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La licorne des Pyrénées
Acratopege : La licorne des Pyrénées  -  Intermède paroissial
 Publié le 05/02/15  -  2 commentaires  -  27386 caractères  -  23 lectures    Autres publications du même auteur

Malgré les protestations de ses paroissiens les plus bigots et les hauts cris des pontes de l’évêché, le père Guillaume a décrété, dès sa nomination comme curé de la paroisse du Tourmentin, que le lundi y serait à jamais et pour toute éternité jour de relâche. Les salons de coiffure, les théâtres, les épiceries de quartier gardent bien ce jour-là porte close pour que leurs employés surmenés puissent prendre quelque repos après l’agitation de la fin de semaine ! Pourquoi traiter avec moins de générosité les serviteurs de Dieu ? argumente-t-il avec de grands gestes quand on ose l’interroger là-dessus.


Donc il n’y a pas de messe aux aurores, le lundi, à Notre-Dame du Tourmentin ! Muselées, les cloches de bronze n’étourdissent personne ; éteinte, la croix de lumière ne marque pas de son cocorico bleu le ciel de la ville ; verrouillée, la porte de la basilique résiste à tous les assauts des vieilles dames du quartier qui cherchent là un lieu de paix pour se réchauffer en hiver ou rafraîchir leurs humeurs à la belle saison : incapables de se rappeler la chose d’une semaine à l’autre, elles s’essoufflent à l’aube, chaque lundi, en gravissant les rudes marches qui mènent au parvis de l’église, donnent des coups de poing sur la porte, s’assemblent en petits groupes sur la place, tournent en rond, ballet de pigeons, en échangeant des récriminations amères.


Le père Guillaume n’en a cure. Il n’a jamais aimé les vieilles dames, déteste leurs voix criardes, leurs enjambées trop courtes, leurs humeurs desséchées, leurs péchés de gourmandise, les pensées étriquées qui marchent au pas dans leur tête de l’éveil au coucher. Malgré des lustres d’expérience professionnelle, les recevoir à confesse une fois par semaine représente pour le bon prêtre l’épreuve la plus éprouvante de son ministère : leur ton reste coassant même quand elles lui chuchotent à l’oreille le chapelet de leurs petites fautes en espérant qu’il n’y comprendra goutte et leur donnera à l’aveugle son absolution.


S’il en rêve, des vieilles dames, pendant ses grasses matinées du lundi, c’est pour les voir s’envoler plein sud, grand triangle de canards poussé par la bise vers quelque pays de chasseurs à l’œil infaillible sous leur béret de feutre et, quand elles ne sont plus qu’un point noir près de l’horizon, il s’éveille de belle humeur, prend un bain bouillant qui écume de mousse aux senteurs de thym pendant que sa vieille bonne lui prépare un brunch qui vaut bien tous les régimes. Dans sa robe de chambre ornée de personnages de Walt Disney, il savoure son premier repas de la semaine, attentif aux saveurs, solitaire, heureux comme un pape devant sa télévision.


Plus tard, pour aider la digestion, il va déambuler en touriste dans son église déserte, s’attarde sans prier dans les chapelles latérales, parcourt nef et transept en caressant au passage le dos noir des bancs de bois lisses comme la pierre des torrents de son enfance alpine, s’émeut à jeter un œil sur l’un ou l’autre des coloriages maladroits qui ornent les piliers de pierre : dans les années quarante, quand toutes les églises du pays ont accueilli sans compter des wagons entiers d’enfants juifs chassés par l’horreur, les bonnes âmes de la paroisse en ont instruit et égayé quelques-uns en leur faisant dessiner avec des craies de couleur les douze stations du chemin de croix. Après la guerre, un sacristain bien intentionné a affiché là, sous verre, leurs œuvres puériles pendant l’interminable restauration des douze inestimables panneaux baroques dont la beauté poignante faisait tache de toute éternité dans cet espace de laideur désolée. Avec le temps, tout le monde a oublié la disparition suspecte des chefs-d’œuvre baroques. Le restaurateur indélicat qui les a revendus outre-Atlantique peut bien couler des jours d’oisiveté sur une plage du Mexique avec le bénéfice indécent que lui a rapporté son larcin, personne ne s’en soucie plus au milieu de la vieille Europe ! Les gribouillages des enfants juifs ont été laissés en place par négligence et paresse ; on a fini par les aimer.


À travers leurs grilles de fer forgé, les bouches de chauffage creusées dans le dallage agitent la soutane du prêtre et réchauffent son cœur. Certains lundis, quand il se sent au mieux de sa forme, il monte en chaire et, les bras tendus vers le plafond peint de fresques apocalyptiques cachées dans la pénombre, fait résonner de quelque air d’opéra tonitruant le grand vide sombre autour de lui. Parfois, il lui semble que Dieu prête une oreille attentive et bienveillante à ses prestations lyriques. Une armée d’anges invisibles prennent alors place en silence sur les bancs de bois noir ; ailes soigneusement repliées dans le dos, tous écoutent avec recueillement le père Guillaume faire éclater a cappella des orages de musique païenne. À peine entend-on quelques toussotements dans les rangs quand il reprend son souffle avant de s’élancer de plus belle. Les meilleurs jours, le chœur des anges se prend à tisser autour de ses chants d’amour et de guerre, sotto voce, un bourdon improvisé dont la beauté fait rougir le vieux prêtre jusqu’aux oreilles.


Pour les sœurs Danfer, c’est une autre histoire : le lundi chômé que leur a imposé la tyrannie du père Guillaume leur est calamité plus cruelle que toutes les géhennes. Elles habitent depuis l’enfance la station de départ de l’ancien funiculaire, maisonnette de sorcière plantée aux confins du quartier le plus sinistre de la ville, prise en étau entre le foyer de l’Armée du Salut et des entrepôts désaffectés où rôdent de jour comme de nuit, mêlés aux clochards éméchés sans qu’on puisse distinguer les uns des autres, tous les voyous à cheveux longs de la mouvance alternative post-contemporaine : ici d’inquiétantes galeries d’art s’ouvrent et se ferment au rythme des saisons, là des théâtres obscènes poussent au fond des impasses, et des boîtes à musique de fou, et des centres de culture où rien ne se cultive que des plantes interdites qui détruisent les âmes de la jeunesse.


Depuis longtemps, les deux vieillardes ne sortent plus de chez elles que pour se rendre à leur messe matinale quotidienne et dispenser, deux matins par semaine, leur bonne parole à la classe de catéchisme pour attardés dont elles ont la charge. À force de jérémiades, elles ont obtenu qu’un taxi vienne les cueillir aux frais de la paroisse, à l’aurore, devant leur porche luisant de rouille. Pendant le trajet, elles se terrent sur le siège arrière en cachant leurs yeux à pleines paumes. Mieux vaut ne rien savoir de ce qui se trame autour d’elles, mieux vaut ne pas croiser par hasard un regard d’apache, ne pas surprendre un geste obscène adressé à l’une ou l’autre par quelque soupirant autrefois éconduit !


Tout était différent dans les temps anciens, les temps d’avant le déluge, quand leur enfance heureuse se déroulait comme un fil d’or sur la frange enchanteresse qui marquait la frontière entre ville et campagne. Le quartier n’était alors que prés et bergeries, sentiers bordés de saules qui serpentaient sur le coteau et grimpaient sans hâte à l’assaut de la terrible pente empruntée par les sportifs qui se piquaient d’atteindre en une heure de marche vigoureuse le cœur de la forêt de Sauvabelin. Dans ce lieu magique entre tous se rassemblaient, le dimanche, les citadins oisifs lassés de leurs rituelles promenades au bord du lac Léman. Dans le bois s’ébattaient en liberté, autour d’un étang d’eau claire enserré d’une futaie assez clairsemée pour que les rayons du soleil s’y faufilent en toute saison en faisant vibrer le feuillage, tous les animaux sauvages de la création : daims tachetés au regard triste, canards brillants, couples de cygnes moroses, parfois une famille farouche de lapins fauves au pelage bouffant qu’un claquement de mains faisait fuir en débandade. Il y avait une guinguette au bord de l’eau, un pont de danse couvert avec une estrade pour les musiciens, des barques à rames qu’on pouvait louer à l’heure. En hiver, on patinait sur l’étang gelé en gravant de grands cercles autour de l’îlot qui en marquait le centre. Les animaux avaient disparu. Ne restait que les traces entremêlées de leurs pattes dans la neige.


Tout était différent : fières d’être nées filles de l’unique conducteur de funiculaire en chef de la ville, peut-être du pays entier, Clarice et Cora vivaient au paradis. Elles occupaient leurs jours de congé à monter et descendre dans les cabines rutilantes aux sièges de cuir. Ne rien payer pour ces voyages inutiles les faisait se gonfler d’orgueil. Quand leur père ne les surveillait pas de trop près, elles tiraient la langue aux belles dames et aux messieurs sévères, harnachés comme des fonctionnaires, qui préféraient, pour rejoindre le bois, l’ascension mécanique à la rudesse des sentiers pédestres. Sur la terrasse de la station supérieure, les deux sœurs feignaient, singeant les grandes personnes accoudées au parapet, d’admirer le panorama grandiose sur la ville et le Léman : par-delà les maisons plantées en rues et avenues sinueuses pour adoucir la pente, sur l’autre rive, on apercevait la France à portée de main, pays de montagnes qui s’élevait à la verticale du lac bleu jusqu’aux troupeaux de nuages blancs.


On ne voit plus la France aujourd’hui ; les fumées grises de l’usine d’incinération plantée comme une cathédrale au milieu du quartier gomment le paysage à grands traits barbouillés. Le funiculaire est désaffecté depuis des lustres, les biches du bois enfermées derrière des grillages doubles pour protéger les enfants téméraires de la rage qui rôde. Dans l’étang ne vivent plus que de monstrueux poissons rouges blafards. En hiver, il ne fait plus assez froid pour que la glace prenne. Un restaurant de luxe glacial a remplacé la guinguette où les jumelles allaient danser ensemble.


Le lundi, il n’y a ni messe matinale à la basilique du Tourmentin, ni heures de classe pour occuper les vieilles demoiselles. Le père Guillaume est resté inflexible malgré les supplications sans fin et le harcèlement larmoyant des deux sœurs : elles n’ont pas droit ce jour-là au transport gratuit ! Cloîtrées par la force des choses dans leur masure à demi ruinée qui sent la rouille et le cuir mouillé, elles s’y querellent dès l’éveil en lapant, entre deux flèches empoisonnées, dans de larges tasses de métal qui leur brûlent les doigts, un cacao grumeleux qu’elles préparent par avarice avec l’eau tiède de leur robinet. Depuis toujours elles s’affrontent sur le même cheval de bataille : vont-elles enfin vendre leur cabanon sinistre pour exiger le logement de fonction que l’Église leur doit bien pour leurs années de dévouement sans compter à la cause des enfants attardés ?


Il suffit que Clarice se sente, un lundi matin, mûre jusqu’aux tréfonds, prête à lâcher le morceau, résolue à trahir la promesse que leur père a arrachée aux deux sœurs – ne jamais se séparer de la maison qui a fait le bonheur de sa famille –, il suffit qu’elle se hasarde à évoquer l’ouverture en ville d’une agence immobilière chrétienne en laquelle on peut avoir toute confiance, ou bien les prix cassés d’une entreprise de déménagement au bord de la faillite, il suffit d’un soupir, d’un regard un peu interrogateur à travers la table de la cuisine, et Cora lui saute à la gorge en la traitant de tous les noms de volatiles de la création. Les inséparables s’étripent en paroles féroces jusqu’à l’épuisement, puis ne se parlent plus jusqu’à l’arrivée de leurs hôtes du soir, chacune s’affairant avec hargne à d’ingrates tâches ménagères. Avec les années, leur zèle exorbitant a usé jusqu’à la corde les meubles et les sols.


Car il y a les hôtes du lundi soir : de semaine en semaine, Clarice et Cora Danfer entassent bon gré mal gré, dans les cabines désaffectées du funiculaire, à mi-hauteur de la pente, toutes les têtes de la communauté du Tourmentin pour un tournoi de bridge paroissial qu’elles remportent à chaque coup. Aucune paire de joueurs ne résiste aux coups de boutoir du système d’enchères et de signalisation tortueux qu’elles ont mis au point pour peupler le vide de plusieurs décennies de vie commune. Les deux vieilles filles ne disent mot de la soirée, se lancent des regards assassins à chaque maladresse supposée de sa partenaire, mais après la partie, quand tous ont débarrassé le plancher, fières de s’être encore une fois montrées les meilleures, elles se réconcilient sur l’oreiller pendant que les dames, les as et les valets tournoient encore devant leurs yeux. En s’endormant, la voix déjà floue, elles se promettent de reparler sérieusement de leur éventuel exil le lendemain matin, à tête reposée, sans hausser le ton ni se jeter à la tête des invectives de guerriers hellènes en mal de combat rapproché.


Elles n’en font rien, ne reparlent jamais de la chose à tête reposée : le lundi suivant, tout recommence tête-bêche quand Cora, entre deux lampées de cacao tiède, hasarde à son tour l’idée d’un déménagement prochain, après l’été, pour ne rien perdre de leurs efforts de la belle saison : elles auront mis en vase les dernières fleurs de leur jardin, en bocaux les tomates vertes et les concombres malingres… Sans attendre la fin de sa première phrase, Clarice lui empoigne le chignon à deux mains et le tord comme du linge mouillé jusqu’à ce que sa sœur demande grâce, lui jure que jamais plus elle n’abordera la question !


Que dire des lundis de l’archiviste et comptable en chef de la paroisse ? Que dire de ceux de la cheftaine major des brigades de scouts ? Lui époussette sans doute, avant de les ranger une fois de plus dans sa bibliothèque, les livres anciens d’une collection précieuse héritée d’un oncle écossais qu’il n’a jamais connu. Il ne se hasarde jamais à en faire craquer la couverture pour les feuilleter, par crainte de les abîmer et parce qu’il ne lit pas l’anglais. À l’étage au-dessus, dans le même immeuble, elle tricote dans sa cuisine en regardant à la télévision les émissions matinales pour femmes seules, ne semblant pas souffrir de n’apercevoir sur l’écran, tant son ouvrage nécessite de concentration visuelle, qu’un tremblotement d’images à l’arrière-plan. Elle a tellement grossi au passage de ses quarante ans qu’il lui en vient des idées bizarres.


S’il s’est une fois passé quelque chose d’inconvenant pendant l’une des rituelles visites, chaque lundi vers les quatre heures, de son voisin du dessous resté maigre à travers les années, elle n’en garde aucun souvenir. Entre la cheftaine et l’archiviste, tout se déroule toujours comme du papier à musique, sans un mot ni un geste plus haut que l’autre : il sonne, elle le fait entrer, il s’assoit, elle lui sert du café pendant qu’ils révisent ensemble, avant la grande soirée de bridge, d’indigestes conventions d’enchères et d’improbables manœuvres défensives propres à leur apporter enfin la victoire s’ils se montrent un jour capables de s’en souvenir ensemble au moment propice. L’archiviste ne paraît pas remarquer l’embonpoint croissant de sa partenaire et souffre en silence qu’elle ne lui offre plus, depuis quelques mois, de petits gâteaux avec son café. Il n’y a que peu à dire des lundis de ces gens-là.


Antoine Doucet est le plus malheureux de tous. La paroisse n’a pu obtenir que son établissement garde porte close le lundi : qu’elles soient laïques ou religieuses, les écoles privées de la ville doivent se soumettre sans discussion possible aux horaires édictés par l’autorité civile. Il en va de la survie de la démocratie ! Tiré de son lit, ce jour-là comme les autres, par les cris sauvages des écoliers qui piaffent dans la cour en attendant l’ouverture des portes, le directeur de la Nouvelle École Catholique passe un peignoir aux motifs orientaux énigmatiques et se met à la fenêtre pour épier son monde en fumant son premier cigare de la matinée. À l’heure dite, quand retentit l’appel du gong électronique, les surveillants rassemblent en colonne par deux leur troupeau de petites filles et de petits garçons ; en une minute, tous disparaissent par enchantement à l’intérieur du bâtiment.


Contempler la cour vide lasse vite le directeur de la Nouvelle École Catholique : rares sont les occasions de prendre sur le vif une maîtresse de couture ou un répétiteur de latin en retard pour leur premier cours ! S’asseoir à son bureau, ouvrir son courrier, parcourir les offres de service alambiquées de quelques médiocres candidats professeurs dont on ne sait même pas s’ils vont à la messe tous les dimanches, froisser en boule les plaintes injustifiées, lardées de fautes d’orthographe, de quelques parents d’élèves indisciplinés dont on se débarrasserait bien s’il n’y avait pas encore et toujours les contraintes de l’équilibre financier, écarter du dos de la main notifications d’impôt et rappels de factures de très mauvais goût, tout cela se révèle à la longue une bien morne tâche pour un esprit conscient jusqu’au bout des ongles de n’avoir pas encore fait éclater comme il se doit son génie à la face du monde occidental.


Pendant la pause de midi, avant de donner un cours d’instruction civique chrétienne aux élèves de dernière année, des vauriens de quinze ans qui narguent Dieu en traversant hors des clous sitôt que la police a le dos tourné et fument la nuit, en groupe, des drogues diaboliques dans leurs chambres qui sentent l’encens et la sueur, Antoine Doucet révise seul son bridge dans les meilleures revues. Il ne s’est pas encore trouvé de partenaire régulier pour les séances paroissiales du lundi soir : tous les prétendants se lassent en une soirée de son bavardage pompeux et bouffi, de ses faux sourires, de son amabilité empoisonnée, de sa manière outrée de se rengorger quand il imagine avoir joué un bon coup. Souvent, il se retrouve sur la touche à errer entre les tables comme une âme en deuil, ou bien on le force à faire le quatrième avec les personnages les plus ignobles, les vieilles bigotes édentées et amnésiques, les jeunes freluquets boutonneux, les bonnes sœurs à voilette qui ne se lavent jamais.


D’une action héroïque il se montre fier sans mesure aucune, même si elle lui a valu nombre d’ennemis pour la vie : lors de son arrivée dans la paroisse, il a poussé de hauts cris en apprenant que les traditionnels tournois de bridge de la communauté se jouaient pour de l’argent ; heurté dans sa rigueur morale, il a sermonné le père Guillaume, menacé d’inonder l’évêché et la Curie de lettres anonymes, fait tant de foin que les sœurs hôtesses ont cédé malgré leur appétit du gain. Dans les cabines du funiculaire désaffecté, on joue depuis lors sans bourse délier : les bonnes œuvres ne reçoivent plus leur part de la cagnotte ; il n’y a plus de biscuits sur les tables, on tient en main des cartes plus collantes de semaine en semaine… Grâce à Antoine Doucet, les joueurs ne se battent plus pour gagner ou perdre quelques piécettes dans la bonne humeur, mais les uns contre les autres, dans des affrontements d’amour-propre sans foi ni loi qui tournent le plus souvent, vers la fin de soirée, en haines farouches qu’une semaine de prières et de labeur chrétien ne suffit pas toujours à éteindre : d’un lundi soir à l’autre, il en reste des traces noires dans les âmes. Entre les donnes, pour gagner du temps, plus personne ne pipe mot sinon pour faire à son partenaire quelque remarque empoisonnée. À part le claquement des cartes sur les tapis de jeu, on n’entend que le ronronnement d’Antoine Doucet qui passe de table en table, d’une cabine à l’autre, pour distribuer ses bons et ses mauvais points en feignant de trouver plaisant d’avoir encore une fois été exclu du jeu. La morale est sauve.


Trop fraîchement débarqué dans la paroisse pour y avoir pris ses habitudes, l’abbé Pierre de Gonzague ne sait pas comment peupler ses lundis de liberté sinon dans la fuite. Il a perdu depuis l’adolescence le goût des grasses matinées et des journées oisives. Étranger dans la ville, il ignore le plaisir des rencontres fortuites au gré d’une promenade au bord du lac ou dans les allées du bois de Sauvabelin ; il ignore le plaisir d’échanger un sourire avec un couple de vieillards au pas lent, quelques paroles avec une jeune femme dont le nom vous échappe mais qui semble vous connaître bien et s’intéresser à vous. Marcher dans les rues, s’asseoir sur les bancs des parcs publics, regarder s’ébattre les enfants entre bassins et bacs à sable, tout avive la mélancolie grise qui niche de toute éternité dans sa poitrine. Lire le lasse vite. Écouter de la bonne musique le plonge en quelques minutes dans un ennui de plomb.


Par bonheur, il se doit de rendre visite à sa mère dans un château perdu entre rivière et collines près de la ville de son enfance. Depuis quelques années, elle achève sa course en roue libre dans une maison de retraite réservée aux vieilles veuves riches de tous les pays. On l’y laisse se croire une princesse écartée du trône par quelque révolution de palais, condamnée à vie aux papotages autour d’une tasse de thé en compagnie d’autres princesses déchues, d’autres favorites injustement répudiées. Il y a au château un médecin barbu à tête de Landru, des nonnes infirmières, une bibliothèque que personne ne visite, une salle de télévision, un parc enclos par une grille mordue de rouille qui laisse passer les renards. La nuit, on voit briller leurs yeux jaunes dans le parc.


Les meilleurs jours, quand elle n’a pas abusé de somnifères avec la complicité de la veilleuse, la vieille Marthe de Gonzague reconnaît encore son fils. Elle lui parle du passé avec de la buée dans les yeux et un drôle de tremblement du nez. Celui-ci ne comprend goutte aux récits échevelés de sa mère, où se mélangent lieux et générations comme dans les plus terribles romans populaires d’Amérique latine. Il l’écoute en hochant la tête à intervalles réguliers pour se convaincre qu’il peut se trouver dans les radotages de la vieille femme un soupçon de vérité sur l’histoire de sa famille. Quand elle avait encore sa tête, du temps de son mari, du temps de l’aisance et de la belle vie dans leur maison de rêve entre Saane et Glêne, elle n’a jamais confié à son fils un seul mot de son passé. S’il n’y avait pas eu une grand-mère bavarde, à peine saurait-il que ses parents étaient cousins germains, qu’ils portaient le même patronyme, que le pape lui-même avait dû leur donner dispense personnelle pour qu’ils pussent se marier. L’abbé n’a jamais vu aucune autre photographie de la cérémonie que le portrait officiel du couple, tiré en studio à une date indéterminée par un photographe célèbre de la place. Jamais, de toute son enfance, il n’a rencontré oncle, tante, cousin ni cousine. Ses parents ont toujours refusé de lui donner la moindre explication sur ce gommage familial.


Né d’une vieille mère quadragénaire et d’un géniteur chenu, veuf par accident, père déjà d’une épouvantable petite fille, Pierre de Gonzague a eu beaucoup de chance de venir au monde exempt de tares et de malformations. Pimbêche, sa demi-sœur aînée ne peut en dire autant : il a fallu quelques douzaines d’interventions chirurgicales chez les meilleurs spécialistes du pays pour lui rendre figure et silhouette à peu près humaine. Cela n’a pas amélioré son caractère. Pierre de Gonzague a tant souffert, du matin au soir de son enfance, des tracasseries cruelles de sa grande sœur, qu’aujourd’hui encore il ne peut imaginer la rencontrer sans trembler. Par bonheur, l’affreuse Pimbêche enseigne les langues en Nouvelle-Zélande et déteste l’avion.


L’abbé a dû demander une autorisation spéciale pour rendre visite à sa mère le lundi, car le règlement du château prévoit que les pensionnaires ne sont visibles pour leurs proches que le dimanche après-midi, quand on les a rendues présentables et que les allées du parc ont été ratissées de frais pour les promenades en famille. Une fois seulement, depuis son arrivée dans la paroisse du Tourmentin, il a pu combler par une longue visite à la vieille dame quelques-unes des heures inhabitées de son jour de liberté forcée mais, en bon fils, il se promet d’en faire une tradition. Il n’est pas au bout de ses surprises.


Pour Anne-Claude Blondel et Marguerite Rouxfeu, qui toutes deux n’œuvrent qu’en bénévoles au sein de la paroisse, le lundi n’est en rien chômé. La première tient, pour le compte d’une chaîne commerciale allemande soucieuse d’étendre ses tentacules en terre latine, une boutique de confection pour femmes fortes entre deux âges. Du lundi au samedi, de neuf heures à dix-sept heures, qu’il pleuve ou qu’il vente, son magasin ne désemplit pas malgré la laideur et la médiocrité de collections à la coupe désuète dont les créateurs n’ont pas été visités par la grâce ! Quand ses parents lui ont coupé les vivres lors de sa conversion au catholicisme, elle a interrompu avec joie des études de pharmacie qui l’ennuyaient à en tomber malade au milieu des fioles de potions revigorantes et curatives, pour satisfaire sa soif de voyage puis se jeter à corps perdu dans le monde impitoyable du travail. Avec ses grands yeux honnêtes et sa dégaine de pouliche maladroite, elle y a rencontré d’emblée des succès flamboyants. Elle rêve d’autre chose, bien sûr, en empaquetant, du matin au soir, robes brunes et tailleurs gris dans des sacs en papier où figure, médiocrement imprimé en couleurs glacées, un coucher de soleil hivernal sur la Baltique !


La seconde, Marguerite Rouxfeu, ne se donne le lundi guère de temps pour rêver. Son travail de guide lui en laisse assez le loisir les autres jours de la semaine. Elle n’a aucun parent à qui rendre visite, profite de la fermeture hebdomadaire du musée des curiosités zoologiques pour se plonger dans ses livres et rattraper en solitaire, perdue au milieu de cent autres étudiants dans le vaste espace blanc de la bibliothèque universitaire, le retard qu’elle imagine avoir pris dans la préparation de ses examens à force de manquer cours et séances de travaux pratiques. Étudier la biologie n’est plus une sinécure depuis que dans tous les laboratoires du monde on crée chaque jour de nouvelles espèces en brassant au hasard gènes et chromosomes ! Pour ne rien perdre, il faut lire et relire, mémoriser, ranger, organiser sa petite tête en classeurs et tiroirs numérotés. Marguerite aime plus que tout cet échauffement stérile de l’esprit, cette ascèse laïque répétée chaque jour, cette litanie païenne des genres et des espèces qui volent comme des anges entre les pages des livres. Le lundi après-midi, la tête déjà pleine à déborder, elle suit sans enthousiasme quelques heures de cours avant de rentrer chez elle et de se remettre à l’étude jusqu’au soir. Elle mange seule avec la bonne chaleur du poêle dans le dos, car son amie Anne-Claude est de corvée de bridge ce soir-là. Elle-même a su, par miracle ou par quelque tour de passe-passe, s’en faire dispenser en arguant d’une faiblesse bien réelle de son corps et de son esprit après les tempêtes de vie qu’elle a traversées pour venir s’échouer en douceur dans la communauté du Tourmentin. Elle va mieux mais reste fragile, aime-t-elle à dire quand on l’interroge sur sa santé nerveuse. De sa soirée libre, elle profite pour lire quelques pages du journal d’un père de l’Église du Bas Moyen Âge ou bien quelques chapitres d’une histoire des saintes et martyres de la chrétienté primitive : Apolline, Barbe, Blandine ou Domitille, il n’y a pas meilleure compagne pour l’emmener doucement vers le sommeil.


 
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   Marite   
7/2/2015
Dans ce chapitre nous faisons connaissance avec le milieu dans lequel est venue se réfugier Marguerite mais nous restons sur notre faim en ce qui concerne l’évolution du mystère ébauché dans le premier chapitre. Je suppose que les descriptions des divers personnages auront un rôle à jouer pour l’ appréhension de la suite.
Avec toutes ces descriptions de personnages et de lieux, pour ma part, je pense que ce roman se prêterait mieux à une lecture livresque mais, c’est aussi peut-être que je ne suis pas fan des nouvelles technologies qui souvent nous obligent à accélérer le fonctionnement de notre esprit même là où il devrait pouvoir aller à son rythme.

   Shepard   
11/2/2015
Salut Acratopège !

J'avance maintenant sur les chapitres 3 et 4. Qu'en dire ?
Commençons par celui que j'ai préféré : le 4.
C'est probablement dû à sa taille plus courte, ainsi qu'à son changement de 'caméra' plus fréquent, que je l'ai apprécié. Pas de lassitude, un petit peu d'indice sur le passé des deux vieilles et les autres personnages. Il y a une sorte de grande nostalgie dans ce chapitre. Tous sont décrit comme ayant eu une enfance/adolescence radieuse, vivante, merveilleuse, et maintenant ils sont aigris et gris. Exception faite des deux filles, surtout Rouxfeu qui semble avoir laissé le pire derrière elle plutôt que le meilleur.

J'ai bien aimé cette partie :

'Par bonheur, il se doit de rendre visite à sa mère dans un château perdu entre rivière et collines près de la ville de son enfance. Depuis quelques années, elle achève sa course en roue libre dans une maison de retraite réservée aux vieilles veuves riches de tous les pays. On l’y laisse se croire une princesse écartée du trône par quelque révolution de palais, condamnée à vie aux papotages autour d’une tasse de thé en compagnie d’autres princesses déchues, d’autres favorites injustement répudiées. Il y a au château un médecin barbu à tête de Landru, des nonnes infirmières, une bibliothèque que personne ne visite, une salle de télévision, un parc enclos par une grille mordue de rouille qui laisse passer les renards. La nuit, on voit briller leurs yeux jaunes dans le parc. '

Une très belle rédaction... Simple, plus condensée que d'habitude et encore plus efficace à mon goût.

Pour le chapitre 3... Ça traine un peu trop en longueur et je dois dire que j'ai eu beaucoup de mal avec les pavés narratifs de 'l'histoire dans l'histoire'. Je pense que j'aurais préféré un récit plus actif de cette partie de l'enfance de Rouxfeu (un genre de flashback, un peu comme à la manière du rêve) plutôt que ce monologue avec les deux trois répliques de sa camarade tentant d'égayer le tout. Bien sûr, ce n'est que mon avis. Au final on apprend quelques points intéressants mais c'est peut-être un peu trop dilué.

Toujours pas de nouvelle de la licorne ... ! M'aurait-on menti ?
Je vais continuer pour voir la bête arriver...


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