire dans cette situation ?
Que faire « pour l’heure » ? Cette heure, ce présent qui est le nôtre, se caractérise par un achèvement, notre route n’est plus, détruite, disparue, et un début qui n’a pas commencé, la route nouvelle n’étant pas encore construite, et son avènement semblant si lointain. Une heure inconfortable, ce temps pâle quand tout s’achève et que rien encore n’a recommencé.
Le locuteur précise sa réaction dans ce présent, lui-même reprécisé.
« Pour l’heure, je croule sur cette ruine… », affirme-t-il. « Sur » cette ruine, et non pas "sous", comme l’on pourrait s’y attendre. Ce ne sont pas, en effet, les ruines qui l’ensevelissent, mais autre chose : « les fafiots ».
Qu’est-il donc désigné par ces « fafiots », terme peu usité, mot désuet retenu sans doute pour sa consonance, pour l’allitération en f qu’il permet, suggérant avec une pointe péjorative le bruissement des feuilles, des feuillets de papier.
Ces feuillets ne sont pas ceux, évidemment, comme le mot l’a désigné en premier lieu dans le passé, des billets de banque qui tournoieraient « par milliards ».
L’appel qui suit : « Mais silence » laisse entendre qu’il s’agit de papiers bavards, des mots par profusion qui marquent notre histoire en déroute, dans une « hystérie d’années folles ».
Les mots "tournoient", « sans valeur ». Les papiers volent au vent hystérique de l’époque, et leurs mots ne sont que bavardages, et ne sont que du vent.

Que faire alors ?
Eh bien, … en venir aux « mains ». Non pas à la violence, non.
La perte du sens, comme signification et comme orientation, amène le locuteur à s’en remettre aux sens, et en particulier aux mains, comme organes de la sensation et de la sensibilité. Le sens est perdu, mais il reste les sens, essentiels pour « être »
« Pour être, il n’est pas nécessaire de parler, fût-ce dans sa tête. Toucher suffit. » : déclare le locuteur.
Être encore. Vivre encore. Persévérer dans l’être. Pour cela en revenir à cette condition première, élémentaire, de « l’être », c’est-à-dire au « toucher ».
Revenir ainsi à ce primat du corporel sur le mental, et glisser vers un empirisme sensualiste.
« Être » serait possible sans la parole et le sens, et sans la pensée qui leur est liée.
Un sens est privilégié : le toucher.
Or celui-ci rend possible une double expérience : à la fois ce qui touche et ce qui est touché.
Ce qui touche renvoie à un extérieur de soi, pousse vers l’extériorité et l’altérité, et c’est cette extériorité qui veut être "redécouverte" dans l’introduction d’un allocutaire : « redécouvrir ta peau ».
Le toucher attesterait alors plutôt d’une "existence", la sienne et celle de l’autre, plutôt que « l’être ». "Exister’", le mot dans sa constitution même indique vers l’extériorité : ex-istere : se tenir hors de soi.

Ce toucher ne renvoie pas à la seule sensation, mais à toute la sensibilité, au domaine entier des affects. Ne dit-on pas que l’on est « touché » lorsque l’on éprouve un sentiment ou un affect ?
Il se manifeste alors une pointe de rousseauisme dans ce retour au sensible, quand se perd le sens qui lie la signification à l’orientation.
« Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre » : écrivait J.J. Rousseau
Ce "toucher" n’est pas non plus sans rapport avec les autres sens et organes des sens : « redécouvrir nos yeux ». Mais il serait, comme pour le sensualiste Condillac, le sens principal, et le plus primordial.

« Me sentir à nouveau des mains » : déclare encore le locuteur.
Par là se sentir exister, et sentir l’existence de l’autre, du proche, de l’intime (l’allocutaire est tutoyé : « S’il te plaît… » ), mais « les mains » désignent encore l’action. Il s’agit alors de ne pas subir passivement une situation. Il s’agit d’agir, sans attendre que la nature agisse pour nous, reprenne seule tout en mains, elle qui emprunte le chemin de la mort pour donner naissance à une vie nouvelle, à un humain nouveau. Éviter le passage par la mort.
« Des mains qui sachent, qui accomplissent et qui sculptent ; des mains qui créent » : écrivait Denis de Rougement, dans un ouvrage au titre provocateur : "Penser avec les mains". Et peut-être ne s’agit-il pas, en effet, de renoncer à toute pensée et à toute parole, dans ce contexte de perte de sens, mais de « penser en puissance d’action, penser dans l’action où l’esprit se voit actuellement compromis et sommé de juger, de choisir, de transformer les conditions qui lui sont faites » ( D. de Rougemont). "Faire l’homme" plutôt que le"réciter".
Mais cette action n’est que suggérée dans le texte, qui semble se replier sur la vie personnelle, où, peau contre peau, on se sent encore exister, dans un monde privé de route, privé d’orientation et de signification ; un monde qui n’a devant soi que « l’inconnu » ; se connaître encore, dans les relations sensibles, sensuelles, quand tout échappe "pour l’heure" à la connaissance rationnelle.


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