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Poésie contemporaine
GilbertGossyen : Ball trap
 Publié le 02/02/17  -  14 commentaires  -  5908 caractères  -  80 lectures    Autres textes du même auteur

Où commence et où finit la caricature ?


Ball trap



C’était jour de liesse et de sainte revanche.
Les chasseurs assemblés, en habits du dimanche,
Entonnaient en chœur des champs révolutionnaires.
C’était la chasse, enfin ! La chasse aux fonctionnaires !
La perdrix, le perdreau, le sanglier, le daim,
Et même l’éléphant ne valaient que dédain.
On allait aujourd’hui à coups de revolvers
Supprimer policiers, enseignants, infirmières !

Tout le monde était là en ordre de bataille.
Pierre, le fils d’Yvon, arborant au chandail
Son badge favori au slogan égrillard :
« Un million d’emplois pour quarante milliards ! »,
Expliquait doctement pourquoi cette battue,
Avec des arguments maintes fois débattus.
« Nous avons face à nous un état en faillite
À la rigidité d’un pilier d’elbaïte.
Il faut oser l’a-bo-li-ti-on des privilèges
Et spolier ces nantis osant le sacrilège
D’avoir un salaire fixe, un emploi permanent,
Constituant de facto un pouvoir rémanent
Tenant tout seul debout, hors de l’économie,
Autorisant ainsi la suprême infamie :
Rentrer chez soi, le soir, sans peur d’un lendemain
Où l’on est licencié d’un revers de la main !
Il nous faut mettre un terme à ces aberrations
Qui laissent le pays dans la désolation.
Salaire minimum et code du travail
Pour la compétition ne donnent rien qui vaille.
Il faut mo-der-ni-ser, être compétitifs,
Et sortir le pays d’un état palliatif
Dans lequel l’ont plongé tant d’années d’illusions.
Nous allons mettre un terme à cette confusion !
Les fonctionnaires sont le pilier qui soutient
Un dogme diluvien datant de Dioclétien.
Il faut en supprimer autant qu’il est possible.
Quand les fragments fumants de ces fécondes cibles
Ensemençant la terre accompliront l’exploit
De soutirer du sol des milliers d’emplois,
Nous verrons ébahis revenir l’âge d’or
Des vrais entrepreneurs et des conquistadors.
Le lait dans les rivières coulera de nouveau !
La chienlit, à sa place : au fond du caniveau ! »

Mais l’ampleur de la tâche restait dissuasive.
Pour traquer l’enseignant aux idées subversives,
Débusquer le postier dans sa boîte postale,
Assaillir l’urgentiste au chaud à l’hôpital,
Et l’agent des impôts scrutant le Panama,
Ou les municipaux bossant en pyjama,
L’employé de Sécu spoliant les mutuelles,
Il fallait une armée organisée, factuelle.
Pour lancer la curée ensemble et derechef,
À tous ces Tartarin il fallait un vrai chef,
Sans peur et sans reproche, avec du caractère.
Et chacun, consterné, fixait les yeux à terre.

Soudain, comme chacun demeurait interdit (*)
Un homme d’âge mûr sortit des rangs et dit :
« Je suis celui qu’il faut pour cette investiture,
J’en ai la volonté et j’en ai la stature.
Il n’y a pas de limite à ce que je peux faire ;
Il n’y a pas de borne à ce que je veux défaire.
Dans le passé déjà, pareil au bulldozer,
J’entrais au Panthéon de ceux-là qui osèrent
Renverser les remparts et faire l’impossible,
Abattre en un coup des cibles inaccessibles :
C.E.S, emploi-jeune, A.P.A, et au faîte
De ce fier palmarès : réformes des retraites !
Vous avez peur, je sais, de cette multitude,
Descendant dans la rue à la moindre inquiétude.
Certes, ils sont nombreux comme des grains de mil
Mais j’ai un gros fusil, j’en aurai cinq cent mille !
Je mettrai à genoux la déplorable engeance
Du conseil national de feu la résistance ! »

Alors, se redressant, ces glorieux vainqueurs
Fleurant la réussite, avec, au fond du cœur,
Une volonté à gravir l’Annapurna,
La plupart aux couleurs de l’X ou de l’ÉNA,
S’égaillèrent gaiement sur le parcours de chasse.
À chacun ses fonctions et à chacun sa place.
Et méthodiquement commença l’hécatombe.
Il fallait en finir, envoyer à la tombe
La stupide utopie de l’État providence,
Redresser le budget. Enfin, sauver la France !
Mieux valait investir dans des subventions
Au privé, seul et vrai lieu de l’innovation.
Nouvel Agamemnon le général en chef
Inspectait les armées en opinant du chef.
Le sourire cruel, les sourcils en broussaille,
Il passait en revue le plan de la bataille.
Par quel biais amplifier l’effet de la mitraille ?
Moderne il préférait, pour forcer les murailles,
Au cheval éculé de la guerre de Troie,
Ce terrible canon, le quarante-neuf trois.
On entendait partout des tireurs aguerris
Haussant la voix lorsque passait leur égérie
Commenter sobrement entre deux « Pool ! » altiers
Le résultat d’un tir précis et sans quartier.
« Je viens de supprimer deux cents lits d’hôpital ! »
« Moi, un service entier qui n’était pas vital ! »
« Et moi je mutualise : un directeur d’école
Pour trois groupes scolaires. » « Un nouveau protocole
Permettra de gérer, pardon, d’optimiser
Le travail des agents, de les dynamiser. »
« Dépression ? Cinéma !!! Pas de remplacement ! »
« Je réduis les crédits, moins de financement. »
« Je veux précariser : je concocte en secret
Une nouvelle loi, promulguée par décret,
Changeant emploi à vie en C.D.I. public,
Annonçant le Saint Graal : licencier en un clic. »

Face à une armada si bien organisée
Que pouvait l’ennemi, piteux, tétanisé ?
Tombèrent les bastions, inexorablement.
Chutèrent les nantis, inéluctablement.

Quand il ne resta plus que des hauts fonctionnaires,
Ceux-ci, rangeant leur arme en un état de transe,
Irradiant le bonheur d’avoir sauvé la France,
S’en allèrent dîner avec les actionnaires.



(*) Pardon, Victor Hugo, pour cet emprunt douteux.


 
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   silvieta   
21/1/2017
 a aimé ce texte 
Bien
On ne peut pas nier que ce soit une "poésie contemporaine".

Un texte engagé et enragé.

Le sujet, pas si science fiction que cela, et surtout très allégorique, est original car c'est la première fois que je découvre en poésie.

Le style est soigné et sans bavure.
Les rimes sont riches.
Le rythme un peu moins qui danse parfois d' un nombre inégal de pieds d'un vers à l'autre.

Le texte commence en fanfare et coup de poing avec cette assemblée de chasseurs et se termine en apothéose. Ces deux parties du poème sont excellentes

Mais qu'est ce que le poème est long! vous me direz que les épopées sont longues et c'en est une mais quand même, ne pourrait on pas, puisqu'il s'agit de suppression, supprimer ou raccourcir certaines strophes?

   plumette   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Lu d'une traite,
Avec le sourire pour toutes vos trouvailles,
Du souffle, du rythme, une vraie efficacité qui fait oublier la caricature assez inévitable dans ce genre d'exercice.
L'humour aide toujours à faire passer les sujets les plus ingrats.
C'est un peu long mais il semble que le sujet vous ai beaucoup inspiré!

Super titre, métaphore de la chasse bien adaptée.

Bravo pour cette verve!

   LenineBosquet   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bravo pour ce poème très dans l'air du temps, on aura reconnu je pense le meneur de troupe aux sourcils broussailleux...
L'actualité percute de plein fouet votre texte, j'espère donc, à titre personnel, que ce triste sire ne puisse mener à terme sa chasse.
Pour la forme j'ai trouvé le rythme enlevé nonobstant les "erreurs" de longueurs de vers, parfois une prosodie "approximative" sert le texte à mon avis.
Un pamphlet un peu long mais loin d'être ennuyeux car ironique et drôle.
Merci.

   papipoete   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour GilbertGossyen,
Un texte d'une telle densité, avec ses assonances en écho, et son propos relève du discours de campagne, que je verrais bien rédigé par " une attachée épistolaire ", méritant pour la peine un très généreux salaire !
La chasse ouverte aux fonctionnaires, aux nantis bénéficiaires allait débarrasser le pays de tous ses adversaires, pour qu'enfin seuls sur terre, les nemrods attablés serviette au cou, puissent boire un bon coup, faire bonne chair ...
NB Il faut prendre son élan pour vous lire jusqu'au bout du bout, en souriant, parfois grimaçant ( fronçant les sourcils ) à vos vers pas très ordinaires !

   PIZZICATO   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ici, le "Ball trap " a remplacé le jeu de massacre des baraques foraines d'antan ; l'idée est intéressante.
Certes le ton est acerbe, un peu manichéen peut-être, mais comme vous dites :" où commence et finit la caricature ".

   Anonyme   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour GilbertGossyen... Il faut avoir du souffle pour aller jusqu'au bout mais ça vaut le voyage. Ca tire dans tous les coins et dans la période actuelle c'est plutôt savoureux. Je ne ferai pas l'autopsie de ce Ball trap mais j'avoue que c'est très bien ficelé. Beaucoup d'humour, de la dérision, un poil d'agressivité et ne restent plus que les hauts fonctionnaires pour bénéficier du gueuleton final !
C'est sûr qu'un tel pavé ne peut être écrit que par un assistant parlementaire à temps plein ... car il y a du boulot.

Bravo et merci !

   madawaza   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Bonjour Gossoyen
Superbe
Une image de notre démocratie EN VERS.
J'ai vraiment apprécié toutes vos trouvailles (quel travail).
Sourcils broussailleux, mollasson du cervelet ou agité des épaules, nous les avons tous supportés (comme des supporteurs ou comme des ânes?) et cela ne cessera pas !
Bravo pour cette poésie contemporaine.

   Francis   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Poète chansonnier, je salue l'aisance de votre plume acérée. l'hallali est un réel moment de jouissance pour ces chasseurs, "en état de transe" lors du festin final. Il faut dégraisser le mammouth, il faut une politique d'austérité, il faut apprendre à se serrer la ceinture....L'humaniste (que je crois être ) a suivi votre bal d'orateurs en souriant (un sourire triste, désabusé) en pensant à l'actualité, en croyant reconnaître certains chasseurs ou rabatteurs. Un peuple en souffrance a toujours eu besoin qu'on lui livre des coupables : l'étranger, le juif, le fonctionnaire...
Le texte est long mais la qualité de l'écriture conduit le lecteur jusqu'aux actionnaires sans reprendre haleine ou presque. Merci pour ce partage.

   archibald   
2/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C’est d’ordinaire le genre de texte que je n’apprécie pas trop. Je pense que la poésie n’a pas à s’emparer d’un sujet d’actualité car elle doit prétendre à quelque chose d’intemporel. Mais justement : je n’ai pas lu ce poème comme un poème, mais comme un texte de chansonnier, ou d’un éditorialiste d’un journal satirique. Et là, ça fonctionne très bien. C’est enlevé, amusant, d’une longueur qui n’est pas rébarbative, et toutes ces petites imperfections dans la prosodie ne posent pas de problème puisqu’on a l’impression que l’auteur ne se prend pas au sérieux.
Pour moi, c’est très réussi.

   Vincendix   
3/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un bon point au niveau de la forme, ces vers se lisent et se comprennent aisément, je salue aussi la longueur et la densité. J’aime bien la découpe de certains mots qui leur donne encore plus de poids.
Sur le fond, je suis moins convaincu, depuis le temps que j’entends les déclarations des politiques, l’apologie de leur programme, je sais que ce n’est que du vent, des paroles qui ne servent qu’à caresser l’électeur dans le sens du poil, quand ils sont au pouvoir, les dirigeants font souvent le contraire de ce qu’ils ont déclarés, guidés par certains impératifs. Le véritable pouvoir n’est pas au gouvernement mais dans les sphères financières. Quant aux privilèges, peut-être que quelques fonctionnaires en abusent mais que dire des élus de tout bord !

   Proseuse   
4/2/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour GilbertGossyen,

Bon! Bah! ça fait du bien de vous lire , et par les temps qui courent de voir vos mots courir encore plus vite !!
Votre plume est acerbe à souhait ... à peine dans la caricature en fait !
Merci pour ce beau moment de lecture , c' était un plaisir !

   Pouet   
10/2/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bsr,

Ex-cell-ent!

C'est long certes mais j'ai lu ça d'une traite, comme on boit un verre de sirop de noisette (j'ai acheté une bouteille de sirop de noisette hier, d'où la comparaison...)

La troisième strophe est particulièrement savoureuse. Mais j'ai tout aimé, le fond évidemment et la forme coulante teintée d'humour.

Rien à ajouter pour ma part.

Je me fends d'un "passionnément", tiens.

PS: 65 lectures en l'état pour ce poème... C'est pas la prose qui rebute à mon avis en poésie mais les textes longs... Tas d'feignants va!!!! :)

   framato   
10/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Un bon texte, une sorte de parodie, parfois un peu à l'arrache, parfois un peu cherche rime, mais la longueur n'est pas un soucis dans la mesure où le texte vit tout du long. J'ai lu d'une traite, j'ai souris (tout en achoppant sur le rythme pas toujours au meilleur, y a des moment où ça achoppe vraiment !)

Au final, je me suis demandé ce qu'apportaient les assonances (en valeur ajoutées), je crois que le thème aurait aimé plus de liberté, de force).

Belle chute !

   Donaldo75   
11/2/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour GilbertGossyen,

Je n'aurai qu'un mot: "Bravo !".

Il fallait le faire, dans cette actualité perturbée où l'on entend tout et son contraire, en pondant ce poème flamboyant digne du Front Populaire et de ses chefs d'œuvre cinématographiques où Marcel Carné nous faisait du Gabin.

C'est fort, rude, bien tourné, avec une fin digne du thème.

L'image de la chasse correspond vraiment à la réalité, à ce patronat, surtout dans les zones peu urbaines, qui cherche des coupables à ses problèmes économiques. Certains stigmatisent l'Europe, d'autres invoquent l'immigration, mais tous s'accordent à accabler les fonctionnaires, trop nombreux pour tout le monde.

On est en pleine campagne électorale, avec en tête un candidat qui se targue, comme le souligne ce poème, de réduire la voilure du service public. Ce passage, dans votre texte virulent, est particulièrement savoureux, quand on découvre progressivement le revers de la médaille, le côté obscur de ce personnage hypocrite et de mauvaise foi qui détourne l'argent public pour faire vivre sa famille.

Je dis bravo et applaudis de toutes mes mains, et même celles de mes voisins, de braves instituteurs qui ne se sont toujours pas remis des discours des autres les traitant de fainéants.

Donaldo


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