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Récit poétique
EtienneNorvins : L’offrande
 Publié le 18/05/26  -  5 commentaires  -  3759 caractères  -  38 lectures    Autres textes du même auteur

Télescollage. À D3T.


L’offrande



C’est hier. C’est ailleurs.

La maison à varangue est en bois rouge, sur un socle de granit bleu. Le bardeau moussu couvre sa charpente. Dans le salon décoré avec simplicité, il y a une vitrine. Elle contient des dagues, des étriers en argent, une collection de statuettes en bois polychromé, une miniature lascive, portrait (paraît-il) de qui fut dame créole d’une fauve beauté. Dans la bibliothèque adjacente, l’étrange encore côtoie l’annuaire du Bureau des Longitudes. Et voici la chambre. Voici le lit blanc comme un lys, voilé d’une moustiquaire, car les nuits regorgent de suceurs de sang.

C’est vrai que tu n’entends rien. « Une montagne de silence à traverser », dis-tu. Voix pourtant, et verdure, alentour. Comme dans un tableau de maître, il est midi à peine et dans la rue, un chat roux guette une proie que personne ne voit.

Derrière, des glycines couronnent le mur de briques badigeonné de chaux. Elles en prolongent l’ombre rafraîchissante. Lui cache une colline verdoyante entourée de flamboyants, à l’abri desquels les voyageurs entravent leurs chevaux et paient cher pour boire le maté qu’ont préparé des métisses aux yeux obliques, et qu’on accuse (bien sûr) d’être un peu sorcières.

Certains jours, muni d’un fouet en écaille à la pomme d’argent et coiffé d’une casquette d’officier de marine, c’est là que j’attends le bac qui mène de l’autre côté du fleuve.

Ce bac porte une paillote au toit de branchages, où des meneurs de bétail poussent la chansonnette en jouant de la guitare ou de l’accordéon, tandis que le fleuve ridé coule entre des ravins couverts de mélèzes. Mystère de la femme au fond des eaux, jusqu’à la grève inaccessible qu’on croit respirer ! « Passe, insiste le poète sur la page. Il faut que tu poursuives vers cette ombre que tu veux. » Peut-être, après tout, les sapiens ne sont-ils pas faits pour vivre dans des maisons mais dans les arbres comme les oiseaux de longs périples, qui viennent pour le repos avant de s’enfoncer à nouveau dans le silence du ciel ?

Puis on va, par des chemins poussiéreux, à cheval ou bien dans des chariots lourds, traînés par des bœufs obéissants à l’aiguillon long et flexible d’un charretier rêveur.

On arrive, c’est bientôt, en bordure des prairies divisées par des haies plantées d’ormes, d’aulnes et de saules. Au-delà, parmi les herbes hautes et les palmes des jungles du Douanier Rousseau, les jaguars sont tapis, souples et silencieux, qui jaillissent – et vous ne pouvez pas crier car ils saisissent à la gorge.

Le ciel est-il serein ? J’établirai un siège comme un nid parmi les branches, et ainsi isolé, nourri des souffles de la terre, je passerai des heures avec les fauvettes ou je me livrerai à la chasse aux cris des râles d’eau et pluviers loin des palétuviers, ou de ces grands échassiers frileux qui foisonnent : grues, hérons, flamants et tantales ; puis, dans le soir qui descend, je prêterai l’oreille à chaque feuille, et je les entendrai chanter, d’une voix nimbée par le clair de lune, les échos veloutés et liquides d’un rêve évanoui jadis entre les seins d’une endormie…

Pardon. Je voudrais tant dire ces paroles qui ont expiré sur mes lèvres… Mais je fus enfant devant des hommes aux dents étincelantes, qui tiraient des liasses de billets de leurs ceintures en cuir brodé de métal, où brillaient la gaine d’un poignard ciselé avec art. À leurs cous pendaient des talismans qu’ils nourrissaient de signes fastes : c’étaient des ordres célestes, affirmaient-ils – « Écartez-vous ! » Alors je ne dis pas tout haut ce que je supplie qu’on exauce : je me hausse sur la pointe des pieds et dans la fente d’une écorce, là seulement je t’ai confié mon amour.


 
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   Myndie   
8/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Quelle émotion ! Ce texte est magnifique. Un poème de terroir qui m'évoque la luxuriance de la forêt tropicale, avec la puissance incantatoire et l'esthétique lumineuse – même si la localisation géographique est différente- d'un Leopold Sedar-Senghor.
Il y a du rêve et de l'étrangeté dans ce voyage initiatique, cette expérience de vie qui se déroule avec la lenteur de ces « bœuf obéissants » traînant « des chariots lourds ».
Inutile de l'expliquer par le sens des images ; la palette du poète-peintre est d'une telle subtilité que les couleurs s'entendent et les sons se voient. Les mots se répondent visuellement, auditivement, idéalement et la peinture, charnelle, se lit et se ressent physiquement.
Enfin, comme chez Senghor, l'image n'est pas qu'un décor ; elle frappe l'esprit de toute sa poésie, pour agir ensuite comme un détonateur en projetant l'image d'une réalité humiliée.
 Parmi une une infinité de phrases toutes plus poétiques les unes que les autres, il y a ceci :
« Une montagne de silence à traverser »
« je me hausse sur la pointe des pieds et dans la fente d’une écorce, là seulement je t’ai confié mon amour. »

Cette offrande mérite largement un « passionnément++ »

   Passant75   
8/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J’ai été d’abord sensible à l’atmosphère du texte, qui installe, dès l’ouverture (« C’est hier. C’est ailleurs. »), un univers flottant, entre rêve et souvenir. Les descriptions sont riches et très visuelles, ce qui permet une véritable immersion dans les lieux évoqués. On perçoit un réel travail sur les images et les sensations.

Cependant, j’ai trouvé le texte souvent trop chargé. L’accumulation de détails, de métaphores et de références finit par alourdir la lecture. Les phrases, parfois très longues, m’ont donné une impression de saturation, comme si le texte peinait à respirer. Cela nuit, à mon sens, à la clarté et à l’impact de certaines images, pourtant intéressantes.

Certains éléments exotiques m’ont également paru un peu attendus, presque décoratifs, ce qui m’a empêché d’adhérer complètement à l’univers proposé.

En revanche, la fin m’a davantage touché, le passage à une parole plus intime, plus retenue, apporte une émotion plus sincère. L’aveu final, discret, contraste efficacement avec le reste du texte ; le basculement vers une parole plus intime, avec cet amour confié « dans la fente d’une écorce », apporte enfin une émotion plus juste et moins démonstrative.

Au final, je retiens un poème ambitieux et évocateur, mais dont les excès stylistiques peuvent parfois limiter la portée.

   Cyrill   
11/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Superbe texte, onirique et très littéraire. Le style est riche, presque baroque avec son accumulation de détails et ses longues phrases. Il m’évoque celui touffu d’un Faulkner mais débarrassé de son encombrant sentiment de culpabilité. C’est une traversée, avec des visions successives, comme si la narration était guidée par une mémoire hésitante, le rêve éveillé d’une géographie composite. L’hybridation des éléments, quelques uns plus européens que tropicaux, suggère de fait un ailleurs mythique. Le bac et le fleuve m’évoquent une sorte de passage initiatique. Je vois une opposition entre le monde organisé de la maison et la nature foisonnante. De même, la voix narrative est dédoublée, elle paraît hésiter entre je et tu, ça crée une sensation d’intimité avec un locuteur attiré par un retour à une vie primitive.
La fin semble quitter le rêve ( ou y est-elle encore ? ) pour une scène d’enfance. Mais l’histoire s’imagine davantage qu’elle n’est rapportée. Elle renoue là avec « L’offrande » du titre, un amour jamais exprimé ouvertement, confié seulement « dans la fente d’une écorce » – métaphore aux lointains échos sexuels. La nature comme dépositaire du secret – et de la semence.
Bravo et grand merci pour ce récit très habité.

   Lariviere   
11/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

J'ai adoré ce poème.

Je n'ai même pas envie d'essayer d'expliquer par une analyse clinique en quoi ce texte est infiniment poétique.

Je suis complètement séduit et charmé. J'ai ressenti de la poésie puissante. C'est une écriture très riche, incroyablement prégnante et évocatrice. Force et sérénité se dégagent de ce récit poétique écrit dans un style que j'ai trouvé proche du réel merveilleux, en ce sens qu'il magnifie le réel par des images naturelles très réalistes à priori mais qui sont mise en relief par des perceptions très belles, très profondes, très sensitives. Le douanier rousseau est cité à juste titre. Personnellement j'ai pensé à la poésie de Saint John Perse. Et c'est plus qu'un compliment, tant pour moi sa poétique est dense et puissante.

Vraiment merci infiniment pour cette lecture et bonne continuation !

   Polza   
18/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
L’exergue énigmatique commence par une sorte de néologisme entre télescope et décollage peut-être, ce qui ferait écho au Bureau des Longitudes…

« C’est hier. C’est ailleurs. »

ça commence comme dans un conte, comme dans un rêve…

Le côté descriptif de la maison est très bien restitué, je me suis cru à l’intérieur !

Le portrait d’une dame créole m’a spontanément fait penser à Baudelaire.

« C’est vrai que tu n’entends rien. « Une montagne de silence à traverser », dis-tu. Voix pourtant, et verdure, alentour. Comme dans un tableau de maître, il est midi à peine et dans la rue, un chat roux guette une proie que personne ne voit. »

L’auteur joue sur les mots, mais subtilement, pas comme un de ces « comiques » grossiers de la bande à Laurent Ruquier que je n’écoute jamais, mais dont je connais néanmoins le genre de propos.

tu n’endends rien/Voix/voit…

Les mots qui se font écho laissent place à mille possibilités, mille interprétations, mille voyages imaginaires…

Je pense par exemple (et comme je fonctionne beaucoup par association d’idées) à maître et chat qui me font penser à « Le Maître et Margueritte », tableau de maître et midi à peine qui me font penser à « La persistance de la mémoire » de Dalí dont j’ai un jour visité un musée à Montmartre et un autre à Figueres.

Toujours tableau de maître et glycines qui me font penser aux glycines de Monet dont j’ai également visité le musée à Giverny, etc.

Les deux parenthèses (paraît-il) et (bien sûr) ne m’apparaissent pas indispensables au récit…

Dans le passage du bac, il y a comme une sorte de rite initiatique, un passage à traverser, un peu comme dans « Le serpent vert » de Goethe…

« On arrive, c’est bientôt, en bordure des prairies divisées par des haies plantées d’ormes, d’aulnes et de saules. Au-delà, parmi les herbes hautes et les palmes des jungles du Douanier Rousseau, les jaguars sont tapis, souples et silencieux, qui jaillissent – et vous ne pouvez pas crier car ils saisissent à la gorge. »

j’ai bien aimé ce passage presque surréaliste…

Il y a tout au long de ce poème (je trouve) un mélange de poésie et d’ésotérisme qui se termine en quelque chose de passionné, de charnel…

juste deux petites choses, mais si cela n’a pas été corrigé c’est qu’il doit y avoir une bonne raison que je connaîtrai peut-être dans vos remerciements :

« qui tiraient des liasses de billets de leurs ceintures en cuir brodé de métal, où brillaient la gaine d’un poignard ciselé avec art. À leurs cous pendaient des talismans »

chacun peut bien avoir plusieurs ceintures, mais « À leurs cous » est-il volontaire, j’aurais peut-être écrit à tort « À leur cou » étant donné qu’ils n’en ont qu’un chacun, mais premièrement, je ne suis pas spécialiste de « leur et leurs » et deuxièmement, puisque nous sommes dans la magie et les talismans, peut-être ont-ils plusieurs cous

je ne pas saisi non plus « où brillaient la gaine d’un poignard ciselé », ma logique aurait voulu que le verbe briller s’accorde avec la gaine…

mais peut-être est-il possible de considérer qu’étant donné qu’il y a plusieurs ceintures, brillaient plusieurs gaines…

mais rassurez-vous, c’est loin d’être ce que j’ai retenu de votre poème, fort heureusement !










Édition

J’évoquais la possibilité de plusieurs lectures, plusieurs interprétations.

En relisant ce récit une deuxième fois, je m’aperçois que l’on pourrait tout aussi bien supprimer le côté charnel et ne garder que la passion, pas celle d’un homme et d’une femme (ou deux hommes ou deux femmes ou…), mais plutôt celle qui rejoindrait le rite initiatique et que l’on offrirait au divin.

L’offrande serait alors à prendre à son sens premier « Don offert à une divinité, ou aux prêtres, aux ministres qui la représentent. »…


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