Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Poésie libre
Ram76 : Partie de campagne
 Publié le 15/08/17  -  8 commentaires  -  3202 caractères  -  94 lectures    Autres textes du même auteur

Essai entre poésie, narration, continuité et fragmentation.


Partie de campagne



La caresse du vent est souvent une griffe rentrée.
Mère, assise dans l’herbe, tricote avec ses mains d’aiguilles, un pull-over.
Un enfant, au loin, essaie de toucher les fleurs du prunus.
Ce n’est pas moi.

L’intensité des reflets efface les formes.
Père, au loin, marche le long d’une rivière.
Mais raconter une histoire à ceux qui ne devraient pas l’entendre
n’est pas agréable.
Pourtant, les hommes affamés, chaque jour,
réclament leur pitance d’événements.

Mère se laissait baigner dans le soleil de cinq heures,
tandis que Père
Voici maintenant qu’écrire serait comme jeter de l’huile sur le feu,
tandis que Père
jette sa ligne sur la surface de l’eau.

Les enfants bien sûr au printemps font naître les fleurs.
Ce n’est pas moi.
Les animaux jamais ne connaissent la rancœur.
Père pêche alors la truite, Mère tricote.

Sur les collines pentues, les vaches dorment sur le flanc.
Mère tricote, assise sur le talus, avec talent,
dans sa respiration sa pensée réfugiée.
La carrure des hommes ordinaires ne passent plus par les portes.
Père s’allonge dans l’ombre de cinq heures,
l’heure idéale pour assassiner les poissons.

Mère ne sourit pas, un sourire n’efface par le tourment,
la guerre faisant rage.
Même si j’étais né, je ne pourrais pas être là
À cette époque, le confessionnal remplaçait les journaux intimes.
Je n’allais jamais au confessionnal.

Les femmes ne s’ouvrent pas comme des portes.
Mère tricotait toujours tête baissée,
de peur de troubler la pousse laborieuse des feuilles.

Père était en train de pêcher,
et Mère me faisait des bouquets de fleurs minuscules
qui avaient toute la grandeur de son attention.
Un enfant préfère se caresser la rétine,
dans le sens de la courbe, pour mieux voir le monde.

Les dirigeants ont tous les défauts de la Terre,
puisqu’ils sont nos dirigeants.
L’enfant demande quand même à Père de ne pas blesser les animaux.
Les iris violets qui forment des îlots de fête sur la berge, sont un peu tristes,
car Père ne daigne pas me répondre.

Les baisers de Mère se perdent dans le vide,
comme les pierres de son collier dans sa poitrine.
L’autorail d’Elbeuf-sur-Andelle, sur le viaduc, beugle son cri.
Mère ne cesse de tricoter.
La déception est une mouche noire,
vous savez, cet appât qu’on accroche à l’hameçon.

Puis Mère se lève, elle cherche son enfant,
pour qu’il essaie le tricot terminé.
Je ne suis pas là.
Dans le vide elle essaie le tricot sur mon fantôme.
Sa passion pour moi n’est jamais fautive.

Les passereaux soudain ont un gazouillement nerveux.
C’est Père qui revient.
Il balance deux truites frétillantes sur les cuisses de Mère.
Je ne dis rien.

L’existence est ce laboratoire à ciel ouvert,
où chaque grimace est une douleur utile à la beauté.
Mère ramasse le plaid mouillé.
Père patauge dans ses chausses, triomphant.
C’est bien fini, le miracle.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette poésie sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Brume   
29/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour

Le tableau que je visualise est d'une étrange beauté dont je n'arrive pas à nommer l'émotion. C'est très hypnotique. Les images sont spéciales, elles sortent de l'ordinaire.

Ce passage caractérise peut-être ce qui émane de votre poème. Passage qui m'a un peu déconcertée:

- "La caresse du vent est souvent une griffe rentrée".

Au début je trouvais cette image bof, ensuite je trouve qu'elle va bien avec l'esprit du poème.

Je ne commenterai pas le fond. Je me contente de contempler le tableau. J'aime regarder vivre vos personnages, je les trouve saisissants. Et c'est une vraie merveille. Votre poème est une merveille.

PS: Je ne sais pas si la répétition de "tandis que Père" à la 3eme strophe est une erreur ou si elle est faite exprès.

   Marite   
15/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce texte m'apparaît plutôt comme une belle et simple prose poétique. A l'intérieur de chaque strophe se dessine un tableau de "dimanche à la campagne" au bord d'un cours d'eau et les souvenirs d'un enfant se succèdent ...
"Ce n'est pas moi" ces mots repris deux fois ainsi que "Je ne suis pas là" et " Même si j’étais né, je ne pourrais pas être là" m'interpellent ... douloureusement peut-être ...

" Un enfant préfère se caresser la rétine,
dans le sens de la courbe, pour mieux voir le monde. "
Une belle lecture matinale.

   Anonyme   
15/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé les fragments de cette poésie qui passe brusquement du présent descriptif au présent de vérité générale, du particulier ( Père et Mère ) au général ( ou vice et versa ) et qui distille subrepticement des vérités aussi surprenantes qu'élégantes : " La caresse du vent est souvent une griffe rentrée" ou " Les enfants bien sûr au printemps font naître les fleurs" ou "Les femmes ne s'ouvrent pas comme des portes" ou encore l'existence comme laboratoire "où chaque grimace est une douleur utile à la beauté.) Ce poème recèle donc beaucoup de grimaces, de douleurs et de beautés. Celles qui me touchent le plus sont : " dans sa respirations sa pensée réfugiée" ( qui vous envoie toute la douceur et le secret de la mère) et puis l'antithèse " et Mère me faisait des bouquets de fleurs minuscules qui avaient toute la grandeur de son attention" ( qui répand dans vos yeux de lecteur la coulée de l'amour maternel. )L'originalité du poème tient aussi peut-être à cette " inquiétante étrangeté " ( serait-ce un texte freudien ? ) crée notamment par l'assassinat des poissons et par la mouche noire de la déception accrochée à l'hameçon. Bravo et merci pour ce plaisir de lecture.

   papipoete   
15/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour ram,
Une partie de campagne qui me fait penser aux débuts du cinéma avec ses images sépia .
Une histoire sans paroles où les acteurs muets bougent leurs lèvres, se lèvent, s'assoient, vont et viennent .
Mère, Père et non pas maman, papa rendent ces personnages hautains ; elle, tricote quand lui, pèche sûrement en pantalon de golfe et cravate assortie ...
NB Madame et Monsieur ont bien l'honneur d'emmener leur fils dîner sur l'herbe ; le repas sera tiré comme les couverts d'une malle Vuitton ; cela va sans dire ...

   Anonyme   
15/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une écriture originale ; un texte assez intriguant dans son fond avec des images aussi insolites qu'intéressantes.
"La caresse du vent est souvent une griffe rentrée."
" Mais raconter une histoire à ceux qui ne devraient pas l’entendre
n’est pas agréable "
" Voici maintenant qu’écrire serait comme jeter de l’huile sur le feu "...

Et puis il y a ces " Ce n’est pas moi / Même si j’étais né, je ne pourrais pas être là / Père ne daigne pas me répondre "qui font se poser des questions.

Et ce tout nous offre un texte attrayant ; c'est mon avis.

   Robot   
15/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Plus qu'un tableau c'est une vision qui nous est donnée à voir. Non pas une image statique, mais une animation qui évolue délicatement . Pas de joie, pas de tristesse, uniquement des moments qui se succèdent sans imposer et nous retiennent.

   Anonyme   
19/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Ram76,

Lorsque l'on lit votre poème, le titre prend tout son sens, il s(agit d'un histoire ancienne, 19 ou 20e siècle, un tableau où chacun verra le détail l'intéressant. Aux couleurs tantôt pastel tantôt criardes, un tableau muet dont il revient à l’auteur de mettre des paroles s'il le souhaite.

Un long tableau qui jamais ne lasse, jamais ne laisse l'attention tomber.
Le talent du poète-peintre est dans le détail pour fixer l'ensemble, détails qui ne se laissent pas voir ou à peine.
Des tableaux dans le tableau en quelque sorte aux images (je n'ose à peine utiliser ce mot, tant la toile est l'image)

Une grande et belle œuvre picturale au sens : "Qui est conçu comme une peinture; qui évoque la peinture par son harmonie et sa couleur, par l'art de la composition ou de la description."

Bravo, bravo et merci.

   jfmoods   
24/8/2017
J'ai été un peu déconcerté par l'accord au pluriel...

"La carrure des hommes ordinaires ne passent plus par les portes."

Ce poème de forme libre, qui ressemble à une parabole, compte 4 personnages (le narrateur, la femme, l'homme, l'enfant) et un lieu, le pré (qui pourrait figurer métaphoriquement une maison). Le narrateur se confond avec l'enfant (famille majuscule : "Mère", "Père", pronoms personnels : "Je", "j'", "me", "moi").

Chaque parent occupe une fonction bien définie. La femme veille au confort de sa progéniture ("Mère, assise dans l’herbe, tricote avec ses mains d’aiguilles, un pull-over"). L'homme assure la subsistance de la famille ("Père, au loin, marche le long d’une rivière.", "jette sa ligne sur la surface de l’eau.", "pêche alors la truite"). Le statut de l'enfant apparaît, lui, pour le moins complexe puisqu'il est à la fois présent... et absent de la scène (anaphore : "Ce n'est pas moi." x 2, formulation énigmatique : "Même si j’étais né, je ne pourrais pas être là", "Je ne suis pas là").

Au fil du récit, dont le présent de narration constitue le temps de base, le malaise s'insinue (présents de vérité générale : "La caresse du vent est souvent une griffe rentrée.", "Mais raconter une histoire à ceux qui ne devraient pas l’entendre n’est pas agréable. Pourtant, les hommes affamés, chaque jour, réclament leur pitance d’événements.", présentatif : "Voici maintenant qu’écrire serait comme jeter de l’huile sur le feu"). L'image de l'orgueil masculin s'impose ("La carrure des hommes ordinaires ne passe plus par les portes.") et, avec elle, celle de l'inévitable conflit armé ( présent de vérité générale : "Les animaux jamais ne connaissent la rancœur.", "la guerre faisant rage", "Les dirigeants ont tous les défauts de la Terre, puisqu’ils sont nos dirigeants."). On comprend alors que le narrateur se trouve sur le front, qu'il rappelle à lui toute une frange de son passé avant d'être happé par la mort (personnification : "L’autorail d’Elbeuf-sur-Andelle, sur le viaduc, beugle son cri.", métonymie : "mon fantôme").

On pense forcément au poème intitulé "Familiale". Cependant, chez Prévert, père et mère cultivaient l'indifférence devant la disparition soudaine du fils. Rien de tel ici. Par le biais d'un parallélisme, le poète marque deux attitudes contrastées (présence lumineuse de la femme : "Mère se laissait baigner dans le soleil de cinq heures", présence plus inquiétante de l'homme : "Père s’allonge dans l’ombre de cinq heures"). La femme concourt à la perpétuation de la vie ("Les enfants bien sûr au printemps font naître les fleurs.", "Mère ne sourit pas, un sourire n’efface par le tourment", "Les femmes ne s’ouvrent pas comme des portes.", "Sa passion pour moi n’est jamais fautive."), l'homme à sa destruction ("l’heure idéale pour assassiner les poissons", "L’enfant demande quand même à Père de ne pas blesser les animaux.... / Père ne daigne pas me répondre", "Père patauge dans ses chausses, triomphant."). Le fils est pleinement conscient de cette distribution des rôles que constitue la vie ("Un enfant préfère se caresser la rétine, dans le sens de la courbe, pour mieux voir le monde.", "L’existence est ce laboratoire à ciel ouvert, où chaque grimace est une douleur utile à la beauté."). Le titre du poème ("Partie de campagne") est à considérer sous un double sens, à la fois bucolique et militaire : d'un côté la vie, de l'autre la mort.

Ce poème est à lire en écho à un autre texte de l'auteur, déposé ailleurs sur la toile. Dans un cadre identique (l'homme, la femme, l'enfant, le pré, la rivière, le tricot, la pêche), se dessinait là-bas le deuil des parents morts fait par un narrateur devenu adulte. Il s'agit ici d'un soldat faisant le deuil de sa vie, rappelant à lui un passé lointain et quittant ce monde à la fleur de l'âge.

Merci pour ce partage !


Oniris Copyright © 2007-2022