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La licorne des Pyrénées
Acratopege : La licorne des Pyrénées  -  Le train de Lourdes
 Publié le 12/02/15  -  1 commentaire  -  85545 caractères  -  14 lectures    Autres publications du même auteur

Fauteuils roulants électriques et tricycles pour paraplégiques, brancards télescopiques, malles à roulettes et pharmacies de campagne ornées de la croix rouge s’entassent en amas disparates au pied du convoi ferroviaire dont chaque voiture est marquée aux armes de l’évêché. Tout autour fourmille une multitude d’infirmiers en blouse qui sentent la lessive, de prêtres en civil, d’anonymes étudiants en médecine au regard perdu, de samaritains aux gros bras et à la voix forte, de nonnes aux cornettes affûtées, de dominicains en soutane blanche et cape noire à la manière des anciens inquisiteurs : ce soir-là, le quai 7 de la gare paraît un capharnaüm, un souk, un marché couvert d’Amérique latine dont on aurait vidé les étals de leurs fruits multicolores et de leurs ponchos d’alpaga pour les remplacer par des amoncellements d’instruments médicaux et d’emballages pharmaceutiques.


Les marchands du temple ont installé leurs boutiques à l’envi. Carmélites voilées et franciscains tonsurés de frais y vendent à la criée leur pain béni pour le voyage, leurs croix plaquées de nacre, leurs fausses reliques vieillies en fumoir. Çà et là, des groupes de prière rassemblent devant des oratoires portatifs les pèlerins capables de tenir sur leurs jambes et de s’agenouiller. Des nuages d’encens flottent en toute liberté au milieu de la foule. Raclements de gorge et quintes de toux se mêlent à la rumeur du rosaire.


Au milieu de la cohue, quelques employés des chemins de fer tentent de ramener un peu d’ordre en marchant de long en large sur le quai, en agitant des panneaux, en criant dans des porte-voix grésillants mille consignes de sécurité que personne n’entend. Seul dans son poste de commande, le chef de la gare presse des boutons et abaisse des leviers en s’arrachant les cheveux : il faut qu’un semblant d’horaire soit respecté en toutes circonstances, il est hors de question de laisser se déliter toute une organisation séculaire au profit d’un train de nuit surnuméraire, serait-il le plus exceptionnel des convois exceptionnels !


Le père Guillaume et son petit groupe débouchent sur le quai au plus fort du désordre. En quelques minutes, sans élever la voix, jouant de sa canne comme d’un bâton de guerre, le prêtre chasse hors du lieu parasites et curieux. Quelques marchands de bondieuseries se risquent bien à lui résister, mais le contact rude du bois ferré sur leur dos et leurs épaules sait les convaincre de déloger. Il se fait un silence. Après un temps d’arrêt, samaritains, étudiants en médecine et bénévoles se remettent à la tâche : les dernières malles, les derniers fauteuils roulants, les derniers malades, les derniers invalides, sont hissés dans les voitures sans un grincement, sans un geignement ni un mot de protestation.


On n’entend plus que le vieux Guillaume qui souffle comme un bœuf en bout de champ. Se démener plus vivement qu’un beau diable pour chasser les marchands du temple l’a épuisé au-delà du possible. Il a lâché sa canne. Dans l’agitation générale, personne ne voit qu’il tomberait comme un sac sur le quai s’il ne pouvait, par chance, se retenir à un pilier, et qu’il doit dépenser ses dernières forces pour se hisser sans aide dans le train.


L’abbé de Gonzague, de son côté, n’a rien perdu de son allure hagarde. Ses yeux vont et viennent dans la foule sans se fixer sur rien. Il s’est joint aux autres pour aider au chargement des pèlerins les plus éclopés. Comme les autres il a joué sans compter des jambes et des bras pour débarrasser le quai de ses dernières malles. Ses gestes d’automate, son regard, son silence, effraient Anne-Claude et Marguerite mais, emportées par leur tâche, elles doivent remiser dans un coin de leur âme leur souci pour la santé mentale du jeune prêtre. Il sera bien temps de s’occuper de lui pendant la longue nuit qui les attend !


Anne-Claude au grand cœur tente de lui parler sitôt qu’ils sont installés, côte à côte, dans le compartiment de première classe que le père Guillaume leur a réservé en queue de train. Le vieux curé, à peine assis, s’est endormi en chien de fusil sur la banquette, un poing dans la bouche, l’autre main crispée contre sa poitrine. Marguerite est restée dans le couloir ; pour calmer un mal de tête qui l’a prise au moment de monter en voiture, elle appuie de toutes ses forces son front contre la vitre froide. Parler à Pierre, elle se l’est interdit ; prendre soin de lui, lui tenir la main peut-être, tout cela dépasse ses forces. Avec la douleur qui enfle en elle comme un champignon, s’occuper de sa petite personne est déjà une charge assez lourde !


Pierre ne répond que par quelques grognements aux aimables sollicitations d’Anne-Claude. Il paraît pris dans un rêve éveillé, emporté par un courant de glace vers des contrées inaccessibles aux autres mortels. Les mots de son amie ne suffisent pas à le faire revenir à lui, ni ses prières à la Vierge et à tous les saints du Paradis. Mais quand le train s’ébranle, les grognements de l’abbé s’éteignent, laissant la place à un chapelet de petits cris, à un halètement, à des gesticulations effrayantes. Anne-Claude doit s’approcher, s’asseoir tout contre lui sur la banquette, le serrer dans ses bras de toutes ses forces, à l’étouffer, à lui briser des côtes. Il redouble d’agitation avant de s’apaiser enfin. Pendant son séjour en lointaine Sibérie, elle a vu des matrones musculeuses calmer ainsi leurs fils adultes rendus fous par la boisson : à en croire ce que ses yeux ont observé là-bas, cette camisole de force maternelle a plus de vertus thérapeutiques que tous les calmants des pharmacies ! De plus, le remède marque le corps de meurtrissures et de bleus qui aident les patients à se souvenir de son amertume.


Soucieuse de ne pas le blesser, Anne-Claude desserre son étreinte dès qu’elle sent Pierre se détendre. Dans le même temps, elle lui chuchote à l’oreille une comptine inuite faite pour dissoudre en gouttelettes de sommeil les cauchemars des enfants malades. Il s’apaise, ouvre les yeux, s’inquiète de l’absence de Marguerite et de la santé du père Guillaume comme s’il ne s’était rien passé de particulier. Il n’a même pas l’air étonné de se retrouver si proche de la jeune femme, paraissant ne pas prendre conscience du caractère inconvenant de la situation. Elle s’écarte de lui et se lance, pour justifier ce rapprochement physique, dans des explications compliquées qu’il ne demande pas. Surtout, qu’il n’imagine rien ! Elle respecte trop sa vocation pour désirer la ternir en aucune façon ! En tout bien tout honneur, elle restera pour toujours sa complice et sa confidente !


– Vous rougissez, Anne-Claude, ce n’est pas bien. Vous ne devez pas vous troubler. Savez-vous que ma mère me serrait ainsi dans ses bras quand je faisais mes crises de colère. Comment avez-vous deviné que cette douce contrainte était le seul remède capable de calmer mes crises ? J’avais cinq ou sept ans, mon seul but dans la vie était d’assassiner ma grande demi-sœur ! Par tous les moyens on voulait m’en empêcher. C’était souffler sur des braises ! Je me débattais dans les bras de ma mère, je tentais de la griffer ou de la mordre, mais elle était toujours la plus forte. En dehors de ces accès de violence, elle ne me touchait pas ! Jamais une gifle, jamais un baiser. Si vous ne m’aviez pas tenue, Dieu sait à quoi j’en serais arrivé ce soir ! Ces crises de folie me prennent n’importe où, n’importe quand. Merci d’avoir pris soin de moi. Je me sens tout à fait calme maintenant, il n’y a plus de vagues, pas même un clapotis sur la rive. Au fond, qu’importe le goût de la potion quand elle guérit le malade ! Vous n’avez plus à vous faire de souci. La tempête est passée. Dites-moi plutôt où a disparu notre amie Marguerite. Je n’aime pas la savoir loin de vous. Elle est si fragile. Savez-vous que vous êtes son ange gardien ?

– Marguerite est dans le couloir. Elle avait mal à la tête et désirait rester seule. Si elle se sent mieux, nous allons l’envoyer en mission jusqu’à la voiture cantine, qu’elle nous rapporte de quoi boire et manger. Vous devez vous reposer après cette crise. Prenez exemple sur votre collègue, tentez de dormir un peu. Je vous abandonne volontiers mon bout de banquette, allongez-vous !


Pierre s’exécute en souriant. Anne-Claude le couvre de son manteau et lui dépose un baiser sur la joue. En face, sur l’autre banquette, le père Guillaume ronfle et siffle.


– Excusez-moi encore, douce Anne-Claude, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je crois que mes pauvres nerfs sont incapables de digérer le tourbillon d’événements qui m’entraîne. Passe que Marguerite jaillisse l’autre jour de sa boîte pour me jeter à la face tout un passé que j’avais presque réussi à oublier à force de mortifications et de prières dans le vide ! Passe que Dieu sait qui enlève ma vieille mère pour l’entraîner Dieu sait où ! Passe encore que je retrouve au doigt de Marguerite une bague aux armes de la famille Gonzague ! Je peux supporter beaucoup, mais la digue s’est rompue quand je me suis retrouvé ce soir, aux côtés de Marguerite, sur un quai de gare au milieu des tuberculeux et des paralytiques !


Anne-Claude, prête à quitter le compartiment, le regarde sans bien saisir ce qu’il veut dire.


– Il me manque quelques pièces du puzzle pour comprendre ce qui s’est passé pour vous ce soir, Pierre. Dormez maintenant. Plus tard vous éclairerez ma lanterne. Je pars à la recherche de Marguerite.


En sortant, elle éteint le plafonnier. L’abbé s’endort sous la lumière bleue de la veilleuse. Les ronflements et sifflements du père Guillaume tissent pour ses rêves un fond sonore de savane aux herbes battues par le vent. Bientôt, Pierre va seul sur une sente à peine marquée entre deux hauts murs de graminées aux tiges plus épaisses que le pouce. Il cherche de l’eau pour étancher sa soif. À mesure que la nuit tombe, le vacarme croît alentour : crapauds géants, autruches carnivores, félins, crocodiles, mille animaux s’éveillent de leur sieste et se mettent en chasse. Il faut trouver une arme s’il veut échapper à cette armée invisible, ou alors un endroit où se réfugier pour la nuit…


Les rêves sont ce qu’ils sont. Il suffit de rien, parfois, pour qu’une bribe de bonheur s’y dépose par miracle quand on se trouve au plus profond du désespoir et de l’angoisse. Le chant d’une femme éloigne les animaux féroces. Elle s’approche et vous enlace. Sa bouche vous désaltère mieux que tous les points d’eau du paradis. Au milieu des herbes jaunes, vous aménagez d’un claquement de doigts une couche propice aux ébats. La lune se lève, pleine à craquer de lumière dorée et tiède. Au pire quelqu’un vous secoue l’épaule et vous éveille quand vous alliez vous faire dévorer par des scarabées géants ou vous écraser au sol après mille mètres de chute.


Rien de tel dans le rêve de l’abbé. Seulement une sente droite entre les herbes, la rumeur animale tout autour, aucune arme pour se défendre, aucun abri, la soif. À l’horizon, des montagnes enneigées qui ne se rapprochent pas. Le soleil se lève et se couche, les jours passent, un vent chaud secoue les herbes…


Quand le train s’arrête à la frontière, Pierre s’éveille avec un goût d’éternité dans la bouche. Il n’a dormi que quelques minutes, mais c’était l’enfer à perte de vue. Sur la banquette en face de lui, le père Guillaume semble s’être éveillé aussi. Ses yeux qui brillent dans le noir donnent à sa silhouette ramassée une allure de vieux fauve aux aguets. Pierre se rassied quand il entend des pas dans le couloir. Une forme humaine se glisse dans le compartiment, se débarrasse de son manteau, prend place à son côté sans piper mot.


– Je ne dors plus, Anne-Claude, et je crois que le père Guillaume s’est éveillé aussi. Voulez-vous bien allumer le plafonnier ? J’ai fait un rêve atroce qui a duré des heures et des jours. La lumière m’aidera à le quitter tout à fait. Si vous avez apporté quelque chose à boire, vous êtes une femme merveilleuse.

– Je ne refuserai pas non plus une bonne lampée d’eau fraîche, tonne dans l’obscurité la voix du curé. Ce petit somme m’a fait du bien après que j’ai si vigoureusement mouliné du poignet ! Avez-vous vu de quelle façon ces mécréants se sont enfuis sous mes coups de canne ? Le spectacle valait son pesant d’eau bénite ! Donnez-nous de la lumière, que diable ! Sommes-nous des chouettes assemblées sur une branche de chêne pour admirer le lever de la lune ?

– Marguerite va revenir avec de quoi nous désaltérer. Comme vous me l’aviez ordonné, je l’ai envoyée à la voiture cantine chercher tout ce qu’il faut pour un bon casse-croûte. Si les consignes ont bien passé, mon Père, les nonnes cantinières nous ont mis de côté, dans un panier d’osier garni de victuailles jusqu’à la margelle, les meilleurs morceaux du meilleur menu et les plus somptueuses bouteilles de la cave diocésaine. On vous connaît à l’évêché ! Vous devez y être en odeur de sainteté pour qu’on vous accorde à la dernière minute quatre places de luxe dans ce train bondé !

– N’oubliez pas qu’en échange j’ai promis que nous donnerions un coup de main à tous les bénévoles et volontaires qui s’occupent à faire survivre les malades jusqu’au débarquement à Lourdes ! Notre tour de garde commence au lever du jour. D’ici là, nous avons le temps de manger, de boire et de dormir. Vous pouvez compter sur moi pour vous éveiller à l’heure demain matin.


L’abbé les regarde parler plus qu’il ne les écoute. Il se sent calme, mais des lambeaux de brouillard flottent encore dans son âme. Il entend bien les voix d’Anne-Claude et du père Guillaume, le grincement rythmique du wagon sur les voies, le claquement des vitres contre leur support de métal, mais il lui semble qu’un drôle de silence envahit tout. Ses pieds ne touchent pas réellement le sol ni ses mains la banquette de tissu rêche. Appuyée contre le dossier, sa tête lui paraît voler dans le ciel comme une montgolfière.


– Revenez parmi nous, l’abbé ! lui crie presque le père Guillaume quand il va se détacher du sol pour de bon. Je vois que votre regard s’égare dans des hauteurs interdites aux pauvres mortels que nous sommes. Revenez parmi nous et racontez ce qui vous trouble. Anne-Claude vient de me dire que vous aviez eu une sorte de malaise, une crise de nerfs à la façon des filles de pensionnat.

– Ne vous moquez pas, mon Père. Je devrais vous détester de m’avoir plongé dans un tel embarras. Plus j’y pense, plus je suis convaincu que vous avez tout combiné depuis le début. Il y a beaucoup trop de coïncidences dans cette histoire de fous. Rien n’y tient debout si l’on réfléchit un peu plus loin que le bout de son nez.

– Restez calme, Pierre, il ne faut pas que vous vous échauffiez, l’interrompt Anne-Claude, lui posant la main sur l’avant-bras. Vous sortez à peine d’une grosse crise. Dieu sait ce qu’il adviendra de vous si vous rechutez maintenant !


Plus que les paroles échangées, le contact des doigts d’Anne-Claude sur sa peau le ramène tout à fait à la réalité commune. Il a manqué se faire reprendre par les images de son rêve, mais il n’en laisse rien paraître.


– Vous vous souciez beaucoup trop de ma petite personne, mon amie. Je ne suis plus un enfant. Merci pour tout à l’heure, mais n’en rajoutez pas. Je me sens très bien, assez bien pour penser et parler clair. Mais si je ne dis pas maintenant ses quatre vérités au père Guillaume, je vais devenir fou.

– Je vous écoute, mon fils, ne retenez rien de vos pensées les plus secrètes. À mon âge on a le cuir de l’âme assez solide pour supporter tous les coups. J’espère que vous comprendrez plus tard que dans toute cette affaire je n’ai jamais été que votre ami.


Pierre de Gonzague s’est retiré vers la porte, le plus loin possible de ses compagnons de compartiment. Assis de biais malgré l’inconfort, raide comme un poteau, il voit défiler la nuit à travers la vitre : film muet sans autres personnages que quelques éclairs de lumière à l’horizon, parfois le reflet argenté d’une rivière ou d’un lac de barrage. Il commence à parler d’une voix qu’il veut posée, mais qu’un tremblement nerveux agite chaque fois qu’il doit reprendre son souffle.


– Il y a trop de coïncidences dans cette histoire pour qu’il ne s’agisse pas d’une machination. J’essayais tout à l’heure de le dire à Anne-Claude. Elle n’a pas tout compris, je crois, elle ne pouvait pas tout comprendre. Que savez-vous tous deux de mon histoire ? Je ne me rappelle pas clairement ce que j’ai confié à l’un ou à l’autre dans les moments d’égarement que je traverse depuis toujours. M’épancher auprès d’une oreille amie a toujours été le meilleur remède quand je me sens perdre pied. Et puis, que sais-je de ce que vous avez partagé ensemble de mes confidences ? Que sais-je de ce que Marguerite vous a raconté de notre histoire commune ? Que sais-je, mon Père, de ce qu’elle vous a avoué dans le secret de la confession ?

– Vous parliez d’une machination, Pierre…

– Une machination, oui, un piège du bon Dieu, un filet qui se resserre autour de mon corps et de mon âme. Je sens ses mailles m’entailler la peau si je me débats pour m’en libérer. Il n’y a plus d’autre issue que de se laisser faire. Nous sommes des marionnettes entre vos mains, mon Père ! Vers quelle abomination nous entraînez-vous ?

– Pierre, vous savez bien que le père Guillaume est une noble personne, un homme de bien jusque dans la moelle de ses os. Je vous en prie, ne vous vengez pas de je ne sais quoi en le calomniant de si vilaine manière, ou alors je vais montrer les dents ! Vous apprendrez à me connaître sous un autre jour si vous me poussez à bout !

– Laissez-le parler, Anne-Claude, il n’a sans doute pas tort en imaginant que le hasard n’est pas le seul à faire bien les choses. Continuez, Pierre, déchargez-vous avant que Marguerite ne soit de retour. Il y a dans la vie des rouages et des stratagèmes qu’il est préférable qu’elle ignore toujours. De nous quatre, elle est la plus fragile. Soufflez dessus, elle part en poussière !


Presque sans bruit, le train s’est arrêté dans un décor de désolation éclairé par des centaines de lampadaires qui se balancent dans le vent. Il y a bien une gare de voyageurs avec quelques employés qui s’affairent en désordre, une salle d’attente dont la porte bat, des bancs, mais elle ne paraît appartenir à aucune ville. Tout autour de leur convoi immobilisé, un labyrinthe de voies et d’aiguillages, de butoirs et de ponts tournants s’étend très loin dans la lumière qui tremble. Quelques wagons noirs, quelques locomotives à vapeur d’un autre siècle, montent la garde dans les recoins les plus sombres. Il y a aussi des entrepôts aux toits défoncés, des réservoirs de gaz ou d’essence si mités qu’on les sent près d’exploser. Au-delà du carré éclairé par les lampes, se perdant dans une ombre grise, c’est la campagne plate comme une mer.


Quand un train de marchandises interminable glisse devant la fenêtre de leur compartiment, occultant toute la scène, Pierre de Gonzague commence de parler sans souci de se répéter ni de se contredire. Le temps de silence qu’il s’est accordé pour explorer le paysage sinistre offert à son regard de l’autre côté de la vitre lui a fait oublier son animosité contre le père Guillaume. Il dit ce qu’il a sur le cœur, mais son ton s’est adouci. Ce ne sont plus des reproches qu’il adresse à son curé, mais des questions qu’il se pose à voix haute.


– Je le disais à Anne-Claude pendant que vous dormiez, mon Père, il y a trop de coïncidences dans cette histoire. Je ne vous connais ni d’Ève ni d’Adam, mais vous me faites appeler comme vicaire dans votre paroisse ! Le plus grand des hasards m’y fait retrouver Marguerite, dont j’avais réussi, à force de mortifications, à reléguer l’image dans un recoin du grenier de mon âme ! Dans la foulée, votre meilleur ami enlève ma mère vers une destination que vous semblez connaître ! Pour couronner le tout, vous nous emmenez à Lourdes dans un train d’éclopés en attente de miracle !

– Vous oubliez la bague, Pierre. Sa découverte par Marguerite a déclenché toute l’affaire. Jusque-là, tout se passait comme je l’avais prévu et désiré, toutes les pièces se mettaient en place, nous allions vers un dénouement plus lumineux que celui d’un film hollywoodien. Et puis les événements se sont précipités ! Et puis j’ai perdu la maîtrise du jeu quand mon vieil ami s’est enfui comme un bandit après avoir défoncé sauvagement la licorne du musée ! S’en prendre ainsi à la plus belle ouvrage de sa carrière d’empailleur, quel gâchis ! Il m’avait confié beaucoup de choses sur sa vie, je croyais tout savoir des aventures fabuleuses de Marthe de Gonzague et Aristide Codoux autour du monde ! Il faut croire qu’il me manquait un gros morceau du puzzle ! L’éventration de la licorne, le rapt de votre mère m’ont fait réfléchir, malgré mon âge, à la vitesse de la lumière. Si je vous emmène vers les Pyrénées avec les moyens du bord, si nous filons au milieu de la nuit dans un train bondé de mourants et d’invalides, c’est que je suspecte l’horrible vérité qui lie ces deux êtres. Ne m’en demandez pas plus. Je préfère taire mes pressentiments en espérant que le temps les réduira vite en scories !

– Ainsi mon intuition ne me trompait pas, mon Père. Depuis le début vous tiriez les ficelles de cette histoire. Sous vos habits de curé, sous vos allures de matamore inoffensif, vous n’êtes rien de plus qu’un monstre pétri de bonnes intentions !

– J’accepte le compliment, Pierre. Si vous me cédez la parole pour un moment, je vais vous avouer quelque chose que je n’ai jamais confié à personne, pas même à mes confesseurs. Peut-être me comprendrez-vous mieux quand vous saurez. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’un péché abominable que je traînerais avec moi comme une souillure ! Un choix de vie plutôt, un chemin que je m’efforce de suivre sans me détourner, sans regarder à droite ni à gauche. Tout a commencé à mes cinq ans, le jour exact de mon anniversaire. C’était une chaude journée d’été. J’ai vu, sans pouvoir réagir autrement que par de petits cris inaudibles et des moulinets des bras qui n’ont inquiété personne, ma petite sœur se faire écraser par un fiacre de police à dix pas du jardin familial. Il y avait encore des fiacres. Ce jour-là, la Terre s’est arrêtée de tourner sous mes pieds. Ce jour-là, les choses et les gens sont devenus si lourds que je ne voyais plus rien bouger autour de moi. Ce jour-là, j’ai su en un éclair que sous ma défroque humaine j’étais en vérité un ange de Dieu envoyé en mission secrète parmi Ses créatures. Je le crois toujours. Rien n’a changé depuis. Même les années de vieillesse n’ont pas su habiller de phrases savantes ma naïve illumination d’enfant. Vous trouverez sans doute, tous les deux, que je vous sers là un morceau de psychologie de bas étage ! Qu’importe ! Chacun parle avec ses mots ! Les miens sont ceux d’un petit garçon de cinq ans dont on n’a plus jamais fêté le jour anniversaire. Alors pensez de moi ce que vous voulez ! Existe-t-il un chemin de vie plus facile à suivre que celui qui m’a été imposé ?


Anne-Claude regarde les deux ecclésiastiques avec des yeux qui luisent d’effarement. Leur dialogue de fous, qu’ils accompagnent de gesticulations théâtrales et de mimiques à faire peur, lui paraît tomber d’une autre planète. Elle a toujours cru l’âme des prêtres plus simple que la sienne, tissée d’une seule pièce comme la soutane des anciens franciscains, plus transparente que l’eau bénite dont on asperge nouveau-nés et cercueils dans les églises. Elle la découvre avec effroi plus contournée que la sienne, avec des traînées de rouille grossièrement camouflée, des excroissances abominables, des puits de souffrance inavouée.


Le matin même, sur la couronne d’un barrage battu par le vent, dans la pénombre d’une tour d’observation des espèces migratoires en voie d’extinction, l’abbé Pierre de Gonzague lui a déjà servi tout un potage de sentiments troubles et d’actions peu recommandables ; voici que le père Guillaume lui emboîte le pas avec ses petites sœurs écrasées, ses missions angéliques, ses complots de mirliton ! Pour elle aussi, la Terre s’arrête de tourner pendant quelques instants.


La jeune femme hésite à quitter le compartiment, à faire une crise de nerfs, à s’endormir en trois clignements de paupières comme le lui ont appris les chamans de profonde Sibérie. Sa curiosité l’emporte : l’abbé n’a pas encore commencé son récit, et il est hors de question qu’elle abandonne le terrain sans en savoir plus sur les aventures adolescentes de Pierre et Marguerite !


– Je n’ai été qu’un témoin innocent de l’accident, poursuit le père Guillaume sans rien remarquer de l’agitation d’Anne-Claude, un petit garçon que ses parents n’ont pas pu consoler tant ils avaient été brisés par leur perte. La vie vous apprend bien assez tôt que la solitude des survivants est parfois bien terrible ! Encore un poncif, encore un lieu commun, mais ma solitude d’enfant a été la plus affreuse des solitudes. Pour me sortir de l’horreur de journées grises qui se ressemblaient toutes, je n’ai pas trouvé d’autre voie que de jouer tout seul, année après année, du matin au soir et du soir au matin, au grand réparateur des misères humaines. Depuis mes jeunes années, à force de comploter pour rendre les gens heureux autour de moi, j’ai pu tenir enfermées dans un placard les images atroces de l’accident. Les jours où je sens un semblant de calme dans mon âme, une ébauche de paix venue d’en haut, je me risque à y jeter un coup d’œil. Je verse quelques larmes, mais je ne m’approche jamais du précipice. Très vite je reviens à ma mission. Rien ne me comble plus que d’étaler mes ailes au soleil après avoir réussi à rassembler quelques parcelles de bonheur que la vie avait éparpillées ! Mais vous m’avez percé à jour, Pierre ! À cause de vous, ma couverture est maintenant ornée de si gros trous qu’elle s’en va en poussière. Je suis trop vieux pour en changer. Il ne me reste plus, je crois, qu’à tirer ma révérence aux pauvres humains pour aller rejoindre les légions célestes très loin au-dessus de vos têtes. Je suis sûr qu’on m’y fera bon accueil malgré le sale caractère dont la Providence m’a gratifié pour mon séjour sur notre bonne Terre. Quant à vous, Pierre, on vous intronisera curé de la paroisse du Tourmentin en un tournemain ! À mon habitude, j’ai comploté dans ce sens auprès de l’évêché. Vous n’aurez pas eu le temps de vous retourner que déjà vous occuperez ma place à table et ma chambre avec vue sur le lac. Grâce en soit rendue à Dieu Tout-Puissant ! Amen.

– Cessez de plaisanter à tout propos, mon Père. Vous ne vous moqueriez pas de moi si vous saviez quelle douleur m’a pris quand j’ai débouché ce soir sur ce quai de gare. Le souvenir de mon premier voyage à Lourdes m’a sauté à la figure au milieu de cette foule…


Anne-Claude a poussé des exclamations indignées au moment où le père Guillaume évoquait avec sa brutalité coutumière la fin de son mandat parmi les vivants, mais aucun des deux hommes ne lui a prêté attention. On semble l’avoir oubliée dans son coin de compartiment. Elle y rencogne sa carcasse, repliant sous elle ses grandes jambes, rabattant sa chevelure sur son visage, croisant les bras au plus serré. Le convoi s’est remis en route. Il traverse des paysages plats et luisants sous une demi-lune encore attachée à l’horizon. Ça et là, des oasis plantées d’arbres font tache. À perte de vue, il n’y a plus aucun signe de présence humaine, aucune route, aucune ferme, aucune autre lumière que le scintillement fugitif d’un étang ou d’un ruisseau.


D’un regard, le père Guillaume interrompt son vicaire au milieu de sa phrase.


– Vous parlerez plus tard, Pierre. La nuit est encore longue. Attendons le retour de Marguerite pour vous entendre. N’est-elle pas impliquée dans cette histoire autant que vous ? Avant que nous rattrapions peut-être votre mère et son cavalier de l’Apocalypse, mon sens moral me force à vous apprendre des vertes et des pas mûres sur ces deux personnages. N’ayez pas peur, je ne parlerai plus de moi. Après mon tour de scène un peu ridicule, je reprends ma place préférée dans les coulisses de la vie, à l’abri des projecteurs. Le trou du souffleur me conviendrait bien ! Vous n’entendrez plus jamais parler, sur cette Terre, des souffrances du jeune Guillaume Ruche, mortellement blessé dans son âme avant même d’avoir atteint l’âge de raison, enfant révolté contre tout et chacun, adolescent morose qui se prenait pour un ange, pauvre homme devenu prêtre faute de s’être découvert en grandissant l’étoffe d’un héros !


Il soupire avant de poursuivre. Anne-Claude n’a pas bougé. Pierre se tortille sur son siège. Le train file à travers une plaine embrumée qui n’en finit jamais, striée de lignes électriques qu’une chiche lune colore de rose.


– Voyez-vous, Pierre, la première fois que j’ai entrepris un pareil voyage, rouler de nuit vers Lourdes et les Pyrénées dans un convoi plein de malades, d’invalides et d’éclopés en mal de miracle, le même paysage monotone se déroulait derrière la vitre de mon compartiment. À l’intérieur, tout était pareil aussi, avec moins de confort. Aux parois, les mêmes chromos vantaient les vertus du transport ferroviaire vers des stations thermales nichées au creux du paradis ; une ampoule trop faible tremblotait au plafond ; quelques couvertures fournies par l’évêché permettaient d’oublier la rudesse des banquettes en lattes de bois et l’absence de chauffage. Comme ce soir, nous étions trois dans le compartiment. Je m’étais assis près de la fenêtre et me laissais guider dans ma prière par les gouttes de pluie qui hachuraient la vitre de lignes imprévisibles comme la volonté de Dieu. En face de moi, sur l’autre banquette de bois, votre mère emmitouflée dans deux couvertures se serrait contre mon ami Aristide en profitant de l’absence de la gouvernante. Fort de mon autorité de jeune séminariste, j’avais envoyé celle-ci en tête de train nous chercher à boire et à manger. Je crois que votre mère, Pierre, m’est restée jusqu’à ce jour reconnaissante d’avoir ainsi manœuvré pour la libérer quelques minutes de son chaperon. Sous les couvertures, dans la mauvaise lumière, on devinait à peine que la silhouette de Marthe de Gonzague était déformée par une grossesse presque à terme.


Encore une fois, le père Guillaume s’interrompt pour lâcher un soupir de théâtre. En face de lui, Pierre s’est raidi. Ses yeux noirs sont si écarquillés qu’ils en paraissent gris. On croirait qu’il va bondir de son siège et prendre son curé à la gorge. Celui-ci laisse planer un long moment de silence avant de poursuivre. Le train s’arrête dans une gare déserte aux quais défoncés par des travaux d’embellissement laissés en plan par manque de crédits. Après quelques minutes de temps suspendu, il s’ébranle au premier coup de sifflet d’un employé à l’allure de farfadet. Voyant que Pierre de Gonzague reste figé dans son mutisme, qu’Anne-Claude semble dormir, le père Guillaume reprend son récit en adoucissant sa voix.


De sa place, il ne peut voir que la jeune femme a posé sa main sur la cuisse de l’abbé pour tenter de l’apaiser. Elle perçoit en lui un désespoir, une confusion des sentiments, une fureur tout près de l’éclatement. D’autre potion calmante que le contact chaud de sa grande main sur sa cuisse, elle a été incapable d’en imaginer aucune. Pierre n’a pas frémi quand elle l’a touché, ni esquissé le moindre mouvement de fuite. Se trompe-t-elle en sentant que sous ses doigts les muscles de l’abbé s’amollissent peu à peu ?


Seules bougent dans le compartiment les lèvres du père Guillaume. Par une sorte de mimétisme inconscient, pour ne pas effrayer Pierre, il a calqué son attitude sur la sienne : corps raidi, regard fixe, respiration imperceptible. Ainsi est-il capable de sentir battre dans sa propre poitrine, dans son propre ventre, les vagues d’angoisse que son récit fait se lever dans l’âme maladive de son pauvre vicaire. Il faut pourtant qu’il aille jusqu’au bout de son histoire. Le vin est tiré, la charge lancée, les vannes ouvertes.


De sa voix la plus douce, sans forcer le ton même dans les passages les plus dramatiques, le vieux curé raconte ce qu’il sait des tribulations de jeunesse d’Aristide Codoux, son ami d’enfance, et de Marthe de Gonzague, jeune héritière d’une famille assez riche pour offrir à la paroisse de son village un vitrail de chœur tout neuf quand l’orage brisait l’ancien ; assez présomptueuse pour n’avoir jamais imaginé que la demoiselle, âgée de seize ans à peine, se ferait séduire et engrosser par un amoureux roturier, pauvre et sans avenir, au retour d’une veillée de carême ; assez aveugle et naïve pour ne rien remarquer de cette grossesse pendant six mois en se contentant de réprimander Marthe pour sa gourmandise et son amour excessif du chocolat ; assez retorse pour imaginer, puisque hélas il était trop tard pour confier la jeune fille et son fardeau aux faiseuses d’anges de la paroisse, une façon diabolique de se débarrasser chrétiennement de l’enfant indésirable ; assez influente à la Faculté pour qu’un éminent professeur n’eût d’autre choix que de diagnostiquer une tumeur inopérable du ventre quand on l’a consulté.


L’évêque du diocèse était un ami de la famille, presque un cousin. Mis dans la confidence, il a pris la jeune fille à part et l’a traitée de tous les noms d’oiseaux avant de lui accorder l’absolution au nom du Dieu miséricordieux qu’il avait choisi comme maître. De son esprit fourbe a jailli bientôt l’idée de la fausse tumeur au ventre, de l’impuissance des médecins, du pèlerinage à Lourdes où un faux miracle délivrerait la pauvre Marthe. Bien exploité en chaire par une armée de curés de campagne dociles, l’événement illuminerait pour une décennie la vie spirituelle de son diocèse !


La fonction de Monseigneur l’avait habitué à prendre les choses en main. On lui a laissé le champ libre pour organiser le voyage, maquiller en intervention divine la naissance clandestine de l’enfant dans un couvent où abondaient les nonnes expertes en obstétrique, confier le nouveau-né à un couple stérile et bigot de paysans de montagne pyrénéens. Si l’affaire était habilement menée de bout en bout, on aurait à peu de frais transfiguré un drame de famille en bonne fortune pour l’église du Christ !


Menacée de tous les tourments de l’enfer si elle ne cédait pas, Marthe de Gonzague s’est laissé faire. Elle a exigé seulement qu’Aristide Codoux, le père de l’enfant, obscur apprenti taxidermiste issu du plus bas peuple, fût de l’expédition. On le lui a concédé. Le jeune homme ne s’est pas fait pas prier. À son âge, dans sa situation désespérée, que pouvait-il espérer de mieux, qu’une expédition à l’étranger en compagnie de son amoureuse ? Un mot discret de Monseigneur au conservateur du musée animalier de la ville a suffi pour lui obtenir un congé d’une semaine avant même qu’il le sollicitât.


– Mon ami Aristide m’a pressé de les accompagner. Il n’en menait pas large ! Mon statut de séminariste apprécié de tous ses professeurs a facilité la chose. Avant le départ, j’ai même eu droit à un entretien entre quatre yeux avec Monseigneur. Celui-ci a exigé que je lui remette, dès notre retour de Lourdes, un rapport écrit circonstancié sur le bon déroulement de l’affaire ; il m’a fait sur le pas de sa porte mille recommandations que j’ai oubliées sitôt quitté l’évêché ! Pour mon premier voyage hors du pays, j’aurais pu rêver mieux que cette mascarade, que ce rapt d’enfant déguisé en saint pèlerinage ! En acceptant d’accompagner à Lourdes un jeune couple plongé jusqu’au cou dans le péché, je répondais aux sirènes de l’amitié et je me soumettais à la bienveillante hiérarchie ecclésiastique. Quand j’y repense aujourd’hui, je reste convaincu qu’aucun des deux motifs ne justifiait ma participation à cette histoire désolante !

Vous pouvez imaginer que tout s’est passé comme notre bon évêque l’avait prévu. Entre deux visites à la grotte magique de Bernadette, entre deux récitations du rosaire, un jeune enfant mâle est né dans la douleur sur la table de cuisine d’un monastère de bénédictines. On avait drogué la mère pour qu’elle n’entende pas son premier cri. Un couple de paysans bigots attendait derrière la porte qu’on lui remette la somme convenue en leur livrant le nouveau-né. Pour alimenter celui-ci sur le chemin du retour vers leur village de montagne, les parents nourriciers avaient amené leur chèvre.

Sitôt que Marthe s’est sentie assez forte, on l’a rendue à sa famille. De l’enfant, personne n’a jamais plus parlé chez les Gonzague. Avec ma complicité, les deux jeunes gens ont continué de se voir en secret pendant qu’à Rome les fonctionnaires du pape examinaient par devant et par derrière l’opportunité de reconnaître officiellement une intervention divine dans cette extirpation grandiose, sous les yeux de marbre d’une Vierge dont le vernis bleu marial s’écaillait aux coudes et aux genoux, de la plus grosse tumeur abdominale jamais décrite par les traités de médecine. Ce miracle trop beau pour être vrai leur a sans doute paru cousu de fil blanc, car le dossier s’est enlisé pour toujours dans quelque impasse vaticane malgré les coups de gueule et les manœuvres tortueuses de notre prélat local. Ce dernier ne s’est pas relevé de cet échec. Il en a fait une maladie mortelle qu’aucune intercession auprès des saints du paradis n’est parvenue à enrayer. Comme il est de tradition depuis que les protestants nous ont volé notre cathédrale, on a enseveli le saint évêque sous le pavage de la basilique du Tourmentin. Chaque fois que j’y vais dire ma messe, je ressens un plaisir malin à fouler du pied sa sépulture !

Marthe n’avait pas encore dix-huit ans quand mon ami Aristide Codoux a terminé brillamment sa formation d’empailleur animalier. Le jour même, le couple a disparu dans la nature hostile en empruntant aux Gonzague une partie de leur argenterie et tous les bijoux que Marthe avait pu rafler sur les commodes et les tablettes de salle de bain. Aux Codoux, il n’y avait rien à prendre. Personne n’a revu les deux tourtereaux au pays pendant plusieurs années. La jeune fille avait atteint sa majorité quand les limiers lancés sur leurs traces par ses parents les ont découverts.

Au début, Aristide m’a tenu au courant de leurs tribulations autour du monde par quelques lettres où il me demandait d’avertir les familles que tout allait bien pour eux deux, qu’ils ne reviendraient pas avant qu’on cesse de les persécuter par des recherches importunes. Ils fuyaient d’un pays à l’autre, changeaient d’identité et de tête au hasard des rencontres, fréquentaient tour à tour la racaille et le beau monde, dormaient une nuit dans un bouge, la suivante dans un palace ou à la belle étoile. Les compétences exceptionnelles d’Aristide en taxidermie lui ont permis de trouver partout du travail. Dans cette époque coloniale, où la chasse aux animaux exotiques battait son plein, il s’est construit en quelques mois une réputation d’excellence. Lui et votre mère – la beauté de celle-ci a sans doute joué son rôle dans ce succès – ont été admis à fréquenter les grands de ce monde, ceux qui, entre deux réceptions à l’ambassade, entre deux parties de golf ou de cricket, chassaient le tigre et l’éléphant pour le seul plaisir de tuer et d’afficher leurs trophées aux parois de leurs chambres à coucher. Le soir, on invitait le jeune couple à jouer une partie de bridge dans des salons illuminés où voletaient une armée de servantes à moitié déshabillées et de valets noirs habillés en corbeaux. Ils ont connu des disgrâces et des retours de flamme, des périls évités de justesse, de longues saisons vides, d’autres où ils couraient comme des gazelles… Votre mère, Pierre, aurait dû écrire le roman de sa vie. Le plus médiocre éditeur en aurait fait un best-seller sur lequel se seraient rués les jeunes ménagères et les veufs solitaires !

– Je n’arrive pas à croire que vous parlez de ma mère. Je l’ai connue si différente. Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je ne vois à mon côté qu’une femme froide, raide, intolérante, au parler aigre, aux gestes d’automate. Tout ce que vous dites d’elle me paraît si irréel que tout mon trouble de tout à l’heure se dissipe. Je me sens bien à vous écouter, comme si vous nous racontiez là une belle histoire pour nous aider à mieux dormir. Vous parliez comme un livre. Je vous entendais presque tourner les pages dans votre tête. Regardez, je crois qu’Anne-Claude a déjà versé de l’autre côté de la barrière.

– Laissons-la tranquille pour l’instant, Pierre. Qu’importe si elle ne m’entend pas. C’est de votre histoire qu’il s’agit, pas d’un conte de fée pour faire rêver les petites filles.


Ainsi, l’abbé de Gonzague se découvre sur le tard un demi-frère. Adolescent, il a appris sans s’émouvoir beaucoup que sa grande sœur Pimbêche n’était elle aussi qu’une demi-sœur, le fruit d’un premier mariage de son père, union heureuse approuvée par les deux familles et qu’un stupide accident avait cassé net : la mère de Pimbêche, qui avait toujours été maladroite, avait trébuché pendant une promenade digestive en famille et dévalé cent mètres de rocaille avant d’aller s’écraser dans le lit d’un torrent ; ou bien, selon une autre version, son avion s’était abîmé en mer dans des circonstances mystérieuses. Pierre n’a jamais su la vérité. Une seule chose était sûre : on avait mis entre les mains du veuf sa cousine Marthe, dont on ne savait que faire depuis qu’elle était rentrée seule au pays dans un état mental inquiétant. Cet assemblage hétéroclite aurait au moins l’air d’une vraie famille aux yeux des bonnes gens !


Ainsi, l’abbé de Gonzague est touché au cœur d’apprendre à l’âge adulte qu’un mystérieux demi-frère, son aîné de quinze ou vingt ans, a grandi en secret dans la montagne pyrénéenne. Sa mère, cet ogre de vertu qui ne savait sourire que du malheur d’autrui, cette femme gelée qui ne le touchait qu’avec des gants et le forçait à la vouvoyer, cette épouse qui n’approchait jamais à moins d’un mètre son vieux cousin de mari, sa mère a donné le jour à un enfant de l’amour à l’âge où lui-même n’avait encore jamais osé regarder une fille ! La nouvelle dépasse les bornes de l’imaginable. Qu’est-il devenu dans ses montagnes arides, ce grand frère dont il ne connaît même pas le prénom ?


Leur train glisse vers l’ouest, fuyant l’aube naissante dans un paysage de marais salants et de dunes basses au dos noir. Par éclairs, on entrevoit un miroitement à l’horizon : la mer.


Le père Guillaume se tait. Les pensées de Pierre prennent un tour méditatif qu’il ne connaît plus depuis ses années de collège, quand il faisait le tour du monde en écoutant ronfler ses camarades de dortoir. Sans douleur, une peau se déchire aux frontières de son âme ; quelque chose se répand vers les quatre points cardinaux avec des frémissements et des clapotis ; des formes fugitives apparaissent, se transforment, se ramifient en de nouvelles figures sitôt qu’il tente de les prendre au creux de ses mains. Mais peu à peu, dans cet univers liquide où sa barque navigue sans effort ni contrainte, quelques îles plantées d’herbe, de forêt, de roche en pente douce, avec des plages de sable et des falaises de craie, quelques îles encore inhabitées se cristallisent devant ses yeux. Les aborder semble si facile qu’il hésite.


Le regard de Pierre croise celui du père Guillaume. Il sait maintenant que celui-ci ne les a pas seulement entraînés dans une équipée délirante vers Lourdes et les Pyrénées à la poursuite de deux vieillards en cavale ; il s’agit de tout autre chose : une reconstitution historique en forme d’exorcisme, une boucle à fermer contre vents et tempêtes, une quête désespérée des sources du Nil.


En se tournant vers la prêtrise, Pierre de Gonzague avait résolu de tirer un trait sur son histoire et celle de sa famille, un trait rageur, un trait à déchirer le papier le plus résistant. Bien sûr, il allait encore visiter sa vieille mère une fois par semaine, mais il ne s’agissait plus que d’un rituel creux. Bien sûr Marguerite revenait parfois dans ses rêves, mais elle n’était plus qu’un fantôme inoffensif en promenade dans les jardins les plus reculés de sa mémoire. Or voici qu’on le force à se retourner, à rebrousser chemin, à courir deux lièvres à la fois : ressuscitées par la baguette magique du père Guillaume, Marguerite Rouxfeu et Marthe de Gonzague, les deux femmes de sa vie, ont bondi hors des boîtes où il les tenait enfermées et se balancent en riant devant ses yeux. Il ne peut plus feindre qu’elles ne sont que des fleurs séchées perdues entre deux pages de son album de souvenirs.

Dans l’esprit de Pierre le paysage s’éclaire d’un soleil encore brumeux : ainsi, le père Guillaume a deviné tout de suite que le couple de vieillards avait fui vers les Pyrénées, vers le village où leur fils a grandi sans rien savoir de ses vrais parents. Il a feint d’oublier leur existence pour la paix de son âme, a épousé une paysanne du lieu ou bien la fille du pasteur, a hérité de la ferme de ses parents adoptifs abattus ensemble par la grippe quand il n’avait pas vingt ans, a élevé sa famille à la force du poignet à travers les hivers froids et les étés secs comme le pain. Pierre lit à livre ouvert dans les yeux du vieux prêtre : celui-ci sait que Marthe de Gonzague ne reviendra pas vivante de son voyage, mais rencontrer son fils aîné fera éclater les écailles de pierre qui paralysent son âme et ses muscles. Pendant quelques jours ou quelques heures, elle pourra ouvrir les yeux, regarder autour d’elle, marcher, danser, sourire, chanter, parler, caresser, dormir, rêver. Le temps d’une embellie, sous ses oripeaux de vieillarde, la mère de Pierre redeviendra la femme de chair et de sang que son fils n’a jamais connue, l’aventurière amoureuse qu’elle a été avant sa glaciation. Mais il faut faire vite s’il veut croiser son regard, la prendre dans ses bras, lui parler, lui faire ses adieux.


Quand il réalise que le père Guillaume a organisé leur départ en catastrophe pour lui donner la chance de rencontrer une première fois sa mère vivante et dégagée de son armure de glace, Pierre sent une vague de reconnaissance l’envahir de la tête aux pieds. Il balbutie quelques remerciements que le curé interrompt d’un geste agacé.


– Ne gaspillez pas vos bons sentiments, Pierre. Les anges n’ont pas besoin de salaire. Quand ils ont accompli leur tâche, un bon vol solitaire de nuit, sous la clarté de la lune, les requinque mieux que toutes les paroles de gratitude du monde ! Et vous ne me remercierez peut-être pas quand nous découvrirons le fin mot de cette histoire de fous. Je vous suspecte de construire dans votre tête de belles histoires qui ne tiennent pas la route. La réalité, hélas, je la pressens beaucoup plus terrible que tout ce que vous pouvez imaginer.


L’abbé n’a pas le temps de répliquer. La porte du compartiment s’ouvre avec fracas. Anne-Claude s’éveille en sursaut comme un glaçon vous échappe des mains. Marguerite Rouxfeu, écarlate, se jette sur la banquette avec un soupir gigantesque en risquant de renverser les paniers pleins de victuailles qui tressautent à ses bras.


– Notre petit chaperon rouge est enfin de retour ! s’exclame le père Guillaume d’un ton si enjoué que les derniers relents d’angoisse et de mélancolie qui flottent encore dans le compartiment s’évanouissent en volutes invisibles. Tu as sans doute croisé le grand méchant loup dans les couloirs, Marguerite, pour avoir fait attendre nos estomacs si longtemps ! Voyons ce que tu nous apportes d’exquis dans tes paniers. Sais-tu que tu as l’air d’une paysanne qui revient du loto de la paroisse, les joues rouges, ployée sous les lots généreux dont l’a gratifiée la bonne fortune des chiffres ? Je t’imagine tentant de quitter en catimini la salle de jeu sous les regards envieux des bigotes du quatrième âge qui ont laissé la moitié de leur pension dans l’affaire sans récolter plus de salaire qu’une plaque de chocolat ou un emballage familial de boutons dépareillés. Je veux bien être pendu si tu n’as pas rougi, Marguerite !


Personne ne répond. On connaît trop les envolées du père Guillaume pour y prêter grande attention. Lui répondre ou s’indigner de ses propos ne fait d’habitude que l’encourager à poursuivre et, cette nuit-là, nul ne se sent d’humeur à mettre de l’huile sur le feu. Pendant que le curé ordonne à son vicaire d’ouvrir sans tarder une bouteille, Anne-Claude aide son amie à arranger un semblant de table en empilant des valises entre les banquettes.


L’évêque ne s’est pas moqué d’eux : pâté de truite de la Saane aux morilles, fromage de Gruyère, saucisson de daim, pain d’alpage aux faines de hêtre rouge, gâteau aux noix, meringues et leur double crème ornent en bouquet le premier panier. Un cruchon d’eau fraîche et un magnum de pinot noir de l’abbaye d’Hauterive, vieilli en barrique pendant cinq ans sous l’œil diligent des moines vignerons, se dressent au milieu des victuailles comme les mâts d’une goélette. L’autre panier abrite vaisselle, couverts, nappe et serviettes de table, le tout gravé, peint ou brodé aux armes de l’évêché.


Pendant qu’ils boivent et mangent, Marguerite leur raconte son équipée vers la tête du train. Pour ne rien voir du spectacle terrible qui l’environnait, elle a marché les yeux mi-clos en se guidant au toucher. Elle n’en était pas plus rassurée : raclements de gorge sans fond, gémissements de fin du monde, marmonnements de forcenés, grincements de ressorts malmenés, cliquetis des chaînes qui arrimaient au sol brancards et fauteuils roulants, tout un vacarme se fondait autour d’elle en une symphonie diabolique. Si elle se bouchait les oreilles, son nez recevait à son tour tous les coups ; envahie par bouffées de terribles effluves humains et médicinaux, elle retenait son souffle à en éclater. Ce n’était plus un train qu’elle traversait en courant presque, mais un canal d’égout souterrain qui courait vers l’enfer. Le retour a été pire : encombrée et ralentie par sa charge, forcée d’ouvrir les yeux pour ne pas buter contre les corps qui lui faisaient obstacle, elle a failli défaillir plusieurs fois. Seule sa peur panique, si elle perdait connaissance, d’être engloutie sous des tonnes de chair malade, lui a donné le courage de continuer malgré ses étourdissements.


Personne autour d’elle ne s’émeut vraiment du récit de Marguerite. On connaît sa sensibilité exagérée, sa propension à dramatiser à l’excès tous les petits événements de la vie quotidienne. Entre deux bouchées de pâté, entre deux gorgées de pinot, le père Guillaume lui offre même un brin de morale. Elle ne ferait pas tout un plat de son aventure vers la tête du convoi si elle savait comment voyageaient autrefois les malades pèlerins ! Avant que l’évêque ne rachetât en vrac tout un lot de wagons à la défunte Compagnie Ferroviaire de l’Orient Helvétique et ne les fît rénover contre le gîte et le couvert par une armée d’orphelins et de filles-mères dont l’Église avait la charge, on entassait malades et handicapés dans des wagons de marchandise à peine aménagés. Tous les miséreux du pays s’y mélangeaient sans distinction d’âge ou de sexe : cardiaques de la dernière heure, cancéreux en bout de course, hémiplégiques, sclérosés en plaque, cachectiques, hépatiques, paralytiques généraux, tuberculeux de la dernière extrémité… Beaucoup n’arrivaient jamais à Lourdes ! Si ceux-là voulaient un miracle, ce serait pour une autre vie ! La sélection naturelle enfin à l’œuvre dans la race humaine !


Le père Guillaume calme ses ardeurs de prédicateur entre le fromage et le dessert. En maître de cérémonie, il fait asseoir Anne-Claude à son côté, Pierre et Marguerite en face de lui. Quand il ne reste dans les assiettes que quelques minuscules pépites de meringue, il reprend la parole sur un ton apaisé.


– Marguerite, c’est sur mon ordre secret qu’Anne-Claude vous a envoyée tout à l’heure en mission de ravitaillement à l’autre bout du train ; je voulais me débarrasser de vous pour un moment. Ne m’en veuillez pas. J’avais des choses difficiles à dire à notre abbé et ne désirais pas qu’il soit troublé par votre présence. Votre amie Anne-Claude, qui feignait de dormir mais n’a pas manqué une miette de mon récit, vous rapportera bien assez tôt le triste roman d’amour de Marthe de Gonzague et d’Aristide Codoux. Là, nous avons un autre pain sur la planche : c’est de votre roman d’amour qu’il s’agit maintenant. L’appellerons-nous « Le vicaire triste et la miraculée » ? J’en ai lu quelques fragments, on m’en a raconté d’autres. Cette nuit, je veux connaître le fin mot de l’histoire. Mon petit doigt me dit que notre amie Anne-Claude est aussi curieuse que moi de vous entendre. Il nous reste un peu de temps avant notre heure de corvée auprès des malades, trop peu pour que nous songions à dormir, mais bien assez pour une bonne conversation entre amis. Allons, vous deux, racontez-nous tout depuis le début. Nous nous sentirons mieux quand toutes les pièces du puzzle seront rassemblées, quand il ne manquera plus une seule carte sur la table.


En face de lui, séparés par un mur de Berlin invisible aux yeux des autres, Marguerite Rouxfeu et Pierre de Gonzague sentent des épines de glace se cristalliser sous leur peau, dans leur poitrine et leur ventre. Jamais, pensent-ils, ils ne pardonneront au vieux prêtre de vouloir forcer ainsi la serrure de leur malle aux secrets !


– As-tu deviné, Marguerite, que si le père Guillaume m’a fait nommer vicaire de sa paroisse, c’est dans le seul dessein que nos chemins se croisent de nouveau après toutes ces années de silence ? Il ne peut pas s’empêcher de repriser à grands coups d’aiguilles tous les trous qu’il découvre dans le fragile tissu de l’univers. Le hasard l’a fait te recueillir parmi les siens. Il a fallu qu’il nous réunisse. S’il avait eu la sagesse de se contenter de la première bonne action, nous n’en serions pas là cette nuit !


Marguerite ne répond pas. Elle s’est juré de ne plus adresser, de son vivant, la parole à Pierre de Gonzague. Elle sait ce serment insensé, mais elle le tiendra jusqu’au-delà de ses forces ! Sainte Apolline lui donnera le courage de tenir bon, elle qui n’a pas parlé sous les pires tortures. Ne lui a-t-on pas arraché toutes les dents sans obtenir de la jeune martyre l’ombre d’un gémissement ?


Marguerite voit devant elle le petit pont romain en dos d’âne, la chapelle dédiée à la sainte, ses peintures murales, ses inscriptions elliptiques. Le chevalier en armure qui veillait dans l’ombre ne se dénommait-il pas Guillaume comme leur vieux curé ? Ne possédait-il pas les mêmes traits, le même regard clair, le même port de prince à peine gauchi par le grand âge ? Marguerite s’attardait devant l’oratoire, puis elle rejoignait son père en courant. Pendant leur promenade, ils croisaient souvent deux frères à cheval qui ne leur prêtaient pas attention. Parfois, au moment du retour, un homme étrange paraissait guetter on ne sait quoi dans les parages de leur maison ; elle sait aujourd’hui que cet individu qui l’effrayait un peu par son allure, cet étranger qu’elle découvrait assis sur une pierre au bord du chemin ou bien accoudé au pont romain, n’était autre qu’Aristide Codoux, jeune homme éploré qui avait perdu son bon sens mais ne manquait jamais de faire à la petite fille, sans quitter des yeux le portail de la maison où s’enfermait Marthe de Gonzague depuis leur terrible rupture, un geste amical du bout des doigts.


Dans le brouillard, Marguerite entend Pierre raconter au père Guillaume leur histoire d’enfance. La découverte d’une main chaude à travers la haie qui séparait leurs jardins ; les après-midi magiques sur l’île secrète qu’ils ont découverte, enchâssée au confluent des deux rivières qui serraient dans leurs lacets le hameau de Sainte-Apolline : couchés sur le dos, ils n’avaient d’autre paysage à contempler que le ciel et la course des nuages ; les virées clandestines à vélo dans la campagne, main dans la main au risque de se rompre le cou ; les signaux lumineux échangés la nuit, par-dessus la haie, depuis la fenêtre de leurs chambres haut perchées dans les tours jumelles du faux manoir où leurs familles vivaient comme chiens et chats…


Le père Guillaume encourage du geste Marguerite à dire son mot, à colorer le récit de l’abbé de ses souvenirs de petite fille. Sans regarder ce dernier ni s’adresser à lui, elle commence par balbutier quelques commentaires confus qui paraissent tombés de nulle part. L’histoire que Pierre raconte est la sienne, mais aussi celle d’une étrangère qu’elle ne reconnaît pas ; elle l’a vécue aux côtés de Pierre mais l’entend aujourd’hui comme un conte d’un autre temps et de l’autre bout du monde. Pourtant, peu à peu, les pensées de la jeune femme s’éclaircissent ; elles se laissent bientôt tisser ton sur ton dans la trame du récit de l’abbé, s’y fondent comme les eaux de l’affluent se perdent dans le fleuve en le marquant d’une traînée plus claire qui ne se dissipe que loin en aval. Ils parlent dès lors à deux voix sans passer un détail de leur aventure.


Anne-Claude et le père Guillaume, chacun dépositaire de bribes de l’histoire, voient se constituer devant leurs yeux un puzzle aux teintes vives avec des éclats, des volutes, des formes de carnaval. Des bouffées de musique palpitent soudain et s’éteignent ; l’odeur piquante des bois après la chute des feuilles, l’odeur du sable mouillé, l’odeur de jeunes corps emmêlés emplissent, le temps d’une inspiration, l’espace confiné du compartiment, puis elles refluent sans laisser d’autre trace qu’un peu de nostalgie dans l’âme.


On poursuivrait jusqu’au jour cette veillée sentimentale, mais il faut bien qu’on en vienne à la cassure, à l’excursion maudite sur la rivière, à l’accident qui a tout brisé ! Pierre répète mot pour mot le récit qu’il en a fait la veille à Anne-Claude. Marguerite se tait, bouche bée, yeux fixes, mains tremblantes écrasées sur ses oreilles pour ne pas entendre ; elle a tout oublié de l’épisode et n’en veut rien savoir. Pour elle tout est simple : un matin comme un autre, elle s’éveille dans sa chambre de jeune fille avec l’étrange sensation de ne plus exister tout à fait. Son père est assis à son chevet, le corps et le visage vieillis comme si dix années avaient roulé sous les ponts. Quand Marguerite veut se lever, cela n’est pas possible. Son père lui explique qu’en se promenant elle a eu un grave accident. Elle est restée plusieurs jours inconsciente. Maintenant tout va bien. Elle doit recouvrer son énergie par bribes, d’un jour sur l’autre, se reposer, prendre ses médecines en fermant les yeux pour ne pas sentir leur goût atroce, manger sans rechigner les plats qu’on lui mijote en cuisine. La vie reprend son cours. Il ne s’est rien passé d’irrémédiable.


Dans la tête de Marguerite, il y a un grand vide. Son ami Pierre n’est pas venu lui rendre visite dans sa chambre de malade, mais c’est à peine si elle se souvient de lui. Sa vie de petite fille a été effleurée par un fantôme dont les formes évanescentes ont été éparpillées dans l’espace par la première bourrasque. Comme les lignes dansent et disparaissent devant ses yeux quand elle tente de lire un livre, même le visage de son ami s’est effacé de sa mémoire. Les jours passent. Se rappelle-t-elle qu’elle n’a pas toujours vécu clouée dans un lit en écoutant s’écouler le temps autour d’elle ? Se rappelle-t-elle qu’il y avait une autre vie avant celle-ci, une vie avec des courses dans l’herbe et des fous rires, une vie brisée en deux par un terrible accident dont elle ne sait rien ?


Son père a engagé une fille du village pour prendre soin d’elle pendant la journée, lui faire la lecture, la changer, la laver, l’encourager à boire et manger. On dit à Marguerite qu’elle doit rester couchée pour reprendre des forces, mais les forces ne reviennent pas. On fait venir auprès de son lit des spécialistes qui connaissent tout sur tout, des neurologues d’outre-mer, des psychiatres barbus, des chirurgiens aux dents blanches qui lui parlent d’une voix trop douce et lui caressent les cheveux. Elle n’est plus une enfant. Elle veut comprendre ce qui se trame autour d’elle. On lui apprend enfin qu’à moins d’un miracle elle ne marchera plus jamais. Elle fait dans un chapelet de crises de nerfs qui ne l’avancent à rien. Les mois passent. On lui aménage une chambre au rez-de-chaussée. On lui fait prendre des cours par correspondance. Son père ne travaille presque plus. Il veille sur sa fille et sombre dans une mélancolie plus silencieuse de jour en jour. Sans état d’âme, Marguerite finit par accepter, pour se déplacer dans le jardin et la maison, la vieille chaise roulante de sa mère. La haie qui sépare leur propriété de la propriété voisine lui semble beaucoup plus haute qu’autrefois, le fond du jardin, du côté de la rivière, si loin qu’elle ne va jamais jusque-là.


Le dimanche, elle se fait pousser dans sa chaise au-delà du pont en dos d’âne qui franchit la Glêne pour aller méditer devant les fresques de la chapelle de Sainte-Apolline. Il ne passe alentour aucun couple de cavaliers pour la saluer d’un geste. Aucun rôdeur ne guette plus dans les parages en surveillant le porche de la maison des Gonzague. Elle s’essaie à prier devant les images saintes, tente de rassembler des bribes de foi qui ne ressemblent pas à grand-chose. Après une heure, le temps d’une messe, on vient la chercher pour le repas de midi, toujours sinistre, où père et fille, encore plus silencieux qu’en semaine, touchent à peine aux plats et n’osent pas se regarder dans les yeux.


Pendant ce temps, une fois close l’enquête et les formalités judiciaires, on a enfermé Pierre de Gonzague dans un collège de jésuites à l’autre bout du pays. Les dortoirs y sont vastes, les surveillants cruels, les professeurs phénoménaux. Lui n’a rien oublié de l’accident. Il rêve chaque nuit de barrages défoncés, de rivières en crue, de naufrages dont nul n’échappe que lui-même. Emporté par le courant fou, il entend les cris d’horreur de Marguerite ricocher à la surface de l’eau, se perdre de branche en branche, se dissoudre enfin dans la solitude des bois. Terrorisé par le silence, il s’éveille en hurlant et ne se rendort pas de la nuit. Tout le jour, des fourmis lui courent sous la peau en instillant leur venin jusque dans ses pensées. Son ventre se tord quand on lui propose de la nourriture. S’il ferme les yeux, le visage en sang de Marguerite, baudruche monstrueuse qui n’éclate jamais, emplit tout l’espace entre lui et le monde. Le père infirmier du collège lui prescrit des calmants et des régimes qui n’ont d’autre effet que de l’enfoncer plus profond dans la solitude.

Ses seules heures de répit, il les trouve dans l’étude acharnée des sciences expérimentales et des mathématiques. La salle d’étude devient son lazaret privé ; il s’y est aménagé, dans une encoignure abritée des regards par des montagnes de livres, un refuge coupé du monde où il peut dévorer dans le désordre tous les ouvrages de biologie, de géographie, d’astronomie ou de géométrie descriptive qui lui tombent sous la main. Il sait qu’avec le temps, si le règlement du collège ne lui imposait pas de suivre des cours, de frayer avec ses camarades dans de stupides activités sportives ou ludiques, de lire des romans et des poèmes où toujours l’amour triomphe, il saurait se construire une bulle inexpugnable de quiétude et de morosité.


Mais on ne le laisse pas tranquille, toujours on le bouscule, toujours on le force hors de ses gonds. Peu à peu, pour ne pas devenir tout à fait fou, il n’a d’autre choix que de se résoudre à reprendre sa place parmi les autres dans le jeu de la vie. Il devient le meilleur élève de sa classe, le camarade le plus apprécié, le fils et le frère le plus aimant quand il rentre en congé dans sa famille. Plus tard, comme coule un fleuve depuis sa source jusqu’à son embouchure, on fera de lui un médecin illustre, un professeur de neurophysiologie ou de psychopharmacologie dont les théories illumineront le monde de la science. Face à son miroir, il ne sera jamais dupe de tout ce cinéma.


Le jour des dix-huit ans de Marguerite, son père fait une vilaine attaque, le cœur qui déraille, une artère qui explose, le sang qui monte au cerveau et s’y épand comme le flux sur le sable et les rochers. C’est un dimanche. Elle est occupée à méditer devant la chapelle, abritée des intempéries sous un auvent de fortune, quand on lui apprend la nouvelle. Pendant que son père remonte lentement la pente à l’hôpital, comme elle n’est pas capable de passer seule ses nuits, de bonnes âmes lui trouvent un lieu de villégiature provisoire : dans un home pour handicapés profonds du corps et de l’esprit, elle passe un mois d’enfer en n’osant pas imaginer ce que va devenir sa vie si son père ne survit pas. De cette parenthèse, elle ne parlera jamais à personne.


Elle peine à reconnaître le vieil homme qui vient un matin, par surprise, la sortir de sa prison. Il se tient voûté comme un saule, boite bas, s’exprime dans un jargon bizarre dont la plupart des mots, quoique familiers, paraissent inventés ou empruntés à une langue inconnue. Une moitié de son visage n’a pas changé, l’autre s’est affaissée tel un rivage de molasse sapé par la crue. Lui non plus ne semble pas reconnaître sa fille tout de suite. Il flotte entre eux, le temps de quelques respirations, un brouillard de gêne et de perplexité, puis leurs yeux se retrouvent, puis il se penche vers elle pour l’embrasser.


Père et fille reprennent leur triste vie commune. Ils se sentent un peu plus proches qu’auparavant. Marguerite fait la lecture à son père. Si Dieu leur prête vie, tous les livres de la bibliothèque y passeront. Elle lui parle beaucoup, de tout et de rien, en désordre et pagaille. Il lui répond par de longues tirades : les bons jours, en se forçant, elle en saisit quelques bribes au milieu du chaos. Une infirmière rugueuse passe matin et après-midi leur prodiguer quelques soins ; une aide ménagère les aide à survivre ; le livreur de repas chauds à domicile sonne à leur porte chaque soir ; la nuit, ils restent seuls, dorment dans la même chambre du rez-de-chaussée sans bien savoir lequel des deux veille sur l’autre. Plus personne ne monte à l’étage contempler la vue sublime sur la rivière et le pont géant qui la surplombe.


Le jardin part à l’abandon. Sur son fauteuil d’infirme, Marguerite doit se frayer un passage entre les ronces et le liseron qui ont envahi les allées. De l’autre côté de la haie, du côté de chez les Gonzague, un silence hostile remplace les bruits de fête d’autrefois, rompu soudain par un claquement de porte ou un éclat de voix qui font sursauter la jeune fille. Avec le temps qui passe, elle a appris à se déplacer partout sans aide. Bientôt, lassée de tourner en rond dans sa maison et son jardin, elle a repris ses visites dominicales à la chapelle. Passer le pont en dos d’âne lui coûte un effort terrible, mais son heure de méditation devant l’oratoire le lui rend au centuple.


Tour à tour elle contemple le moine capucin en prière, Joseph et Marie en fuite vers l’Égypte, le chevalier Guillaume, la belle Apollonia qui semble lui sourire derrière son masque sévère. Marguerite ne prie pas, ou si peu que Dieu et les saints du paradis ne risquent pas d’y prêter l’oreille. Elle se complaît davantage à laisser dériver son esprit d’une image à l’autre, à en lier les personnages à travers d’improbables histoires dans lesquelles elle ne s’accorde jamais que de petits rôles de figuration. D’un dimanche sur l’autre, qu’il neige, qu’il vente ou qu’un soleil brûlant affûte toutes les ombres autour d’elle, un nouveau récit sort de terre le temps d’une messe. Quand elle repasse le pont qui la ramène à sa maison, tout s’oublie de ces échafaudages imaginaires, mais il lui en reste un peu de baume au cœur pour la journée.


D’autres images tournoient dans ses rêves nocturnes, parcelles de lumières cerclées de métal gris, pièces de puzzle qui s’entrechoquent et font la voltige. Dans ce kaléidoscope géant qui se répète presque chaque nuit, elle finit par reconnaître, silhouettes désarticulées, les saints personnages de verre qui trônent sur les vitraux de l’église paroissiale où elle allait adolescente suivre la messe malgré les réticences de son père : Bernadette et Apolline au teint de cire, Martin flamboyant, l’épée brandie, le poitrail orné des rutilantes armoiries de la famille Gonzague, tous dansent autour d’elle un sabbat qui ne la laisse pas en paix jusqu’au matin.


Mais une nuit enfin, au petit jour, entre veille et sommeil, le carrousel ralentit sa course. Comme Bernadette devant la Vierge en robe bleue, Marguerite est agenouillée dans le chœur de l’église, frissonnante, éblouie par le scintillement des vitraux allumés par le soleil levant. La sainte se penche à son oreille et lui parle avec des mots clairs comme l’eau des sources : si elle veut que sa vie change, elle doit tout laisser pour la rejoindre !


Depuis une éternité, on n’entend que la seule voix de Marguerite Rouxfeu dans le compartiment. De broderies en fioritures, son récit se perd dans des culs-de-sac et des puits sans fond. De redites en rebroussements et bifurcations, il avance pourtant vers un dénouement qu’elle redoute d’évoquer, sentant bien qu’elle n’a pas le choix : Pierre de Gonzague va croiser de nouveau sa route. Elle n’a pas saisi tout de suite le sens de ce que Bernadette Soubirous lui a murmuré dans son rêve, s’il s’agissait vraiment d’un rêve. Doit-elle tout laisser pour la rejoindre en s’enterrant comme elle dans un monastère où vivre enfin dans la paix ? Doit-elle simplement abandonner sa vie de femme sur la Terre, se laisser mourir de faim ou de désespoir, couper le fil pour que son âme immortelle s’envole comme un ballon rejoindre Bernadette et les autres au paradis des saints et des justes ? Demander conseil à son mécréant de père serait peine perdue même si elle était capable de comprendre trois mots à son jargon.


Dans son désarroi, elle convoque chez elle l’ancien confesseur de sa mère, un dominicain aux allures d’inquisiteur à la retraite, qu’elle n’aime pas, mais le seul prêtre de tout le diocèse qui se déplace encore à domicile pour sauver les âmes. L’entretien tourne au vinaigre sitôt que Marguerite évoque ses moments d’extase devant la chapelle ; quand elle avoue sans rire que Bernadette lui a parlé dans son sommeil, quand elle demande naïvement conseil sur la meilleure voie à suivre pour répondre à cet appel, l’ecclésiastique se fâche tout rouge en la traitant de sorcière bonne à brûler. Mille absolutions ne suffiraient pas à sauver son âme de l’enfer ! Pour purifier cette démone, il faudrait le bûcher ou un miracle comme on n’en fait plus !


Un miracle ! Les yeux de Marguerite pétillent dans le clair-obscur du salon où elle est revenue s’asseoir, après le départ en fanfare du dominicain, auprès de son père qui somnole. Les imprécations du vieux corbeau d’église ne l’ont pas blessée, car le monstre, à son insu, lui a offert sur un plateau la clé qui ouvrira la bonne porte. Elle la tient dans sa main, la retourne, la presse contre sa joue pour en éprouver la fraîcheur. Un miracle ! Connaissant Bernadette, comment n’a-t-elle pas songé plus tôt à un miracle ? Quoi de plus simple que de se laisser porter par le courant pour la rejoindre à Lourdes ? Et là-bas, pour que tout s’arrange, ne suffira-t-il pas de quelques prières dans le fond du cœur, de quelques processions sinueuses dans les rues de la ville, de quelques bénédictions de masse devant les autels fleuris, de quelques aspersions d’eau bénite, de quelques implorations collectives et bourdonnantes à l’entrée de la grotte ?


Pour que son père ne se doute de rien – si le vieillard ne parle plus le langage des mortels, il comprend tout ce qui se trame autour de lui – Marguerite lui organise des vacances dans un home alpin où il sera traité comme un roi. Pendant ce temps, avant qu’il ne soit trop tard, elle fera venir artisans et jardiniers pour donner un coup de neuf à leur logis qui part à vau-l’eau. Il peut lui faire confiance pour surveiller les travaux. À son retour de la montagne, tout sentira bon la peinture fraîche et l’herbe tondue ras…


Mentir ainsi à son père a rendu Marguerite Rouxfeu légère. Elle se sent pousser des ailes à l’idée de se joindre au plus grand pèlerinage diocésain du siècle ! Des fourmis courent le long de ses jambes. Pour un peu, sur le quai du départ, elle se lèverait d’un bond de sa chaise pour aider au transport des malades et du matériel. Elle ne reconnaît pas tout de suite le jeune homme en blouse blanche qui s’approche d’elle, sursaute, se penche, l’embrasse puis lui parle du passé comme s’ils étaient de vieux amis que le mauvais sort a séparés.


– Je me souviens de cet instant comme d’un feu d’artifice de joie et de douleur, s’exclame Pierre de Gonzague en interrompant Marguerite au milieu d’une phrase. De joie parce que la vie m’avait imposé de tracer une croix sur mon désir de revoir un jour Marguerite, de douleur parce qu’elle m’accueillait en étranger, en importun, peut-être en ennemi…

– Parlez plus simplement, mon ami, vous n’êtes pas en chaire ! s’exclame le père Guillaume. Nous sommes entre nous. Alors, foin de la rhétorique et des effets de manche ! Ainsi c’est dans ce train que vous vous êtes enfin retrouvés ! Je vous avoue que je frétillais d’impatience en attendant ce moment. Rien ne me plaît davantage que les retrouvailles incongrues, les croisements de destins dont le bon Dieu nous gratifie par surprise quand il s’amuse à verser un peu de piment dans nos vies.

– Pierre est resté à mon côté toute la nuit. Pour moi, il a négligé ses tâches de bon samaritain auprès des autres malades du convoi. Avec une patience d’ange, il m’a raconté notre première rencontre, nos escapades sur l’île en bout de jardin, nos tours clandestins à vélo, les messages secrets que nous échangions la nuit, de fenêtre à fenêtre, par-dessus la haie. Petit à petit la mémoire m’est revenue. Le parfum des herbes où nous nous étendions jaillissait des parois plastifiées du wagon pour m’exploser au nez, et les odeurs suffocantes de l’encens quand nous suivions la messe du dimanche, lui dans la travée des hommes, moi dans celle des jeunes filles, en nous épiant du regard de l’Introït à l’Agnus Dei. Comme on évoque le temps qu’il fait, il m’a parlé aussi de l’accident qui m’a laissée paralysée, des soupçons qui ont pesé sur lui, de son exil dans un collège à l’autre bout du pays. La mémoire m’est revenue, puzzle reconstitué pièce à pièce, mais j’avais devant moi un autre Pierre, plus calme, plus déterminé, avec des éclairs de glace dans le regard. Je me sentais effrayée de l’entendre rappeler avec un tel détachement une période de sa vie qui avait dû ressembler à l’enfer.

– À force de brimades et d’humiliations, les jésuites avaient fait de moi un fauve ombrageux déguisé en bon garçon. Mes études de médecine ont parachevé l’ouvrage. Le masque sur mon visage a durci, la cotte de mailles autour de mon corps s’est épaissie et alourdie au point de me laisser à peine respirer, mais à tous je donnais l’apparence d’un jeune homme raisonnable, sensible, intelligent, généreux, remarquablement mûr pour son âge, promis à un avenir brillant. Même devant Marguerite dans son fauteuil d’infirme, je n’ai pas su me défaire de ce carcan !

– Une fois pour toutes, cessez de parler comme un livre, Pierre ! Nous ne sommes pas ici sur la scène d’un théâtre. Vous n’êtes pas en train de déclamer le grand monologue romantique du III en ne songeant qu’aux acclamations qui vont suivre. Nous n’avons que faire des masques de cuir et des cottes de mailles ! Quant à vous, Marguerite, ne vous laissez pas contaminer par le lyrisme à quatre sous de notre bon vicaire !


À son habitude, le père Guillaume a voulu élever la voix pour que chacun l’entende bien, mais il ne sort de sa bouche qu’un bougonnement indistinct. Enfoncée dans son coin de banquette, les yeux fermés, attentive au point de se rompre en morceaux, Anne-Claude est la seule à comprendre son exhortation. Elle se tourne vers lui, elle s’inquiète de voir sur ses traits une mollesse qui ne lui ressemble pas, ils échangent un regard qui la rassure. Les autres poursuivent leur dialogue parallèle, leur récit à deux voix qui paraît ne s’adresser à personne. À les écouter, il monte en elle une rage étrange qui ressemble à de l’envie. Quelle est sa place dans cette histoire ? Elle a rompu avec le monde de ses parents, renié dans la douleur la religion de ses ancêtres, voyagé seule au bout du globe et au-delà, et pourtant il n’y a rien à dire sur sa vie, rien qui puisse enflammer la passion ou attirer sur elle le regard d’un seul homme parmi les millions d’hommes qui déambulent comme des automates dans les rues de toutes les villes du monde. Un jour gris s’est levé. Des gouttes de pluie sale strient en diagonale la vitre du compartiment. Lancé trop vite sur un tronçon de voie en réparation, le train qui les emporte tremble de tous ses membres.


– Pendant que Pierre me parlait, les fourmis rouges me dévoraient les jambes, instillaient du poison dans mes muscles atrophiés, creusaient de folles galeries entre os et cartilages. Des éclairs de chaleur explosaient au fond de mon ventre. Sous les bourrasques, mon cœur gîtait à en chavirer sans retour. Pourtant mon âme restait sereine et transparente. Elle flottait à la surface de mon corps comme un iceberg inébranlable, aux flancs trop lisses, aux parois trop escarpées pour que la main d’un homme puisse s’y agripper. Je me sentais plus heureuse qu’une Apolline au cœur du supplice, plus libre qu’une Luce à qui on arrache les yeux.

– Marguerite m’écoutait en souriant. Elle parlait peu. Sa main ne tremblait pas dans la mienne. Jusqu’au bout du voyage, j’ai cru que tout pourrait recommencer entre nous. Bientôt, avec le temps qui passe, nous hériterions chacun de notre part de la maison de Sainte-Apolline. Je l’aménagerais pour elle, ferais raser la haie, construire une passerelle pour relier au rivage notre île magique. Même infirme, elle me donnerait des enfants sans compter…

– La matinée était bien avancée quand le train s’est arrêté en gare de Lourdes. Il faisait un temps magnifique. Des feuilles dorées voletaient en tous sens sur le quai. On est venu chercher Pierre pour qu’il aide au déchargement. Je me suis levée pour le suivre. Tout s’est écroulé autour de moi. Quand je me suis réveillée, il avait disparu. Sans le père Guillaume, je ne l’aurais sans doute jamais revu.

– Tu dois me pardonner, Marguerite, tu dois me pardonner même si tu ne peux pas me comprendre. J’aurais dû être submergé de bonheur en te voyant te lever et faire quelque pas dans ma direction en chancelant, mais il a surgi en moi tout autre chose. J’avais gardé mon calme en te retrouvant la veille sur le quai. Là, toutes les coutures ont sauté, tous les barrages se sont rompus dans ma tête et dans ma poitrine. Si je ne voulais pas devenir fou à enfermer, je n’avais pas d’autre choix que de m’enfuir sans attendre que tu reprennes connaissance. Aujourd’hui, je n’agirais pas autrement si je revivais pareille horreur en moi, pareil déferlement d’immondices et de violence.


Marguerite ne réagit pas aux paroles de l’abbé. Rien ne peut laisser croire qu’elle a entendu. Tout en poursuivant son monologue, elle se raisonne en silence avec des arguments trop sages pour être honnêtes : Dieu lui-même sait-il quel chemin semé d’épines auraient suivi nos vies si j’avais trouvé Pierre à mes genoux en m’éveillant guérie ? Il est devenu prêtre, n’est-ce pas la solution la plus sage ? Avec son caractère ombrageux, son humeur qui couve des orages même quand le temps est radieux, avec ses accès de culpabilité toujours prêts à se déverser n’importe quand, sur n’importe qui, à propos de n’importe quoi, il n’aurait fait ni un bon médecin ni un bon père. Un bon mari, peut-être, un solide compagnon d’infortune pour une femme invalide ou une folle : en prenant soin d’elle comme d’un oiseau malade, il aurait pu soulager du matin au soir, du lundi au dimanche, de janvier à décembre, d’année en année, sa conscience trop lourde à porter pour un seul homme. Je comprends qu’il se soit enfui en me découvrant guérie. Je lui pardonne.


– Je me suis éveillée assise dans ma chaise roulante. Avais-je rêvé ? Un vieil homme habillé en évêque tenait serrées mes mains dans les siennes. Mes jambes étaient plus douloureuses que si j’avais marché toute une journée dans la montagne. L’ecclésiastique m’a parlé longtemps, avec des mots simples, comme si j’étais une petite fille à sa leçon de catéchisme. Pour un peu, il m’aurait caressé distraitement le genou tout en m’expliquant par le menu les tours et les détours du droit canon et les grands principes de la politique promotionnelle du Vatican. Je m’étais levée de mon fauteuil. J’avais marché. Si on me laissait faire, nul doute que je serais capable de recommencer. Assurément, il y avait eu intervention divine ! Mais la route était longue jusqu’à la reconnaissance officielle d’un miracle, tortueuse, avec plus de culs-de-sac que d’avenues rectilignes bordées d’arbres majestueux. Mais ce miracle-là s’était produit en privé, dans un compartiment de chemin de fer anonyme, hors des grands mouvements de foule, sans la ferveur partagée par des milliers de pèlerins lors des rituels collectifs qu’organise chaque jour l’Église à la gloire de Dieu et de ses saints.

Il ne faut pas laisser la lampe sous le boisseau, a-t-il poursuivi. Tous les croyants, valides ou non, ont le droit de contempler de visu les effets de la puissance divine. Je ne devais pas me laisser aveugler par l’orgueil ou la fierté. Je devais prendre garde, car un corps fraîchement miraculé était une proie facile et tentante pour le diable et ses manigances ! Mais si je fermais les yeux et me laissais guider par notre mère l’Église, je n’avais rien à craindre du Mauvais. Sans effort, je m’approcherais au plus près de la lumière divine et récolterais en abondance tous les fruits spirituels de ma guérison…

Arrachant ainsi mon accord par chantage et séduction, mon évêque et les pontifes locaux ont mis en scène, sans lésiner sur les moyens, un remake de ma guérison : sur le parvis pavé d’or qui mène à la grotte de Bernadette, en plein office, sous les caméras de télévision du monde entier, devant une foule incroyable, j’ai feint d’être frappée par l’éclair divin à l’instant précis qu’on m’a indiqué par un signal discret. Mon cri a fait taire tous les murmures. La foule s’est écartée de mon fauteuil comme s’il était brûlant. Je me suis levée, l’air plus hagard qu’une somnambule de théâtre, ai fait quelques pas vers la statue de la Vierge, me suis effondrée une seconde fois. Des mains secourables m’ont retenue. La suite, vous la connaissez mieux que moi si vous lisez les journaux ! Quand enfin on m’a laissée libre de rentrer chez moi, j’y ai appris que mon père était mort d’une attaque cérébrale le jour même de ma guérison miraculeuse. Des bonnes âmes m’avaient tout ce temps caché la nouvelle pour préserver la paix de mon esprit !

– Le vrai miracle, ma petite Marguerite, tonne le père Guillaume qui avait retrouvé sa voix, le miracle c’est que tu aies gardé la foi à travers ces épreuves grand-guignolesques ! J’en connais beaucoup qui se seraient convertis au bouddhisme ou à la franc-maçonnerie pour moins que ça !


Tous se taisent. Pierre ne racontera pas la suite de son histoire. De sa bouche, personne n’apprendra jamais les raisons de sa fuite, ni quels méandres de réflexion lui ont fait abandonner ses études de médecine pour se lancer à corps perdu dans la prêtrise en même temps que sa foi déjà chancelante s’envolait en poussière. Il y a des secrets de l’âme que le confesseur ou le psychanalyste le plus perspicace ne perceront jamais.


Tous se taisent. Le train fait halte dans une gare fourmillante de vie. D’un quai à l’autre, on se hèle avec des rires et de grands gestes. Les haut-parleurs tonitruent. Des marchands de beignets qui ressemblent à des santons frappent aux vitres des wagons pour vendre leur marchandise aux pèlerins. Le mauvais temps a été chassé vers d’autres contrées. Un soleil blême projette des ombres de serpents sur les quais et les façades.


Le convoi s’ébranle enfin pour la dernière étape du voyage. Ils se taisent. Un silence de chapelle du Saint-Sacrement flotte dans le compartiment aux vitres embuées. Pierre de Gonzague s’est endormi plus raide que jamais. Affalées sur la banquette, Anne-Claude Blondel et Marguerite Rouxfeu ronflent à deux voix avec des soupirs et des marmonnements. Le père Guillaume semble retenir son souffle pour ne déranger personne. Il serre dans ses mains le paquet de photographies trouvées dans la bottine de Marthe de Gonzague.


Ils n’ont pas dormi une heure quand on frappe à la porte du compartiment pour les avertir que leur tour de corvée auprès des malades commence dans dix minutes. À changer ceux qui se sont souillés dans leurs rêves, à nourrir ceux qui peuvent manger, à changer les pansements, à remettre en place attelles et prothèses, ils ne vont pas chômer d’ici l’arrivée à Lourdes !


On devra se débrouiller sans leur aide : pendant son sommeil, le père Guillaume a basculé de l’autre côté. En héritage, il a laissé à ses compagnons de voyage un sourire qui flotte sur son visage comme un ultime message d’ironie et d’amour. Ils le couchent sans mot dire sur une des banquettes, tirent les rideaux, le veillent dans la pénombre jusqu’au terme du voyage.


 
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   Marite   
13/2/2015
Un second personnage quitte la scène et je ne sais dans quelle direction va évoluer le scénario ! Donc, toujours ma curiosité tenue en haleine ! Bien aimé cette expression : « … des fleurs séchées perdues entre deux pages de son album de souvenirs. »


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