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La licorne des Pyrénées
Acratopege : La licorne des Pyrénées  -  L'enlèvement
 Publié le 06/02/15  -  1 commentaire  -  45130 caractères  -  47 lectures    Autres publications du même auteur

L’abbé Pierre de Gonzague, la trentaine, le regard sombre, ancien étudiant en médecine, vocation tardive pour les ordres, vicaire depuis peu de la paroisse de Notre-Dame du Tourmentin, n’est pas au bout de ses surprises. Tôt éveillé après une mauvaise nuit, il a pris la route avant le lever du jour, au volant de sa coccinelle métallique, pour rendre visite à sa vieille mère nichée dans un home travesti en château gothique.


Les giboulées de la veille, les attaques mordantes de la bise noire, la course folle des rafales se poursuivant de rue en place comme un troupeau de chevaux, tout a été chassé vers le grand Nord par une incroyable magie météorologique : un brouillard épais comme de la soupe s’est posé sur la ville ; il pousse ses langues grises jusque dans les plus petites ruelles, les impasses les plus borgnes, les passages les plus secrets. Le froid a encore forci : les arbres se courbent sous le poids du givre, les rues et les trottoirs étincellent dans la pénombre grise.


Tout bon prêtre catholique patiemment modelé dans les petits et les grands séminaires apprend dès ses jeunes années à fermer les yeux sur les sortilèges de la nature. Rien à découvrir dans le monde que les œuvres de Dieu et celles du diable ! Qu’importe donc à l’abbé Pierre que le temps ait changé en quelques heures sans que les spécialistes en aient pipé mot dans leurs bulletins de prévisions radiophoniques ! Sa foi tardive ne tient même plus par un fil, mais il a gardé de ses fréquentations avec la divinité qui s’abrite au fond des âmes la mauvaise habitude de ne jamais regarder autour de soi.


Ce lundi matin-là, perdu dans un nuage glacé que le faisceau de ses phares, en l’illuminant, rend plus opaque encore, il erre longtemps dans des faubourgs qu’il ne connaît que de jour. Après quelques trajets en boucles et reculades téméraires, à grand-peine, presque à l’aveugle, il s’engage enfin sur l’autoroute qui sort de la ville en direction de l’est, boa d’argent faufilé entre lac et vignes dans un paysage de terrasses à l’orientale et de bourgs anciens garantis pur terroir. Il se fraie un chemin à petite allure dans le nuage dense qui enserre sa voiture, crispant ses mains sur le volant pour mieux scruter sur la chaussée les segments de ligne blanche qui le guident, s’effrayant comme un enfant quand les phares des véhicules qu’il croise transforment en monstres ailés les arbustes nus du terre-plein entre les deux voies. Seuls les tunnels noirs le rassurent un peu : haché par des ventilateurs géants, le brouillard s’y effiloche en mille brins que les ampoules bleues de la voûte font scintiller comme des ruisseaux de perles. Mais quelques secondes de répit ne suffisent pas à détendre la nuque de l’abbé, ses épaules prises depuis l’éveil dans une gangue de douleur. De tunnel en tunnel, sa peur croît à l’idée de se replonger dans la grisaille hostile.


Au milieu de la plus longue galerie, subitement, faisant fi de toutes les interdictions civiles, il fait halte sur une place de dégagement, coupe le moteur, éteint les phares, ferme les yeux, laisse monter depuis son ventre des sanglots vieillis dans l’ombre par tant d’années de silence qu’ils lui sont devenus presque étrangers. La carrosserie de sa vieille voiture tressaute à contretemps, maladroitement solidaire. Soudain, le souffle d’un véhicule ébranle l’habitacle comme une vague. Des ombres se dressent avec fracas sur les murs de la galerie, disparaissent aussi vite. Ne subsistent pour un moment, avant le prochain passage, que le silence et la douce lumière bleue des lampes de sécurité.


Bientôt calmé, mais la poitrine lourde d’une tristesse terrible qui ne s’accroche à rien, Pierre de Gonzague quitte sa Coccinelle pour s’enfoncer sans but dans une galerie de secours qui grimpe en hélice à l’assaut de la roche. Il lui semble marcher un temps infini avant d’atteindre, en bout de couloir, une grande salle cylindrique, haute de vingt mètres ou plus, encombrée d’un attirail étrange de pompes murmurantes, de filtres rotatifs, de tuyaux peints de toutes les couleurs qui la traversent en désordre. Il ne semble pas y avoir d’autre issue à la pièce que la galerie d’escargot qu’il a gravie depuis le tunnel autoroutier. À y regarder de plus près, il apparaît bien que tout un pan de la paroi qui lui fait face peut coulisser latéralement sur un rail, mais un jeu de serrures complexe en commande l’ouverture : sans le sésame adéquat, il ne faut pas songer à faire jouer le mécanisme. Il va rebrousser chemin quand il aperçoit un escalier de métal plaqué au mur, qui s’élève en zigzag et disparaît dans la pénombre. Une sortie, peut-être.


Pierre ne prend pas le temps de réfléchir. Essoufflé par sa marche, le cœur plus léger d’avoir osé s’aventurer jusque-là, il s’engage dans l’escalier étroit, à peine plus qu’une échelle d’alpiniste, en pestant contre les ingénieurs et architectes qui ont osé concevoir une issue de secours si malcommode. Atteindre le paradis depuis la Terre doit ressembler à un jeu d’enfant en comparaison de cette escalade vertigineuse ! Pendant qu’il met prudemment un pied devant l’autre en crispant sa main sur la rambarde rêche de rouille, les phrases d’une brillante homélie sur le thème de l’Ascension s’agencent dans la tête du prêtre en exhortations dramatiques, argumentaire implacable, péroraison au lyrisme cristallin qui laisseront pantois son auditoire de petites vieilles et d’adolescents encore collés à leur enfance : Satan tout en bas, en fond de cale, regard noir, poil dur et cornes affûtées ; le Père tout en haut, adossé à la croix sommitale, qui tente de conserver son équilibre malgré les oscillations du paysage ; entre l’un et l’autre, à la suite du Christ, le rude gravissement des âmes sous les applaudissement nourris de l’armée des anges d’un côté, les huées affamées de mille diablotins de l’autre. Haie d’honneur contre mur de la honte !


Comme il s’approche du plafond de la salle, la caresse d’un souffle d’air frais le surprend, main de jeune femme dans son cou qui fige ses pensées. Le souffle se transforme en une bourrasque glacée qui veut le rejeter en arrière vers les profondeurs. Il se sent un insecte plaqué contre le mur, avec des déchirements de carapace et des froissements d’élytres, mais il ramasse ses forces, se courbe en avant, court sur la passerelle en s’agrippant à la main courante jusqu’au rectangle doré qui s’ouvre devant lui dans la paroi.


L’abbé Pierre de Gonzague se retrouve à l’air libre sans avoir à pousser de porte. Le soleil des plus beaux jours étincelle au-dessus d’une mer de brouillard étale qui double comme un chablon de cendre les contours du Léman et se perd à l’est vers la plaine du Haut-Rhône. Une couronne de montagnes enneigées cercle le paysage. Sous les pieds du prêtre, les lignes de ceps noirs et les chemins de vigne dévalent la pente à la verticale et fondent dans la brume. Quelques bosquets d’arbres givrés fument çà et là comme des feux d’artifice avortés.


Émergeant de son escalade souterraine, il a pris pied sur une terrasse nichée en écharpe sous le sommet d’une colline ogivale, campanile d’herbe et de roche dressé au milieu des vignes en terrasse. Passées quelques minutes d’aveuglement et de vertige tournoyant, il respire mieux. Son angoisse s’évapore dans l’air déjà tiédi par le soleil. La rumeur de l’autoroute qui transperce d’est en ouest la base de la colline monte à travers le brouillard, mais sous la couverture grise on ne distingue même pas la lueur des phares. Si l’on ferme les yeux, on peut croire que le sol vibre.


Pierre gravit en courant presque les quelques marches pavées d’ardoise qui mènent au sommet du monticule, où un banc de bois rouge frappé aux armes de la Société de Développement de Lavaux, face au lac, invite à la méditation. Il s’y assied pour reprendre ses esprits en récitant à haute voix quelques fragments du bréviaire romain, qu’il connaît par cœur à force de l’avoir remâché. Cette déclamation machinale ne ranime pas sa foi, mais elle achève de le calmer en dissipant aux quatre vents les bribes de tristesse noire encore accrochées à son cœur.


Dans son dos, vers le nord, un sentier suit une crête herbue adossée à la pente de l’adret. Sans doute permet-il de rejoindre une route, un village proche. L’âme en repos, le prêtre s’y engage en imaginant, tant il craint au retour de se faire pousser dans le vide par la bourrasque, revenir à son véhicule par l’extérieur. Une fois descendu le flanc de la colline, il trouvera bien moyen de franchir le grillage qui protège des intrus le site de l’autoroute. Marcher à contre-courant dans le tunnel où il a laissé sa voiture lui paraît moins téméraire que rebrousser chemin. Il a compté sans un terrible éboulement causé par les récentes inondations qui ont saccagé la région quelques mois plus tôt : la voie est coupée net, le plus intrépide escaladeur de montagnes n’oserait pas descendre la tranchée boueuse qui barre soudain le sentier. Pierre n’a d’autre choix que de faire demi-tour pour s’enfoncer de nouveau dans la montagne.


Comme la bourrasque l’aspire vers l’intérieur de la grande salle des machines, manquant de le faire choir dans le vide par-dessus la balustrade, des mains gantées le secouent par la fenêtre ouverte de sa voiture. Il s’éveille avec un cri qui résonne longtemps dans la galerie étrangement désertée par le trafic. Un drôle de silence retombe. La lumière violente d’un gyrophare rythme la pénombre. Une voix trop forte, comme amplifiée par un mégaphone, lui demande avec des inflexions traînantes s’il se sent bien, qui il est, ce qu’il fait là, s’il ignore que stationner son véhicule dans un tunnel de l’autoroute est formellement interdit par la loi. Il aurait pu en mourir asphyxié par les gaz ! Sait-il qu’on a dû bloquer la circulation pour intervenir en toute sécurité à cette heure de pointe, provoquant ainsi un bouchon de plusieurs kilomètres sur l’un des grands axes de transit transalpin et transhelvétique ? Sait-il ce que son caprice va coûter à son porte-monnaie, à son assurance, à la collectivité ? Pierre sort ses papiers. Il lui semble qu’à découvrir son statut de prêtre catholique le policier s’adoucit.


– Je vois que nous sommes du même bord, monsieur l’abbé. La religion se perd sur notre bonne terre, en particulier dans la police. Personnellement je suis toujours resté fidèle à notre mère l’Église malgré toutes les horreurs que j’entends dire sur elle depuis que je vis dans ce pays d’hérétiques ! Même ma femme, qui est une bonne protestante depuis des générations, ne me convaincra jamais d’échanger Sa Sainteté contre messieurs Calvin ou Servet !

– Vous me voyez désolé de tout ce tracas, monsieur l’agent. J’étais épuisé, un malaise, le brouillard qui me serrait de tous côtés… Ai-je eu tort de m’arrêter plutôt que de risquer un accident ? Sans doute, je n’aurais pas dû m’endormir, mais je sors d’une terrible nuit d’insomnie ! Vous me voyez atterré. Tout cela est-il vraiment si grave qu’il ait fallu pour moi, pour quelques minutes de sieste dans le noir, ameuter toutes les polices de la région ?

– Ma femme me dit toujours que notre mère l’Église de Rome nourrit mal ses prêtres et les tue au travail. Elle aime se moquer des catholiques, les papistes du diable comme elle dit. Mais dans tous les cas, vous n’auriez pas dû prendre le volant avec votre état de fatigue ! Vous auriez pu vous tuer et faire du même coup des tas de victimes innocentes. Comme si l’Église ne manquait pas déjà assez de prêtres avec cette évolution des mœurs qu’on étale à la télévision ! Vous voyez ce que j’entends, n’est-ce pas, monsieur l’abbé ?


Finalement, quand Pierre lui a expliqué avec calme et patience qu’il rend visite à sa vieille mère presque mourante dont il est la seule attache sur Terre, qu’aucune ligne de train ou d’autobus ne relie aux cités les plus proches l’hospice qui abrite la vieillarde, le policier attendri promet qu’il fera son possible pour étouffer l’affaire dans l’œuf auprès de ses supérieurs. Il lui demande sa bénédiction, lui enjoint encore de se nourrir correctement à l’avenir et de dormir ses sept heures chaque nuit, puis il guide avec de grands gestes des bras sa voiture vers la voie de circulation avant d’appeler par radio la centrale pour faire redémarrer le trafic. Il enfourche sa motocyclette et disparaît dans la brume qui commence à s’effilocher sous les rayons solaires. En dépassant la Coccinelle de Pierre, il lui fait un signe de la main qui peut passer tout aussi bien pour une réprimande que pour une marque de sympathie.


Pierre roule lentement dans la brume qui s’allège, laisse entrevoir parfois le cercle jaune du soleil, une échappée sur le lac, un fragment de pic ou de dent enneigée. Bientôt, un flot de voitures, d’autocars et de semi-remorques le dépasse. Il sourit à l’idée qu’un barrage de feux clignotant à la folie a retenu tous ces gens contre leur gré tout le temps de sa sieste et de sa conversation civile avec le policier casqué. Ils ignoreront toujours quel grain de sable est venu gripper la machinerie bien huilée de leur existence : il y aura des rendez-vous amoureux manqués sans retour, des arrivées tardives à l’école sous le regard noir des concierges, des contrats déchirés, des mourants déjà passés de l’autre côté quand on arrive à bout de souffle pour serrer une dernière fois, avant de passer chez le notaire, leurs mains posées à plat sur le drap.


Son accès de larmes de tout à l’heure lui paraît absurde, à croire qu’il a rêvé. Depuis longtemps, il n’est plus homme à pleurer. Au séminaire, il a appris les techniques modernes qui permettent à un homme de contrôler en toutes circonstances ses désirs et ses émotions : thérapie de groupe, exercices de relaxation, arts martiaux, camps de survie, rien n’est épargné aux futurs soldats de l’Église pour s’assurer qu’ils sauront résister aux tentations séductrices du monde contemporain. Après les épreuves incroyables qu’il a traversées dans sa jeunesse, Pierre s’est plongé corps et âme dans cette ascèse : mieux vaut ne rien sentir que souffrir l’enfer chaque matin quand on n’a d’autre choix que de revenir à la vraie vie…


La veille, pourtant, malgré son entraînement à la maîtrise de soi en toutes circonstances, il a été ébranlé quand il s’est trouvé nez à nez avec Marguerite. Il a senti se fendiller la porte qu’il avait verrouillée sitôt après la guérison magique de la jeune fille : pour se protéger de tout ce qui pouvait ressembler à l’amour, il avait décidé sur un coup de tête d’abandonner ses études de médecine, de se faire prêtre sans connaître la foi. Après le choc de la rencontre, vite il s’est repris, mais sa nuit a été mauvaise. Les larmes d’aujourd’hui, sans doute, ne sont que le contrecoup de ce vacillement de son âme bien trempée. S’il y songe de plus près, il est impossible que l’événement soit le fruit du hasard ! Il y a là quelque chose de miraculeux dans l’air, comme une intervention de la Providence. Ou bien le Malin a-t-il inventé quelque nouveau stratagème, après Lourdes et Sainte-Apolline, pour faire chuter encore une fois le serviteur de Dieu ?


En roulant, Pierre reprend son assurance. Qu’est-il sinon un mercenaire à la solde du Christ, sans foi ni loi, sans autres états d’âme que la satisfaction d’obéir, dont la seule devise est de ne jamais regarder en arrière ? Il sait que dans une autre vie, emporté par les courants de la destinée vers d’autres rencontres, blessé par d’autres écueils, il serait devenu avocat, tueur à gages ou gardien de prison. Mais il est prêtre, et promis par ses supérieurs à une carrière exceptionnelle. Quoi qu’il fasse désormais pour tuer le temps, rien n’importe que d’avancer tout droit jusqu’à l’extrémité de l’interminable fleuve de la vie en se gardant de jamais prendre pied sur l’une ou l’autre berge. Quand il se donne le loisir de méditer sur sa propre personne, l’abbé Pierre de Gonzague incline au lyrisme, mais avec des œillères.


Tout à ses ruminations complaisantes, il n’aperçoit qu’au dernier moment le panneau qui indique la prochaine bifurcation de l’autoroute. Des langues de brouillard jaune découpent le paysage comme un puzzle dont manqueraient la moitié des pièces. Un instant il est tenté de poursuivre tout droit vers les sauvages montagnes du Valais, l’Italie déjà verte, les îles chaudes de la Grèce, mais son volant tourne à droite. Sa voiture s’engage, après une large boucle, dans la côte qui grimpe au nord vers le plateau d’arides pâturages de la Sibérie fribourgeoise. Après quelques minutes, il domine de très haut la mer de brume qui pèse encore sur la plaine. La route file entre d’immenses étendues d’herbe jaune tachetée de neige. Des étangs éphémères, nourris par mille ruisselets glacés, clignotent partout au soleil qui monte dans le ciel comme un gros ballon blanc. Dispersés dans le paysage, hameaux et fermes isolées paraissent un archipel d’îles que rien ne relie entre eux. Vers l’horizon, les montagnes de la Gruyère grondent à l’approche du printemps.


Pierre se sent plus léger à mesure que la route s’élève plus haut que les nuages, mais quand elle s’incline soudain sur l’autre versant du plateau, abandonnant en quelques minutes le riant bassin du Rhône pour s’enfoncer dans celui du Rhin, plus morose, plus chargé de tourments romantiques, alors son humeur s’assombrit. Il s’approche du château de Rossens, appréhende d’y retrouver sa mère plus vieille encore, plus sourde, plus impotente et aigre. La semaine précédente, il s’est offert un café avant de quitter l’autoroute pour franchir au ralenti les quelques kilomètres en lacets serrés qui lui restaient à parcourir jusqu’au château. Pierre est un homme qui aime se rassurer en prenant toutes les habitudes possibles, bonnes ou mauvaises, à chaque occasion que lui offre la vie : sans même y penser, il enclenche son clignotant pour rejoindre de nouveau l’établissement cerclé de pompes à essence, monstrueux chalet de béton et de bois scandinave qu’on a planté entre route et lac pour promouvoir le tourisme régional en offrant aux automobilistes de passage un panorama qu’ils n’oublieront jamais. Entrevoit-il, au moment de s’engager sur la voie de ralentissement, la 2CV multicolore du vieil Aristide Codoux le dépasser en trombe sur sa gauche ?


La terrasse du restaurant surplombe le plus beau lac du monde. À cause des terribles lois qu’ont édictées des politiciens pleins de bons sentiments, on y mange à toute heure de la fondue sans vin blanc en l’accompagnant de thé noir ou de jus de pomme. De cette abstinence forcée, on se console en admirant le paysage. Le barrage construit quelques kilomètres en aval au début du vingtième siècle a noyé la triste et sordide vallée de la Saane sous des mètres d’eau cristalline. En quelques années, un lac aux rives dentelées a surgi entre montagnes et collines. Plusieurs villages ont été engloutis dans l’aventure. Personne ne les regrette, sinon quelques vieillards survivants que deux guerres passées à s’ennuyer aux frontières de la patrie n’ont pas aidés à digérer leur expulsion : assis sur les bancs de bois rouge que l’office du tourisme local a semés en lignes compactes le long des rives, ils harcèlent sans trêve les promeneurs, année après année, avec leurs récriminations intarissables.


Du monde entier, des hordes de plongeurs viennent en toute saison visiter les ruines immergées au fond du lac. On a aménagé pour eux, au milieu des pâturages, quelques aires de camping sauvage clôturées de fil électrifié pour les protéger des troupeaux de bovins noirs et blancs qui infestent la région et meuglent toute la nuit. Par temps clair, avec le soleil dans le dos, quand aucun vent ne ride la surface de l’eau, vous pouvez admirer en transparence, depuis la terrasse du restaurant, leur ballet de crevettes palmées dans les ruelles pavées de sable gris et d’algues dansantes. Vous pouvez imaginer les pensées de ces fouille-poubelles sous-marins en quête d’improbables trésors oubliés dans les ruines par les paysans misérables que l’amour du progrès et de l’énergie électrique a chassés de chez eux avec leurs bêtes et leur marmaille sans chaussures. Vous pouvez imaginer, comme projetés sur un grand écran à la surface de l’eau, leurs rêves de richesse sans fond. Vous pouvez même entendre leurs grognements de déception quand une dalle soulevée à grand-peine ne découvre à leurs yeux avides qu’une charogne d’animal gonflée d’anguillons lacustres.


Accoudé à la balustrade de béton, Pierre de Gonzague laisse filer ses pensées au fil du courant. Dans son dos, des familles de touristes allemands s’extasient de la beauté des lieux en faisant craquer leurs chaises de bois. Vers le nord, l’île d’Ogoz dresse dans le demi-contre-jour la silhouette échancrée de sa citadelle en ruine. Au delà, plus floues, assombries par un bois de sapins noirs qui descend jusqu’à l’eau, les rives se resserrent en lacets de plus en plus effilés et semblent se rejoindre. Plus loin encore, vers l’invisible barrage en aval, le lac se fait rivière immobile entre ses berges qui se creusent en falaises de molasse.


L’abbé grimace quand une scène venue de très loin, d’un autre monde, lui monte à la gorge par vagues. En d’autres temps, avant d’avoir revu Marguerite, il dompterait sans peine son imagination. Là, malgré le cilice qui serre soudain sa poitrine, il se laisse mener à la bride par les images qui jaillissent de sa mémoire.


C’était une belle et banale journée d’arrière-automne, un dimanche, avec des nuages blancs dans le ciel et des forêts rouges à perte de vue. Par quel stratagème le jeune Pierre a-t-il réussi à se faire dispenser d’une visite familiale à l’autre bout du pays ? Par quel miracle la petite Marguerite se trouvait-elle, ce jour-là, seule chez elle et sans surveillance ? Fidèles à leur habitude, les deux amants en herbe se sont rejoints sur leur île secrète au confluent des deux rivières, émerveillés l’un et l’autre de ne plus sentir sur la nuque et les épaules le poids de la réprobation des adultes : tous deux ont entendu s’éteindre avec un plaisir trouble le ronronnement des voitures qui emmenaient au loin leurs familles jusqu’au soir.


Très vite, leur repaire de fortune a paru ennuyeux aux jeunes amoureux malgré les baisers sur les lèvres et les quelques caresses prudentes que leur sens moral autorisait quand ils se savaient à l’abri de tous les regards. Marguerite s’est lassée la première. Levée d’un bond, elle a franchi en courant la souche de bois flotté, legs des orages de l’été, dont ils avaient fait une passerelle instable entre leur île et la rive ; elle s’est recroquevillée pour traverser sans se blesser le mur de ronces et d’épines qui protégeait du monde leur refuge ; elle a trotté comme une fée vers la maison de Pierre, sans se retourner tant elle était sûre qu’il la poursuivait.


Ils se sont effondrés tous les deux, le souffle court, au fond du colossal divan de cuir qui séparait comme une balafre le salon classique, inchangé depuis près de deux siècles, du jardin d’hiver à la japonaise que la mère de Pierre, férue de modernisme orientalisant, avait fait aménager sur une partie de la terrasse. Quand leur cœur a enfin cessé de cogner dans leur poitrine comme une volée de cloches, ils ont exploré ensemble la vieille demeure de la famille Gonzague, couru de la cave à vin bardée de culs de bouteilles au grenier encombré de vieux tableaux mités dans des cadres luisant d’or. Puis, dans la cuisine à l’ancienne, classée depuis peu monument historique, ils se sont préparé des tartines merveilleuses en pillant à l’envi le réfrigérateur de dernière génération qui trônait comme une verrue entre le four à pain et le poêle à bois. Une bouteille du meilleur vin, dérobée au passage dans le saint des saints en espérant que le maître de maison ne savait plus très bien compter, leur a donné l’humeur mutine autour de la grande table de noyer.


L’un ou l’autre a eu l’idée d’enfourcher chacun sa bicyclette pour aller battre la campagne. La jupe plissée de Marguerite virevoltait comme un jeune poney autour de ses jambes brunies par l’été. Ses sages motifs écossais dessinaient dans l’air des arabesques incroyables. Ils ont franchi sans le voir le pont romain en dos d’âne, ont frôlé sans y jeter un regard l’oratoire et se sont pourchassés, tête basse, phalanges blanchies par l’effort, jusqu’au sommet de la colline. Marguerite y est parvenue la première. Étourdie, elle a ralenti l’allure dans l’allée plantée de tilleuls vert pomme qui menait à la grand-route. Quand Pierre l’a rejointe, il lui a proposé de poursuivre leur sortie clandestine jusqu’au lac de la Gruyère : son père y possédait une petite barque de pêche dont il parlait sans cesse, mais qu’il n’utilisait jamais, prétendant ne pas vouloir effrayer son épouse effarouchée depuis toujours par les surfaces liquides et les objets flottants. Que le père de celle-ci soit mort noyé dans une régate en mer quand elle n’avait pas dix ans n’était sans doute pas sans lien avec cette terreur irrationnelle dont elle rebattait sans cesse les oreilles de ses proches. Vivre au confluent de deux rivières, dans la maison familiale d’un mari qu’elle n’aimait pas, était pour elle une torture sans nom, le susurrement des cours d’eau à ses oreilles une menace constante pour son équilibre mental, mais elle savait très bien faire ricocher sa souffrance tout autour d’elle à coup de diktats et d’interdits coupants comme des lames. À y bien songer, Pierre a peut-être eu l’idée d’emprunter en cachette la barque paternelle pour braver la tyrannie maternelle autant que pour le plaisir d’une partie de canotage avec sa petite voisine !


Une seule fois, son père a emmené Pierre sur l’eau. Il a même laissé le garçon prendre les rames et tourner en rond au milieu du lac. Au retour, le jeune homme a vu son père cacher sous une pierre la clé du cadenas qui retenait la barque prisonnière. Cette escapade entre hommes, qui devait rester secrète, a déchaîné les foudres conjugales et maternelles quand la sœur de Pierre, dépitée d’avoir été tenue à l’écart, a vendu la mèche par vengeance. Elle restait pour lui un souvenir étincelant malgré les semaines de sombre brume familiale qui avaient suivi.


Retrouver la clé et faire jouer la serrure a été un jeu d’enfant malgré la rouille qui grippait le mécanisme et tachait les doigts de traînées sanglantes. Il a installé Marguerite à la proue, face au large, et s’est mis à la nage. De dos, la petite fille ressemblait à une sirène hâtivement construite avec quelques allumettes et un peu de tissu. Il a fallu quelque temps à Pierre pour se rendre compte qu’on ramait beaucoup mieux dans l’autre sens, à l’aveugle. Dès lors, il s’est laissé guider par les petits cris de Marguerite.


Il a fait sombre d’un coup, et presque froid, quand ils se sont engagés dans la partie plus étroite du lac. Entre les berges boisées jusqu’à l’eau, leur barque glissait vers le bout du monde : devant eux, le rivage s’élevait graduellement en de hautes falaises de molasse creusées de centaines d’yeux noirs d’où jaillissaient en rafales des bandes d’oiseaux qui tournoyaient autour d’eux avant de disparaître comme des fantômes. Plus loin, le lac s’élargissait en un bassin circulaire, à l’eau translucide, que barrait au nord une prodigieuse muraille de béton. Tout au sommet, ils voyaient passer d’une rive à l’autre des voitures en miniature. Pierre a expliqué à Marguerite que, de l’autre côté, le spectacle était dix fois plus impressionnant : la muraille de béton dominait d’une hauteur mille fois plus grande la vallée asséchée de la Saane. Depuis le parapet du barrage, si l’on se penchait un peu en avant, on se sentait avec délice aspiré par le vide. Elle a voulu à tout prix faire elle-même l’expérience d’être aspirée par le vide, a forcé son compagnon à aborder. Ils ont gravi en courant le sentier qui grimpait jusqu’au faîte de l’ouvrage. Encore une fois, Marguerite est arrivée la première.


Elle a frissonné à l’instant de se pencher au-dessus du vide : la courbe évasée du barrage se perdait dans une sorte de brume agitée. Plus bas, par transparence, on devinait un gouffre étroit, comme une fente dans la chair d’un fruit, où coulait un filet d’eau rougeâtre. Ce n’est pas de la brume, a dit Pierre quand elle lui a posé la question, seulement une volée de feuilles mortes soulevées par les vents qui remontent la vallée et viennent s’écraser contre le béton du barrage. De ces vagues végétales aux relents de poussière et de moisissure, elle sentait les derniers ressacs contre son visage.


Marguerite a dit qu’elle voulait descendre là-bas, se noyer dans le nuage de feuilles mortes, descendre en courant les gorges, se laisser emporter par le courant de la rivière jusqu’à atteindre, très loin en aval, leur île secrète au confluent de la Saane et de la Glêne. Le soleil baissait à l’horizon derrière eux. L’ombre démesurée de leurs silhouettes se projetait au fond du gouffre sur l’herbe et le roc. Ils ont ri de se voir ainsi démantibulés comme des marionnettes dont on aurait lâché les fils. Ils ont pris des poses, ont joué tour à tour tous les personnages de guignol. Il était l’heure de rentrer. Avant de quitter la couronne du barrage, Pierre a dû promettre à Marguerite qu’ils poursuivraient leur exploration en aval du barrage la prochaine fois, sitôt qu’ils pourraient voler de nouveau quelques heures de liberté à leurs parents geôliers.


Quand l’abbé lâche la balustrade de béton pour se retourner, Marguerite a disparu. La terrasse du restaurant est vide de touristes : sans doute la brise qui s’est levée les a chassés à l’intérieur. Quelques pigeons errent par saccades entre les tables encombrées de déchets et de vaisselle sale. Le café de Pierre est froid. Il le boit avec une grimace avant de reprendre la route.


Midi approche quand il quitte l’autoroute et se laisse glisser dans les méandres qui mènent, sur l’autre rive de la Saane, au château de Rossens. Il ne tourne la tête ni vers l’amont ni vers l’aval en franchissant au pas, à cause des travaux de réfection, la voie étroite qui court dangereusement au sommet du barrage. Sur toute la longueur de l’ouvrage, de fragiles palissades à claire-voie remplacent provisoirement les anciens parapets de béton. Pierre sait qu’il n’y a de danger que dans sa tête, mais ses mains tremblent si fort qu’en traversant il touche plusieurs fois la barrière et fait caler son moteur. S’il ferme les yeux, il marche sur un fil, les yeux bandés, au-dessus de l’abîme le plus incroyable. On klaxonne derrière lui. Poussé en avant par le vacarme, il se gare sur le bas-côté pour reprendre ses esprits sitôt que la voie s’élargit au sortir du barrage. Il y a encore des miracles ! Un cortège de véhicules bondés le dépasse : groupes de retraités endimanchés en route vers des restaurants aux grandes salles boisées de sombre, couples élégants pressés de prendre leur départ sur le terrain de golf tout proche, qui enlaidit de son herbe trop verte la rive méridionale du lac, bandes de pêcheurs déjà gais avant même d’avoir débouché la première bouteille.


Devant Pierre, tout en haut, dominant de son mauvais goût obsolète les bois et les prés entremêlés, le home pour personnes âgées du château de Rossens dessine une grande tache rose sur le ciel. Quelle mouche a donc piqué sa mère pour qu’elle décide de son plein gré, quand elle avait encore sa tête, de venir enterrer sa vieillesse dans cette bâtisse alambiquée, perdue au milieu de nulle part, mal chauffée, aux chambres incommodes et surpeuplées, au personnel aussi incompétent qu’envahissant, à la cuisine fade et pâteuse, et dont le seul attrait est le panorama décoiffant qu’on découvre depuis ses jardins en terrasses ? Je mourrai face à la plaine, répète-t-elle comme une prière inlassable quand son fils obstiné, à chacune de ses visites, tente de la convaincre de se choisir une retraite plus confortable, je mourrai comme la dernière licorne, le regard face à la plaine, le dos contre le rocher !


Chaque fois que le ciel et la douceur de l’air s’y prêtent, tous deux s’assoient à une table de jardin pour voir décliner le soleil. La vieille se lance parfois, à tâtons, si lui reviennent des îlots de conscience au milieu du brouillard qui envahit depuis quelques années sa vieille âme, dans des récits sans queue ni tête qui parlent en désordre de sa jeunesse folle, de ses amours, de ses voyages alpestres et pyrénéens en compagnie d’improbables chasseurs de papillons. Pierre n’y comprend goutte, n’écoute que la musique des mots et des phrases. Bientôt, il s’ennuie lourdement mais, bon fils, toujours il encourage sa mère à s’égarer plus loin dans le labyrinthe de ses histoires d’avant toutes les guerres du monde : parler à son enfant, face à la plaine qui s’étend sous eux de l’autre côté du lac miroitant, c’est vivre encore.


Pierre engage sa Coccinelle dans le chemin privé qui grimpe en arabesques vertigineuses jusqu’au château. Il se jure de ne jamais plus se hasarder à franchir en voiture le barrage maudit aussi longtemps qu’on n’y aura pas réinstallé de solides parapets de béton armé ou de métal. Pour rentrer, ce soir-là, quitte à prolonger son trajet d’une heure, il fera le tour du lac par le nord et traversera la Saane sur le pont suspendu qui joint en amont ses deux rives. De chaque côté c’est l’abîme aussi, mais la chaussée est assez large pour qu’en roulant soigneusement sur la ligne blanche il puisse éviter d’y penser.


Chaque fois qu’il franchit la grille du parc, Pierre se retrouve en Bretagne ou en Cornouailles : par une étrange illusion d’optique, le chemin qui mène au château de Rossens, parsemé de rocs granitiques luisants, bordé plus loin de bois sombres qui s’abaissent de part et d’autre comme des rives de sable noir, paraît une langue de terre entre deux baies aux eaux sauvages. La presqu’île s’élargit bientôt en un tertre circulaire entouré d’un mur à la Vauban. Au sommet, une bâtisse néogothique flamboyante, entièrement peinte en rose, lance vers le ciel bleu ses tourelles de béton et ses remparts crénelés comme dans les dessins d’enfants. Il n’y a pas de fossé ; un pont-levis de pacotille, toujours baissé depuis que le mécanisme s’en est grippé lors d’un hiver particulièrement humide, fait office de chien de garde.


Pierre gare sa voiture dans le coin de la cour réservé aux visiteurs. Comme d’habitude, personne ne vient l’accueillir. Sa qualité de prêtre ne lui vaut aucun privilège dans ce lieu tenu pourtant par des religieuses authentiques. Ascèse et contemplation ne riment plus ici avec le respect dû aux représentants mâles de l’Église, mais il n’en a cure même s’il porte toujours soutane pour venir visiter sa vieille mère. De près, le délabrement des lieux fait peur à voir : mousses et champignons nichent dans les failles de la façade, la cour est jonchée de débris de tuiles tombées du toit, un ruisselet venu d’on ne sait où slalome au hasard entre les pavés disjoints. Il faut l’enjamber, sauter presque, pour rejoindre la porte et pénétrer dans le bâtiment. À l’intérieur, une atmosphère de grotte humide règne été comme hiver. Des fresques délavées ornent les parois du grand hall. On y discerne encore, entre fissures et moisissures, des restes de scènes religieuses édifiantes : une mise au tombeau, quelques martyrs empalés ou rôtis à la broche, Jésus recevant le baptême ou pérorant au milieu des docteurs du temple…


L’abbé toque à la vitre de la loge qui abrite à toute heure et par tous les temps la terrible sœur portière. Dépasser le hall d’entrée sans s’annoncer lui vaudrait les pires ennuis au moment de quitter les lieux, des regards noirs, des remarques acides, des gestes obscènes peut-être quand il tournerait le dos sans répondre à la cerbère entre deux âges. Là, elle tarde à entrouvrir son guichet. Pierre entend à travers la paroi des grommellements indistincts, des remuements, toute une agitation qui fait imaginer les plus terribles turpitudes. Il va passer outre, s’engager dans le couloir qui mène au grand salon, quand la porte de la loge s’ouvre avec un claquement de tous les diables. Une silhouette de fil de fer, reconnaissable entre toutes au premier coup d’œil, jaillit dans le hall dans un grand désordre vestimentaire. Décoiffé, blouse blanche boutonnée de travers, souliers lacés à la va-vite comme s’il fuyait un incendie, le docteur Anselme Moreau, médecin-chef de l’établissement, haut responsable de la bonne santé des pensionnaires et de leurs gardiennes à voilette, manque de heurter l’abbé Pierre de Gonzague dans sa précipitation.


– Ne vous formalisez pas de ma tenue, mon bon abbé, je sors de prodiguer à la mère Élisabeth ses soins hebdomadaires. Vous savez comme moi que la nonne indigène se montre parfois aussi coriace que rétive à se laisser soigner ! Un autre que votre serviteur y laisserait ses plumes et le reste ! Mais suivez-moi, la mère supérieure et moi-même avons à vous parler. Il est arrivé à votre mère quelque chose qui mérite que tenions conférence sans délai.


Le vieux médecin ébouriffé ne prend pas la main que Pierre lui tend. Sans attendre sa réponse, il lui tourne le dos pour s’engager au pas militaire dans un couloir mal éclairé qui s’enfonce dans les profondeurs du bâtiment. Ensemble ils traversent des salons déserts, une salle de musique dont le vieux Steinway a été vendu depuis des lustres pour payer la note de chauffage après un hiver si rude que la moitié des pensionnaires n’y ont pas survécu, un jardin d’hiver inhabité où quelques chaises dépareillées se font la conversation au milieu d’une collection de bacs à fleurs vides, des cuisines collantes, des couloirs encore, d’autres salons où des bandes de vieillards font tapisserie au son de quelque fanfare radiophonique. Puis il faut gravir un escalier en spirale si serré que les têtes en tournent.


La mère supérieure a ses appartements au dernier étage de l’une des deux tours carrées du château. Elle reçoit ses visiteurs essoufflés dans un parloir au sol de pierre poussiéreuse, sans autre meuble qu’un prie-Dieu où elle s’agenouille pour les entendre. Le médecin, lui, a établi ses quartiers au sommet de la tour jumelle. Il reçoit ses patients essoufflés, vieillards, religieuses ou homme à tout faire du château, dans un cabinet qui sent l’éther comme les hôpitaux de son enfance, au sol de carrelage fendillé de partout, sans autres meubles qu’un lit d’examen et une armoire à pharmacie où il range ses potions et ses instruments. Tous ceux que l’âge ou la maladie affaiblissent trop pour qu’ils puissent gravir encore l’escalier en spirale sont laissés sans soins. Le docteur Moreau aime clamer à tout venant que la sélection naturelle est encore ce qu’on a inventé de meilleur pour écrémer les populations humaines. Bien sûr, on l’a vu, il s’accorde quelques exceptions quand bon lui chante.


Depuis leurs pigeonniers en miroir, les deux têtes pensantes du château de Rossens s’épient du matin jusqu’au soir, de tour carrée à tour carrée, par-dessus les toits rapiécés de la vieille demeure. Quand leurs regards se croisent par accident, ils échangent des gestes obscènes avant de tirer le rideau. Pendant la journée, ils ne s’adressent jamais la parole, organisant leurs rondes dans le bâtiment de façon à ne jamais se rencontrer. Les motifs de la haine que ces deux personnages se vouent de toute éternité ne sont connus de personne. Peut-être eux-mêmes en ignorent-ils les origines mais, du matin au soir, tout est prétexte à l’attiser. Ainsi, personne ne s’étonne que tout aille à vau-l’eau dans l’établissement. Seules ses finances sont saines, car on y demande des prix de pension extravagants grâce à la vue imprenable et à la beauté des jardins en terrasses revenus depuis belle lurette à l’état sauvage.


Que le médecin en chef et la mère supérieure veuillent voir ensemble l’abbé Pierre de Gonzague, qu’ils se soient accordés sur le lieu de la rencontre, cela tient du miracle ou du coup de folie. Quelque chose de grave s’est passé, quelque chose d’irrémédiable, quelque chose d’inouï. En trois mots, à deux voix, on met l’abbé au courant du drame qui s’est joué une heure plus tôt à l’insu de tous et de toutes : sa mère a disparu, emportée en quelques minutes avec tout son bagage par le sympathique vieillard qui depuis toujours lui rend visite deux ou trois fois par semaine. Assurément monsieur l’abbé connaît le vieil Aristide, sans doute un oncle ou un ami de la famille, une personne si gentille sous ses allures paysannes, si aimable avec le personnel ; son ancestrale 2CV bariolée est si bruyante qu’on l’entend approcher à dix kilomètres par-dessus la vallée de la Saane ; il ne s’attarde jamais, juste le temps de boire une tisane en compagnie de la pauvre madame de Gonzague ; les deux tourtereaux se parlent à peine ; parfois, le vieil Aristide lui prend la main si tendrement que les nonnes de service en rougissent…


Abasourdi, Pierre sent les jambes se dérober sous lui, mais il n’y a dans la pièce aucun siège où se laisser choir avec un soupir et de grands gestes impuissants des bras. Il appuie son dos contre la porte, attend les yeux clos que le monde se remette en place. Rien n’a bougé quand il les rouvre, sinon qu’une espèce de mauvais silence a envahi le parloir : la mère supérieure est agenouillée sur son prie-Dieu, tête basse, l’air d’être partie à jamais en prières ; le docteur Moreau se tient debout derrière elle, droit comme un clocher de village, le regard perdu dans le labyrinthe de fissures moussues qui court sur le mur. Il fait froid. Des courants d’air humide s’infiltrent dans la pièce sous les portes fermées. Un éphémère tourbillon de poussière s’élève parfois du sol pour s’évanouir aussitôt avec un chuintement.


– Un enlèvement dans mon château, imaginez-vous quelle réputation cela va nous valoir dans la région ? Ne vous ai-je pas dit et redit, docteur, que cette vieille dame avait des allures peu catholiques malgré son argent et ses quartiers de noblesse ? S’il n’avait tenu qu’à moi, elle n’aurait jamais franchi le seuil de cette maison. Se faire enlever sous les yeux de tous, en plein jour, quand nous l’avions pomponnée comme une poupée pour la visite hebdomadaire de son fils ! L’ingratitude de tous ces vieux me rendra malade avant l’hiver, et il n’y aura personne pour me soigner sur mon grabat ! Vous savez que je mourrais, docteur, plutôt que de laisser vos grosses pattes d’araignée me toucher !


Sans lever la tête, la mère supérieure marmonne ses phrases comme une litanie fielleuse qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. Tout y passe : les petits malheur de sa jeune vie – elle n’a pas trente ans et en paraît cinquante – les bourdes de l’évêque, les hivers trop rudes, la cruauté et la jalousie de ses congénères, les avances sordides du docteur, l’hypocrisie du pape sous ses allures de bon apôtre, l’incompétence de la sœur cuisinière, les mauvais rêves où des légions d’incubes la pénètrent en même temps de tous les côtés, la rouille, la mousse increvable entre les dalles, les fuites d’eau, la rumeur de l’autoroute par-dessus le lac, insupportable quand le vent souffle du sud…


Malgré l’antipathie spontanée qu’il ressent pour le docteur Moreau, homme de peu de foi et de piètre moralité, Pierre sent qu’une sorte de solidarité masculine les rapproche sous la tourmente verbale qui menace de les submerger. Encouragé par les regards au plafond du praticien, il profite d’un soupir de la folle nonne pour l’interrompre :


– Nous allons vous laisser à vos prières, ma sœur ; vous avez ma gratitude éternelle pour tout le réconfort que vous avez apporté à ma vieille mère jusqu’à ce jour ; soyez assurée que je ne vous en veux pas de cette fugue imprévisible ; vous avez fait au mieux avec les maigres forces et les talents congrus que Christ vous a donnés en partage à l’heure de votre naissance ; que la bénédiction divine vous accompagne à jamais dans votre noble tâche. Pour le reste, la police fera son travail. Puis-je espérer que votre premier geste a été de l’avertir de ce rapt sordide ?


Les paroles sentencieuses que Pierre s’entend prononcer malgré lui résonnent comme du toc dans l’air glacé. Sur les murs du parloir, des gouttes d’eau trouble se rassemblent en filets qui dévalent la pierre et forment sur le sol des flaques noires aux formes de fougère. Sur un signe de tête du docteur, il fait encore de son pouce un signe de croix solennel sur le front de la mère supérieure avant de tourner les talons et de s’engager dans l’escalier. Pendant toute la descente, il entend dans son dos le trottinement léger du docteur Moreau.


– Il ne faut jamais se plaindre, sinon on n’arrête jamais de se plaindre. J’ai lu cet aphorisme magnifique dans un roman flamand drôle à se tordre de rire. Je suis sûr que vous comprenez mieux, maintenant, pourquoi j’évite cette femme comme la peste !


Le médecin parle d’une voix de colonel. Pierre ne le laisse pas s’engager dans un de ces sermons sans queue ni tête dont il est coutumier chaque fois qu’il rencontre un auditeur disposé à l’entendre. Il prend congé avec rudesse, se retrouve seul au volant de sa Coccinelle.


 
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   Marite   
7/2/2015
Les points de suspension deviennent de plus en plus nombreux, enfin, je veux dire qu’avec cet enlèvement, le mystère s’épaissit. Que vient donc faire dans cette histoire la mère de l’abbé Pierre de Gonzague ? Aurait-elle quelque chose à voir avec la fameuse Licorne du Musée ? Et le vieil Aristide ? D’après le titre, j’imaginais que c’était Marguerite qui avait été enlevée … mais non !
C’est curieux, j’ai l’impression d’être la seule à lire ce roman sur le site … qu’importe n’est-ce pas ? A chaque fois qu’une Licorne est en jeu, je m’y intéresse au pus haut point alors, il faut que j’aille au bout de l’histoire :-)


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