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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 1. Dans l’Ancien Monde : Yocef Ben Halevi, traducteur séfarade – Chapitre 2
 Publié le 22/04/26  -  26611 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Ceux qui renièrent leur nom gardèrent leur maison ; ceux qui le conservèrent la perdirent. »


Il pénétra enfin dans le quartier de Santa Eulalia, le faubourg où vivaient les Séfarades, à l’écart des populations chrétiennes, enfermés entre des murs et des grilles. La judería* de Murcie comptait environ cinq cents habitants, répartis le long d’une dizaine de ruelles sinueuses bordées de maisons blanchies à la chaux et de petites places pavées. Certaines demeures étaient opulentes, avec des portes en bois sculpté, des fenêtres grillagées et des patios enchâssés de mosaïques et d’eau vive ; d’autres, misérables, semblaient à peine tenir sur leurs fondations, avec leurs toits affaissés et leurs fenêtres ouvertes aux quatre vents.


Les autorités chrétiennes avaient entassé là l’aljama*, la communauté séfarade de Murcie, sans la moindre considération, sans tenir compte de l’étroitesse du lieu ; pourtant, à l’intérieur même de ses ruelles, les habitants du quartier reproduisaient les inégalités qu’ils subissaient au-dehors : riches et pauvres se distinguaient au premier regard, ceux qui exerçaient des professions honorables ne se mêlaient guère aux plus humbles, et les familles anciennes jaugeaient avec mépris les nouveaux arrivants.


Parmi toutes ces maisons, celle des Ben Halevi, juste en face de la synagogue, était la plus noble et la plus vaste. Elle disposait de serviteurs attentifs au moindre besoin et d’une grande salle servant à la fois de foyer et de lieu de réunion pour la communauté : on y tenait les conseils, les lectures, on y célébrait les festins de Pessa’h et de Hanoucca. Yocef respira profondément avant de franchir le seuil.

Quand il entra, ses enfants David et Rebecca accoururent pour l’embrasser avec joie ; mais son beau-père, le rabbin Isaac, le foudroya du regard pour son retard. Au fond de la salle, Judith venait d’allumer les sept bougies de la ménorah, ce qui marquait le début du sabbat. Des cousins par alliance et une famille de voisins étaient également présents. Tous se tenaient réunis autour de la table pour la bénédiction du kiddush.


Le rabbin retira le linge qui couvrait les traditionnels pains tressés et prononça la bénédiction rituelle :


Baroukh ata Adonaï, Elohenou Mélekh haolam.


Yocef ne parvint pas à concentrer son esprit sur ce qui se déroulait à table. Son esprit demeurait prisonnier de sa douloureuse conversation avec le gouverneur. Il redoutait le moment où il devrait révéler l’amère vérité à ses proches, et il évitait de croiser le regard de son épouse. Heureusement, son trouble passa presque inaperçu ; il lui arrivait souvent d’être absent, perdu dans des pensées, même les jours de sabbat.


La patience de son beau-père avait pourtant des limites : lorsqu’il demanda à Yocef de lire un passage de la Torah et vit que ce dernier demeurait imperturbable, absorbé dans ses pensées, il le réprimanda sévèrement :


— Le sabbat est fait exclusivement pour prier Dieu, mon fils ; méditer en excès, pour un lettré comme vous, est considéré comme un vrai travail et constitue donc un péché.


L’interprète contint son irritation mais se plia aux exigences du rabbin, pour éviter toute confrontation.


Vers minuit, son épouse, qui avait observé son mari discrètement tout au long de la soirée, le mena à l’étage supérieur, pour parler seul à seul avec lui. Ils entrèrent dans leur chambre : elle n’était que très faiblement éclairée par une lampe à huile, mais il était interdit d’allumer une nouvelle lumière le jour du sabbat, et ils demeurèrent donc plongés dans la quasi-obscurité. Judith caressa la joue de son époux et lui demanda d’une voix douce :


— Qu’est-ce qui vous afflige tant, Yocef, mon bien-aimé ?


L’interprète baissa les yeux et répondit :


— Ça y est, c’est fait. Les rois ont signé le décret d’expulsion. Nous avons jusqu’au 31 juillet pour partir.

— Ça, nous le savions déjà, dit-elle, en tentant de rassurer son époux. Tout est prêt pour notre voyage : il vous suffit de conclure la vente de notre demeure avec messire Santángel et de prévenir vos cousins à Fès. Je m’occuperai du reste. Vous verrez, ce sera un nouveau départ.

— Mais il y a un problème… ajouta-t-il, nerveux. Je dois me rendre dans un port près du Portugal pour servir de traducteur dans une expédition ; et je ne peux pas refuser. Vous et les enfants devrez partir avant moi.


Judith resta muette, le visage blême. Yocef lui montra le parchemin signé de la reine Isabelle, et elle éclata en pleurs.


— Je ne veux pas me séparer de vous, murmura-t-elle entre deux sanglots. Si nous devons emprunter des chemins différents, j’ai peur que le destin nous éloigne à jamais.

— Il n’y a pas d’autre choix, répondit-il avec un calme apparent, malgré son désespoir.

— Combien de temps durera cette mission ?

— On ne sait pas, répondit-il d’une voix blanche.

Ne sachant qu’ajouter, il la serra contre lui, en cherchant à lui transmettre au moins un soupçon de réconfort. Mais comment pouvait-il la consoler, alors qu’il était lui-même si abattu ?

Judith murmura :


— S’ils vous engagent comme traducteur d’arabe, c’est qu’il s’agit de missions sur la côte africaine. Si votre expédition s’éternise, échappez-vous et rejoignez-nous à Fès. Vous trouverez bien un moyen de vous enfuir !


Yocef se tut : sa mission n’était pas de rivaliser avec les Portugais sur les rivages africains, il s’agissait d’une expédition bien plus aventureuse. Mais il n’osa pas l’avouer à son épouse ; il se contenta de sourire maladroitement, puis de l’embrasser. Elle répondit par un baiser plus ardent et une caresse plus audacieuse. Ensuite, ils s’allongèrent sur le lit et s’enlacèrent avec passion. Ils s’aimèrent avec tendresse, mais l’instant d’après, l’interprète ressentit un profond désarroi : au moment précis où il la perdait, il saisissait, avec une cruelle lucidité, toute l’ampleur de son amour pour elle.


Il contempla de nouveau son épouse tandis qu’elle se rhabillait, captivé par la façon dont elle ajustait avec habileté sa tunique de lin et laissait retomber sa robe de coton brodé jusqu’aux chevilles, d’un seul geste de la main. Malgré leurs longues années de mariage, Judith lui semblait encore, à bien des égards, une inconnue. Elle n’avait pas grandi dans la judería de Murcie : elle venait de Lorca et était arrivée avec sa famille lorsque Yocef étudiait encore à Tolède. À son retour, sa mère – déjà veuve – avait invité le nouveau rabbin du faubourg chez elle, et tous deux avaient jugé bon de fiancer leurs enfants. Les futurs époux avaient à peine échangé quelques mots avant la noce, et une fois mariés, les campagnes contre Boabdil avaient tenu l’interprète éloigné de son foyer, bien trop souvent, pendant des semaines et même des mois, si bien qu’il ne vit naître aucun de ses enfants. De plus, il n’était guère d’usage que les hommes eussent de longues conversations avec les femmes, à part pour des questions mineures.


À présent, en l’observant en silence, il regrettait de ne pas avoir recherché davantage sa compagnie, car il savait qu’elle était pleine de bon sens. Il souffrait aussi de ne pas l’avoir mieux instruite : Judith savait lire l’hébreu, mais ignorait l’arabe, le romance et toute discipline humaniste ou scientifique. Yocef, pourtant partisan en théorie de l’éducation féminine, n’avait jamais appliqué cette conviction dans son propre foyer. Les savoirs, la diplomatie, les affaires du palais, il réservait tout cela pour le monde extérieur ; jamais il n’avait songé à les partager avec elle. Quel gâchis, pensa-t-il alors : il était certain qu’elle aurait eu beaucoup à apporter avec son esprit vif et son bon cœur. Mais cela, il ne le comprenait que maintenant, quand il était déjà trop tard.


— Judith, je vous aime.


Il se rendit compte que cela faisait des années qu’il n’avait pas prononcé ces mots, pourtant si simples et si faciles á prononcer.


— Moi aussi, mon bien-aimé, répondit sa femme avec un sourire radieux.


***


Ils descendirent l’escalier. Les invités et les cousins de Judith étaient déjà partis ; seuls restaient les beaux-parents de Yocef. Le rabbin lança à son gendre un regard en coin, comme s’il devinait ce qui s’était passé dans la chambre ; mais les relations conjugales n’étaient pas interdites pendant le sabbat, et le vieux bougon n’avait aucune raison de médire. Judith demanda à la servante de coucher les enfants, tandis que l’interprète, toujours aussi angoissé, décida de sortir dehors.


Il erra sans but dans tout le quartier, incapable d’apaiser son esprit. Il éprouvait un besoin impérieux de marcher sans relâche, mais où qu’il allât, il finissait toujours par buter contre une grille ou un mur. Il se sentait comme une bête en cage. Il tenta d’escalader les barreaux, puis renonça. Un instant, il eut envie de hurler sa détresse à la lune, mais il se retint pour ne pas troubler le sommeil des voisins. Alors, à bout de souffle, il se laissa tomber au pied d’une porte close. Il demeura là, sous la froide clarté de la lune, pendant de longues heures, tantôt livré à ses pensées, tantôt perdu dans des rêveries, sans aucune notion du temps. Ce ne fut que lorsque le coq chanta et que les premières lueurs de l’aurore apparurent qu’il reprit conscience. Il contempla, stupéfait, les rayons du soleil qui chauffaient son visage : il avait passé la nuit entière dehors, à la belle étoile, sans s’en rendre compte.


Il rentra chez lui au point du jour, et les domestiques de la cuisine lui offrirent du vin doux, du pain azyme et du fromage. Il était épuisé, mais trop tendu pour aller se coucher.


Ses enfants furent les premiers à se réveiller, et la servante qui s’occupait d’eux les installa auprès de leur père dans la cuisine. David avait huit ans, Rebecca six. Il y avait eu autrefois un troisième enfant, Ezequiel, qui n’avait vécu qu’une dizaine de mois : Yocef ne le vit ni naître ni mourir, et ne conservait même pas le souvenir de son aspect. Il observa attentivement ses rejetons : le petit David, à la curiosité insatiable, et la fillette Rebecca, dotée d’une empathie innée qui lui permettait de tout percevoir sans qu’on eût besoin de lui parler, comme si elle savait lire dans l’âme des gens. Il rit avec eux et, l’espace d’un instant, oublia sa peine ; mais lorsqu’ils se retirèrent, la nostalgie le reprit. Il éprouva du remords pour avoir négligé de passer plus de moments avec eux, comme avec son épouse ; mais cette réflexion était vaine, car il n’y avait plus de temps pour rien réparer.


Judith se réveilla ensuite, inquiète de l’absence de son mari dans le lit conjugal. Elle le trouva devant l’âtre de la cuisine, les yeux cernés, le teint blafard. Il invoqua un mal de tête et une toux qui l’avaient empêché de dormir pendant toute la nuit. Ce mensonge permit que sa femme se souciât moins de son abattement, et lui permit aussi de rester au lit toute la journée, et ainsi éviter de croiser quelqu’un.


Malgré cela, la journée lui parut interminable. Il ne voulait pas encore informer sa communauté du décret des Rois catholiques ; le moment n’était pas opportun. Certes, durant le sabbat, les patriarches délibéraient souvent des affaires de l’aljama, bien souvent dans la grande salle de la maison de Yocef ; néanmoins, en ce jour sacré, il fallait respecter scrupuleusement toutes les interdictions – presque tout était proscrit : écrire, dessiner, vendre ou commercer – et, dans de telles conditions, il était extrêmement difficile d’aborder des questions graves sans enfreindre la loi divine. De toute façon, comme son beau-père l’avait dit la veille, « penser, c’est déjà travailler ». Il devait donc se soumettre à la volonté de Dieu et attendre que la journée s’écoulât.


Ce jour-là, le sabbat lui parut grotesque, plus que tout autre sabbat de sa vie. Les juifs devaient s’organiser pour se protéger contre les persécutions, mais il fallait attendre une journée entière avant d’agir, parce que leur Dieu l’exigeait. Yocef pensa avec sarcasme que, dans les temps bibliques, le peuple d’Israël guidé par Moïse avait dû traverser la mer Rouge un jour ordinaire de la semaine ; si cela avait été un samedi, ils seraient restés vingt-quatre heures devant les eaux ouvertes, les bras croisés, sans rien faire, pas même un feu de camp.


Le matin, il assista à la prière de Sha’harit à la synagogue – ou plutôt, son corps y était présent, tandis que son esprit vagabondait très loin. Après l’office, il retourna dans sa chambre et y demeura jusqu’en fin d’après-midi. Lorsque Judith vint le voir, il feignit d’être endormi pour éviter toute conversation. Il finit par s’assoupir, mais seulement pour un court moment, et se réveilla peu avant Min’ha, la prière du soir. Il descendit alors l’escalier et pria son beau-père d’annoncer à la synagogue qu’il souhaitait réunir les chefs de famille de l’aljama après la Havdala, la cérémonie qui clôt le jour saint, au crépuscule. Il voulait les convoquer chez lui pour traiter d’une affaire de la plus haute importance. Le rabbin s’en étonna, mais ne posa pas davantage de questions.


***


À la tombée de la nuit, les patriarches de la judería arrivèrent les uns après les autres ; il y avait une cinquantaine d’hommes, qui répondaient à l’appel que le vieil Isaac avait lancé à la synagogue. Yocef leur annonça le décret sans détour : les juifs devaient choisir entre recevoir le baptême et rester comme « nouveaux chrétiens », ou quitter la Castille et l’Aragon avant le 31 juillet. Ceux qui optaient pour l’exil devaient vendre au préalable maisons, boutiques, vergers, ateliers et terres. Ils ne pouvaient emporter que des vêtements, des meubles, des ustensiles et des bijoux, mais ni or ni argent, ni armes, ni chevaux ou mules.


À cette annonce, l’assemblée fut saisie de stupeur. Certains restèrent pétrifiés, incapables de parler ; d’autres se prirent la tête entre les mains, et beaucoup éclatèrent en plaintes et jérémiades. Le murmure enfla comme la houle, emplissant de clameur le salon de Yocef. Celui-ci, agacé par tant de tumulte, regardait ses congénères avec incrédulité : ces derniers mois, il les avait pourtant avertis du danger, des rumeurs venant de la Cour, de l’urgence de la situation. Comment pouvaient-ils agir comme si la nouvelle tombait du ciel ? Ainsi sont les hommes, pensa-t-il amèrement : lorsque quelque chose les terrifie, ils préfèrent fermer les yeux et feindre l’ignorance.


— Et maintenant, que ferons-nous ? gémit Éléazar, un modeste tisserand. Où irons-nous ?


Un vieillard répondit en sanglotant :


— Ce qu’ils veulent, c’est nous anéantir, ces hijos de puta !**


Certaines familles, parmi les plus pauvres, semblaient prêtes à accepter le baptême, tout en continuant leurs rites en secret.


— Nous pouvons faire comme mes cousins d’Úbeda, commenta un forgeron. Ils font semblant d’être chrétiens et célèbrent discrètement le sabbat chez eux.


Yocef soupira et répondit d’une voix ferme :


— Ne vous laissez pas bercer d’illusions. Cette fois-ci, ce ne sera pas comme avant. L’Inquisition a déjà des tribunaux à Séville, à Cordoue et même à Jaén. Ils traquent les faux convertis avec acharnement. Celui qui prétendra observer la Loi en cachette finira, à coup sûr, sur un bûcher.


Un lourd silence s’abattit sur la salle. Les patriarches s’échangèrent des regards, incrédules pour les uns, hésitants pour les autres. Beni Jacob, l’homme le plus riche de l’aljama, se racla la gorge pour attirer l’attention et demanda la parole :


— Frères, dit-il en se levant, les temps sont sombres, mais non désespérés. Moi, j’ai décidé de me faire baptiser. C’est le mieux pour ma famille. Et pour faciliter le départ de ceux qui choisiront l’exil, vous savez que je me propose d’acheter vos maisons. Vous ne recevrez pas d’offre plus avantageuse en ce moment, le marché est paralysé ; mais si un chrétien vous fait une autre proposition, je suis prêt à surenchérir.


Un murmure indigné parcourut la salle. Certains le huèrent ouvertement.


— Charognard ! cria quelqu’un au fond.

— Vous voulez nos maisons pour quatre maravédis ! lança un autre.


Les hommes qui négociaient secrètement avec lui tentèrent d’apaiser les esprits.


— Laissez-le parler ! défendirent-ils. Il ne fait rien d’interdit.


Beni Jacob cria par-dessus la clameur, offensé :


— J’agis par pure solidarité, pour que mes frères puissent partir avec quelque richesse ; si je n’achète pas ces maisons, personne ne le fera et ils partiront sans un seul maravédis. Et au lieu de me remercier, vous m’insultez ? C’est intolérable !


Benjamin, le marchand, lui répondit avec hargne :


— Vous, vous n’êtes pas notre frère. Vous êtes juste un renégat… et un voleur ! Et vous, rabbin, ajouta-t-il en se tournant vers le beau-père de Yocef, que pense le Très-Haut de ceux qui profitent du malheur de leur propre peuple ?


Le vieillard plissa les yeux et dit d’une voix grave :


— Je ne suis pas juge des hommes. Tant que vous demeurez dans la Loi, je suis le rabbin de tous. Le jugement appartient à Dieu seul.


Yocef était dégoûté. Quelle hypocrisie ! Beni Jacob qui profitait sans vergogne du malheur collectif… et la religion, si sévère envers ceux qui doutent, si indulgente envers ceux qui dépouillent les miséreux. Il voulut intervenir, défendre ceux qui, pour ne pas perdre leur âme, acceptaient l’ostracisme ; mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge. La fatigue l’emportait ; il se contenta de poser la main sur le dossier d’une chaise et de laisser son beau-père porter le poids de l’assemblée.


Le rabbin Isaac s’avança au centre de la salle et éleva la voix :


— Frères, souvenez-vous de l’Exode. Notre peuple a toujours été errant. Ce n’est pas la première fois que nous quittons un foyer qui n’était pas vraiment le nôtre. Murcie n’est pas notre patrie, pas plus que ne le furent Babylone ou Rome. Si vous devez pleurer, pleurez donc Jérusalem, perdue depuis des siècles. Mais ne pleurez pas pour ces rues.


Une femme répondit en larmes :


— Et nos enfants, rabbin ? Quelle patrie auront-ils ?


Le vieillard leva le bras, comme pour bénir et consoler à la fois.


— La même que nos pères : l’espérance. Et l’Alliance avec le Dieu qui n’abandonne jamais les siens. Ne vous convertissez pas. Ne trahissez pas le Seigneur, même si le fardeau est lourd. Il ne pardonne pas à ceux qui se détournent de son Nom.


Les bougies étaient presque toutes consumées lorsque la réunion prit fin. Les hommes sortirent en silence, certains la tête basse, d’autres furieux, tous portant le poids de l’avenir sur leurs épaules. La nuit était épaisse et semblait plus longue que jamais. Yocef ferma les yeux un instant, sentant que pour tous ceux qui avaient été présents, cette veillée marquait le commencement de la fin. Désormais, tous les habitants de la judería possédaient la même inquiétude et la même agitation ; et, de manière surprenante, il s’en sentait soulagé. Cela pouvait sembler implacable, mais la peine se supporte mieux lorsqu’elle est partagée ; et souffrir dans la solitude est bien ce qu’il y a de plus cruel. Cette nuit-là, il parvint à trouver un peu de repos : avoir annoncé le décret aux patriarches avait en partie apaisé son esprit.


***


Le lendemain, il consacra toute la matinée à recevoir diverses familles de l’aljama, sans trouver un instant pour se soucier de sa propre infortune. Il s’entretint avec plusieurs voisins affectés par les prix abusifs de Beni Jacob, mais il ne pouvait guère faire grand-chose face à une telle avidité. Au fil de ces conversations, il se rappela qu’il devait lui-même envoyer une lettre à Luis de Santángel, un juif converti riche et influent résidant à Valence, qui lui achetait sa maison à un prix réduit, mais tout de même plus élevé que celui qu’aurait offert Beni Jacob. En vérité, Santángel et Jacob étaient de la même espèce : l’un opérait chez les pauvres, l’autre chez les riches, et ainsi chaque groupe social avait un escroc attitré selon son lignage et sa fortune.


Dans l’après-midi, son beau-père vint à lui, inquiet des préparatifs de son propre départ pour Fès. Yocef, qui redoutait cette rencontre, sentit son cœur s’accélérer ; il savait qu’il ne pourrait rien cacher à ce vieil homme au regard si perçant. Un instant, il songea à inventer une excuse, mais s’en trouva incapable ; alors, d’une voix hésitante, il lui expliqua qu’il avait reçu un ordre inattendu pour rejoindre une expédition maritime à Palos et qu’il ne pourrait pas partir pour Fès comme prévu.


Le rabbin, après un silence, demanda sur un ton sévère :


— Auriez-vous par hasard sollicité vous-même cette mission pour vous éloigner de votre famille, vous débarrasser de ma fille et de vos obligations ?


Yocef nia avec force, indigné :


— Pas du tout, mon père ! Rien de tout cela n’est de ma volonté. J’ai été contraint d’obéir à l’ordre de la reine ; même Don Juan Chacón ne peut aller contre ce que les monarques ont décrété. Je n’y suis pour rien.


Alors qu’il tentait d’expliquer tous les détails de sa mission, l’interprète sentit son discours s’embrouiller, les mots s’accumuler sans aucune clarté. Le rabbin caressa alors sa longue barbe grise, inspira profondément et, d’une voix solennelle, rendit sa sentence :


— Ne dites pas, mon fils, que ce n’est pas votre faute. On vous réclame parce que vous avez toujours servi les chrétiens avec dévouement, et maintenant ils veulent de nouveau vos services. Vous avez accompli toutes leurs volontés, et négligé votre propre aljama. Le gouverneur retient votre peuple derrière des grilles, et vous, pendant ce temps, vous négociez pour lui et œuvrez pour son profit… C’est indignant ! Et le pire est que vous n’agissez même pas comme ce Beni Jacob : vous ne trompez pas les autres, mais vous-même, sans même en tirer profit, uniquement pour satisfaire votre misérable orgueil de scribaillon. Donc, mon gendre, oui, vous êtes responsable de tout ce qui vous arrive.


Après une brève pause, il ajouta avec tristesse :


— Par contre, ma fille ne mérite pas de souffrir à cause de vous. Sachez que vous l’avez meurtrie. J’espère que votre mission en Afrique se terminera vite et que vous retournerez sans tarder à votre foyer. Et surtout, qu’une fois à Fès, vous ne vous éloignerez plus jamais d’elle ni de votre communauté.


Yocef reçut ces paroles comme un coup de massue : la raison du vieil homme était irréfutable et le laissait sans arguments. Celui qu’il considérait comme l’être le plus irrationnel venait de lui donner une leçon de vie d’une clarté accablante. Il voulut répondre quelque chose, se défendre, s’excuser, mais n’en trouva pas la force : le poids de la vérité l’écrasait. Le rabbin, satisfait de la gravité de son discours, se détourna alors et s’éloigna d’un pas noble vers la synagogue.


Après ce tête-à-tête, Yocef voulut se promener pour se changer les idées, mais il se heurta une fois de plus aux grilles de la judería. Il s’appuya contre les barreaux, las, et réfléchit longuement à la possibilité de s’enfuir à l’instant même. Hélas, il comprit vite qu’il ne pouvait partir seul ; s’il le faisait, sa famille subirait immanquablement les représailles du gouverneur et de ses hommes. Pour s’échapper, il lui faudrait donc emmener ses beaux-parents, sa femme et ses enfants… Et dans le port de Carthagène, où se trouvaient les navires à destination des côtes africaines, Don Juan Chacón avait déployé nombre de ses hommes : une famille entière passerait difficilement inaperçue et serait à coup sûr arrêtée avant même de monter à bord. De plus, comment vendre la maison, rassembler ses biens et partir avec toutes ses affaires en une seule journée ? C’était tout simplement impossible. Il soupira et rentra chez lui.


Le soir, comme il n’avait presque rien avalé la veille, il se força à goûter à son dîner. Il embrassa ses enfants sur le front, comme à l’accoutumée, sans se rendre compte que c’était peut-être la dernière fois qu’il les voyait. Peut-être, pensa-t-il par la suite, valait-il mieux ainsi : les enfants ne devraient jamais connaître le malheur des séparations déchirantes. Lorsque ses beaux-parents se retirèrent à leur tour, un vide l’envahit subitement, une sensation qui, d’abord, ressemblait presque à un soulagement, mais qui se transforma bientôt en une angoisse oppressante. C’est alors, dans cet instant de confusion, que son épouse, avec douceur, prit sa main et lui murmura : « Venez. »


Ils montèrent ensemble l’escalier et, en entrant dans la chambre, ils se donnèrent l’un à l’autre, en sachant que ce serait la dernière fois que leurs corps se rencontreraient.


***


Le lundi, à la première heure du jour, deux soldats pénétrèrent dans la judería. Ils se présentèrent devant Yocef et dirent :


— Ben Halevi, suivez-nous au palais du gouverneur.

— Si tôt ? répondit-il. M’accorderez-vous au moins un moment pour me préparer ?

— Non. Notre seigneur Don Juan a été catégorique : il a dit « sans délai ». L’évêque de Carthagène, le cardinal Don Rodrigo, se trouve actuellement au palais et souhaite vous baptiser ; c’est un honneur qui ne peut attendre.


Yocef était encore en tenue de nuit et dut se dépêcher. L’arrivée des soldats avait réveillé sa famille, déjà rassemblée devant la maison, avec quelques voisins curieux venus assister à la scène : Ben Halevi était un homme estimé dans l’aljama, l’un de ses habitants les plus illustres. Il eut à peine le temps de saluer pour la dernière fois les siens sur le seuil de sa porte, qu’un soldat le saisit par le bras :


— Dépêchez-vous. Ça y est, vous avez fait vos adieux, allons-y !


Alors, soudain, Yocef se tourna vers son épouse et cria d’une voix déchirante :


— Judith ! Je ne vous ai pas tout dit ! Je n’ai pas osé ! Mon expédition n’est pas pour explorer les côtes d’Afrique, mais pour tenter d’atteindre la Chine en traversant l’océan. C’est une folie, Judith, une véritable folie, un voyage sans retour ! Ne m’attendez pas : recommencez une nouvelle vie sans moi ! Oubliez-moi, mon aimée ! Je vous ai aimée, de tout mon cœur !


Judith demeura abasourdie, et ne trouva pas de mots pour répondre. On permit à Yocef de l’embrasser une dernière fois. Il enlaça aussi ses enfants qui, sans tout vraiment comprendre, pleuraient avec les autres. Enfin, il disparut derrière les portes de la judería, accompagné par les deux soldats.


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* Judería et aljama : quartier juif et communauté des juifs.

** Hijos de puta : insulte en vieil espagnol(marauds, gredins).


 
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