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Poésie libre
Pouet : Des lignes et des chemins
 Publié le 25/01/20  -  14 commentaires  -  2173 caractères  -  372 lectures    Autres textes du même auteur

Jour d'école.


Des lignes et des chemins



« Joue donc avec les autres ! »


Un jaune rond lisse sur un gris plat de pierre
semblant frapper les pieds en dedans des chaussures
Un soleil de mousse trace l'indifférence
si ce nuage tombe autant le ramasser

Des lignes et des chemins il y en a partout

Le ciel est un plafond qu'on ne peut plus repeindre
Des cris des cris
des cris
quand un oiseau d'argent
pend aux lèvres d'une ombre
et les jambes s'alignent sous un plafond plus bas
qu'on pourrait bien repeindre
s'il ne pleuvait pas

Puis la porte s'ouvrant sur une fausse lumière
de poussière et de craie
de faut faire de faut dire
de mots à assembler comme s'écroulent les marches
d'escaliers
qui ne savent
ni monter ni descendre
La salle n'a pas de murs pourtant ils sont bien là

Des lignes et des chemins il y en a partout

Un tuyau souffle une bouche
un tambour tape une main
Des sons des sons
des sons
La musique est un bruit
un bruit qui fait pleurer

Imiter le mannequin qui singe le partage
le sourire une grimace
une grimace de plus

Vous
tu
ils

La douleur
qui ne suit pas la chute

Alors crier crier
crier
crier encore pour faire peur à la peur
quand la parole fuit de ces regards humides
Encore recommencer recommencer encore encore
encore une fois
juste pour combler ce vide

Les limites d'un corps l'équilibre et la perte
Mordre l'incompréhension et cracher sur des masques

L'autre
se sent
se touche
se goûte
mais s'évite

Des lignes et des chemins il y en a partout

Transvaser le silence dans des pots en plastique
regarder s'écouler le sable de l'absence
pour déconstruire les tours de la prison du jour

« Joue donc avec les autres ! »

Vous
tu
ils

La douleur qui ne suit pas

la chute


Le je ne s'apprend pas.


 
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   Anonyme   
8/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Une beauté blanche émane de ce poème magnifique nous plaçant dans la conscience d'un enfant qui a du mal à s'intégrer à l'école tant son monde est différent de celui des autres et pour lequel l'école semble être une prison. Je n'ai pas la clé du poème, le titre reste mystérieux pour moi, je ne sais quelle est cette différence qui marginalise l'enfant ( une surdité peut-être... "l'autre se sent se touche" ou un autisme ? ... je dois être à côté... ) mais ce que je sais c'est que ce poème me touche infiniment.

Dans la première strophe, on passe, me semble-t-il d'une idée à l'autre sans logique pure : " soleil de mousse"/ " si ce nuage tombe autant le ramasser". Seul cet enfant hors norme peut ramasser un nuage qui tombe...
La seconde strophe elle aussi malmène la logique ; la syntaxe y est quelque peu disloquée : " quand... et les jambes... qu'on pourrait", une façon d'imiter la structure de pensée de l'enfant.

Puis se révèle la perception poétique de la réalité par l'enfant : " quand un oiseau d'argent pend aux lèvres d'une ombre" ou "le ciel est un plafond qu'on ne peut plus repeindre" .

L'entrée dans la salle de classe est marquée par la difficulté à s'exprimer: " s'ouvrant sur une fausse lumière de ... faut dire "

Le choix ensuite du mode infinitif, mode non personnel traduit bien la difficulté à être, dans ce milieu scolaire : " imiter le mannequin qui singe le partage" / " alors crier crier crier " .

Chaque mot me semble juste, déterminé, dans ce poème même si celui-ci me résiste aussi comme si l'on ne pouvait entrer pleinement dans le monde de l'enfant alors que paradoxalement nous y sommes plongés.

Ce que j'apprécie aussi ici c'est le lexique, les mots choisis sont sobres, simples, à portée de main.

J'aime aussi la chute qui peut s'interpréter de plusieurs manières : la personnalité n'est pas malléable, est une donnée déterminée d'avance sur laquelle on n' a pas d'impact. On peut y voir un jeu de mot ( je / jeu ) en écho avec l'injonction " joue donc avec les autres".

Cette scène enfin me rappelle un passage des Mots de Sartre lorsqu'il est au jardin du Luxemboug exclu par ses camarades et que sa mère rêve de le voir être intégré.

Merci beaucoup pour ce partage

   dream   
25/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Ce poème « en libre » est à mon humble avis le plus beau qui m’ait été donné à lire depuis que je parcours Oniris.

Il décrit de manière délicate, sensible et lumineuse (les qualificatifs me manquent) la rencontre de deux mondes diamétralement opposés et l’impossibilité « d’être » lorsqu’on n’est pas dans « les cases ».

Emmuré dans « son monde » et indifférent à celui qu’on voudrait lui imposer, ici, l’enfant -un doux rêveur ou un autiste- voit dans l’école un système figé, où la liberté est exclue, une machine aux supers pouvoirs et aux rouages bien huilés, une institution enfin, juste inventée pour occuper le temps, l’espace, le mental ; ne faisant pas la part belle à l’imaginaire. Ici, pas de place pour le rêveur pour lequel on sent sourde à tout moment la menace d’une chute imminente.

Des vers merveilleux :

« Un soleil de mousse trace l’indifférence
Si ce nuage tombe autant le ramasser ».

« Des lignes et des chemins il y en a partout »

« Puis la porte s’ouvrant sur une fausse lumière »

Enfin, je pourrais retranscrire ici le poème en entier, tant tout est beauté et limpidité.

Mille BRAVOS ! à l’auteur… et merci pour cette magnifique lecture matinale.

Dream

   Vincente   
25/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
" « Joue donc avec les autres ! »

Vous
tu
ils

La douleur qui ne suit pas

la chute


Le je ne s'apprend pas.
"

La fin de ce poème, pleine d'une force tranchante, dit tant de la difficulté du handicap évoquée dans la relation à l'autre !

Mais tout ce qui lui précède, en amont de cette chute du texte, ce qui fait le quotidien de la personne "empêchée", s'aperçoit au travers des vers attentifs et justement assez bizarrement cousus. Le trouble de la lecture rejoint, accompagne celui que l'on imagine autiste, ou empêtré dans quelque turbulence relationnelle.

Le narrateur ne raconte pas, il dessine l'univers insolite du sujet, dans un geste transposant son état de perception singulier en une réalité injustifiée, injustifiable, peu fiable également car fluctuante au gré de fluidités, parfois récurrentes, parfois improbables. Ni voix off, ni spectateur, ni soignant, il est accompagnant les mouvements de la tête et des jambes du malade, en cela il épouse sa cause et ses conséquences, le bien comme le mal, le bon comme le mauvais. La sincérité de l'évocation n'est pas aimablement, modestement, sincère, elle habite le sujet, le propos autant que la personne sont ainsi investis, l'authenticité de l'expression avouerait presque une substitution de l'auteur qui se transmute en malade ; expérience paranormale chez les paranormaux.
Si l'on adhère à cette implication, alors tout devient logique et finalement "normal". "Le soleil de mousse" peut "tracer l'indifférence", "un nuage tombe ", on peut, " le ramasser", etc…
Jusqu'à ce superbe enchaînement :

" Des cris des cris
des cris
quand un oiseau d'argent
pend aux lèvres d'une ombre
et les jambes s'alignent sous un plafond plus bas
qu'on pourrait bien repeindre
s'il ne pleuvait pas
"

Je ne citerai pas les autres nombreux passages que j'ai aimés, sauf tout de même ces deux vers très originalement inspirés :

" Transvaser le silence dans des pots en plastique
regarder s'écouler le sable de l'absence
".

L'auteur nous a emmené dans un monde parallèle, bien que brève, notre "participation" à ces quelques vers ne peut nous laisser indifférent.
Et surtout, il faut dire cette essentialité : la façon de l'écriture fait preuve d'une ouverture très libérée, ouverture de l'esprit à la réalité, largesse des sens de la plume, qui ne souffre pas de l'important "travail" sous-jacent qui sourd sous l'expressivité authentique. Cette "collaboration" de deux notions ici très justement assemblées donne au poème une certaine grandeur, pour ne pas dire une grandeur certaine.

   Luz   
25/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Que dire, que dire… ? Que j’aimerais bien un jour écrire un aussi beau, un aussi fort poème. Ce que l’on ressent au sortir de ses lignes, intensément poétiques, c’est cette peine ; car on se revoit, enfant, ou bien on se souvient d’un autre enfant, en retrait de la cour de récréation, en retrait de la classe, seul, différent des autres, étrange étranger, sans la protection de ses parents ou du grand frère.

Rien à dire ; c’est tout simplement exceptionnel ; bravo !

Luz

   OiseauLyre   
25/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un texte captivant qui m’a permis de m’oublier quelques instants.
De nombreuses images superbes et simples, dans un ton très juste, à la fois enfantin et cru.
Le rythme ralentit un peu en deuxième partie, un léger flottement est peut être regrettable (puisqu’il faut tout de même être critique !).
La fin est belle, le tout dans une élégance de chansonnette euphorique et triste à la fois.
Merci Pouet.

   Stephane   
27/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le poème est bien écrit dans l'ensemble mais reste pour moi assez confus. En fait, je n'ai pas saisi de quoi il s'agissait et cela m'empêche de noter positivement. J'aime comprendre ce que je lis sinon le but n'est pas atteint (à mon sens). Bien sûr, je sens l'énorme travail d'écriture derrière tout cela mais ne décerne pas l'essentiel, cette lueur de compréhension qui m'aurait fait m'exclamer et sentir les choses comme cela aurait dû être. Je n'ai donc pas été sensible à cette poésie et en suis vraiment désolé.

P.S. : Bon, bizarrement, quelques mois plus tard je suis devenu sensible à votre poésie (allez savoir pourquoi, mais c'est ce que je ressens aujourd'hui, raison pour laquelle j'ai supprimé mon ancienne note (PAS) à la nouvelle (BEAUCOUP). Oui, le cerveau humain à ses mystères que la raison ne connaît point !

   Davide   
26/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Pouet,

Ce poème nous happe littéralement dans l'univers de cet enfant pas comme les autres, nous fait percevoir le monde qui l'entoure à travers son regard, un regard spectateur, presque impersonnel… L'expérience du lecteur s'annonce particulièrement remuante !

Le soleil a pris la forme d'un ballon, un "tambour tape une main", la "musique est un bruit (…) qui fait pleurer", "le sourire une grimace"... Tout y est différent, comme "déformé", tout y est pourtant singulier, riche, autrement plus riche.

Pour lui, qui ne "comprend" pas les autres, qui ne sait pas interagir, ces "lignes" et ces "chemins" ne mènent nulle part ailleurs que dans son imaginaire. Etranger à sa propre vie, sa douleur est un silence qui crie.

J'ai trouvé très fort le vers "Joue donc avec les autres !", parole d'un adulte qui ne voit pas, qui ne sait pas ! Car, pour cet enfant, "Le je [comme le jeu] ne s'apprend pas."

Peut-être est-il autiste, mais qu'importe. La beauté de ce poème est d'avoir su nous faire "entrer dans la peau" de cet enfant, de nous avoir dessiné son monde, sa douleur, sa différence.

J'y ai beaucoup aimé le regard, la fluidité de l'écriture, la distance que l'auteur a su garder pour éviter le pathos. Tout y est juste, terrible aussi, tellement émouvant surtout… Merci Pouet !!!

   hersen   
26/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Malgré un début difficile, j'ai buté sur la pierre grise inondée de soleil, je ne sais pas pourquoi, c'est un poème qui se lit sans décrocher, qui, en quelque sorte, à du suspense. Car on retrouve tout, dans ce poème, de ce qui fait la difficulté d'^^etre un bon élève, mais surtout, d'être un élève.
Il y a dans ce poème, pour moi, une compréhension de l'enfant, de l'enfance, de la perdition dans un monde pourtant si cadrer.
l'esprit sans doute doit accepter la forme, sans la comprendre (tu comprendras plus tard...)
Mais plus que tout, le dernier vers est très sonore. Il résonne dans le monde de l'apprentissage, dont les mots et les chemins parfois usurpent ce "je", qui n'en demandait pas tant.
Je crois bien que c'est le poème de l'auteur que j'aime le plus.
Par son sujet, par ce traitement du sujet si plein de subtilité, de compréhension, de coeur, aussi.

Dit comme ça, ça va paraître un peu débile, mais rétrospectivement, j'ai beaucoup aimé d'avoir trébuché sur ce début de poème. J'étais en quelque sorte dans la même situation d'incompréhension dont il est question dans le poème. Je me suis sentie intégrée, en quelque sorte.

   STEPHANIE90   
27/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Pouet,

sur^prise et étonnement entre ces lignes et sur ces chemins de l'enfance, mais est-ce vraiment que de l'enfance ? En tout cas, c'est sacrément, pardonnez-moi ce mot "bordélique" ce jeu du je.
Malgré une grosse incompréhension pour moi dans la première strophe (heureusement qu'il y a eu le premier vers
« Joue donc avec les autres ! » qui m'a évité le décrochement total) ensuite je suis happé par cette incompréhension, qui cherche sa solution car "des lignes et des chemins il y en a partout". Lol !
Mon commentaire ne sera vraiment pas très carré, on ne peut plus octogonale car il ne tourne pas très rond, mais comme un point a arrive toujours au minima à un point b si, il suit sa ligne et peut importe le chemin, tout va bien...
Enfin, je crois ?!?

Merci pour ce grand moment autour du je, tu, il, nous en sommes tous là !

Stéphanie, un peu cafouillis rose bonbon en votre présence et que c'est bon, bon, bon...

   emilia   
28/1/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
J’ai été très sensible à votre poème qui a réveillé pour moi une expérience très enrichissante en tant que bénévole auprès d’un petit autiste, suite à un appel de détresse de la famille qui cherchait des personnes disponibles pour « stimuler » leur enfant : un parcours de 3années avant que cet enfant puisse intégrer une classe de maternelle (à l’âge de 7 ans !), grâce au combat incessant de ses parents confrontés à l’absence de structures pour accueillir ces enfants différents et au manque de formations pour les accompagner…
J’ai été témoin du cri de victoire lancé par les parents à l’annonce de cette « première rentrée de classe », comme un premier pas pour l’intégration de leur enfant, un premier pas vers la « normalité » et les interactions possibles avec d’autres enfants, sans hélas apporter pour autant un réel allègement à leur parcours de « galériens » pour trouver un accueil satisfaisant, contribuer à l’apprivoiser dans un cadre, un rythme qui ne sont pas conçus pour lui… ; pas de logique d’apprentissage, mais du cas par cas, des échanges à décrypter, quand il n’y a pas de communication verbale, mais des cris ou des regards plus ou moins expressifs à certains moments…
Sa fascination se portait sur des toupies de toutes sortes, mécaniques ou lumineuses, dont il ne pouvait plus se détacher, de même que les guirlandes clignotantes… ; le défi de l’accompagnateur étant de tenter de décrypter sa façon de fonctionner, de trouver la porte d’entrée de son univers en exploitant sa sensibilité à la musique, son regard s’éclairant toujours sur certains passages identifiables, sans pouvoir surmonter la difficulté d’imitation ou la reproduction de sons, quand, précisément « les lignes et les chemins » tout tracés ne peuvent fonctionner, en dehors des manipulations sensorielles et des expérimentations –découvertes…
La lecture de votre poème a donc été très émouvante, un texte si fort qui commence sur une injonction « Joue donc avec les autres ! » et s’achève sur un constat négatif : « Le « je » ne s’apprend pas… », avec tout ce qu’implique les différents empêchements observés, sans cependant renier la richesse possible de l’échange qui favorisera le développement de certaines acquisitions en parvenant malgré tout, quand cela est possible, à une progression des compétences… ; merci à vous Pouet, pour ce partage si touchant et votre importante mission auprès de ces enfants…

   Louis   
29/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Dans une école, une injonction est adressée à un enfant solitaire : « Joue donc avec les autres ! ». Peut-être l’enfant ne joue-t-il pas du tout, pas même solitairement. L’injonction l’incite à entrer dans le «jeu », et dans le « je », à entrer dans un processus social, le jeu avec les autres, qui favorise l’établissement d’un Je, la construction d’un Moi. L’incitation est à la subjectivation, autrement dit au «devenir Sujet ».
Le Moi n’est pas inné, en effet, et se construit dans la relation à autrui.
Mais l’enfant « autiste » à qui s’adresse l’injonction est en difficulté dans l’appréhension d’«autrui», tout comme dans sa compréhension.

Autrui se distingue d’une chose qui est sans conscience, sans initiative propre, sans désir et sans volonté, or l’enfant ne les distingue pas nettement. Ainsi une initiative est accordée aux choses : c’est un ballon (un « jaune rond lisse ») qui frappe « les pieds en dedans des chaussures » ; c’est un « tuyau » qui « souffle une bouche » ; un « tambour » qui « tape une main ». Les choses ( le ballon, le tuyau, le tambour) sont perçues comme des sujets, sources des actes (ils frappent, soufflent, tapent) alors que le sujet humain n’est pas perçu en tant que tel ; pas perçu comme étant nécessairement agent, auteur de ses actes ; alors qu’il n’est pas non plus perçu dans son unité corporelle et psychique, ramené à un pied, une bouche, une main, un corps éclaté.

L’enfant autiste ne sait pas bien qu’il y a autrui, qui est autrui, ce qui n’est pas autrui.

La relation à l’autre est difficile :
« l’autre
se sent
se touche
se goûte
mais s’évite »
L’autre est objet de sensations, il est perçu corporellement, mais le passage du corps de l’autre à l’existence d’autrui, irréductible à un corps, doué d’une conscience, d’un esprit que l’on ne peut ni sentir ni toucher ni goûter, ne se fait pas facilement, spontanément.
L’autre ainsi « s’évite », l’autre incompréhensible, l’autre trop difficile à appréhender, et l’enfant reste dans un profond isolement.
Il y a « vous / tu / ils », et pas de « Je ».

Partout, l'enfant perçoit des « lignes et des chemins ».
Le contact avec ce qui est autre se fait "en ligne".
La ligne joint les points d’un espace, elle configure un lieu commun. La ligne n’est pas en pointillé, elle n’est pas faite de points qui sautent par-dessus le vide, et ne laisse aucun vide en elle, c’est un trait continu, un substitut du lien social et verbal.
Une ligne droite s’étire, sans courbes, sans arabesques ; des droites parallèles courent partout dans l’espace, sans tours ni détours, directs au cœur, tout droit vers des points de fuite à l’infini.
Des lignes, des traits, des traces. Dans l’espace et le temps vécus, l’enfant privilégie l’espace.
Quelque chose a lieu.
Quelque chose d’essentiel est saisi : « Individus ou groupes, nous sommes tous faits de lignes » : écrit Gilles Deleuze ( Dans Mille plateaux )
Lignes particulières de l’enfant autiste, qui ne s’enchevêtrent pas, glissent au loin, et ne sont pas des lignes d’écriture. Sur les cahiers d’écolier, il y a tant de lignes, pourquoi y rajouter quoi que ce soit, il y a tant de lignes, elles ne signifient pas, mais elles disent pourtant que les choses ont lieu, que l’humain a lieu. Il y a de l’existence, des choses, des êtres, elle laisse des traces ; apparaissent ses traits. À la fois traits d’union et lignes de fuite.

Quelque chose a lieu, c’est l’évènement primordial, fondamental. Et tout n’est qu’événement, tout est mouvement et déplacement, déplacement physique et déplacement psychologique ; et si tout est ligne, alors tout est « chemin ». Tout est en chemin. En acheminement.
Avoir lieu plutôt que savoir être.

Mais où s’acheminer ?
L’espace s’étend, sans orientation pour l’enfant.
Ni bas ni haut : « Le ciel est un plafond… », « et les jambes s’alignent sous un plafond plus bas ». Sous le plafond du ciel s’étend un autre plafond, de pierre, de sol, sous lequel sans doute s’étendent d’autres plafonds encore, obscurs, invisibles. Plafonds parallèles, qui annulent le haut et le bas. Autant de plafonds, autant de lignes, où parfois des jambes « s’alignent ».

Même les marches d’escalier « ne savent / ni monter ni descendre »
Il faudrait des nœuds, des lignes qui se nouent et s’enchevêtrent, des pelotes de sens, des balles de fils qui s’empelotent autour d’un fuseau, et non des ballons de mousse ; des étoiles pour s’orienter et non un soleil « jaune rond lisse », mais tout est dénoué, sans plis, replis et entrelacs ; lignes vagabondes, lignes d’errance.

Pas même de côté et d’autre. Juste un balancement. Juste un «transvasement », d’un côté, puis de l’autre, par lequel l’un est l’autre.
Lignes libres de tout projet, de toute destination, striant l’espace, et gestes mus par un rythme têtu.
Où s’acheminer dans cet « immuable » ? ( selon le terme cher à Fernand Deligny)
« encore recommencer recommencer encore encore »

Les lignes ne sont pas des enchaînements. Les liens logiques, comme ceux de cause à effet, font défaut : « La douleur / qui ne suit pas la chute ». La douleur déjà là avant même la chute.
C’est le langage qui est une chaîne de mots. C’est lui qui ordonne une logique.
Mais l’enfant se tient en-deçà du langage. Dans le cri. « Alors crier crier / crier ». Insignifiance du cri, qui se limite à produire un nouvel espace, sonore cette fois. Un espace libéré de la peur, un espace de peur libérée, un espace bruyant qui ne fait pas « pleurer » comme «la musique », mais qui « fait peur à la peur ».

Il y a « le vide », le « sable de l’absence » et la peur ; il y a l’incompréhension, les « grimaces » sur les visages, les « masques», et les forteresses, «les tours de la prison du jour », mais aussi les lignes et les chemins, par où tout passe, par où tout s’en va. Et par où tout revient.

Merci Pouet d’avoir évoqué si poétiquement ces enfants que l’on appelle « autistes ».

   David   
1/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pouet,

J'aime bien le jeu des mots-comptent-triple, tous ceux qui sont répétés trois fois, comme par un dément qui serine ses obsessions, ou qui tente de s'en défaire. Le poème fait comme une petite histoire sans vraiment d'histoire justement, il y a de beaux vers qui me restent comme "Le ciel est un plafond qu'on ne peut plus repeindre" mais le ton de l'ensemble en lui-même rend cette atmosphère poétique. Puis il y a la fin sur : "Le je ne s'apprend pas." qui interpelle, affirme avec force. À rebours la solitude recouvre l'ensemble du poème, et dans son développement il semble y avoir surtout des silences, des crispations, des yeux dans le vague, avec parfois des éclairs de... c'est trop rapide pour être saisi et ça appartenait sans doute à ces instants.

J'ai pensé à des souvenirs scolaires mais ça me semble plus larges, je repense au passage sur la musique :

"Un tuyau souffle une bouche
un tambour tape une main
Des sons des sons
des sons
La musique est un bruit
un bruit qui fait pleurer "

et la citation du début, qui fait parent, moniteur, animateur ou professeur :

« Joue donc avec les autres ! »

Ça pourrait aussi bien être dit à un musicien en fait :)

   Jocelyn   
6/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un texte que je trouve à la fois très suggestif et évocateur. Il accompagne le lecteur et le laisse sur son mégot d'appréhension. Tout est là et pas qu'à moitié, sauf peut-être la vérité... Ou la vraie réalité qui reste à supposer. On arrive bien à savoir le quoi, on voit se dérouler un peu de comment mais le pourquoi restera peut-être à tout jamais une simple idée que se fait le lecteur en fonction des circonstances. Tenez, moi j'ai pensé qu'il s'agissait peut-être d'une discrimination sociale liée fondamentalement à la race ou aux origines. Mais un autre lecteur a quant à lui pensé à l'autisme ou à une infirmité. Dans tous les cas, j'imagine que l'auteur se rit de nos interprétations vu que lui seul a une idée précise de la réalité initiale dans son entendement. Pour ma part, je ne peux que saluer le rythme qui va bien avec l'ensemble...

   Bossman   
23/6/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Cher Grand Pouet,

En vous lisant, l'univers semble être un habit trop petit

Je me suis efforcé de parcourir quelques poètes du site ici présent.
Mais vos textes, pour moi, dénotent largement.

Merci


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