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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 1. Dans l’Ancien Monde : Yocef Ben Halevi, traducteur séfarade – Chapitre 3
 Publié le 23/04/26  -  28696 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Un chien sans collier devient loup, ou cherche un nouveau maître. »


Une fois franchies les portes du palais du gouverneur, tout alla très vite, car l’évêque de Carthagène était pressé. D’abord, on conduisit Yocef dans une minuscule salle près de la prison, aux murs qui suintaient l’humidité. Là, les deux soldats s’emparèrent de ciseaux et de rasoirs, et commencèrent à couper sa chevelure abondante et sa longue barbe. En voyant ses boucles sombres et épaisses se répandre sur le sol, l’interprète se sentit comme un mouton noir qu’on était en train de tondre, un bouc émissaire qu’on préparait pour le sacrifice. Les hommes lui présentèrent un petit miroir à main, et il contempla le résultat : il ne lui restait que des moustaches pointues et un bouc au menton, comme c’était la mode dans les cours chrétiennes. Il se trouva étrange dans ce reflet, méconnaissable ; il ne ressemblait pas vraiment à un chrétien, même avec cette coupe, son nez proéminent et ses traits sémitiques trahissaient son origine, et son visage émacié contrastait avec ceux bien nourris des puissants Castillans.


Ensuite, les soldats lui firent retirer ses vêtements et, une fois nu, ils posèrent sur ses épaules une étole blanche, semblable à celle des pénitents, et lui remirent un cierge allumé dans la main. Enfin, ils lui indiquèrent qu’il devait choisir un nom chrétien pour remplacer le sien ; mais Yocef, confus, demeura silencieux. Constatant son indécision, un des soldats lui dit sur un ton enjoué :


— Vous pourriez vous appeler Luis.

— Luis ? Et pourquoi ce nom ? demanda Ben Halevi, le sourcil froncé.

— Je ne sais pas, répondit le soldat, moi aussi je m’appelle Luis.

— Et moi, je réponds au nom d’Esteban de Torres, ajouta l’autre, l’air espiègle. Vous serez donc « Luis de Torres ». Ainsi, il n’y aura ni rancune ni jalousie entre mon ami et moi, et vous vous souviendrez toujours de qui vous a donné ce nom.


Les soldats éclatèrent de rire et, aussitôt après, le conduisirent à la chapelle du palais.


L’évêque de Carthagène, Don Rodrigo, attendait dans la pénombre du petit oratoire, les yeux mi-clos et un léger sourire aux lèvres, assis confortablement dans un fauteuil en velours rouge assorti à sa soutane, puisqu’il portait également le titre de cardinal. C’était un homme gras et d’allure fatiguée, qui rappelait un chat dodu endormi sur un coussin. Mais tout félin, même apparemment inoffensif, demeure toujours un prédateur ; et Don Rodrigo, malgré son air bonhomme, ne dormait jamais complètement : il demeurait à l’affût.


Yocef le connaissait à peine. Il l’avait vu aux côtés des Rois catholiques à Grenade et à plusieurs reprises à Murcie, dans le palais du gouverneur, mais n’avait jamais eu d’affaire directe avec lui. Il savait que c’était un homme très occupé, qui partageait son temps entre Carthagène, où se trouvait son diocèse ; Murcie, Lorca et le Levant, où vivaient ses influents parents, la puissante famille Borgia. Mais surtout, l’interprète connaissait sa réputation : on disait qu’il avait atteint la cime du pouvoir grâce à de nombreuses intrigues, et même quelques crimes, et que son ambition n’avait pas de limite. L’interprète ne comprenait pas ce qui amenait le prélat en ce lieu. Pour Don Rodrigo Borgia, le temps valait de l’or, et l’or était ce qu’il convoitait le plus. Il était fort étrange qu’il daignât baptiser un humble secrétaire juif. Yocef supposa que peut-être le cardinal souhaitait laisser son empreinte sur la future expédition, d’une manière ou d’une autre.


Don Rodrigo, d’une voix cérémonieuse, l’invita à s’asseoir ; mais il ne restait que de vieilles chaises branlantes. L’interprète s’empara d’une et s’approcha de l’évêque : entre le large fauteuil du cardinal, dont la silhouette imposante dominait la chapelle entière, et le siège en bois où était assis Yocef, maigre et recroquevillé, la différence de rang entre les deux était si patente qu’elle en devenait presque insultante : le prélat l’avait sans doute fait exprès.


Don Rodrigo, d’un air inquisiteur, demanda :


— Comment vous appelez-vous et quel métier exercez-vous ?

— Je m’appelle Yocef Ben Halevi, répondit l’interprète, d’une voix mesurée. Je suis… enfin, j’étais secrétaire du gouverneur Don Juan Chacón.

— À présent, vous êtes officier dans l’expédition de l’amiral Don Christophe Colomb, n’est-ce pas ?

— Oui, bien malgré moi, soupira Yocef, avec une certaine lassitude.

— Malgré vous ? Que cela est curieux ! répondit l’évêque, d’un ton pharisaïque. C’est une entreprise singulière et passionnante ; pour un homme avide de savoirs comme vous, cela devrait représenter un défi incomparable.


L’expression affligée de l’interprète en disait long. Don Rodrigo l’observait attentivement, scrutant chaque geste, chaque expression : il était clair que cette expédition, si étrange et nouvelle, l’intriguait fort. Cependant, il jugea préférable de laisser la question pour plus tard :


— Connaissez-vous les Évangiles ?


L’interprète hocha la tête.


— Le Pater Noster et l’Ave Maria ? poursuivit le prélat.

— Dans quelle langue voulez-vous que je les récite ? Grec, araméen, latin ? répondit Yocef, avec un sarcasme à peine dissimulé.


Don Rodrigo décida d’ignorer cette audace.


— Où êtes-vous né ? Quel âge avez-vous ?

— Je suis d’ici, bien que les paroissiens de Murcie semblent ne pas le reconnaître. J’ai trente ans, le même âge que le Christ lorsqu’il fut baptisé dans le Jourdain.


L’interprète, par sa réponse mordante, essayait de rétablir un certain équilibre entre eux, en utilisant ses deux armes favorites, sa parole et l’agilité de son esprit, malgré l’évidente inégalité de conditions.


L’évêque le regarda du coin de l’œil, mais décida de ne pas répondre à la provocation du Séfarade.

Il lui fit réciter le Pater Noster en espagnol, puis prononça lui-même plusieurs phrases en latin. Ensuite, sans un mot, il se leva de son fauteuil et fit signe à Yocef de le suivre. Les deux se dirigèrent vers l’autel de la chapelle, où se trouvait une cuve baptismale en marbre blanc. Don Rodrigo prit de l’eau dans une écuelle et la versa sur la tête de l’interprète, en prononçant d’une voix cérémonieuse :


Ego te baptizo, Luis, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen.


Une fois le baptême accompli, ils se rassirent, et l’évêque exigea que le nouveau converti, Luis de Torres, se confessât, pour expier tous les péchés commis dans sa vie antérieure. Yocef, sans alternative, dut révéler ses secrets les plus intimes à cet homme qu’il ne connaissait pas et dont la réputation était si atroce.


— J’ai péché, sans aucun doute, murmura-t-il à voix basse. Je ne me suis pas assez occupé de mes proches : de ma femme, de mes enfants…

— Je ne parle pas de cela, Luis, répondit l’évêque. Je parle de vos péchés en tant que juif. Vous avez vécu comme un hérétique toute votre vie ; vous devez implorer pardon pour avoir adoré une fausse religion, puis déclarer au vrai Dieu votre amour et votre engagement envers la foi que vous embrassez aujourd’hui.


Yocef fronça les sourcils et réfléchit chaque mot qu’il devait dire.


— Je n’ai jamais été un bon juif, confessa-t-il finalement. Dans mes voyages, j’ai négligé le sabbat et je n’ai pas toujours mangé selon la loi casher. Ma foi était faible : c’était plus une question d’habitude et de tradition familiale que de véritable dévotion.

— Et votre nouvelle foi, l’acceptez-vous de tout votre cœur ? interrogea l’évêque.

— J’ai lu les Évangiles et je considère que la vie du Christ est digne d’admiration, un modèle à suivre, assurément, répondit le Séfarade calmement.


Ces mots suffirent au prélat. Yocef, intérieurement, ne se sentit pas trahi par ses propres paroles, car il avait parlé avec honnêteté ; Jésus-Christ restait pour lui une figure admirable, dont le message de paix et de miséricorde s’opposait parfaitement aux pratiques ecclésiastiques en vigueur.


Don Rodrigo se rassit dans son fauteuil moelleux et, d’un air dédaigneux, déclara :


— Bien, nous avons donc un nouveau paroissien parmi nous. Bienvenue dans votre nouveau foyer, la Sainte Église apostolique et romaine. Et maintenant, Luis, parlez-moi de vous : vous avez dit avoir été recruté malgré vous, n’est-ce pas ?


Yocef fut surpris d’entendre pour la première fois le nom de Luis qu’il devait désormais porter. Il répondit :


— C’est ainsi, je n’ai rien pu choisir.

— Je le sais, répliqua le prélat. On a choisi pour vous. C’est Luis de Santángel qui a proposé votre nom, et c’est Don Juan Chacón, qui a approuvé l’idée et l’a présentée aux monarques, comme gage de loyauté envers la couronne.


Yocef demeura bouche bée. Santángel, son soi-disant ami, qu’il croyait l’allié de la communauté juive, l’aurait-il trahi ? Et Don Juan, qui trois jours plus tôt lui avait assuré ne rien savoir et que rien n’était de sa faute, aurait-il aussi fait partie du stratagème ? L’incrédulité et la colère l’envahirent, tandis que l’évêque, satisfait, se frottait les mains :


— Je sais que Luis de Santángel est votre ami, ajouta-t-il, avec un certain plaisir, mais je vous prie de ne pas médire de lui ; il a sûrement pensé agir pour votre bien. Cette entreprise de Don Cristobal Colón est un véritable défi ! Et il a pensé à vous : c’est ainsi qu’il vous montre toute son estime ! Je crois savoir qu’il rachètera votre maison, me trompé-je ?


Le prélat savait à qui il allait vendre sa demeure : cet homme était vraiment partout, il fallait agir avec prudence et ne révéler que le strict nécessaire.


— Oui, en effet répondit Yocef avec précaution.

— Vous faites bien de vendre votre maison à Santángel ; au moins avec lui, vous êtes sûr de recevoir votre argent. Il n’en manque pas, il est même devenu un des hommes les plus riches d’Aragon. Assurément, il possède un sens aigu des affaires. On dit qu’il est implacable dans ses négociations, surtout avec ceux qui sont moins fortunés que lui… Mais j’imagine qu’il vous a proposé un prix avantageux pour votre demeure ; Santángel a toujours eu beaucoup de considération pour ses frères séfarades, et avec eux, au moins, il se montre généreux, même si cela peut un jour lui attirer quelques menus ennuis avec la Sainte Inquisition. Si ce n’est pas une question trop personnelle, peut-on savoir combien il vous a offert pour votre demeure ?


Yocef était un diplomate expérimenté et comprenait parfaitement toutes les manigances de l’évêque : la façon dont il critiquait Santángel tout en faisant semblant de le louer était l’œuvre d’un maître manipulateur, expert en intrigues.


— Oui, Votre Éminence a raison, c’est une question personnelle, répondit-il finalement, avec fermeté.


L’évêque esquissa une grimace qui trahissait son mécontentement et ajouta :


— Je vous offre le double.


L’interprète feignit la surprise : son esprit avait déjà anticipé cette réplique et savait que le prélat exigerait quelque chose en retour. Et il en fut ainsi : aussitôt, Don Rodrigo formula ses conditions ; il demandait que chaque semaine, depuis Palos, Yocef lui écrivît pour rendre compte des préparatifs de l’expédition. L’accord n’était pas mauvais, mais l’interprète se méfiait de son interlocuteur.


— Je dois y réfléchir, répondit-il.


Don Rodrigo acquiesça et ajouta :


— Vous n’avez pas beaucoup de temps : vous partirez demain avant midi, à ce que j’ai entendu. Si vous souhaitez traiter avec moi, vous aurez trois ou quatre jours pour y réfléchir, le temps d’arriver à Lorca, qui sera votre première étape sur la route de Palos ; là vous me trouverez et nous en rediscuterons. Et maintenant, nouveau chrétien, allez dans la paix du Christ.


Yocef embrassa l’anneau que l’évêque lui présenta et s’inclina brièvement avant de sortir de la chapelle, perplexe.


***


Après la cérémonie, Luis et Esteban, ses deux gardiens, lui remirent de nouveaux habits, peu élégants mais de bonne étoffe, et le conduisirent jusqu’au bureau où il exerçait habituellement ses fonctions, situé dans une aile du palais proche de la salle d’audience. Ils prétendirent fermer la porte à clé, et l’interprète s’offusqua : le prenait-on pour un prisonnier ? Qu’avait-il commis pour mériter un traitement si humiliant ? Luis, un des deux gardes, répondit sur un ton perplexe qu’il n’y pouvait rien, que c’était un ordre du maître. Yocef n’eut d’autre choix que de se laisser enfermer.


Il fit les cent pas dans son bureau, impatient. Là, se trouvait toute la comptabilité de Don Juan, toute sa correspondance et l’ensemble du travail que, au fil des années, le scribe avait accumulé pour son seigneur, cet ingrat qui à présent le retenait enfermé à clef. De rage, il commença à jeter parchemins, livres et traités par terre. Dans sa fureur, un encrier tomba et se brisa, en répandant son contenu noirâtre sur le sol. En constatant le désastre, il s’empara d’un chiffon et nettoya soigneusement la tache, puis il commença à ranger les livres un à un sur l’étagère.


Au bout d’un moment, Luis et Esteban revinrent, en apportant une grande écuelle remplie d’une sorte de brouet, accompagné de pain complet et de vin coupé à l’eau, puis ils installèrent un matelas de laine pour que Yocef pût passer la nuit dans son bureau. L’interprète se hâta de manger le ragoût, mais au fond de son bol, il découvrit un morceau de couenne : il n’avait jamais goûté de porc, prohibé par le rite hébraïque, et sa simple présence lui inspira un profond dégoût. Quand Luis et Esteban revinrent pour retirer le couvert, il leur parla vertement, et leur rappela qu’on ne lui avait jamais donné de porc pendant toutes ses années de service au palais. Esteban haussa les épaules et répondit :


— Eh ! Désolé l’ami, mais c’est le cuisinier qui a dit que, puisque maintenant vous êtes chrétien, vous pouvez manger comme les gens normaux.


Ils refermèrent la porte. Yocef soupira, résigné, et décida qu’il valait mieux essayer le matelas pour se reposer un peu plutôt que de s’emporter.


Lorsque la nuit fut venue, il put enfin parler avec son maître. Une fois dans la salle d’audience, face à Don Juan, il ne dissimula guère son mécontentement. Il se plaignit amèrement d’avoir été arraché à sa famille si brutalement, avec tant de dédain et de cruauté, puis il demanda pourquoi il se trouvait prisonnier dans son propre bureau.


— Allons, allons, mon bon Yocef… je veux dire, Luis, répondit le gouverneur sur un ton suave. C’est précisément pour traiter de ces affaires que nous sommes ici. Je sais bien que la séparation a été brutale mais je n’ai fait que suivre scrupuleusement l’ordre suprême des monarques eux-mêmes : comme vous êtes juif, il convenait de vous tenir sous notre protection avant la promulgation de l’édit d’expulsion, afin que vous ne choisissiez pas l’exil de votre propre chef.


Yocef le regarda du coin de l’œil, méfiant : ses paroles étaient-elles vérité ou tromperie ? Il était facile de tout attribuer aux rois, puisqu’il n’aurait jamais le loisir de leur demander directement.


— Mon seigneur, j’aimerais aussi savoir qui a proposé mon nom aux monarques pour que je sois choisi comme interprète de cette expédition insensée, ajouta-t-il. Est-ce vous qui avez parlé de moi à la cour ?

— Non, ce n’est pas moi, je vous l’assure, répondit le gouverneur. Je crois que c’est Luis de Santángel qui vous a mentionné pour la première fois.

— Oui, mais… comment détenez-vous cette information ? répliqua Yocef, suspicieux. Si vous savez cela, c’est que vous en savez déjà beaucoup plus que moi. Dites-moi tout, mon seigneur, et s’il vous plaît, parlez sans tarder.


Le gouverneur fronça les sourcils devant le ton mêlé de méfiance et d’indignation de son subordonné, et haussa la voix pour rappeler son rang :


— Cessez ! Vous devenez insolent et importunez votre seigneur.

— Vous n’êtes plus mon seigneur, répondit l’interprète avec audace. Je sers désormais un autre maître, Don Christophe Colomb, et je suis devenu chrétien ; vous voyez, désormais nous pouvons parler presque d’égal à égal.


Don Juan rougit de colère, mais estima qu’il ne valait pas la peine de continuer à discuter avec un homme si impertinent puisque, de toute manière, il partirait le lendemain. Il répondit avec ironie :


— Cher secrétaire : vous voulez savoir qui a proposé votre nom pour que Colomb vous choisisse ? Eh bien, je vais vous le dire sans détour. Oui, Santángel a murmuré votre nom à l’oreille de la reine Isabelle ; cependant, avant cela, sachez que c’est vous-même qui avez attiré l’attention de Christophe Colomb. Vous ne vous en souvenez pas ? C’était en 1488, si ma mémoire ne me joue pas des tours : vous avez rencontré le navigateur alors que les Rois catholiques se trouvaient à Murcie. Vous avez parlé avec lui de géographie et de littérature ancienne, et obtenu pour lui une audience privée avec la reine Isabelle.


Yocef demeura stupéfait ; il se souvint alors de ce marin génois avec lequel il avait discuté des voyages de Marco Polo. Jusqu’à lors, il n’avait pas réalisé que cet homme-là, qui s’appelait Cristoforos n’était autre que Christophe Colomb, le nom qui figurait sur le document signé par les Rois catholiques. Par contre, il était incapable de se rappeler son visage, sa silhouette ou sa conversation ; il se souvenait seulement qu’il parlait un étrange mélange de toutes les langues latines.


— Vous voyez, poursuivit le gouverneur. Vous êtes le seul responsable de votre malheur, Yocef Luis de Torres : alors cessez d’accuser les autres à tort et à travers.


L’interprète serra les dents, pour retenir sa fureur. C’était inconcevable : on l’arrachait à son foyer, on le forçait à se convertir et on lui ôtait jusqu’à son nom, pour l’envoyer dans une expédition au-delà des mers, vers une mort certaine. N’avait-il pas le droit au moins de manifester son désaccord ? Un instant, il pensa entrer directement en conflit avec son ancien maître, pour régler ses comptes, mais il réfléchit aussitôt aux bénéfices possibles que Don Juan pouvait encore lui procurer. Au fond, Yocef était diplomate, et comme tel devait jouer son rôle, en pensant à lui et à sa famille. Ainsi, il changea du tout au tout de posture et feignit la soumission. Il s’inclina légèrement et dit :


— Vous avez parfaitement raison, mon seigneur. Je vous prie de me pardonner. Je n’ai pas dormi depuis deux nuits, et ce qui m’arrive est extrêmement angoissant. J’espère que vous comprendrez l’émotion qui m’accable.


Le gouverneur prit un ton plus léger et, avec une évidente bienveillance, esquissa un sourire :


— Bien sûr que je vous pardonne, mon bon ami ! Après tant d’années à mon service, comment pourrais-je vous refuser le pardon pour cette colère passagère ? Je comprends, je sais que vous avez traversé deux journées de grands tourments.


Yocef, dans le secret de son cœur, jugeait la scène parfaitement odieuse : la victime obligée de supplier la clémence, et le bourreau dispensant son pardon. Cependant, il avait réussi à faire naître chez Don Juan un brin de compassion, et décida de continuer prudemment dans cette voie.


— Oui, ces journées ont été très dures, confessa-t-il. Mais plus que de moi-même, je me soucie de ma famille. Je n’ai pas eu le temps de préparer mon départ, j’ignore de quoi vivront ma femme et mes enfants, ni comment ils entreprendront leur voyage…


Le gouverneur montrait de l’intérêt pour sa vie personnelle. Une telle curiosité était inhabituelle : en huit ans, il n’avait jamais demandé de nouvelles de la famille de son secrétaire, ignorait combien d’enfants il avait et ne savait pas non plus où se trouvait sa maison. L’interprète devait tirer parti de cet instant éphémère d’empathie. Il parla de la vente de sa maison, en indiquant ce que Santángel soi-disant lui offrirait : quinze mille maravédis, ce qui en réalité correspondait au prix annoncé par Don Rodrigo, mais Yocef ne mentionna pas ce dernier.


Il exposa l’affaire avec tant d’habileté que le gouverneur ne put refuser l’achat, et accepta finalement de payer dix-huit mille maravédis. Mieux encore, après quelques négociations supplémentaires, Don Juan assura que le contrat serait prêt à la première heure le lendemain matin, et que son secrétaire pourrait l’envoyer à son épouse depuis Murcie avant de partir. Il garantissait aussi que sa famille pourrait conserver la somme en pièces d’or et d’argent pour l’emmener à Fès, avec un permis spécial.


— Pour sûr, vous êtes vraiment un habile diplomate, l’ami ! dit le gouverneur d’un ton affable. Je ne vous avais jamais vu négocier pour votre propre bénéfice, mais vous êtes aussi hardi que pour gérer les affaires du royaume. Je vous regretterai, vraiment !


Yocef avait obtenu beaucoup, mais désirait davantage : il parla du contrat de l’expédition, qui stipulait une rémunération substantielle correspondant au salaire d’officier, et obtint de Don Juan qu’il lui avançât un mois entier de salaire.


La rencontre avec le gouverneur ne dura pas plus longtemps ; en dehors des affaires et de la politique, les deux hommes avaient très peu de choses à échanger, malgré les huit années travaillées ensemble. Don Juan Chacón lui souhaita bonne fortune et, avant de se retirer, dit :


— Quel bon scribe vous êtes, Yocef ! Vous avez reçu ce soir de nombreux maravédis et faveurs grâce à moi. Ne voyez-vous pas comme je suis généreux ? Ne devriez-vous pas me remercier pour ma largesse ?


L’interprète était furieux. Quoi ? Après avoir demandé pardon, il devait aussi dire merci ? Pour avoir reçu le prix juste de sa maison et son salaire légitime ? Il le regarda dans les yeux. Jusqu’alors, Don Juan lui avait inspiré crainte et respect : c’était un homme de caractère, militaire aguerri, droit et décidé. Yocef, si mince et hésitant à ses côtés, s’était toujours senti inférieur à lui, presque inconsciemment, sans pouvoir y remédier. Mais cette nuit-là, sous la lumière vacillante des chandeliers, il y voyait clair, enfin : autrefois, l’hidalgo avait certes belle allure, mais avec les années, il était devenu gros, avec son visage bouffi, ses joues tombantes, son nez rouge et allongé comme un poivron, ses yeux qui trahissaient sa stupidité et sa petite bouche entravée par un sempiternel rictus de mépris. C’était un homme qui se croyait sage, mais ce n’était qu’une brute hédoniste et égolâtre. Il ressentait de la répulsion, mais ne le montra pas ; au contraire, il s’inclina et répondit avec sang-froid :


— Vous avez raison, mon seigneur, mille mercis. Je vous regretterai, et maintenant que j’ai embrassé la foi chrétienne, sachez que je vous porterai dans mes prières.


Il fit une nouvelle révérence et se retira. Cependant, à peine la porte de ses appartements fermée derrière lui, il frappa son poing contre le mur et murmura entre ses dents, avec rage :


— Oui, mille mercis… de rien, sale gredin, vil despote, hijo de puta ! Je prierai pour vous, oui, mais mes prières, je les adresserai à Satan, pour que vous alliez rôtir en enfer, vous et tous ceux de votre espèce : Don Rodrigo, Santángel, Isabelle la catin et Ferdinand le cornu, et ce fou furieux qui prétend atteindre la Chine par la mer. Je ne sais si pas Dieu existe, mais j’espère que le diable oui, pour qu’il vous règle à tous vos comptes dans l’au-delà !


***


Après avoir prononcé cette prière pour le moins iconoclaste, il resta immobile un instant, surpris par la violence qui venait de naître en lui. Il découvrait, pour la toute première fois, la haine véritable, une force jamais ressentie auparavant, et qui brûlait en lui comme un feu capable de tout dévaster. Il avait agi correctement pour sa famille cette nuit-là et pouvait en être fier ; et pourtant, la colère le consumait. Que le gouverneur se crût bon et magnanime, alors qu'il n’était qu’un fieffé pendard, lui retournait les entrailles. Néanmoins, Yocef savait que cette flamme pouvait devenir dangereuse si elle grandissait trop. Il respira profondément et décida de l’éteindre, ou du moins de la dompter, au plus profond de lui. Il devait admettre, même si cela lui faisait mal au cœur, que le monde était injuste et incohérent ; une vérité particulièrement amère pour un humaniste qui croyait encore à la possibilité d’une société idéale régie par l’éthique et la raison.


Il se tourna alors vers sa table de travail et, soudain, son visage s’illumina : Don Juan Chacón avait commis, sans aucun doute, une erreur monumentale en l’enfermant dans cette pièce, car tous les papiers officiels du gouverneur s’y trouvaient, ses registres, ses comptes, et même son sceau, gardé négligemment parmi les plumes et les encriers. Yocef s’assit, en sentant son humeur s’alléger, et s’empara avec empressement du premier livre à portée de main.


C’était un registre comptable à large couverture de cuir, avec des fermoirs en fer et des pages jaunies, où étaient consignés les maravédis entrant et sortant des caisses du palais. En le feuilletant, il tomba sur une ligne : « Pour le paiement des serviteurs, cuisiniers et aides du service ». Il sourit avec malice et, avec une grande délicatesse, au moyen de sa plume affûtée, il transforma un 5 en 8, doublant presque ainsi le salaire d’une trentaine d’ouvriers nécessiteux.


Il poursuivit son travail, et modifia discrètement certaines rubriques : ajout de maravédis pour le mécénat d’artisans, de musiciens et de peintres ; augmentation des aumônes pour les hôpitaux et les mendiants ; réduction des sommes attribuées à la cour et à l’Église. Il raya, corrigea et ajusta les chiffres avec précaution, sans exagérer, car il connaissait les limites du vraisemblable. Il se demanda alors, amusé, quand son maître découvrirait ces modifications : sûrement pas avant plusieurs mois, car le gouverneur ne comprenait rien à ces livres, et quand Yocef partirait, personne ne saurait le remplacer ; les autres scribes du palais étaient tous des inutiles.


Il prit un second volume et, dans la section consacrée aux dépenses du Royaume de Murcie, il traça une nouvelle ligne, bien insérée entre deux anciennes, et écrivit : « À attribuer au faubourg de Santa Eulalia, la Judería : vingt mille maravedís. » Lorsqu’il eut terminé, il laissa échapper un rire furtif, et se demanda si le stratagème passerait inaperçu ou serait un jour découvert.


Soudain, il se rappela d’autres parchemins qu’il gardait sur l’étagère et alla les chercher. C’étaient des édits sur le point d’être proclamés : l’un condamnait un pauvre bougre à recevoir des coups de fouet pour ne pas avoir payé ses impôts ; un autre ordonnait de couper la main à un misérable pour avoir volé sur les étals du marché ; le troisième était la sentence d’un ivrogne qui avait tué sa femme. Il écarta ce dernier parchemin, roula prestement les deux premiers, et les rangea dans son sac pour les soustraire à la justice.


Yocef se sentait exalté ; il remarquait comment sa rage, jusqu’alors bouillonnante, culminait dans l’apothéose d’une juste vengeance, compatissante et humaniste. Ainsi pensa-t-il : la haine peut aussi engendrer de grandes vertus, si elle est guidée par un juste dessein.


Il retourna à son bureau et prit un nouveau parchemin. Avant d’écrire, il ferma les yeux et soupira longuement. Puis il commença à tracer d’une main ferme son propre certificat de décès. Lorsqu’il eut terminé, il le relut lentement : ce document faisait de Judith une veuve aux yeux du monde, lui permettant de se remarier et de conserver son honneur auprès du voisinage, au moins sur les terres chrétiennes. Il ajouta le sceau du gouverneur pour en assurer l’authenticité.


Il n’avait pas encore terminé. Avec délicatesse, solennellement, malgré l’heure très avancée de la nuit, il saisit un autre parchemin pour rédiger un document très différent : une longue lettre d’amour pour son épouse, qu’il écrivit avec tendresse et la certitude de ne plus jamais la revoir. Il y passa toute la nuit, et lorsqu’elle fut terminée, la dernière page était maculée de larmes.


Le lendemain matin, un laquais frappa à sa porte : il avait déjà en main le contrat de vente de sa maison, signé par Don Juan, comme convenu. Yocef chercha le jeune homme chargé des missives et lui remit les deux documents pour sa femme, le contrat et la lettre.


Peu après, il prit un copieux déjeuner avec Esteban et Luis dans la salle de garde ; et en milieu de matinée, il partit avec ses deux escortes en direction de l’Occident.


 
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