« Le jour de notre naissance, Dieu nous condamna à mort. »
Yocef Ben Halevi était l’interprète et le secrétaire personnel de Don Juan Chacón, qui gouvernait le royaume de Murcie au nom des Rois catholiques. À trente ans, on le disait érudit, bien que sa renommée franchît à peine les murs de la ville. Il préférait demeurer dans l’ombre, le nez plongé dans ses parchemins, à enrichir son esprit de la sagesse des philosophies anciennes et de l’humanisme naissant.
Dans sa jeunesse, il avait étudié auprès des maîtres les plus sévères, d’abord dans les écoles talmudiques de la Grenade musulmane, puis dans les yeshivás des royaumes chrétiens, à Cordoue et à Tolède. Sa pensée se nourrissait d’Aristote le païen, du juif Maïmonide, d’Avicenne le musulman et de saint Augustin ; sa philosophie transcendait les dogmes, les royaumes et les siècles.
Il maîtrisait une dizaine de langues, vivantes et mortes, parmi lesquelles le romance castillan, l’hébreu, l’arabe littéraire et andalou, le grec, l’araméen et le latin, et les employait avec rigueur et discernement. Cependant, son don le plus remarquable n’était pas la parole, mais l’écoute, la capacité de suspendre sa voix pour interpréter les discours et les silences d’autrui. Ce talent avait fait de lui un diplomate habile : il s’était distingué dans les négociations avec les Maures pendant les guerres contre le royaume de Grenade, et s’était rendu indispensable pour son maître Don Juan Chacón, qui ne cessait de louer la vivacité de son esprit. Dans ces moments-là, flatté par les éloges, Yocef nourrissait l’illusion d’être presque son égal.
Cependant, l’interprète était un homme naïf, qui croyait pouvoir demeurer à la fois un lettré épris de justice et le serviteur loyal d’un tyran. Lorsque cette contradiction l’assaillait, il se réfugiait dans sa bibliothèque, où il s’évadait grâce aux livres. Aussi, malgré tout son savoir, il demeurait étranger au monde tangible et aux vicissitudes humaines. Il connaissait, en théorie, les rouages du pouvoir et la fragilité des hommes soumis aux caprices des princes, mais cette connaissance n’avait jamais pénétré sa chair. Dans ses parties d’échecs diplomatiques, chaque mouvement affectait des vies réelles ; mais pour lui, les hommes n’étaient que des concepts, des pions interchangeables.
Il ne s’agissait pas là d’un manque d’empathie, plutôt de la déficience d’un esprit qui volait trop haut dans les cieux des beaux principes et descendait rarement dans les limbes des contingences terrestres. Et ce qu’il ne ressentait pas pour les autres, il ne le ressentait pas non plus pour lui-même, car sa vie dépendait du bon vouloir de son maître ; et cela lui importait peu. Il ne se lamentait pas non plus de sa condition de juif dans une cour de chrétiens, qui le repoussaient et l’obligeaient à porter une roue cousue sur son pourpoint pour montrer à tous sa nature « vile et méprisable ». Yocef acceptait stoïquement ces humiliations. La conversion lui avait été proposée en de nombreuses occasions, et il l’avait toujours refusée, non par foi, mais par orgueil : refuser d’adhérer à une religion en laquelle il ne croyait pas représentait le dernier bastion de sa dignité. Servir les chrétiens en maintenant intact son esprit : voilà ce qu’il appelait liberté.
Le 6 avril 1492, la vie de Yocef Ben Halevi bascula brutalement, et il se trouva soudain confronté à toute l’absurdité du monde. Aucun livre ne l’avait préparé à cela.
***
C’était un vendredi, en fin d’après-midi. L’interprète avait terminé tôt ses tâches au palais et se préparait à se rendre dans le quartier juif pour y célébrer le sabbat. Il avait déjà enfilé sa cape avec l’insigne distinctif des Séfarades et s’apprêtait à sortir, lorsqu’un laquais accourut vers lui :
— Maître interprète ! Don Juan désire vous voir. C’est urgent.
Yocef fronça les sourcils. Il ne voulait pas arriver en retard ; son beau-père Isaac, le rabbin, ne tolérait aucun retard. Mais son maître requérait sa présence et il ne pouvait refuser. Il fit demi-tour vers la salle d’audience.
Don Juan était seul, debout près d’un bureau, vêtu d’une surcotte de velours et de bas en soie. À son flanc pendait son épée tolédane, et il tenait deux parchemins entre ses mains. Il affichait un visage calme et distant, en contraste avec l’urgence annoncée par le laquais. Une inquiétude à peine perceptible flottait dans la pièce.
— Que désirez-vous, mon seigneur ?
Le gouverneur évita de croiser son regard. Ce n’était pas habituel chez lui. Sans dire un mot, il lui tendit l’un des parchemins.
— J’apporte de mauvaises nouvelles. Voici le décret d’expulsion des juifs du royaume, scellé par Leurs Altesses. Il est arrivé cet après-midi. Vous disposez de quatre mois pour vous convertir ou partir.
Yocef laissa échapper un long soupir. La nouvelle était certes grave, mais au fond de lui, il se sentit soulagé, car il craignait l’annonce d’autres malheurs. Ce décret, en effet, ne représentait pour lui aucune surprise : en tant que secrétaire personnel du gouverneur de Murcie, il était parfaitement au courant des affaires de la cour. Après la chute de Grenade, aucune autre issue n’était possible, ce n’était qu’une question de temps : les monarques, déterminés à unifier le royaume, pouvaient difficilement tolérer l’existence de multiples religions sur leurs terres. L’annonce d’aujourd’hui n’était donc que la concrétisation de ce qui avait déjà été annoncé en coulisses : l’expulsion définitive. Yocef, prévoyant, avait déjà pris toutes les dispositions nécessaires en préparation de ce jour funeste : il partirait vers l’Afrique du Nord, à destination de Fès, où résidaient quelques-uns de ses cousins, accompagné de sa femme Judith, de ses deux enfants et de ses beaux-parents, et laisserait derrière lui les terres de Murcie, désormais inhospitalières.
— Bon… Ce qui est fait est fait, dit le secrétaire, avec un calme résigné. J’imagine que cela met fin à notre collaboration, mon seigneur, n’est-ce pas ?
Don Juan acquiesça. Le silence s’éternisa.
— Depuis combien de temps travaillons-nous ensemble ? Cela fait tant d’années que cela me va me paraître étrange… osa ajouter Yocef. — Huit ans, répondit le gouverneur. À moi aussi, cela me paraîtra étrange, mais les temps sont ainsi, étranges. La reconquête est terminée et maintenant débute une nouvelle époque. Vous avez été un secrétaire diligent et fidèle, Yocef ; il me sera difficile d’en trouver un autre comme vous à l’avenir. Vous souvenez-vous de cette négociation à Baza, quand vous avez réconcilié ces deux hommes qui étaient prêts à s’entretuer pour une erreur de traduction ? Ou alors, à Elche, quand vous avez réussi à traduire d’anciens manuscrits omeyyades que même les oulémas de la ville ne savaient pas déchiffrer ?
Yocef esquissa un sourire, teinté d’un soupçon de fierté et de nostalgie.
— Bien sûr que je m’en souviens, mon seigneur.
Don Juan reprit son ton impassible et poursuivit :
— Lundi matin, mes hérauts proclameront le décret à la population de Murcie. L’annoncerez-vous d’abord à votre communauté ? — Oui, dès que le sabbat sera terminé. Ne vous inquiétez pas, mon seigneur : j’ai déjà préparé le quartier à cette nouvelle ; je pense qu’il n’y aura pas de problèmes… enfin, je l’espère.
Malgré le désintérêt évident de son maître, le Séfarade ajouta :
— Néanmoins, ma communauté doit s’organiser, et si vous souhaitez que tout se passe bien, je dois vous demander la permission de régler mes affaires au palais afin de consacrer le temps nécessaire pour préparer mon voyage et celui des miens. Je ne dispose que de quatre mois pour tout abandonner.
Il espérait que Don Juan lui accorderait cette requête, peut-être même qu’il conclurait la discussion avec un geste de compassion envers son dévoué serviteur tombé en disgrâce. Il rêvait même – peut-être naïvement – que son maître lui offrît une aide pour son voyage. Mais non : au lieu de cela, le gouverneur répondit d’une voix solennelle, dépourvue d’émotion :
— Yocef… Je vous apporte une autre mauvaise nouvelle. Elle est également signée par la reine Isabelle. Il vous est ordonné de vous rendre à Palos, un port atlantique entre Séville et le Portugal, pour servir comme traducteur d’hébreu et d’arabe dans une expédition maritime. Vous ne pouvez pas refuser. Vous partirez dans trois jours.
Le visage de l’interprète devint blême. Lui, le lettré, qui trouvait toujours les bons mots, demeura soudain muet de sidération :
— Mais… comment ? Pourquoi ?
Don Juan lui tendit le second parchemin qu’il tenait encore dans ses mains. Yocef le prit de ses doigts tremblants. Il le lut et le relut, mais il demeura pris à mi-chemin entre l’horreur et l’incrédulité, sans parvenir à saisir ce qui était écrit. Il leva les yeux, perdu :
— Je ne comprends pas… Où va donc cette expédition ?
Le gouverneur répondit d’abord « je n’en sais pas plus » puis « ce n’est pas de ma faute », mais la troisième fois, il perdit patience. Il adopta une posture plus hautaine et fit valoir son autorité :
— Je vous répète que je ne sais rien d’autre que ce qui est écrit sur ce parchemin ; et maintenant j’ai encore des affaires en cours, alors partez. Lundi, mes hommes viendront vous chercher ; d’ici là, faites vos adieux à vos proches et essayez tout de même de passer un bon sabbat.
Yocef demeura interloqué. La lumière du soleil, déjà déclinante, entrait en rais obliques par les fenêtres du palais et lui rappela soudain que l’après-midi était bien avancée. Mû par son instinct, il rangea le parchemin dans sa sacoche et salua son maître avec une hâte maladroite. Puis il se mit à courir, comme si seul le mouvement pouvait le maintenir debout.
***
Il sortit du palais en titubant. Il devait arriver avant la fermeture des portes du quartier juif, au coucher du soleil ; mais à peine fit-il quelques pas qu’il sentit le souffle lui manquer. Ses pensées, déchaînées, frappaient violemment contre ses tempes, accéléraient les battements de son cœur, et une multitude de questions sans réponse menaçaient de le laisser sans haleine. Pendant un instant, il crut s’évanouir.
Il savait que son corps était si maigre et fragile qu’une simple frayeur eût suffi à le terrasser. Il tenta, tant bien que mal, de contenir sa panique. Il s’appuya contre le mur extérieur du palais et avança en frôlant les pierres, en cherchant un endroit où s’asseoir et reprendre sa respiration. Il se souvint alors d’un petit jardin à l’abri des regards, dans un des angles du palais.
C’était un patio qu’avaient édifié les musulmans à une époque ancienne, protégé par des arbustes bien taillés, des murs recouverts d’azulejos ocres et bleus, et un bassin au milieu, où l’eau s’écoulait paisible, et semblait psalmodier des poèmes dans une langue oubliée. Le parfum de la fleur d’oranger calma la respiration de l’interprète, et le murmure des fontaines apaisa peu à peu son esprit. Il inspira profondément. Au bout d’un moment, quand il retrouva une certaine sérénité, il put enfin réfléchir à son malheur.
Tout s’effondrait pour lui. Il perdait soudain toute espérance en l’avenir ; et on l’arrachait à sa famille au pire moment. Tandis que les juifs disposaient d’à peine quatre mois pour partir ou renier leur foi, lui était envoyé en direction opposée, vers l’Occident. Il devait renoncer à tous les rêves qu’il avait caressés aux côtés de son épouse Judith ; renoncer à Fès, et à la maison destinée à sa famille près de la grande synagogue du quartier du Mellah, que ses cousins lui avaient décrite par lettre.
Partir pour le Maghreb avait été un projet sensé, la promesse de jours radieux. Les sultans wattassides, qui gouvernaient Fès, permettaient aux juifs de pratiquer ouvertement leur foi en échange d’un impôt spécifique. Grâce à ses cousins, Yocef avait déjà un poste assuré dans la yeshivah de la ville – un métier respectable, pour instruire, traduire des écritures et gérer les affaires de la communauté – et, peut-être, si la chance lui souriait, il pourrait même exercer au service des sultans. C’est pourquoi le décret des Rois catholiques ne représentait pas pour lui une nouvelle si dramatique. L’interprète n’était pas homme d’aventures, et la paresse, ou l’habitude, lui avait imposé l’idée de rester à Murcie ; toutefois, il savait que l’exil offrait quelque chose de plus profond : la possibilité d’une vie digne et libre.
Pour sa famille également, Fès était devenu une sorte de nouvelle terre promise. Aucun des siens ne doutait que c’était là qu’ils devaient se réfugier en cas d’exil forcé. Son beau-père le rabbin n’aurait jamais accepté de se faire baptiser, mais peu lui importait où habiter, pourvu qu’il existât une communauté, même minuscule, un lieu clos et sûr comme les quatre grilles du quartier juif. Judith, quant à elle, nourrissait les plus grands espoirs. Elle était lasse de Murcie et des terres ibériques, du mépris et de la discrimination qui accompagnaient les siens à chaque pas ; elle rêvait de commencer en Afrique une vie plus libre, plus facile. Quant à leurs deux enfants, Rebecca et David, Yocef était sûr qu’ils s’épanouiraient mieux dans le sultanat wattasside, dans un environnement qui ne les jugerait pas selon leur naissance.
Dans son esprit surgit soudain l’image de Judith et de ses enfants marchant joyeusement dans les rues tortueuses de la vieille médina de Fès. La vision s’imprima dans son esprit, jusqu’à ce qu’elle s’évanouît peu à peu dans la brume qui commença à voiler ses yeux : l’évocation si vive de ses proches lui arracha aussitôt des sanglots. Il pleura longuement, seul dans l’intimité du vieux patio arabe, en pensant qu’il perdrait ses êtres les plus chers, probablement pour toujours.
Au milieu de ses larmes surgirent de nouvelles images, furtives, de la ville de Murcie qu’il devait quitter : les ruelles du quartier de San Antolín, le faubourg mudéjar de l’Arrixaca avec ses maisons blanchies à la chaux et ses patios mouchetés d’ombres, les rives boueuses du Segura, les vieilles portes en pierre, les tours de l’église Santa María qui surveillaient la ville. Plus encore que les images, les odeurs lui parvinrent, intactes, pour assaillir son esprit : celle du pain fraîchement enfourné, de la menthe et du jasmin, les effluves âcres du sang des agneaux sacrifiés dans la rue des abattoirs, le parfum du clou de girofle, de la cannelle, du cumin et du safran sur le marché de la plaza de San Juan. La Murcie de son enfance. Là où il était né, et où reposaient ses parents défunts, son foyer.
Les visions fantasmées de Fès, qu’il n’avait jamais foulée et ne connaissait que par lettres, se mêlaient dans sa tête à celles de sa propre ville, bien réelles et certaines, dans une sorte d’Éden terrestre, à moitié véridique, à moitié illusoire, d’où les tout-puissants venaient de le bannir. Il ressentit une déchirure si profonde qu’il poussa un cri de douleur. Puis, craignant d’avoir été entendu par quelqu’un, il se dit qu’il devait se calmer, à tout prix.
Il inspira profondément les parfums du jardin et s’approcha de la fontaine pour se nettoyer le visage et boire une gorgée d’eau. Il soupira, mais au lieu de trouver l’apaisement qu’il cherchait, il sentit la colère commencer à monter, en songeant au panorama désolant qui s’ouvrait devant lui. Comment pouvait-on disposer de sa vie ainsi, après huit longues années de service fidèle à la couronne de Castille ? Lui, qui avait fréquenté les grands du royaume et s’était assis à la table des rois, il n’était en réalité qu’une marionnette entre les mains des puissants, un animal de foire prêt à être vendu au plus offrant. Et Don Juan Chacón, son maître, qui l’appelait tant de fois « mon cher ami », n’aurait-il pas pu intervenir, supplier les rois de le garder à son service ? Avec quelle facilité s’était-il débarrassé de son plus dévoué serviteur !
Il poursuivit sa réflexion, et découvrit de nombreuses vérités dérangeantes qu’il avait préféré ignorer jusqu’à lors : son maître ne s’était jamais comporté avec justice, ni avec les autres, ni avec lui. Il l’avait manipulé sans vergogne, en toutes occasions, comme un cavalier dompte sa monture, tantôt en le caressant, tantôt en lui clouant ses éperons. Certes, Ben Halevi siégeait à sa droite et le maître l’écoutait avec attention ; mais à la fin des audiences, il était forcé de manger à part, avec son insigne cousu au revers du plastron, pour que tous se souviennent qu’il n’était qu’un infidèle. Don Juan Chacón l’utilisait pour les tâches ingrates et lui imputait ensuite toute la responsabilité, en le faisant passer pour fourbe et cupide, comme tout le reste des juifs.
De nombreuses anecdotes de ses huit années de service traversèrent son esprit. Il se rappela combien de fois, par obéissance, il avait commis d’actes injustes ; et il se remémora aussi des moments précis, comme au cours de la reddition de Guadix, où son maître l’avait trahi délibérément pour le forcer à agir contre son sens éthique. En repensant à tous ces moments, la colère l’envahit de nouveau. Il se sentit s’emporter avec de plus en plus d’intensité, ce qui était tout à fait inhabituel chez lui, dont le caractère était d’ordinaire si tempéré et placide. Il décida alors de se recueillir et de prier, pour chasser le trouble de son esprit :
— Elohé Avraham, shéma avdéja ha-me’uná.
Il interrompit sa prière, en se souvenant tout à coup qu’on le forcerait à se faire baptiser, dans quelques jours, avant même d’abandonner Murcie. Il l’avait lu sur le parchemin signé par la reine Isabelle : le commandant de l’expédition de Palos n’acceptait que des chrétiens. Le Séfarade n’avait donc pas le choix. La conversion représentait pour lui l’humiliation suprême. C’était une question de dignité : par la contrainte, les chrétiens tentaient d’imposer leur prétendue religion d’amour, et lui, il refusait de plier. Mais la dernière muraille de sa forteresse intérieure venait de s’effondrer.
Il abandonna l’idée de prier. Cela faisait déjà longtemps qu’il ne ressentait plus de foi véritable ; il ne faisait que simuler sa religiosité, en se trompant lui-même et en trompant les autres. Il ne se sentait proche d’aucune religion : ni celle de ses ancêtres, ni celle de ses maîtres, ni celle des mahométans. Toutes lui semblaient archaïques et nuisibles. Lui, il vénérait la science, les humanités et la philosophie, mais non pas comme une doctrine sacrée, car la seule vertu qu’il plaçait au pinacle était l’incertitude, le doute qui est l’essence même du savoir. Il se méfiait de tout, y compris de lui-même. Son dieu, s’il en existait un, n’était autre que le questionnement éternel de l’être, ce que l’on ne pourra jamais savoir. Mais comment lutter avec de telles convictions, si vacillantes, face à des croyances toutes armées de vérités absolues ? Dans ce combat si inégal, il savait qu’il succomberait toujours.
Soudain, les cloches des églises de Murcie tintèrent à la volée. Yocef sursauta : il avait complètement perdu la notion du temps, absorbé comme il l’était par la colère, la tristesse et le souvenir. Les cloches annonçaient les nones, la prière du soir qui précède le coucher du soleil. Il comprit avec effroi qu’il s’était attardé trop longtemps dans ce patio. La précipitation l’envahit ; il devait rentrer chez lui.
Il sortit à toute hâte dans les rues sinueuses. Le soleil rasant de la fin d’après-midi projetait déjà ses ombres longues sur les murs blancs de la ville. Il courut de toutes ses forces sous le soleil déclinant et arriva haletant, à peine quelques instants avant la fermeture des portes du quartier juif par les gardes du gouverneur.
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