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Les silences de Colombe
Maëlle : Les silences de Colombe  -  X - Chandelle
 Publié le 14/08/10  -  6 commentaires  -  4941 caractères  -  108 lectures    Autres publications du même auteur

- Bon, alors c’est fini avec Colombe.


Il a fait du jambon avec des nouilles. Mon pauvre papa, on a pas dû lui donner le mode d’emploi d’un grand fils de 16 ans. Je réponds par un « Mmm », profitant de ce qu’on ne parle pas la bouche pleine. Et j’attaque, parce que j’ai pas envie qu’il continue sur ce sujet.


- Tu bouffes quoi, d’habitude ?

- Pardon ?

- Bah oui, tu manges quoi, quand j’suis pas là ?


Je l’ai surpris. D’ordinaire il pose les questions, je réponds par monosyllabes. Il se racle la gorge.


- Oh, tu sais…


Justement, je sais pas. Quand je viens, c’est plateau télé, resto chinois, et puis purée steak haché, petits pois-carottes knackis, comme si depuis le divorce mes goûts n’avaient pas changé. Ou alors c’est ce qu’il aime, mon père. Plus que la blanquette et les lasagnes de maman.


- Tu sais, en général je mange au resto le midi, alors le soir, c’est vite fait.

- Jambon yaourt ?


J’avale mes pâtes. Trop cuites, en plus. Papa, faudrait que je te fasse goûter ma bolognaise, ça au moins, c’est quelque chose !


- Ouais… ou des gâteaux apéritifs, un sandwich au fromage. Ou rien, même.


Là, je suis coi. Rien ?


- J’pourrais pas…

- Je suis pas un sportif, tu sais, Simon…

- Ça s’voit !


Je termine mes nouilles. Je fais pas souvent la cuisine, mais bon, je pourrais m’y mettre.

J’avais jamais pensé que mon père pouvait se sentir seul, sans moi.


///


- Putain, P’pa, t’as bien un robot !

- Pardon ?

- Un truc, tu sais, pour râper les carottes ?

- Sous l’évier.


Sous l’évier. Je vois pas. Si. Enfin… Je savais pas que ça existait encore, des machins pareils. Je l’attrape par un pied et tout se barre, ça fait un boucan dingue.


- T’as rien de plus moderne ?


Mon père débarque. Il a encore de la mousse à raser sous le menton.


- Non. Pourquoi tu veux ça, au fait ?

- Pour faire du céleri rémoulade.

- T’aimes pas ça.

- J’aimais pas ça. Maintenant, si.


Il me caresse les cheveux, repart. Le dimanche matin, on va courir après le p’tit déj. Il se défend pas mal pour quelqu’un qui ne s’entraîne jamais. Du coup, la toilette, c’est vers onze heures. Pile au moment où je commence à avoir les crocs.

Je remonte le mécanisme, mets la poignée où elle doit être, puis redémonte tout pour le passer sous l’eau. On sait jamais. Depuis combien de temps ce truc n’a pas servi ?

Je mets le céleri sur la grille, et zou. Vache, c’est plus résistant que je l’aurais pensé.


- Il est nul, ton truc, P’pa !

- Un peu de respect, c’est mon héritage.

- C’est Mamie qui te l’a donné ?


Mamie, la mère de papa. Mon autre grand-mère, je l’appelle Vava.


- Non. Ton arrière-grand-mère.


Ça explique des choses. Je regarde l’antiquité avec un œil neuf. Sans mot dire, papa me le prend des mains et mouline. Il a le coup de main, y a pas à dire. J’ouvre le four, voir où en est le gratin de poisson. On met la table à deux, je sers. Un peu curieux quand même : c’est la première fois que je cuisine pour quelqu’un.


- Fameux ! T’as pas utilisé de mayonnaise ?


Non. Vinaigre, sel, poivre, crème fraîche et un peu de moutarde. Une recette de Colombe. Qui détestait le céleri de la cantine.


- Pas de la mayonnaise !


À table elle parlait. C’était rare que je mange avec elle.


- Papa, une fille qui te quitte sans rien dire, elle pense à quoi ?


Il ne m’a rien demandé, cette fois. Il me regarde, soupire, se lève pour prendre le poisson dans le four.


- Si on le savait, Simon… Peut-être que tu as fait, ou dit, un truc qu’il fallait pas. Peut-être elle a rencontré quelqu’un d’autre…


Je fais non de la tête.


- Tu sais… Il y a des gens qui partent parce qu’ils aiment trop. Ils ont peur de se perdre eux-mêmes.


Je le dévisage. Qu’est-ce qu’il veut dire. L’idée de Colombe me quittant parce que…


- Toi et maman, pourquoi vous vous êtes séparés ?


Il va remplir la cruche, avant de se rasseoir. Avale une bouchée.


- Toujours un peu trop salé, les surgelés…


J’opine. Et j’attends.


- Je voulais d’autres enfants. Elle pensait que tu nous suffisais.


J’accuse le choc. Maman a toujours dit « on s’entendait plus ».


- Mais alors, pourquoi tu t'es pas…

- Remarié ? C’est compliqué, Simon.


Il prend le pain, en arrache un morceau et commence d’essuyer son assiette.


- Le problème, c’est que pour moi, la seule mère possible pour mes enfants, c’était Christine.


Je termine mon assiette, me lève.


- Yaourt ou banane ?

- Banane.


On épluche consciencieusement notre fruit.


- P’pa, pourquoi tu t’es pas remis avec maman, alors ?

- On s’entendait plus, Simon. On s’est juste rendu compte qu’on avait des manières de voir la vie différente, qu’ensemble on aurait été malheureux.


J’ai envie de répondre « T’as pas l’air super heureux », mais je préfère me taire.


Le soir, dans mon lit, je repasse tout ce que j’ai pu faire et dire. Je ne vois pas.

Je ne trouve pas comment j’aurais pu blesser Colombe.


 
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   florilange   
14/8/2010
Ah! Je suis contente que ce ne soit pas terminé.
Il est bien, ce chapitre : de la difficulté de faire comprendre aux enfants pourquoi leurs parents se sont séparés.
Et en même temps, que cette explication ne soit pas super limpide pour Simon, par rapport à Colombe...
Je peux mettre "impec", au lieu des autres appréciations?

   brabant   
18/8/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonsoir Maëlle,

Décidément on nous distille les personnages secondaires doucement et au fur et à mesure dans ce récit - formule pléonastique j'en suis conscient :) Voilà le père de Simon et on apprend le prénom de l'ex-madame Lorisseau.

Le repas et le dialogue père/fils, leur complicité latente sont bien vus, sympas, décontractés, francs, sains, sans chichis. J'ai aimé.

Le deuxième paragraphe n'est pas mal non plus, plausible et toujours sympa. Bon, ils ne sont pas très forts en cuisine ni l'un ni l'autre. J'aurais aimé que l'on typât davantage Ma et Gran Ma, fantômes évanescents (repléonasme).

Il y a un passage que j'ai particulièrement aimé:
"Tu sais... (IL Y A DES GENS QUI PARTENT PARCE QU'ILS AIMENT TROP. ILS ONT PEUR DE SE PERDRE EUX-MEMES.)"
Cela ne veut tout simplement rien dire, mais cela veut aussi tout dire. D'ailleurs Simon l'a bien compris qui "dévisage" son père:
"Qu'est-ce qu'il veut dire (?) L'idée de Colombe me quittant parce que... "
Génial, ce passage est fabuleusement génial ! Et je suis sérieux.

ps: dites-moi, cette famille ne se nourrit-elle que de yaourt et de bananes (1er et 2ème pg) ; éplucher "consciencieusement" une banane ? Pensez-vous qu'il faille s'appliquer pour éplucher une banane ? Il est vrai que le questionnement ci-avant peut donner lieu à une pleine épectase dialectique. (lol)

   David   
31/1/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
"chandelle" comme pour "tenir la chandelle" ? D'un fils à son père, pour son divorce ou d'un père à son fils, pour sa Colombe... un chapitre très réussi avec un sens de l'absurde et de son utilité, pour cette râpe à céleri par exemple, comme si en la faisant fonctionner Simon parvenait à faire naitre ce dialogue avec son père.

   monlokiana   
18/8/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Que dire. Après neuf chapitres, on finit par ne rien savoir. Une façon de garder le suspens ? Chacun son interprétation et ses hypothèses : moi je dis qu’elle est enceinte.
Mais bon, d’autre part, ce n’est pas si mal que ça se termine comme ça. Du suspens est né et ne mourra jamais, c’est comme ça que je prends cette fin.

J’ai bien aimé ce roman, sa simplicité, sa délicatesse, sa légéreté. Je ne regrette pas de l’avoir lu. Je ne connais pas l’auteur Maelle, mais merci à elle.

edit: Je viens de me rendre compte que le roman n'est pas encore fini. OK, j'y vais avec la partie suivante.
C’est le premier roman Onirien que je lis.

Et si j’allais jeter un coup d’œil sur les autres ?

   Anonyme   
11/9/2011
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime bien cette relation père/fils ! Et tu en profites pour nous glisser quelques infos sur les personnages secondaires (victoire !).
Mais Simon devient un peu trop naïf à mon goût quand même... Il serait temps qu'il se rende compte !

   carbona   
15/12/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Sympa la relation père / fils. Voilà un fils qui va prendre soin de son père. L'adolescent qui apprend la raison de la séparation de ses parents, voilà un adolescent qui gagne en maturité mais MAIS son côté ultra naif avec "sa douce" ne colle pas, cette facette du personnage devient peu crédible.

"Le soir, dans mon lit, je repasse tout ce que j’ai pu faire et dire. Je ne vois pas.

Je ne trouve pas comment j’aurais pu blesser Colombe."

J'ai aimé quand il est fait mention du père qui ne percute pas que son fils a grandi et que ses goûts ont changé, ça fait sourire et c'est réaliste. Le récit s'étoffe dans ce sens-là mais l'intérêt pour la relation Colombine / Simon s'étiole.


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