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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 1. Dans l’Ancien Monde : Yocef Ben Halevi, traducteur séfarade – Chapitre 4
 Publié le 24/04/26  -  25693 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Il est des chemins qui ne mènent pas à Rome. »


Ils quittèrent Murcie le 2 avril, alors que l’air âpre et venteux descendait de la Sierra. Yocef ne souhaita pas se retourner pour contempler une dernière fois la ville qu’il laissait derrière lui ; il rabattit sa capuche et courba le dos avec résignation. Il marchait en silence, épuisé, car il n’avait pas fermé l’œil de la nuit précédente et n’était pas accoutumé à de telles marches. Cependant, il souffrait davantage en son âme qu’en ses pieds, et ce supplice intérieur, paradoxalement, le poussait à avancer.


Ils laissèrent derrière eux les doux vergers de la vallée murcienne, et, à la tombée du jour, le paysage devint abrupt, hérissé de montagnes brunes et inhospitalières qui empêchaient de progresser à bonne allure. L’idée première des deux soldats, Luis et Esteban, était de passer la nuit dans le bourg d’Alhama ; mais l’interprète avançait trop lentement, et ils doutaient qu’il pût supporter bien longtemps de grimper parmi les rochers. Au cours d’une halte, ils s’écartèrent de quelques pas pour murmurer entre eux ; mais Yocef entendit parfaitement leurs propos, car aucun des deux n’était homme de grande discrétion. Luis soutenait qu’il convenait de s’arrêter dans quelque mas ou cabane rencontrés en chemin ; mais Esteban, le plus entêté des deux, refusait de céder, peu lui importait de forcer l’interprète, ils devaient coûte que coûte arriver à destination avant la nuit.


Yocef comprit vite le grief principal de leur querelle : ils ne savaient s’ils devaient tenir compte de l’avis de l’homme qu’ils escortaient, puisque c’était à la fois un officier de haut rang et un prisonnier que Don Juan Chacón leur avait ordonné de surveiller avec la plus extrême vigilance. Luis estimait qu’ils devaient le traiter en compagnon ; Esteban, en détenu. Pour Yocef, au contraire, la situation n’avait rien de mystérieuse : bien souvent il s’était trouvé assis au plus haut alors même que sa vie valait moins que celle du dernier des serviteurs. En profitant d’un instant où les deux hommes demeuraient absorbés par leur conversation, il s’approcha et leur dit calmement :


— Prisonnier ou compagnon, qu’importe, mes amis ? L’essentiel est que j’arrive sain et sauf à Palos. Et pour cela, messieurs, il faut que je conserve mes forces. Si vous me menez aujourd’hui jusqu’à l’épuisement, demain je ne pourrai pas marcher deux lieues d’affilée. Arrêtons-nous donc dans cet abri, là-haut, sur la colline.


Yocef venait de remporter une première victoire sur ses gardes : il avait réussi à imposer son critère. Ce n’était pas chose négligeable ; il lui fallait absolument commencer à faire valoir son autorité et obtenir de ces hommes une certaine marge de manœuvre.


Dans le refuge, tandis qu’ils mangeaient les provisions qu’ils avaient dans leurs sacs, l’interprète les observa avec attention, en s’efforçant de percer ce qui se cachait derrière leurs visages. C’étaient des hommes rudes, tannés par les guerres et les intempéries, aux manières grossières et aux gestes gourds. L’un avait des traits plus fins et l’autre était plus renfrogné, peut-être, mais ils se ressemblaient fort, et disaient venir du même endroit, un tout petit village où tout le monde était plus ou moins cousin : eux l’étaient peut-être, sans le savoir.


Le lendemain, ils traversèrent la cité fortifiée d’Alhama peu après midi et poursuivirent jusqu’à Totana, où ils trouvèrent gîte dans une humble auberge. La journée suivante se déroula sans incident majeur et, à la tombée du soir, ils aperçurent au loin les tours et les toits rouges de la ville de Lorca. C’est alors que Yocef annonça à ses escortes qu’il ne souhaitait pas passer la nuit dans la ville. Surpris, Luis et Esteban lui demandèrent des explications. Naturellement, l’interprète ne révéla pas qu’il craignait de retrouver Don Rodrigo. Il improvisa donc avec habileté un mensonge, qu’il avait parmi certains bourgeois de Lorca des ennemis, à cause de querelles anciennes, et que sa vie serait en danger derrière ces murailles. L’argument parut suffisant aux deux soldats. Convaincus, ils acceptèrent de contourner Lorca et de chercher refuge dans une auberge discrète, aux abords de la ville.


Hélas, au matin, à peine avaient-ils parcouru une lieue qu’ils aperçurent derrière eux le trot de deux cavaliers. Ils ne portaient pas d’uniformes mais ils étaient armés. Quand ils arrivèrent à leur rencontre, ils déclarèrent qu’ils servaient l’évêque et cardinal Don Rodrigo Borgia. Ils expliquèrent que Yocef était attendu en audience par Son Éminence et que ne pas s’y présenter constituait une grave offense ; leur mission était donc de le ramener à Lorca, de gré ou de force. Yocef s’y opposa avec fermeté : il exhiba son contrat scellé des armes royales, rappela qu’il se rendait à Palos sur ordre de la reine Isabelle en personne et que rebrousser chemin équivaudrait à désobéir à Sa Majesté.


Esteban se rangea aussitôt du côté de l’interprète, tandis que Luis hésitait encore, désireux de satisfaire les uns comme les autres. L’un des cavaliers, impatient, mit pied à terre et s’avança avec l’intention manifeste de s’emparer de Yocef. Alors Esteban, sans la moindre hésitation, tira son épée. Leurs adversaires en firent autant et l’échauffourée commença. Le premier cavalier chargea avec fougue, mais Esteban para le coup avec sa garde. Luis, enfin décidé, entra dans la mêlée et enfonça sa lame tolédane dans l’épaule du second. L’homme poussa un hurlement, chancela et laissa tomber son arme. Ce revers suffit : les émissaires de l’évêque reculèrent brusquement. Ils jurèrent qu’ils reviendraient avec des renforts, que le cardinal ne souffrirait pas pareille offense. Ils remontèrent tant bien que mal à cheval et s’éloignèrent au galop.


Yocef et ses gardes poursuivirent leur route avec prudence, presque à la dérobée, et empruntèrent des sentiers secondaires tant que dura leur traversée des terres du diocèse de Lorca. Lorsqu’ils atteignirent enfin Puerto Lumbreras, à la tombée du jour, ils ressentirent un profond soulagement : ils laissaient derrière eux le royaume de Murcie. Le pas se fit plus léger, et les esprits plus libres.


Non loin de là, au bord du chemin, ils aperçurent une grande auberge blanche, au milieu d’une oliveraie. Elle paraissait cossue, ou du moins plus aisée que celles rencontrées les jours précédents ; ils décidèrent de s’y arrêter pour reprendre souffle. Ce fut Yocef qui choisit de puiser dans sa bourse personnelle – le salaire que lui avait remis Don Juan – pour inviter ses gardiens et les remercier d’avoir risqué leur vie pour lui. Les hommes acceptèrent avec joie ; et même l’interprète, l’espace d’un instant, se laissa gagner par leur jovialité. Ce soir-là, les soldats le considérèrent comme un véritable compagnon.


Ils s’assirent dans la taverne devant une table abondante, chargée de mets et de bon vin. Au milieu du repas, Luis et Esteban lui demandèrent, avec une curiosité naturelle, pourquoi le cardinal le poursuivait avec tant d’acharnement et pourquoi on le considérait à tel point important qu’il nécessitait une escorte sur une si longue distance. Ils avaient aussi remarqué son air sombre et voulurent en connaître la cause. En vérité, personne ne leur avait expliqué grand-chose : ils savaient seulement que c’était un juif baptisé de force et qu’il voyageait pour une mission royale. Yocef leur raconta donc son malheur, comment on l’avait arraché à son épouse et à ses enfants pour l’envoyer vers une mort presque certaine.


— C’est ainsi, messieurs, conclut Yocef d’une voix brisée. J’erre maintenant sur les routes, loin des miens.

— Je sais bien de quoi vous parlez, pour sûr, répondit Esteban en soupirant profondément. Moi aussi j’ai une famille, mais ça fait des années que je ne la vois plus. J’ai laissé mon petit dans son berceau ; aujourd’hui, s’il vit encore, il doit avoir de la barbe au menton. J’envoie la moitié de ma solde à mon épouse et je ne reçois jamais de réponse. Elle fait comme si j’étais déjà dans l’autre monde… sauf pour dépenser mes maravédis, la sorcière !

— Cela fait des années qu’on n’a pas mis les pieds au village, Esteban et moi, ajouta Luis. Mon père est mort l’an dernier et le gouverneur n’a même pas voulu m’accorder congé pour lui dire adieu.


Les deux hommes levèrent alors leurs verres pour trinquer :


— À notre village et à nos familles perdues ! cria Luis. Je les revois encore, et leur souvenir me brûle de l’intérieur.

— Bah, moi, la mienne… ça dépend, grogna Esteban. Tu te souviens de ma femme Gertrudis ? Elle était plus laide qu’un crapaud ! Au bout du compte, les filles de la caserne me vont mieux ; en plus d’être plus gracieuses, elles coûtent largement moins cher.


Ils éclatèrent d’un énorme rire qui résonna dans toute l’auberge. Yocef demeura contrarié ; sa peine lui semblait plus noble, plus élevée que celle de ces deux rustres. Il poursuivit, comme pour prouver toute la profondeur de son malheur :


— Vous avez perdu la chaleur des vôtres, certes… mais moi, en plus, je marche vers une mort certaine. Quelle horreur que de se savoir condamné ! Je suis à la fois vivant et mort, comme un fantôme. C’est le pire des tourments. Je ne sais si vous pouvez le comprendre.

— Bien sûr que nous comprenons, répliqua Luis entre deux gorgées. Nous sommes des soldats, que croyez-vous ? Plus d’une fois nous avons regardé la mort, droit dans les yeux. Je me souviens de la bataille de Vélez-Málaga, sous les ordres de Don Pedro Fajardo « le Brave » : on m’avait placé en première ligne, là où presque personne ne survit. Les jours avant la bataille, je me sentais déjà mort. J’avais l’impression que mon âme était au ciel et je regardais mon corps qui bougeait, tout en bas, sur la terre. Eh bien c’est cette fichue sensation si étrange qui m’a donné du courage au combat : mon esprit d’en haut a commandé à mon corps d’agir, et je n’ai pas eu peur, j’ai manié l’épée sans coup férir, comme jamais, et, par miracle, j’en suis sorti vivant.


Yocef se tut, songeur. Ces hommes, si frustes, possédaient cependant une sagesse née de la souffrance et avaient beaucoup à lui apprendre. Cela le troubla. Il comprit que sa douleur n’était pas unique, que d’autres avaient vécu des tourments identiques, et qu’il avait lui-même été aveugle à leurs histoires. La tragédie, pensa-t-il, n’appartenait pas seulement aux héros grecs ou aux chevaliers des chansons de geste : elle concernait tout le monde, et plus encore les humbles.


— Que me conseillez-vous donc, alors, pour dompter mon angoisse ? demanda-t-il.

— Les jours avant la bataille, j’ai beaucoup bu, répondit Luis. Vraiment beaucoup. J’étais plus ivre qu’un moine en ribote ! Je n’ai été sobre que le jour du combat, au cas où Dieu voudrait bien m’accorder un miracle.

— Je ne peux pas boire, murmura Yocef. Si je commence, je ne saurai pas m’arrêter. Il reste tant de temps avant l’embarquement… le navire qui nous emmènera n’est même pas encore construit.

— Et pourquoi ne pourriez-vous pas boire ? Vous avez peur de devenir ivrogne ? Qu’importe, si vous dites que vous mourrez de toute façon ? rit Esteban en levant un verre.


L’argument possédait une logique implacable ; Yocef but donc une longue gorgée, puis une autre, puis une troisième. Soudain, il se leva à grand peine et s’adressa à ses deux gardes :


— Dites-moi, messieurs, balbutia-t-il d’une voix pâteuse, qu’est-ce qui est pire ? Avoir en face de soi une armée entière d’infidèles… ou l’océan sans fin ?

— Désolé, mais l’océan, il a une fin, répondit Esteban. Au bout, il y a les côtes des royaumes mauresques.

— Je ne parle pas de cette mer-là, répliqua Yocef, mais du grand océan, celui qui baigne Cadix et les terres du Portugal… celui qui semble ne jamais finir.


Luis et Esteban se regardèrent, bouche bée. Ils ignoraient l’existence d’un tel océan.


Pendant la nuit, l’interprète, désormais complètement ivre, se laissa aller sans retenue et se mit à entonner « Por tierras de Murcia anduve con espada y con coraje », « Vino, vino, que no falte que la pena se me espante »* et d’autres chants de soldats ou couplets de bordels, aux côtés de ses deux compagnons de route. Cette liesse le rapprocha encore davantage de ses gardes ; et, pendant quelques heures, l’effet du vin, comme Luis l’avait si bien décrit, lui permit d’oublier son malheur et de rire avec eux. Mais à l’aube, la sentence tomba avec cruauté : il hérita d’un mal de tête atroce et d’une humeur plus sombre encore que la veille.


***


Ils poursuivirent leur route, à travers cols et ravins, et après deux journées de marche harassante ils distinguèrent les murailles de Guadix, la première ville située sur les terres récemment conquises de l’ancien royaume nasride de Grenade. Dans la cité, ils trouvèrent à se loger dans les détachements militaires : des baraquements de bois improvisés à proximité de l’alcazaba**, car des centaines de soldats occupaient la place pour renforcer la garnison. La région était plongée dans une grande instabilité, et dans les sierras voisines les Berbères s’étaient soulevés contre les Rois catholiques, ce qui rendait dangereux le chemin vers Grenade.


À son arrivée à Guadix, Yocef cessa aussitôt de boire ; il venait de passer trois nuits consécutives à ingurgiter du vin par pure inertie ; mais, comme Esteban l’avait dit, le jour de la bataille exige la sobriété. Et cette nuit-là, l’interprète était décidé à affronter son propre combat. Depuis le début du voyage, il avait soupesé la possibilité de s’enfuir dans cette ville qu’il connaissait bien, et désormais il était résolu à passer à l’action, malgré le danger et sa nature craintive.


Le lendemain matin, Yocef annonça à Luis et Esteban son intention de parcourir la ville. Ses gardes du corps lui firent confiance et le laissèrent partir sans objection. Il se dirigea vers un versant de l’alcazaba, où s’élevaient d’étranges demeures creusées dans la roche. Dans l’une de ces grottes habitait un homme nommé Habib, que Yocef connaissait depuis longtemps, un ancien informateur du gouverneur Don Juan Chacón. Il pénétra dans la cave, qui servait d’entrepôt pour les légumes et les épices.


Habib était un homme ventripotent, aux joues rebondies, toujours affublé du même sourire qui semblait collé à son visage. En voyant l’interprète, il le reconnut aussitôt et, d’un geste cordial, l’invita à boire le thé. Entre deux gorgées, ils évoquèrent leurs vieilles aventures : grâce à l’intervention de l’interprète, Habib avait engrangé d’importants gains en novembre 1491, lorsque la ville s’était rendue. Yocef l’avait alors engagé pour orchestrer un scandale dans l’alcazaba afin de précipiter la chute d’Idriss ibn Ashqilula, frère du wali de la ville. Idriss voulait résister aux chrétiens, tandis que la majorité des habitants souhaitait éviter un bain de sang et penchait pour la reddition. Le chef militaire, il est vrai, fut condamné à mort par les oulémas de Guadix, mais ce ne fut qu’une victime collatérale, et la ville capitula sans bain de sang.


Yocef demanda à Habib s’il connaissait un moyen sûr de fuir hors des domaines du royaume de Castille. Le Maure fronça les sourcils et médita en silence. Après un instant, il pria l’interprète d’attendre dans la grotte, en lui assurant qu’il reviendrait bientôt, puis il s’en alla d’un pas rapide. Lorsqu’il revint, Yocef avait déjà bu trois autres thés et le soleil était haut dans le ciel, marquant midi.


— Je connais des marchands mudéjars***, dit Habib à voix basse, qui peuvent vous transporter clandestinement dans leurs chargements. Ils vous mèneront jusqu’à Almería, et de là vous pourrez embarquer pour Oran. Personne ne verra ni ne soupçonnera rien. Mais je vous préviens : cela coûtera cher.

— Combien ? demanda Yocef, non sans méfiance.


Le Maure l’observa attentivement, en évaluant ses habits et son rang. Après un instant, il répondit :


— Deux mille maravédis.

— Je n’en ai que mille ! répliqua Yocef d’un ton ferme.

— Je comprends, poursuivit Habib avec son éternel sourire. Je crois que mille huit cents suffiront à couvrir les frais. Pour vous, mon vieil ami, je peux faire cet effort.

— Vous ne me comprenez pas, répondit fermement l’interprète. Je vous dis que je ne possède que mille maravédis, tout mon salaire d’un mois, ni plus ni moins. Enfin, pour être exact, j’en ai neuf cent soixante ; j’ai dépensé une fortune dans une auberge il y a quelques jours.


Habib le regarda de biais, puis déclara :


— Très bien. Demain, à minuit, présentez-vous à l’ancien abattoir du souk avec l’argent. Je vous y attendrai, avec les marchands mudéjars. Ne manquez pas au rendez-vous, sidi Yocef.


Cette nuit-là, l’interprète s’empara discrètement de son argent, prit deux ducats en or et huit reales d’argent, qui correspondaient à la somme réclamée par le Maure, et cacha les cinq cents maravédis restants, car il avait menti à Habib sur le montant de sa solde. Il sortit de l’alcazaba et avança avec précaution entre les ombres de la médina vers le lieu de rendez-vous. L’endroit était lugubre et infesté de rats qui rongeaient les restes de viande laissés par les bouchers durant la journée. Il n’y avait pas âme qui vive, et le froid mordait jusqu’aux os.


Soudain apparurent quatre hommes, surgis de l’obscurité. Ils étaient vêtus de djellabas, coiffés de turbans qui leur cachaient le visage, et armés de bâtons. Ils s’avancèrent vers Yocef et bientôt l’encerclèrent. À cet instant-là, Habib apparut, s’approcha de l’interprète et dit en le désignant du doigt :


— Voilà le traître dont je vous ai parlé. Le juif immonde.

— Mais que vous ai-je fait, Habib ? cria Yocef. Je vous ai toujours traité avec respect, et je n’ai trahi personne ! Nous avons évité un massacre à Guadix, il y a deux ans ! Vous ne vous en souvenez pas ? Vous étiez pourtant d’accord pour dire que c’était la solution la plus sensée.

— Oui, je vous ai aidé à écarter notre chef Idriss, répliqua Habib d’une voix sévère. Cet homme était un fanatique, il nous conduisait droit au désastre. Moi, je voulais la paix, et je croyais que vous la vouliez aussi. Mais vous ne m’aviez pas dit qu’après la reddition votre gouverneur ferait exécuter tous les oulémas et les cadis de la ville, ni que les chrétiens nous traiteraient aussi mal après la conquête.


Yocef demeura sans voix.


— Mais… mais c’est la faute du gouverneur, pas la mienne ! balbutia-t-il. Moi non plus, je ne savais pas qu’une telle injustice aurait lieu !


Pour toute réponse, il reçut un coup de bâton, puis un autre, et un troisième, qui le fit tomber à terre. Il se recroquevilla en position fœtale, en tentant de résister aux assauts. Lorsque la pluie de coups cessa, Habib s’avança, cracha sur lui et vociféra :


— Traître, comme tous ceux de votre race, sale juif ! Voyez, mes amis, celui qui fut Yocef Ben Halevi, conseiller des rois, laquais des roumis et ennemi des musulmans. Le voilà maintenant qui rampe dans la boue, avec ses congénères les rats. À présent, c’est n’est plus que Luis le renégat, un rien du tout. Allez, partez, le juif, estimez-vous heureux d’être encore en vie.


Ils lui arrachèrent son argent, lui assénèrent un dernier coup de pied et disparurent dans les ombres du souk. Yocef, meurtri, rampa jusqu’au camp militaire où il logeait ; les bandits lui avaient brisé plusieurs côtes et une cheville, et le retour fut un supplice.


En constatant l’état lamentable de Yocef, les soldats décidèrent de le conduire aussitôt à l’infirmerie du camp. Là, on le banda tant bien que mal et on lui posa des attelles de bois pour immobiliser la cheville cassée ; on ne pouvait faire grand-chose pour ses côtes meurtries, à part lui appliquer des cataplasmes de boue tiède. Le lendemain apparut l’infirmier – tout du moins, ainsi l’appelaient les soldats – un homme obtus qui insista pour pratiquer une saignée afin de « rééquilibrer ses humeurs ». Yocef s’y opposa de toutes ses forces.


L’infirmier parla ensuite à Luis et Esteban pour leur fournir son diagnostic : le patient avait besoin d’environ trois semaines de repos absolu, et ensuite, il ne pourrait pas marcher avant deux ou trois mois. Les soldats conclurent alors qu’il leur faudrait une charrette et une mule pour le reste du trajet. Comme ils ne pouvaient pas en assumer le coût, et comme leur voyage allait durer beaucoup plus longtemps que prévu, ils décidèrent alors d’envoyer une missive à Don Juan Chacón pour lui solliciter des fonds. La réponse, dirent-ils, arriverait sous une ou deux semaines, période pendant laquelle Yocef en profiterait pour se rétablir.


Les conditions de cette infirmerie militaire étaient effroyables : un baraquement de bois ouvert à tous les vents, sans la moindre hygiène. Désespéré, Yocef parla toute la journée avec les serviteurs du campement, afin de trouver un autre endroit pour y passer sa convalescence. En fin d’après-midi, il obtint une réponse : un prêtre d’une paroisse des faubourgs, qui tenait une ancienne mosquée récemment consacrée en église, acceptait de s’occuper de lui contre une donation à la paroisse, de cent cinquante maravédis pour deux semaines. Yocef, qui avait réussi à récupérer sa besace et l’argent qu’il lui restait grâce à l’aide de Luis, accepta sans hésiter, malgré le prix élevé ; c’était cela ou rester sous l’autorité du boucher du campement militaire. Luis et Esteban donnèrent leur accord et conduisirent l’interprète dans une charrette qu’il dut lui-même louer.


Il passa ainsi une semaine entière dans le modeste presbytère du faubourg de Guadix. Le prêtre se montra attentionné et ne le traitait pas comme un juif : l’argent, il est vrai, adoucit bien des préjugés, et un hôte qui paie est toujours bienvenu. Durant ces jours d’immobilité, Yocef ne cessa de penser, et de ressasser encore et encore son infortune : son exil, la félonie de Don Juan, celle de Santángel, celle d’Habib… Il avait l’impression d’avoir été trahi par les trois religions à la fois, la chrétienne, la juive et la musulmane, et que tous, d’une manière ou d’une autre, le rendaient responsable de son malheur, comme l’avaient déjà exprimé clairement le rabbin et le gouverneur… Il était le coupable idéal, le juif parfait, un juif même aux yeux des autres juifs.


Depuis sa paillasse, il pouvait voir un coin du petit jardin du prêtre, où les plantes fleurissaient en dégageant de puissants parfums, pour célébrer la saison du renouveau. Dehors, tout semblait déborder de vie. Pourtant, au fur et à mesure que les jours devenaient plus lumineux, l’esprit de l’interprète s’assombrissait. Il sentait grandir en lui une haine ardente, un feu qui rongeait son âme et empêchait toute pensée bienveillante. Il aurait voulu se livrer à la mélancolie, se souvenir de Judith, pleurer ce qu’il avait perdu… mais il ne le pouvait pas : trop de rancœur, trop d’injustice, trop de colère l’habitaient.


La réponse du gouverneur arriva au bout de dix jours. Un matin, un messager parvint à la maison du prêtre, accompagné de Luis et d’Esteban. L’homme remit à l’interprète une missive, signée de la main même de Don Juan. Elle disait ceci :


« Cher secrétaire, si vous avez subi un accident en tentant de vous enfuir, le moins qu’on puisse exiger est que vous payiez vous-même votre charrette et votre mule et les frais que tout ce fâcheux contretemps engendrera ; je vous ai généreusement avancé votre solde, le moment est venu de la dépenser. Mais hâtez-vous, pour l’amour de Dieu ! Peu m’importe comment vous vous y prendrez, sautillez sur à cloche-pied les chemins si cela vous chante, peu m’en chaut, mais je vous veux absolument à Grenade au premier mai. Faute de quoi, j’enverrai des hommes pour vous y conduire pieds et poings liés, et vous faire donner la bastonnade, au passage. »


La lettre fit sourire Yocef, car il imaginait le visage du gouverneur, rouge et bouffi de rage, en apprenant que son ancien secrétaire avait essayé de s’évader. Mais son sourire s’effaça vite lorsqu’il apprit, de la bouche de ses deux gardiens, que la mule et la charrette qu’il devait acheter coûteraient cent cinquante maravédis. Il ne se donna même pas la peine de marchander : il savait qu’il n’avait d’autre choix que de payer le prix fort, puis de donner le peu qu’il restait à Esteban et Luis, pour les frais du trajet.


Par ailleurs, l’émissaire de Don Juan Chacón apportait aussi une autre missive. Ce n’était pas une lettre, mais un objet enveloppé dans un morceau de tissu. À l’intérieur, Yocef trouva une tresse coupée, noire comme le jais. Le messager précisa :


— Votre épouse m’a remis ce paquet à Murcie. Et elle m’a demandé de vous dire ceci : « Emportez un peu de moi dans votre voyage. Je vous aime et je vous aimerai toujours. »


Une émotion immense s’empara alors de Yocef, tandis que ses doigts caressaient les cheveux. Un instant, il imagina Judith couper sa tresse d’un seul coup de ciseaux, avec rage et résignation, en signe de deuil. Il ne pouvait y avoir message plus beau, plus pur, car les mots sont superflus lorsque c’est l’âme qui parle.


— Moi aussi, je vous aime… murmura-t-il pour lui-même.


Et là même, il éclata en pleurs, pour la première fois depuis qu’il avait quitté la Judería de Murcie. Il n’avait pas pleuré une seule fois durant le voyage, et ces sanglots vidèrent enfin son cœur.


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* « Sur les terres de Murcie, j’ai marché l’épée à la main et le courage au cœur. »

« Du vin, du vin, qu’il n’en manque jamais, pour que ma peine s’envole au loin. »

** Alcazaba : château musulman.

*** Mudéjar : musulman qui vit en terre chrétienne.


 
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