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La licorne des Pyrénées
Acratopege : La licorne des Pyrénées  -  Le cimetière dans la montagne
 Publié le 13/02/15  -  27019 caractères  -  7 lectures    Autres publications du même auteur

Autour de la tombe ouverte, trois silhouettes s’affairent à grands coups de bêche dans le contre-jour. La matinée est encore fraîche, mais on sent la chaleur monter de la vallée. Le soleil s’élève au-dessus des crêtes. Depuis la veille, un coup de sirocco a plongé la région dans une sorte d’été précoce. Vers le sud, le dôme obscène du Loum luit comme une lampe d’opaline. La montagne maudite, que personne n’approche hormis quelques contrebandiers ou braconniers qui n’ont plus rien à perdre, paraît déjà ruisseler de sueur. Des vapeurs grisâtres s’accrochent à ses flancs ravinés, lâchent prise, coulent vers la plaine où elles se rassemblent en un lac de brouillard à la surface hérissée de piques.


Deux femmes et un homme creusent la terre durcie par l’hiver. Leurs gestes sont brusques. À tout moment, l’un ou l’autre se détourne de sa tâche pour lancer un regard inquiet en contrebas, vers le village abandonné où ils ont passé la nuit, vers la route de terre battue qui mène à la plaine. Ils parlent peu, comme si chacun d’eux avait été à son insu entraîné dans une histoire qui ne lui appartient pas, où il n’a rien à dire, rien à partager avec personne. Les quelques banalités qu’ils échangent sur la beauté du paysage ou la dureté terrible du sol leur sont renvoyées en écho par la falaise de granit qui les surplombe au nord. Chaque coup de bêche fait trembler la vallée avec plus de violence qu’une volée de cloches folles laissées à elles-mêmes dans la tempête.


Assis en retrait sur le porche d’un oratoire en ruine, près de l’entrée du cimetière, le vieil Aristide Codoux, souffle court et mains tremblantes, les regarde travailler. Il sourit. Pour la première fois depuis longtemps, depuis si longtemps qu’il ne garde de l’événement qu’un souvenir diaphane, il perçoit en lui des sentiments de gratitude envers la Providence. Pourtant il ne s’est pas étonné, quelques jours plus tôt, quand la bande de motards boréaux lui a prêté main-forte pour hisser Marthe au sommet de la dune du Pilat ; sans leur aide, il n’aurait sans doute jamais pu accomplir sa première promesse. Il ne s’est pas étonné, ensuite, quand enfin le mur des Pyrénées s’est dressé devant lui, que sa vieille 2CV aux couleurs ternies par la poussière du voyage retrouve d’elle-même, de village en village, de col en vallée, la route qui menait au but. Il ne s’est pas étonné davantage, en levant les yeux vers la falaise, de découvrir intact le cimetière désaffecté. Le hasard fait souvent bien les choses quand on lui donne un coup de main ! Ici tout est différent : dans la lumière et la chaleur du matin, le dos calé contre la pierre fraîche, Aristide le mécréant se surprend à penser que sans quelque intervention divine, vaincu par la soif et l’épuisement, il n’aurait peut-être pas passé la nuit.


La veille, le moteur de sa voiture a calé à une centaine de mètres de l’extrémité du chemin carrossable. Il n’a pas essayé de le relancer, pressentant que tout effort resterait vain. Appeler à l’aide n’aurait pas été plus utile : de toute évidence, plus personne ne vivait dans ce village depuis des années. Avant que la nuit ne tombe sur la montagne, il a usé ses forces pour transporter jusqu’aux premières maisons, en contrebas de la route, d’abord la dépouille de Marthe, puis l’informe paquet mal ficelé qu’il avait enfermé dans un coffre et jeté sur le siège du passager en fuyant le palais de Rumine : il ne faut pas tenter les bêtes affamées qui rôdent la nuit dans la montagne.


Trop tard, il s’est aperçu qu’il n’avait emporté avec lui ni eau ni provisions. Il s’est encore épuisé à forcer la porte d’une maison qui paraissait moins ruinée que les autres, a bu d’une traite le fond d’eau boueuse trouvé dans un carafon oublié sur la table de la cuisine, s’est laissé tomber sur un matelas de crin qui sentait bon la lavande, a tenté de s’endormir en écartant les pensées de désespoir qui volaient autour de lui comme des chauves-souris.


« Jamais tu n’auras la force, demain ni aucun autre jour, d’accomplir seul la tâche qui t’attend ! Quel diable t’a fait oublier que tu devrais encore gravir, depuis le village, une pente interminable à peine marquée d’un mauvais sentier ? Ne sais-tu pas que, sans aide, étouffant sous la charge, tu n’atteindras jamais le plateau béni où des indigènes d’un autre temps ont planté leur cimetière au milieu de la rocaille ! Et puis, arrivé là-haut, ne devrais-tu pas encore creuser la terre sous le regard moqueur du Loum et de ses comparses ! Imaginer la scène t’épuise déjà au-delà de ce que tu peux supporter ! Tu trembles sous ta couverture, tu serres les poings comme un enfant rageur ! Sois raisonnable ! Tu as fait de ton mieux pour tenir tes promesses folles ! Ton Dieu absent ne t’en voudra pas d’avoir échoué si près du but ! Pour toi, le temps de la sagesse est venu : quand le jour se lèvera, toute force t’aura abandonné, tu seras incapable de te lever, tu n’auras plus d’autre choix que de rester couché là, le visage tourné vers le mur, à voir grandir et se déformer les ombres au fil du jour, à attendre la fin des choses dans la lumière douce qui baignera la pièce. Avec un peu de chance, si la porte est bien close, personne ne viendra vous déranger dans votre dernière demeure. À la prochaine tempête, le toit et les murs de la maison s’effondreront sur vos têtes. Pour vous trois, cela fera une tombe qui en vaut bien une autre ! »


En pleine nuit, un bruit de moteur a éveillé Aristide au milieu d’un rêve. Le sommeil avait fini par le prendre quand il a entendu des claquements de portières, des raclements de semelles sur le gravier. Des voix féminines ont crié son nom dans les ruelles du village désert, mais il ne s’est senti ni la force ni l’envie de répondre aux appels. Des pas se sont approchés de son refuge. Quand la porte s’est ouverte, il s’est maudit d’avoir laissé traîner des affaires devant l’entrée. On l’avait découvert, on allait lui parler, on allait lui demander des comptes. Jamais il ne retrouverait le fil de son rêve interrompu, le fil de son dernier rêve pour l’éternité : marcher sans fin dans le sable, escalader des dunes gigantesques qui cachent au regard d’autres dunes, plus hautes encore, à l’arête couronnée de tourbillons lumineux soulevés par la brise ; se sentir de plus en plus léger à mesure que l’horizon s’enfuit devant vos yeux, savoir qu’on atteindra avant le soir l’oasis fraîche où des amis vous attendent, attablés déjà, qui vous font une place et vous offrent une tranche de pastèque à mordre à pleines dents… D’abord ses visiteurs lui ont donné à boire un peu d’eau tiède tirée d’une fiasque de plastique, puis ils l’ont forcé à partager avec eux un peu de pain et de fromage. Ils avaient apporté une lampe à gaz qui sifflait et crachotait dans le silence. Après un long temps, quand Aristide lui a paru suffisamment requinqué, Pierre de Gonzague s’est tourné vers le vieillard. Il lui a demandé, d’une voix blanche, où était sa mère. Aristide n’a pas répondu. Il a saisi la lampe, s’est levé, s’est dirigé vers le fond de la chambre, a soulevé la couverture qui recouvrait le corps de Marthe de Gonzague. Pierre s’est approché, les deux femmes l’ont entouré de leurs bras pour l’empêcher de tomber ou de s’enfuir.


– Je devine votre douleur, Pierre, mais votre mère serait morte aussi si je ne l’avais pas emmenée pour son dernier voyage. Regardez son visage paisible. Elle a vu ce qu’elle voulait voir avant que le dernier fil de sa vie ne se rompe. N’est-ce pas le plus important ? Il y a bien longtemps, quand son esprit ne partait pas encore en lambeaux, quand elle me reconnaissait encore, je lui ai fait deux promesses solennelles en mémoire de notre vieil amour rapiécé. La première est accomplie : ensemble nous avons gravi la dune du Pilat pour voir s’abîmer le soleil dans l’océan. Au dernier moment, quand le rayon magique a surgi, elle a ouvert ses yeux.

Quant à la seconde promesse, je n’aurais jamais eu la force de la tenir si vous ne m’aviez pas rejoint ici par miracle. Pour la dernière fois de ma vie, j’ai présumé de mes forces. Sans votre arrivée providentielle, je me serais éteint sur ce grabat avant la fin du jour, comme un feu de braises se transforme en cendres froides si personne n’y jette quelques bûches entre soir et matin. Avec votre aide, rien n’est perdu : dès qu’il fera clair, nous gravirons ensemble la pente jusqu’au cimetière du village. S’il le faut, vous me porterez jusqu’au sommet. Je m’y trouverai un coin d’ombre pendant que vous creuserez pour moi. Une fois accompli mon second vœu, je vous ferai signe de partir sans rien rajouter. J’aurai besoin de rester seul.

– Quelle folie vous a pris de vous enfuir comme un malfaiteur ? Si vous m’aviez approché, si vous m’aviez parlé, nous aurions accompagné ensemble ma mère jusqu’à l’océan…

– Vous ne savez pas tout, Pierre. Sachant ce qui devait être fait ici, au bout du chemin, jamais vous n’auriez accepté de vous joindre à moi. J’avais tout préparé pour notre grand voyage. Vous avez vu comme votre mère déclinait de semaine en semaine. Nous n’avions plus beaucoup de temps. Votre arrivée dans la paroisse n’a fait qu’accélérer le mouvement. Encore un bon coup de mon ami Guillaume, je suppose ! Un as, celui-là, pour mettre des bâtons dans les roues des honnêtes gens ! De manigance en manigance, ce grand guignol n’allait pas tarder à vous faire découvrir le pot aux roses. Quand notre petite Marguerite a découvert par hasard la bague de votre mère sous la panse décousue de la licorne, je n’ai plus hésité. Marthe et moi devions fuir sans perdre un instant pour éviter que le scandale éclate.

Jusque-là, Pierre, vous ne connaissiez même pas mon existence ! Je sais par votre mère que personne dans votre famille ne vous avait jamais parlé de sa première vie. Elle aussi voulait vous préserver. Tant qu’elle a gardé la tête sur les épaules, ma belle Marthe a toujours pris soin que vous ignoriez mes visites. Nous avions renoué après la mort de votre père. À force de la harceler, je lui avais extorqué son pardon. Veuve, elle avait accepté de me revoir quelquefois, de tirer un trait sur les terribles événements qui avaient provoqué notre rupture. Nous avons d’abord échangé quelques belles lettres pleines de beaux sentiments, puis nous nous sommes revus une première fois, une deuxième, tissant ensemble, à petits pas, une nouvelle histoire d’amour sur la chaîne encore tendue de l’ancienne. Les motifs en étaient plus discrets, tout de finesse et de douceur, ton sur ton plutôt que choc de couleurs flamboyantes, mais le jeu en valait la chandelle… Dites-moi, Pierre, si je vous fatigue avec mes images fleuries ! Produire au mètre de la mauvaise poésie, c’est le plaisir ultime d’un vieillard qui n’a plus d’autres babioles que les mots pour se divertir !

– Vous ne me fatiguez pas, Aristide, mais je ne me sens pas d’humeur à apprécier vos efflorescences verbales à côté de la dépouille de ma mère. Et puis vous ne m’apprenez rien. Avant de mourir, le père Guillaume m’a tout révélé de vos tribulations de jeunesse. S’il nous a entraînés dans ce voyage de fous, c’est pour me donner une chance de revoir ma mère vivante, mais aussi, j’en ai l’intuition, pour que je puisse rencontrer enfin mon demi-frère. Oui, de lui aussi il m’a parlé. Je sais tout de votre faux pèlerinage à Lourdes, de sa naissance clandestine dans un couvent de bonnes sœurs, de son placement précipité chez un couple de paysans de montagne dont la stérilité faisait vaciller la foi…

– Mort, Guillaume ? Je le pressens depuis que je vous ai vus arriver sans lui. Dieu ait son âme ! Si quelqu’un sur cette Terre méritait un aller simple sans escale sur l’express du paradis, c’est bien mon vieil ami Guillaume ! Pour moi, je crains que le voyage ne soit plus périlleux quand mon tour viendra !


Les deux hommes se sont tus. Assises en retrait, Anne-Claude et Marguerite paraissaient prêtes de s’endormir, égarées dans la même rêverie comme si rien de tout cela ne les touchait plus que le murmure apaisant d’une source dans la nuit. Elles ont sursauté quand le vieil Aristide, rompant le silence, s’est adressé soudain à Marguerite :


– Je n’imaginais pas que nous nous reverrions avant la fin du monde, ma petite fée. Votre curiosité m’a causé bien du tracas, savez-vous. Dieu sait comment les choses auraient tourné si vous n’aviez pas volé cette bague ! Il est temps de me la rendre maintenant. Je ne sais pas comment vous m’avez déniché au milieu des montagnes, mais c’est une bénédiction de la voir briller à votre doigt. Sans elle, l’accomplissement de mon vœu ultime aurait péché par incomplétude. Je n’aurais pas quitté cette Terre en toute tranquillité si je n’avais pu la remettre à sa juste place dans le poing serré de celui à qui elle appartient. Mais dites-moi d’abord par quel sortilège vous m’avez retrouvé au bout du monde, racontez-moi votre course-poursuite, parlez-moi des derniers instants de mon ami Guillaume, décrivez-moi ses funérailles. Il nous reste du temps avant le lever du jour. Mon petit doigt me dit que nous n’aurons pas d’autre occasion de faire meilleure connaissance.


À écouter pérorer le vieil homme, Marguerite retrouvait le trouble qu’elle avait ressenti quelques jours plus tôt dans sa loge. Les relents de moisissure, de tabac, d’alcool la prenaient à la gorge. Au bord de la nausée, le cœur serré d’effroi, elle se serait enfuie dans la montagne s’il n’y avait eu toutes ces bêtes sauvages qui rôdent dans la nuit. Incapable de prononcer une parole, elle s’est tournée vers son amie comme un naufragé lance une fusée de détresse. Si Anne-Claude ne l’avait pas soutenue et secouée, elle se serait évanouie une fois de plus.


Aristide souriait dans sa barbe de trois jours. Pierre était à genoux devant le corps de sa mère. Priait-il ou bien maudissait-il tous les saints du paradis ? Marguerite s’était allongée sur un banc contre le mur. Elle avait fermé les yeux pour tenter d’oublier, en regagnant le pays des rêves bleus, où elle se trouvait. Assise auprès d’elle, Anne-Claude lui caressait les cheveux. Par la lucarne, la nuit paraissait envahir la pièce, noyer la lumière de la lampe à gaz qui sifflait sur la table. On sentait que le tableau vivant, aux ombres tremblées, que composaient à cet instant les quatre créatures mortelles réunies dans la pièce, pouvait d’un instant à l’autre plonger tout entier dans le noir.


Anne-Claude a répondu pour son amie. Elle a dit au vieil Aristide leur départ précipité dans le sillage du père Guillaume ; elle lui a dit la nuit qu’ils avaient passée à se raconter leur vie, enfermés dans un train plein de malades et de paralytiques qu’on entendait geindre à travers les parois ; elle lui a dit la mort douce du père Guillaume alors que le jour se levait sur Lourdes, son ensevelissement en tapinois dans le jardin d’un cloître, sur ordre de l’évêque, pour ne pas affoler les pèlerins en quête de miracle.


Elle lui a dit aussi comment ils avaient retrouvé sa trace grâce aux photographies dénichées dans la chambre de Marthe de Gonzague au château de Rossens : sur l’un des clichés, celui que tenait le père Guillaume entre ses doigts au moment de sa mort, Marthe posait avec Aristide sur un fond de montagnes enneigées. Avec un petit cri d’effroi, Marguerite avait lâché la photo en reconnaissant, derrière le couple enlacé, le décor qui ornait la cage de verre de la licorne des Pyrénées. Tous les natifs de Lourdes, hôteliers ou serveurs de restaurants, avaient identifié le Loum au premier coup d’œil quand ils leur avaient montré l’image. Qu’ils roulent vers le sud en remontant la rivière, qu’ils se glissent entre pics et falaises, de tunnels noirs en ponts suspendus, sur une route hasardeuse creusée dans le rocher : à l’instant de déboucher, sitôt franchi un dernier goulet de la rivière, dans une vallée au fond tapissé de pâturages abandonnés, à l’herbe longue, jaunie par l’hiver, ils verraient se dresser devant eux, fumant et luisant, le Loum comme un dard ceinturé d’ouate.


Avec leur voiture de location, suivre la piste avait été un jeu d’enfant. Dans les derniers villages habités du flanc de la montagne, des femmes et des enfants en haillons qui parlaient une langue incompréhensible leur avaient indiqué du geste, contre quelques bonbons ou piécettes, le chemin de terre pris par la 2CV chamarrée d’Aristide. De loin, ils avaient repéré le véhicule arrêté en biais au milieu du chemin, toutes portes ouvertes, feux allumés dans la nuit, qui n’éclairaient que le vide. Ils avaient erré longtemps dans le village désert avant de repérer la masure où Aristide s’était réfugié.


– Quant à savoir comment le père Guillaume a su que vous vous étiez enfui vers Lourdes et les Pyrénées, vous m’en demandez trop. Le bonhomme était un tombeau sous ses allures de raconteur d’histoires sans queue ni tête à qui voulait bien les entendre. Ce qu’il désirait taire, vous ne soupçonniez jamais qu’il l’ait su !

– Dormons maintenant. À la pointe du jour, comme on dit, je vous dévoilerai les dernières pièces du puzzle. Vous les aurez mises en place en un tournemain et accepterez de m’accompagner là-haut pour que s’accomplisse ce qui doit être accompli. Amen.


Aristide s’est abattu sur sa couche avec un soupir qui pouvait signifier mille choses. Sans mot dire, les autres se sont trouvé une couverture et se sont étendus à même le sol de planches. Leur fatigue était telle qu’ils ont cru s’endormir sur un lit de palace aux draps de satin, à l’oreiller parfumé de senteurs fraîches. Le matin est venu très vite. Un soleil gris est entré par la lucarne, éclair habillé de poussière, projecteur vacillant soudain braqué sur le corps recroquevillé de Marthe de Gonzague pendant que tout le reste demeurait dans l’ombre. Aristide s’est éveillé le premier. Avait-il seulement dormi ? Il a bu un peu d’eau à la gourde que lui avaient donnée ses compagnons, s’est approché d’eux pour les secouer.


– Mes amis, le rideau s’est levé sur le plus grand de mes jours. Tout est prêt pour le spectacle ultime. L’appellerons-nous pantomime du diable ou divertimento pour une âme solitaire et un ensemble de pioches mal accordées ? Magnanime, je vous laisse le choix du titre. Regardez, mes amis, approchez-vous, le soleil vous montre la voie ! Ne voyez-vous pas que Marthe de Gonzague, mon aimée de toujours, ne dort pas seule dans son linceul ?


Personne n’a souri de la tirade pathétique du vieillard amoureux. Ils ont fait cercle autour du corps illuminé en prenant garde de ne pas rompre le rayon solaire dans lequel tournoyaient à la folie, sans espoir de s’évader un jour de leur prison lumineuse, des essaims d’étourneaux microscopiques. Aristide a soulevé un pan de la couverture : ils ont vu, pressé contre la poitrine de Marthe, le corps d’un enfant momifié en position fœtale, un pouce dans la bouche, l’autre main posée sur l’épaule comme pour se tenir chaud.


– Voici le demi-frère que vous cherchiez, Pierre. J’ai bien peur que vous n’ayez jamais l’occasion de faire sa connaissance ici-bas. Rassurez-vous : avant qu’une mauvaise grippe ne l’emporte, il a fait pendant deux ans le bonheur de ses parents adoptifs. Moi aussi, je désirais le revoir, ne fût-ce que de loin, quand au hasard de mes tribulations j’ai été appelé dans ce village pour lever le corps de la dernière licorne des Pyrénées. Un contrebandier l’avait abattue alors qu’elle allait mettre bas. Je devais l’empailler dans les règles, la ramener à Rumine pour qu’elle y soit exposée dans une cage de verre en témoignage de la bêtise des hommes.

Je n’imaginais pas troubler la vie de mon enfant en m’approchant de lui. Je désirais seulement l’observer de loin, peut-être croquer au crayon les traits de son visage. Ses parents adoptifs, je feindrais de ne pas les reconnaître. Eux auraient oublié jusqu’à mon existence. À peine arrivé, j’ai appris que la veille on avait enterré mon fils dans le cimetière qui surplombe le village comme une aire d’aigle. Une grippe comme on n’en fait que dans ces montagnes désolées, de celles qui ne vous laissent aucune chance si vous êtes de santé fragile.

Quand j’ai su la mort de l’enfant, quelque chose s’est retourné comme un gant au fond de mon âme. Dès lors, je n’ai plus eu à prendre aucune décision pour orienter ma pauvre vie. Les événements se sont enchaînés devant mes yeux, autour de moi, comme s’ils avaient été écrits de toute éternité par un mauvais écrivain de théâtre. Je n’étais plus Aristide Codoux, aventurier et taxidermiste, mais un acteur qui joue son rôle avec conscience, sans états d’âme, sans se demander si la pièce est bonne ou mauvaise, la mise en scène géniale ou calamiteuse, la distribution de choix ou avariée. Pour la première fois, je ne tirais plus les ficelles de ma propre vie…

– Venez-en au fait, Aristide, je me sens enfermée et écrasée dans cette chambre trop basse. Dormir à côté d’un cadavre n’a pas été une partie de plaisir, en découvrir un deuxième ce matin me donne la nausée. Je sens que je pourrais m’évanouir. Si nous avons une tâche à accomplir pour vous, allons-y. Vous nous raconterez en route.

– J’en ai presque fini, ma petite fée. Avant de m’accompagner là-haut, vous devez connaître la fin de l’histoire. Poussé par je ne sais quel ange ou quel démon, j’ai passé mon premier jour ici à empailler selon les règles la licorne et son faon. Je me sentais fébrile, maladroit, impatient de voir enfin tomber la nuit sur la montagne. Les villageois me laissaient tranquille dans la masure qu’ils m’avaient louée pour ma tâche de citadin sans âme. Sans doute me considéraient-ils comme une sorte de sorcier venu de la ville.

Quand il a fait noir d’encre, j’ai chargé le faon sur mon épaule et suis monté, courant presque, jusqu’au cimetière dans la montagne. Le plus difficile a été de repérer la tombe de mon fils dans la nuit. La terre était encore meuble. En quelques minutes, tout a été accompli : le faon avait pris la place de l’enfant dans la sépulture. Malgré ma crainte d’être surpris par quelque berger à la recherche d’une brebis égarée, je n’ai pas oublié de replanter bien droit la croix de bois en tête de tombe. De retour à mon atelier improvisé, j’ai travaillé toute la nuit à la lumière d’une mauvaise lampe à pétrole. J’imaginais que naturaliser le corps de mon propre fils serait une épreuve terrible pour moi, mais je n’ai rien ressenti à l’entailler, à le nettoyer, à le frotter d’onguents et de produits chimiques, à le bourrer de paille comme un épouvantail. Dans le ventre de la licorne, je lui avais préparé une niche plus accueillante que le plus beau des tombeaux de rois.

Voilà vous savez tout. Marthe m’a été infiniment reconnaissante d’avoir ramené au pays le corps de notre enfant. Aussi longtemps que sa santé le lui a permis, elle est allée chaque semaine se recueillir devant la cage de verre du palais de Rumine. Quant à moi, de chute en chute, je me suis retrouvé, grâce à la bienveillance d’anciens protecteurs, gardien des collections zoologiques du palais. L’emploi était dégradant, à peine payé, mais je ne méritais pas mieux après avoir mené ma barque de manière si calamiteuse. Ce travail de vieux singe m’obligeait à supporter les vexations de tous et m’imposait de vivre reclus dans des conditions abominables ; en échange, il m’offrait toute liberté, le jour comme la nuit, de visiter la licorne et sa précieuse relique chaque fois qu’il me chantait. Je m’arrangeais toujours pour croiser Marthe lors de ses visites, mais nous ne prenions pas le risque de nous parler au milieu de la foule des visiteurs. Quelle jouissance nous avions, dans ces instants de magie, à partager en silence, sans même échanger un regard, notre terrible secret !


Aristide se laisse bercer par les coups de bêche. Il sourit en repensant à leur procession de tout à l’heure. Ancien chemin de croix aux stations ruinées, dont les mosaïques en noir et blanc ne représentent plus rien tant les intempéries les ont gâtées, le sentier du cimetière gravit la montagne en lacets irréguliers entre des blocs de rocher plantés dans le sol comme s’ils étaient tombés du ciel avec la dernière pluie. L’abbé Pierre de Gonzague marche en tête, portant sur son dos le vieil Aristide Codoux trop épuisé pour marcher encore. Marguerite Rouxfeu avance en titubant dans leur sillage ; sur ses bras tendus, elle tient le corps momifié de l’enfant, si léger qu’un souffle pourrait l’emporter. Anne-Claude Blondel ferme la marche ; arrimé en travers de ses épaules, le cadavre raide de Marthe de Gonzague paraît dans le faux jour une brebis que son berger amène à l’abattoir. À chaque station, ils font un arrêt pour souffler. Personne ne pense à prier.


À trois, ils abattent un bel ouvrage malgré l’état de décrépitude des outils trouvés par miracle dans ce qui devait être la remise du fossoyeur. Encore un bon coup de la Providence ! Aristide s’est assoupi à l’abri du porche de l’oratoire. Il s’éveille quand un premier coup de bêche, soudain, résonne sur une surface dure, du bois ou de la pierre. Pierre laisse échapper un gémissement : le coup lui a tordu le poignet. Anne-Claude lui jette un regard complice, Marguerite se détourne. Personne ne dit mot quand le vieil homme les rejoint au bord de la fosse.


– Je voudrais que vous me laissiez seul pour achever le travail. Sans votre aide, je serais mort avant d’avoir pu tenir ma promesse, mais les derniers gestes m’appartiennent. Je suis sûr d’avoir recouvré assez de forces pour mener ma tâche à terme en solitaire. Soyez remerciés pour tout. En moins d’une heure, si vous suivez ce sentier, vous atteindrez les premiers contreforts du Loum, à l’endroit exact où la dernière licorne a été abattue. Il y a une source tout près, où vous pourrez vous laver et vous désaltérer. Prenez seulement garde aux fumées maléfiques qu’exsude la montagne. Vous penserez à moi en contemplant le Loum, la plaine grise à ses pieds, le ciel bleu tout autour comme un ruban de fête, puis vous redescendrez jusqu’ici sans vous presser. Je compte sur vous pour prendre soin de la petite licorne. Ramenez-la auprès de sa mère. Vous trouverez bien, sans dévoiler le pot aux roses, une explication à fournir aux vieux barbons qui dirigent le musée. Dites-leur aussi qu’ils n’espèrent pas mon retour. Le vieil Aristide a donné à la taxidermie, au gardiennage, à la vie peut-être, tout ce qu’il avait à donner. Une dernière chose avant que nous nous quittions : Marguerite, rendez-moi la bague maintenant. Il est temps qu’elle retrouve sa place pour l’éternité au creux de la main de mon fils.


Il fait déjà très chaud quand ils sont de retour au cimetière. Le sirocco balaie la pente en soulevant des gouttelettes d’eau arrachées aux dernières plaques de neige. Mêlées à la poussière, elles se fondent en vagues d’un brouillard poisseux qui prend à la gorge et masque tous les détails du paysage. Une croix bien droite est plantée à la tête de la tombe soigneusement comblée. Tout près, un faon de licorne roulé en boule paraît les attendre. Aristide Codoux a disparu.


 
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