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Poésie en prose
Sylvaine : Terrible beauté
 Publié le 23/06/15  -  11 commentaires  -  2088 caractères  -  186 lectures    Autres textes du même auteur

Genèse d'un félin ultime.


Terrible beauté



Elle est l’héritière de feuillages lourds, du cristal des eaux noirci par l’ombre, de longs arbres élancés vers le ciel implacable. D’odeurs musquées, de bruits furtifs, des chants d’oiseaux qui résonnent dans les demeures aériennes des branches. Elle est l’héritière d’un territoire dont il lui reviendra d’imposer les limites, sans guerre et sans armée. Pour l’heure elle vient tout juste de naître. Sa tête aux yeux clos, serrée comme un poing par la volonté têtue de vivre, cherche à l’aveuglette la source du lait, dont la saveur la fait grogner d’aise, comme plus tard le goût salé du sang. Reine sans pourpre et sans hermine, elle ne portera que sa fourrure ajustée souplement à ses muscles comme un gant serré de velours noir, taillée dans l’étoffe d’une nuit élastique où le feu des étoiles embrasera son regard d’or liquide. Elle est faite pour les amours brutales, les meurtres délicieux, pour hisser les cadavres des cerfs égorgés à la fourche maîtresse d’un arbre rayonnant comme un buisson de corail.
C’est à moi qu’il reviendra de lui restituer son héritage. On a déraciné les arbres de sa forêt, érigé en leur lieu des plantations rectilignes, cisaillé ses fourrés ombreux, canalisé ses eaux vives, remplacé par l’acier et le béton l’épanouissement profus de ses végétations sinueuses et domestiqué les cerfs qui lui servaient de proies. Désormais son espèce est éteinte, exterminée par la nôtre. Mon rêve a été sa matrice, et c’est dans un cocon filé par les mots que je lui ai donné le jour.
Mes phrases lui rebâtiront un royaume. Elles lui rendront les jeux dans l’ombre trouée d’ocelles, les bonds du gibier fuyard et le ruissellement du sang sous ses griffes enfoncées dans la chair tendre. Je la verrai onduler entre les jambages des lettres que je trace comme entre les troncs couverts de mousse et se creuser au cœur de mon texte touffu une tanière inaccessible aux armes des braconniers et aux bulldozers des défricheurs. Chaque lecture la fera renaître, beauté terrible, pour jamais.


 
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   bipol   
3/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je la verrai onduler entre les jambages des lettres que je trace comme entre les troncs couverts de mousse et se creuser au cœur de mon texte touffu une tanière inaccessible aux armes des braconniers et aux bulldozers des défricheurs. Chaque lecture la fera renaître, beauté terrible, pour jamais.

c'est une douleur

c'est un cri

j'ai adoré la métaphore

de la renaissance par l'écriture

c'est vrai que votre texte est touffu

il est danse comme cette végétation condamnée

j'ai beaucoup aimé

   papipoete   
12/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
on devine en quelques mots qui est l'héroïne à la terrible beauté. Elle qui naît si vulnérable n'aura désormais que survie, comme destinée au milieu de son royaume dévasté par l'homme.
La " féline " maîtresse des hautes herbes, n'existera plus qu'au travers des récits d'avant, avant l'arrivée des bulldozers et du béton! Pour l'imaginer heureuse, il n'y aura plus que les belles images évoquées par les mots du poète; ouvrant son recueil, on la retrouvera Souveraine, le temps d'un flash-back...
De beaux vers tel " où le feu des étoiles embrasera son regard d'or liquide ", et bien d'autres encore!

   troupi   
23/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un texte superbement écrit, peut-être un peu trop riche mais il se lit facilement.
J'aime l'idée transmise de la destruction de la nature par l'homme car dans le fond c'est bien l'idée la plus importante même si elle est peu développée. Elle n'en est que plus présente.
Cette terrible beauté ; si je ne me trompe pas il s'agit d'une panthère noire ( pour hisser les cadavres des cerfs égorgés à la fourche maîtresse d’un arbre )(sa fourrure ajustée souplement à ses muscles comme un gant serré de velours noir) c'est du moins ce que m'évoquent ces deux phrases dans votre texte. Là où je me perds un peu c'est que les panthères noires n'ont pas disparu et d'autre part elles ne se nourrissent pas de cerfs ou alors c'est une espèce asiatique.
La première partie concernant la description est superbe, je trouve seulement que le texte est un peu massif, s'il avait été plus aéré la lecture en aurait été plus aisée il me semble.
La deuxième partie intéressante par son envie de faire renaître cette disparue souligne néanmoins la faiblesse de nos moyens quand il s'agit de réparer nos erreurs même quand une belle plume empreinte de poésie s'y attache.

   Michel64   
23/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un très beau texte. Une ode à la nature qui s'amenuise, par le biais de ce félin "ultime".

J'ai eu envie de lire : "sous ses griffes pointues" au lieu de "sous ses griffes enfoncées dans la chair tendre" qui m'a parut trop long et trop évident. Mais il est facile de critiquer lorsque le travail est fait. Et bien fait.
Bravo Sylvaine
Au plaisir de vous relire.

   PIZZICATO   
23/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
J'adhère totalement au fond. L'assassinat de la nature par l'humain qui s'est décrété grand prédateur sans prendre conscience qu'il est en train de s'immoler à son dieu, Le Grand Profit hihi.
Mais que le style est pompeux par moment !!
Si des images sont simples et explicites, d'autres n'en finissent pas d'être emphatiques.

Et puis " les meurtres délicieux, pour hisser les cadavres des cerfs égorgés... " " le ruissellement du sang sous ses griffes enfoncées dans la chair tendre " c'est vrai pour la nourriture du félin ; mais pas vraiment utile, à mon avis, de figurer dans une poésie.

   in-flight   
23/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Les félins: un thème cher à l'auteure. Je me souviens du très beau "rêveur de jaguar" dans la catégorie nouvelle.

"Chaque lecture la fera renaître, beauté terrible, pour jamais."--> la fin nous rappelle que le félin en question ne mourra jamais, ce texte a figé sa présence dans le temps. Les mots plus forts que les "buldos."

Un texte aussi militant que... les Black Panthers, par exemple ;-)

   Francis   
24/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quand ces félins disparaîtront, il restera la magie de ces mots pour les garder en vie au fond de notre mémoire. Un texte qui traite de leur disparition avec de nombreuses images que j'ai appréciées : "regard d'or liquide, cocon filé par les mots, des lettres comme des troncs couverts de mousse, feu des étoiles..."

   jfmoods   
26/6/2015
J'aurais mis des virgules après les éléments ayant fonction de compléments de temps et amorçant les phrases…

« Pour l'heure, elle vient juste de naître. »
« Désormais, son espèce est éteinte. »

Je reste perplexe devant ce « , et »...

« Mon rêve a été sa matrice, et c’est dans un cocon filé par les mots... »

Je ne suis pas totalement convaincu par la ponctuation de ce passage...

« Sa tête aux yeux clos, serrée comme un poing par la volonté têtue de vivre, cherche à l’aveuglette la source du lait, dont la saveur la fait grogner d’aise, comme plus tard le goût salé du sang. »

La présence d'une virgule avant « dont » est-elle justifiée ? La subordonnée relative est-elle bien explicative ? Ne serait-elle pas plutôt déterminative ? L'absence de virgule pour encadrer le complément circonstanciel de manière (à l'aveuglette ») et le complément de temps (« plus tard ») perturbe un peu la fluidité de la lecture.

Le jeu des présentatifs (« C'est à moi qu'il reviendra de... », «... c'est dans un cocon filé par les mots que je... ») met en évidence la tâche, que l'on pourrait qualifier ici de mission (utilisation du futur), que s'est fixé la locutrice : perpétuer, par le truchement de l'écrit (métaphore : « un cocon filé par les mots », jeu analogique subtil exercé entre les mouvements de l'animal, son milieu naturel et le mouvement de l'écriture : « Je la verrai onduler entre les jambes des lettres... comme entre les troncs couverts de mousse », « se creuser au cœur de mon texte touffu une tanière inaccessible », verbes réduplicatifs : « Mes phrases lui rebâtiront », « Chaque lecture fera renaître », hyperbole : « pour jamais »), l'image d'un prédateur somptueux (champ lexical : « fourrure », « gant serré de velours noir », « l'étoffe d'une nuit élastique », « son regard d'or liquide », adverbe à visée méliorative : « souplement »), à l'extinction déjà programmée, derrière lequel on devine une panthère noire présentée dans sa magnificence brute (gradation : « sans pourpre et sans hermine », négation catégorique : « ne... que »). Les oxymores (« beauté terrible », « amours brutales », « meurtres délicieux »), ainsi que la comparaison (« à la fourche maîtresse d'un arbre rayonnant comme un buisson de corail ») soulignent l'insondable fascination éprouvée par l'humain devant les manifestations les plus pures de l'instinct. La souveraineté de l'animal éclate (champ lexical : « héritière » x 2, « héritage », « royaume », expression : « lui imposer ses limites », gradation : « sans guerre et sans armée »), celle du règne sans partage d'un territoire végétal à préserver et dont l'image la plus évocatrice se dresse sous la forme d'une métaphore figurant un positionnement tutélaire, royal (« les demeures aériennes des branches »). Trois passages à rythme ternaire (cadre végétal : «  de feuillages lourds, du cristal des eaux noirci par l’ombre, de longs arbres élancés vers le ciel implacable. », prégnance des sens : « D’odeurs musquées, de bruits furtifs, des chants d’oiseaux », vigueur du prédateur : « les jeux dans l’ombre trouée d’ocelles, les bonds du gibier fuyard et le ruissellement du sang sous ses griffes enfoncées dans la chair tendre ») développent un climat extrêmement envoûtant. En une seule phrase, par un effet de raccourci saisissant, le travail destructeur de l'homme civilisé est mis au pilori (indifférenciation marquée par le pronom personnel « on », énumération, par le menu, au passé composé, des exactions commises sur l'ensemble d'un écosystème : « a déraciné », « érigé », « cisaillé », « canalisé », « remplacé », « domestiqué »). Le constat de ce processus impitoyable d'anéantissement s'abat en un chiasme d'une notable violence (« son espèce est éteinte, exterminée par la nôtre »).

Les « troncs couverts de mousse » ne sont pas sans rappeler « les troncs moussus » du poème « La panthère noire » de Leconte de Lisle, poème où il est également fait mention d'une certaine proie...

« Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit »

-> http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_marie_leconte_de_lisle/la_panthere_noire.html

J'ai toujours apprécié l'intertextualité.

Merci pour ce partage !

   Jano   
24/6/2015
Je comprends que vous vous inscrivez dans une démarche littéraire mais quand même. Je trouve un peu dérisoire, un peu vaine cette accusation aussi bien rédigée soit-elle. C'est typiquement intellectuelle cette façon de magnifier la Terre - ici à travers un animal - de l'idéaliser, puis de dénoncer avec forte indignation ses saccages... sans bouger de sa chaise.
"Mes phrases lui rebâtiront un royaume" vous dîtes, ça ne coûte pas grand chose ! Plus difficile de camper dans la boue devant l'avancée des bulldozers, de faire des dons aux associations protectrices de la nature, de trier, de réprimer ses goûts pour ne pas abimer davantage l'écosystème, bref, de militer corps et âme pour la cause. Des beaux penseurs il y en a beaucoup, des gens qui s'investissent sur le terrain à l'image de Greenpeace ou des Zadistes très peu.
Je ne vous blâme pas Sylvaine, d'ailleurs vous êtes peut-être militante quand vous cessez d'écrire et moi de mon côté je ne fais pas grand chose. Simplement je suis las du verbiage écolo qui ne résoud pas les problèmes mais se donne bonne conscience, se teinte de résignation dans votre cas.

   Robot   
9/7/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Belle écriture. L'idée de la forêt métaphorique de l'écriture me plaît beaucoup. J'ai surtout apprécié le second et le troisième paragraphe.

   Eclaircie   
17/7/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Sylvaine,

Je passe pour voir si côté poésie, la découverte de votre écriture est aussi jouissive que dans le rayon nouvelles.

Eh bien ! Oui !
Cette "terrible beauté", féline de surcroît, est à la fois décrite, suggérée, dans une alternance qui rappelle la marche du félin, discrète mais efficace, ses sauts, précis, imprévisibles et imparablement nourriciers (par toujours, ok, je me laisse aller à l'émotion).
La sensualité, l'animalité, indispensables, sont là, aussi.
Mais aussi parvenir à placer dans le tableau, le narrateur, l'écrivain, l'écrivant, sans que je ne m'en sois aperçu...chapeau bas.

Que dire (qu'écrire) de plus concernant cette prose au format aussi élégant que cette beauté ?
Citer ce que j'ai le plus aimé reviendrait à citer la prose entière.

Merci de ce partage.
Éclaircie


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