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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 1. Dans l’Ancien Monde : Yocef Ben Halevi, traducteur séfarade – Chapitre 5
 Publié le 25/04/26  -  29010 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« La rose fleurit au joli mois de mai. »


Ils quittèrent Guadix sous la pluie, qui les accompagna dès les premiers instants. La mule avançait cahin-caha, glissant à chaque pas, tandis que la charrette s’enlisait dans la boue. L’interprète, trempé jusqu’aux os, se couvrait comme il pouvait, endurant en silence les cahots qui lui meurtrissaient les côtes et la jambe, encore endolorie. Ce voyage fut un véritable martyre ; et là où ils pensaient parcourir l’étape en deux jours, il leur en fallut finalement quatre.


Ils atteignirent enfin Grenade au moment même où la pluie cessa. La ville apparut alors comme une oasis de blancheur entre les ombres des sierras. Les tours, les murailles, les vergers étincelaient au soleil, et l’imposante Alhambra couronnait la ville, en dominant les quartiers de l’Albaicín et de Garnata al Yahud, l’aljama juive, sur l’autre rive du Darro. Yocef connaissait bien Grenade : c’était la plus belle ville qu’il eût jamais vue, et il fut pris d’un profond soulagement en apprenant que Luis et Esteban y resteraient environ trois semaines, afin qu’il pût reposer sa cheville douloureuse. Il éprouva aussi une grande joie à l’idée de séjourner à l’Alhambra, même si ses gardes lui rappelèrent qu’après sa tentative de fuite à Guadix, il ne serait pas autorisé à sortir de la forteresse. Mais cela importait peu : il ne pouvait de toute façon pas encore marcher.


En pénétrant dans l’Alhambra, il ressentit une profonde déception. Le palais qu’il avait connu, celui de Boabdil et de sa cour, n’existait plus. Dès les premiers instants, l’interprète regretta les raffinements du temps des Nasrides : les joueurs d’oud et de cithare qui emplissaient les patios de leurs mélodies suaves, les serviteurs qui distribuaient eau fraîche et fruits confits dans les jardins, les poètes qui récitaient leurs vers à l’ombre des cyprès. Depuis la chute du royaume musulman, quatre mois plus tôt, l’Alhambra s’était transformée en caserne ; partout s’élevaient désormais les nouveaux écussons et étendards des royaumes de Castille et d’Aragon, qui recouvraient la beauté des arabesques des salles et des portiques. On l’installa dans le palais de Comares, dans une petite chambre individuelle au rez-de-chaussée. La forteresse était à moitié vide, peuplée seulement par quelques soldats, car les personnages importants se trouvaient à quelques lieues de là, à Santa Fe, un gigantesque camp militaire où résidaient encore les Rois catholiques.


Yocef apprit bientôt que Christophe Colomb était passé par Grenade peu de temps auparavant et qu’il avait signé à Santa Fe des capitulations avec les souverains, un contrat détaillant son expédition vers l’outre-mer. Cela s’était produit le 17 avril ; il était à peine le 21, mais le navigateur était déjà reparti. L’interprète regretta de ne pas avoir pu le rencontrer ; l’épisode de Guadix l’en avait privé ; peut-être, s’il avait pu échanger quelques mots avec le Génois, aurait-il pu le supplier de choisir un autre interprète.


Cependant, les rois se trouvaient encore à Santa Fe, et Yocef réfléchit à la manière d’obtenir une audience. L’entreprise s’annonçait difficile : il lui fallait d’abord savoir quels personnages illustres, susceptibles d’avoir un accès direct aux monarques, séjournaient à l’Alhambra. Or la tâche était ardue : lui-même ne pouvait se déplacer, et ceux qui l’entouraient n’étaient que de simples soldats, interdits de palais et ignorants de ceux qui les fréquentaient.


Un premier nom parvint bientôt à ses oreilles, et non des moindres : Luis de Santángel, le banquier, son soi-disant ami, se trouvait à l’Alhambra, et logeait au palais des Lions, où résidaient les personnalités les plus importantes. C’était un coup de chance prodigieux : Santángel pouvait à la fois le renseigner sur l’origine de son recrutement, lui expliquer plus en détail l’entreprise de Don Cristóbal et même lui obtenir une audience auprès des Rois catholiques. Il réfléchit pendant des heures à la manière la plus habile de l’aborder : s’il lui envoyait une missive, l’autre ne viendrait pas, ou se présenterait armé de mensonges prémédités. Il fallait le surprendre, provoquer une rencontre fortuite dans les jardins.


Esteban, l’un des gardes, en l’entendant se plaindre de son impossibilité à marcher, en parla à son ami Luis, et tous deux décidèrent de lui confectionner une chaise munie de leviers pour le transporter dehors. L’interprète les remercia humblement ; il n’attendait pas un tel geste après l’épisode de Guadix. Curieusement, cette tentative d’évasion n’avait pas diminué l’estime que lui portaient ses deux gardiens : au contraire, à Guadix, Yocef avait fait preuve de courage, comme un véritable soldat qui risque sa vie pour atteindre son objectif. À leurs yeux, il était désormais un guerrier de plus, luttant pour sa survie. Il était donc devenu plus compagnon que jamais, mais aussi bien plus prisonnier qu’auparavant.


Il se promena donc dans les jardins du Partal, entre allées ombragées et fontaines secrètes, là où il savait que Santángel devait passer. À un détour du chemin, comme par l’effet du hasard, il croisa le banquier. L’interprète, porté sur sa chaise par deux hommes, paraissait plus grand et plus digne qu’il ne l’était en réalité, ce qui jouait en sa faveur, du moins le croyait-il.


— Vous ici ! s’exclama Yocef en feignant la surprise.

— Voilà donc mon interprète ! répondit Santángel avec un sourire. Je savais que vous étiez à l’Alhambra et je comptais venir vous rendre visite. À vrai dire, je vous attendais avec impatience. Qu’est-il arrivé à votre jambe ?

— Oh, ce n’est rien, répondit l’interprète, surpris par le ton du banquier, qui ne laissait transparaître ni méfiance ni reproche.


Ils parlèrent de choses et d’autres, et Santángel se montrait, comme toujours, naturel et affable, sans laisser transparaître le moindre trouble. Tout devenait confus : cet homme avait-il réellement intercédé auprès de Leurs Majestés pour que Yocef fût recruté ? L’interprète ne disposait que des affirmations de Don Rodrigo et de Don Juan, deux menteurs accomplis, et il ne savait plus à quoi s’en tenir.


— Nous nous verrons donc cet après-midi au palais de Comares, où vous résidez, ajouta Santángel. Ainsi, vous n’aurez pas à parcourir toute l’Alhambra. À plus tard, cher ami.


Yocef acquiesça et regagna sa chambre, le cœur inquiet.


Santángel, fidèle à sa parole, vint le visiter juste avant none.


Shalom, Yocef, murmura-t-il d’un ton de confidence. Appelez-moi Zacarías. Entre nous, nous pouvons bien retrouver, ne serait-ce qu’un instant, notre véritable lignée.


Cette familiarité troubla l’interprète. Il ne s’attendait pas une telle proximité, ni que l’homme osât invoquer ainsi ses racines juives, lui qui en public faisait tout pour les dissimuler. Il crut un instant à une ruse destinée à gagner sa confiance. Santángel n’avait pas la réputation de sournois, mais ce n’était pas non plus une âme candide : il avait amassé une immense fortune en peu d’années et s’était élevé à la cour jusqu’à devenir un conseiller proche de la reine. Seul un maître accompli dans l’art de l’influence pouvait atteindre une telle position.


Cependant, à mesure que la conversation avançait, Yocef ne décelait chez lui ni duplicité ni ambiguïtés. Le Valencien parlait d’une voix simple et directe, sans éluder le moindre détail. Oui, il reconnut sans hésiter avoir proposé son nom aux souverains, convaincu qu’aucun autre interprète ne serait aussi apte que lui ; et il exprima également sa gratitude envers Don Juan Chacón, qui avait cédé son meilleur conseiller avec tant de courtoisie.


Yocef l’écoutait, stupéfait, puis finit par répondre :


— Soit, mais… vous êtes-vous seulement demandé si je souhaitais prendre part à ce voyage ?

— Je ne comprends pas, répondit Santángel avec calme. Don Juan m’a assuré que le projet vous enthousiasmerait. Je ne vous l’ai donc pas demandé directement, puisque je connaissais déjà votre réponse. Dites-moi… n’est-ce pas le cas ? Cette entreprise vous déplairait-elle ?


Yocef poussa un long soupir. Cette version des faits était très plausible : son maître Don Juan l’avait livré sans scrupule pour s’attirer les faveurs des monarques – et peut-être aussi parce que son secrétaire se montrait trop indulgent envers les juifs et les mudéjars, et qu’il souhaitait infléchir sa politique après la prise de Grenade. « Mais quel fieffé félon, vraiment ! » pensa-t-il amèrement.


— Je vous sens hésitant, poursuivit Santángel en s’approchant un peu plus.


Yocef mit un moment à trouver ses mots. Il savait que le Valencien était le principal mécène du voyage et que son pouvoir était immense, aussi il comprit qu’il était imprudent d’avouer que l’expédition de Colomb lui semblait une pure folie.


— Vous doutez de ce voyage, n’est-ce pas ? insista le banquier, tout en souriant. Vous n’êtes tout de même pas de ces moutons qui croient encore que la Terre est plate ? Pas vous !

— Non, bien sûr, mais…

— Je saisis, l’interrompit-il. Vous avez peur. C’est naturel : affronter la haute mer, défier l’horizon, cela impressionne. Mais rassurez-vous : les meilleurs géographes et astronomes du royaume confirment qu’en naviguant droit vers l’ouest, on atteint la Chine et le Cipango. N’est-ce pas exaltant ? Ne vaut-il pas la peine de risquer sa vie pour ouvrir de nouvelles routes, pour faire progresser l’humanité ?

— Et pour acheter la soie des Chinois avant les Portugais… aussi, n’est-ce pas ? ajouta Yocef d’un ton sec, las de tant d’idéalisme.

— Voilà bien mon interprète ! s’exclama Santángel en riant sans s’offenser. Bien sûr que je souhaite atteindre ce nouveau marché ; ouvrir une route vers la soie serait pour moi d’un immense profit. Je suis homme de banque, Yocef, ne l’oubliez pas : je n’investis jamais sans espoir de gains en retour. Vous savez, l’argent fait avancer le monde. Les chrétiens ne l’ont jamais compris : ils ont confié aux juifs le métier d’usurier parce qu’ils le jugeaient indigne… et voilà que leur monde est devenu marchand. L’argent est désormais objet de vénération, et nous nous sommes convertis en grands prêtres de cette nouvelle religion. Lorsque vous aurez achevé votre tâche auprès de l’amiral Colomb, je souhaiterais que vous deveniez mon secrétaire personnel. Qu’en dites-vous ? Acceptez ; c’est une offre que vous ne devriez pas refuser. Je vous le dis pour votre bien.

— Vous dites agir pour mon bien, mais… je me souviens encore de ma maison, celle que vous vouliez m’acheter pour une bouchée de pain, répliqua Yocef, se rappelant soudain que son interlocuteur ne cherchait pas seulement à l’envoyer à la mer contre son gré, mais avait aussi tenté de l’escroquer, lui et toute sa famille.


Santángel éclata de rire et répondit sans se troubler :


— C’est exact, Yocef. Et si j’avais payé la moitié, j’aurais été encore plus satisfait. Je vous ai fait une offre au prix du marché ; j’aurais pu faire pression et je ne l’ai pas fait, ne vous plaignez pas. Je suis homme d’affaires, vous comprenez : ce métier ne connaît ni morale ni credo, seulement des chiffres. Vous voyez… en un sens, je suis comme vous, un homme de science, qui ne croit pas aux dogmes mais au progrès de l’humanité.


Yocef inclina la tête, sceptique. Santángel poursuivit :


— Oui, en cela nous nous ressemblons fort : nous croyons tous deux au progrès et à la fin de l’obscurantisme. Savez-vous que dans l’expédition il n’y aura ni religieux ni soldats de métier ? C’est moi qui ai fait signer cette clause. Je ne veux ni conquérants ni prédicateurs, ni sermons sur les mœurs des païens ; seulement le commerce, l’échange volontaire de biens, la meilleure garantie de l’amitié et de la paix entre les peuples. En réalité, la différence entre vous et moi, c’est que pour parvenir à la société idéale, nous cherchons tous deux dans les livres, certes mais vous, ce sont des livres en papier et les miens sont des livres d’or et d’argent !


Il rit de son propre jeu de mots. Yocef baissa les yeux. La conversation était passionnante, certes, mais il n’était pas là pour débattre de progrès ou de sociétés idéales. Il avait beaucoup à demander à Santángel ; il choisit donc de le flatter sans retenue afin d’obtenir ses faveurs. La stratégie fonctionna : le Valencien, d’une grande vanité, finit par lui accorder tout ce qu’il demandait : une copie des capitulations de Santa Fe, plusieurs ouvrages qu’on pouvait trouver dans les bibliothèques de la ville – les voyages de Marco Polo, le Livre des merveilles de Mandeville, et divers traités d’astronomie antique – et surtout la promesse d’une audience avec les Rois catholiques.


Santángel prit congé en déclarant :


— Yocef, n’ayez crainte : je vous ai choisi comme interprète pour de très bonnes raisons. Vous possédez l’étoffe nécessaire pour ce rôle, même si vous ne le savez pas encore. Je sais qu’au plus profond de vous-même, vous êtes plus intrépide que quiconque ne pourrait l’imaginer. J’ai du flair pour ces choses-là ; c’est ainsi que j’ai fait fortune. Faites confiance à mon jugement : que votre voyage soit grandiose, et que vous reveniez pour raconter les merveilles du lointain Orient, ou de l’extrême Occident… tout dépend du regard que l’on porte sur la chose. Adieu, Yocef, que l’on appelle désormais Luis, comme moi. Avec vous à bord, j’ai l’impression d’emmener un peu de moi-même vers les Indes.


Une fois seul, l’interprète se sentit idiot, presque ridicule. Il avait conversé avec l’homme responsable de tous ses malheurs, et l’avait fait avec sourires et courtoisie. Quelle soumission, encore une fois… pensa-t-il, tandis qu’un frisson de honte lui parcourait l’échine. Peu à peu, les jours suivants, les paroles de Santángel s’insinuèrent profondément dans son esprit. Yocef dut l’admettre : le banquier n’avait pas entièrement tort, et en certains points tous deux se ressemblaient beaucoup. Le Valencien, comme tous ceux qui détiennent le pouvoir, déplaçait les hommes comme des pions sur un échiquier invisible. Il n’était pas dépourvu de sentiments et croyait sincèrement œuvrer pour le progrès ; mais il séparait l’éthique des affaires, exactement comme l’interprète l’avait fait pendant huit ans sous l’égide de Don Juan Chacón.


***


Quatre jours passèrent ; Santángel était déjà reparti, et Yocef attendait l’arrivée des livres demandés ainsi que la confirmation de l’audience royale. Sans s’en rendre compte, la lassitude s’empara de lui, et il se trouva bientôt pris dans une boucle de pensées incessantes, jour et nuit. La honte le rongeait, et grandissait au fur et à mesure qu’il ruminait. Il avait honte d’avoir été si injuste envers ses semblables. Habib, avant de le faire rouer de coups, avait dit vrai : lors de la chute de Guadix, l’interprète savait parfaitement que le gouverneur exécuterait les élites de la ville. Il le savait et avait choisi de détourner le regard.


Il se sentait aussi coupable d’avoir servi, dans la plus parfaite insouciance, des souverains qui condamnaient son propre peuple à l’ostracisme. S’il existait une justice divine, en vint-il à penser, il méritait bien le châtiment qui lui était infligé : l’exil par-delà les eaux. Mais sur sa conscience pesaient aussi d’autres fautes, plus cruelles encore : ne pas être à la hauteur de ce que l’on attendait de lui, ne pas accepter son destin avec dignité, comme tant d’autres l’avaient fait au cours de l’histoire, comme les soldats qui marchent d’un pas ferme vers la mort. Il n’avait aucun courage ; ce n’était qu’un capricieux qui refusait son sort.


En repensant à sa conversation avec Santángel, il se demanda si ses réserves à propos de l’expédition de Colomb, qu’il croyait fondées sur des données objectives, ne reflétaient pas en réalité sa propre lâcheté. Peut-être, après tout, les savants du royaume avaient-ils raison, et lui, qui n’était absolument pas spécialiste en astronomie, se trompait-il totalement ; peut-être le voyage était-il viable, et lui n’était-il qu’un ignare sans courage. Le banquier avait affirmé qu’il avait l’étoffe d’un aventurier ; mais Yocef ne pouvait s’empêcher de se sentir imposteur, et que le Valencien s’était trompé de personne.

Ainsi, après de longues journées passées seul et des nuits entières à méditer, le doute se hissa de nouveau au pinacle de son for intérieur, pour imposer son jugement. Or le doute est une arme à double tranchant : s’il oblige à regarder le monde en face, il ronge aussi la confiance, et conduit à se méfier de sa propre valeur et de son jugement. Il le menait à se sentir naïf alors qu’il était perspicace, bourreau quand il était victime, et prisonnier de lui-même en toute circonstance. Pourtant, de ce même doute jaillissait sa qualité la plus précieuse : la quête infatigable de preuves pour étayer sa raison.


À peine les livres demandés arrivèrent-ils qu’il s’y plongea avec une passion dévorante, jour et nuit, lisant, calculant, écrivant, jusqu’à ce que les conclusions s’imposassent, claires et irréfutables. Ératosthène l’avait dit dans l’Antiquité, et avec lui bien d’autres astronomes : la Terre était sphérique, certes, mais sa circonférence dépassait de loin ce que soutenaient Colomb et les savants de la cour. Cette révélation procura à Yocef un double soulagement : il n’était pas stupide ; et ce voyage, aussi glorieux qu’il pût paraître, le conduisait avec certitude à une mort inutile. L’orgueil le traversa fugitivement, et il se sentit presque triomphal face à la confirmation de son intelligence ; mais bientôt le désespoir l’envahit, car chaque calcul vérifié était aussi une sentence de mort.


Il se mit bientôt à répéter, pour lui-même, la manière dont il présenterait ses découvertes aux rois : il s’agissait de leur fournir les preuves de l’erreur des calculs de Colomb, pour les convaincre de renoncer à l’entreprise. Pendant des jours, il se fit cartographe et astronome improvisé, déchiffrant des cartes, comparant des mesures, traçant des lignes sur des mappemondes, répétant la démonstration qu’il livrerait si on l’exigeait de lui.


Il demeura si absorbé par ces nouvelles sciences qu’il en oublia presque la raison première de son acharnement : sauver sa vie. Lorsqu’il se rendit compte qu’il s’égarait dans des calculs sans rapport direct avec son propos, il comprit que son esprit flanchait et que ses pensées commençaient à vaciller. Il avait besoin de sortir, de toute urgence. Il tenta de poser le pied à terre ; il se sentait prêt à marcher, même en boitant. Il demanda à Luis et Esteban s’ils pouvaient trouver quelque chose qui ressemblait à une béquille ; ils revinrent avec une canne en bois de peuplier, fabriquée spécialement par un menuisier du faubourg de Zaidin.


Il se promena en sautillant dans les jardins de l’Alhambra. C’était le début du mois de mai ; les jours devenaient chauds et les pluies d’avril avaient fait éclore toutes les fleurs, splendides et charnues, qui s’offraient en festin pour la vue et l’odorat : des roses profondes, des fleurs de cerisier nacrées, des iris et des lavandes violettes et mauves, qui exhalaient toutes des couleurs et parfums délicats. Il se retrouva dans un coin solitaire, un refuge dissimulé entre parterres et sentiers de marbre, où une petite fontaine murmurait entre les jasmins. De là, la ville s’étendait à ses pieds, lointaine et silencieuse, tandis qu’il demeurait dans son havre de paix, loin du monde.


Il observa l’Albaicín en face : on distinguait les habitants allant et venant dans les ruelles, vers la grande mosquée et les souks. Le quartier n’avait pas encore changé ; c’était celui qu’il se rappelait, lorsque Boabdil régnait encore. Les musulmans, pour l’heure, n’étaient pas contraints à la conversion ; ils étaient bien trop nombreux pour cela, et ils pouvaient donc encore vivre à leur manière, même si un jour, sans doute, on exigerait leur conversion : c’était le prix à payer pour avoir perdu la guerre.


« Me serais-je trompé de camp ? » se demanda Yocef.


Il est vrai que les juifs jouissaient d’une plus grande tolérance en terre d’islam : point d’expulsions massives ni de judería comme en pays chrétien. Mais ce n’était pas un paradis non plus. Les musulmans préféraient lever des tributs sur les séfarades plutôt que de les persécuter ; c’était mieux, certes, mais les impôts imposés par les gouvernants islamiques étaient si lourds que peu pouvaient les payer… et ceux qui échouaient étaient réduits à l’esclavage. La société musulmane pratiquait encore cette barbarie, tandis que la chrétienne l’avait rejetée depuis des siècles. En vérité, chaque civilisation avait ses vertus et ses démons ; aucune n’était supérieure à l’autre, et toutes deux étaient loin d’être des modèles de justice ou d’égalité. Non, pensa Yocef, il n’existait pas de peuple sans ombre ; même les juifs, aujourd’hui opprimés, pourraient, s’ils devenaient nombreux et retournaient un jour sur la terre d’Israël, se convertir en fanatiques et chasser ceux qui oseraient contester leur domination. La perfection n’habitait pas la terre.


Il retourna dans les jardins, s’assit sur un banc près de la fontaine et respira profondément. L’air chaud, chargé de parfums subtils, l’enivrait légèrement ; cela faisait des jours qu’il n’était pas sorti de sa chambre étroite. Il s’empara de la mèche de cheveux de sa femme, qu’il conservait toujours sur lui, et la caressa tendrement. Il pensa à lui écrire une lettre, mais n’avait ni plume ni parchemin sur lui ; il décida alors de lui parler à voix haute.


— Mon amour sincère et éternel, Judith, mon épouse. Vous souvenez-vous de la chanson « La rosa enflorece* » ? Me voici dans le lieu le plus merveilleux du monde, l’Alhambra, entouré de jardins et de fleurs. Si seulement je vous y avais menée un jour ! Si seulement je pouvais vous y amener maintenant ! Nous danserions ensemble sur cet air, au cœur de ce paradis…


La rose fleurit au joli mois de mai,

Mais mon âme s’assombrit en souffrant d’amour…


Yocef psalmodiait à voix basse, les yeux clos, dansant avec sa femme dans sa tête. Il la voyait rire, et tourner autour de lui, comme lors des fêtes de Chavouot, heureuse, délivrée de la gravité que la vie lui avait imposée, les cheveux libres au vent. Ses visions virevoltaient avec frénésie dans son esprit, lorsque soudain il crut entendre le rire de Judith. Non, ce n’était pas dans son cerveau : il en était certain, le son venait de l’extérieur, du jardin.


Il ouvrit les yeux. Sa musique intérieure s’interrompit, et un soupir d’inquiétude s’échappa de ses lèvres. Il se leva de sa cachette lorsqu’il perçut un mouvement parmi les fleurs. Il leva les yeux et, l’espace d’un instant, distingua la silhouette d’une femme qui passait entre deux allées. Était-ce elle ? Il se hâta vers les arbres, mais il n’y avait personne ; la figure, réelle ou imaginaire, s’était dissipée parmi les bougainvilliers.


De retour dans sa chambre, il comprit qu’il ne pouvait pas écrire à Judith, car officiellement, il était mort. Pourtant, il ne sombra pas dans le désespoir. Le lendemain, il retourna dans le même jardin, puis le jour suivant, et ainsi de suite. Il se laissa aller à la mélancolie, murmurait des chansons, récitait des poèmes, parlait seul en s’alimentant du parfum des fleurs. Il ne revit ni n’entendit plus sa femme, du moins pas de façon tangible ; mais au plus profond, il conversait avec elle sans cesse.


***


Quelques jours plus tard, des émissaires de la reine Isabelle tirèrent Yocef de sa torpeur : grâce à l’entremise de Santángel, Sa Majesté accordait audience au traducteur. Soudain saisi d’excitation, il rassembla tant bien que mal, en sautillant maladroitement sur ses béquilles, toutes les notes qu’il avait réunies sur les dimensions de la Terre, et suivit les messagers, le cœur gonflé d’espoir.

On le conduisit à Santa Fe dans un carrosse luxueux. Mais à son arrivée l’espoir se brisa aussitôt : on le fit attendre des heures interminables dans un salon bondé de courtisans, où on lui répéta le protocole jusqu’à l’écœurement.


— Pardonnez-moi, monsieur, demanda-t-il à l’officier chargé de la cérémonie. Je m’agenouille, je baise la main de Sa Majesté, je dis « je suis votre très humble serviteur », et ensuite… quoi exactement ? À quel moment m’est-il permis de parler ?


L’officier le dévisagea, surpris :


— Ensuite, rien. Vous vous retirez. Beaucoup d’autres attendent leur tour pour saluer la reine.


Ces mots suffirent : on l’avait fait venir uniquement pour s’incliner, baiser une main et repartir. Ce soi-disant « honneur » lui parut plutôt une profonde humiliation.


Le lendemain, il repartit avec Luis et Esteban. Il était temps de quitter Grenade. L’interprète s’y serait volontiers attardé indéfiniment, toute une vie même, si Judith avait été à ses côtés.


Le chemin vers Séville fut harassant. La chaleur du soleil de mai commençait à se faire sentir. Yocef voyageait confortablement allongé dans sa charrette, mais les deux soldats qui l’accompagnaient souffraient cruellement.


À mesure qu’approchait l’échéance du décret d’expulsion des juifs, ils croisaient de plus en plus de séfarades pressés de rejoindre Malaga ou Algésiras pour embarquer vers la Méditerranée. Les familles aisées voyageaient en chariots chargés de meubles, d’ustensiles et de provisions ; d’autres avançaient à pied, portant sur leurs épaules sacs, coffres et biens d’une vie entière. Les mules supportaient des déménagements complets – lits, malles, coffres – sans céder sous le poids. L’interprète pensait aux siens : sans doute son beau-père guidait-il la charrette familiale d’un pas ferme et décidé, tel un patriarche biblique, tandis que Judith marchait derrière, le visage rongé par la tristesse et l’inquiétude. Les enfants devaient voyager assis dans le chariot, et s’émerveiller de l’immensité des terres qu’ils laissaient derrière eux.


Aux abords des villes, où les juifs n’étaient pas autorisés à entrer, ils rencontraient des gitans, un peuple errant auquel on prêtait une origine égyptienne, bien que Yocef ne crût guère à ces légendes. Ils vivaient de commerce, de musique et des métiers de la rue. Certains lui souriaient et bavardaient avec lui ; les vieilles femmes insistaient pour lire son destin dans les lignes de sa main ; d’autres tentaient de lui vendre paniers et poteries, ou mendiaient tout simplement, sans rien proposer en échange. Ils importunaient assez les bourgeois, certes, mais n’étaient ni aussi mauvais ni aussi sauvages que le prétendaient les prêtres. Ces derniers racontaient qu’ils descendaient de ceux qui avaient refusé l’hospitalité à Joseph et Marie lors de leur fuite en Égypte, et que Dieu les avait pour cela condamnés à l’exil perpétuel et à la pauvreté. Yocef pensait au contraire – et cela sautait aux yeux – que ceux qui fermaient leurs portes et refusaient l’aide à l’étranger étaient précisément les chrétiens ; il suffisait de voir les milliers de gitans et de juifs qui erraient sur les routes de Castille et d’Aragon.


En quittant Archidona, ils laissèrent derrière eux le royaume nasride récemment conquis et entrèrent de nouveau sur les terres des vieux chrétiens. Ils avancèrent d’un bon pas à travers les plaines du Guadalquivir, sous le soleil brûlant. À Séville, douze jours après leur départ de Grenade, ils firent halte pour deux journées entières ; mais Yocef ne put parcourir la ville, qu’il avait visitée jadis et dont il ne se souvenait guère : à peine arrivé, on l’enferma dans l’alcazar. Depuis les jardins du palais, il ne put apercevoir qu’un fragment du clocher de la cathédrale, un ancien minaret de l’époque almohade ; pourtant, même ainsi, le reflet du soleil sur la tour l’émerveilla.


Après Séville, il restait cinq jours de marche. Durant tout ce temps, Yocef, étendu dans sa charrette, s’efforçait de dormir beaucoup et de penser peu, afin que le temps s’écoulât plus vite. De temps à autre, les conversations de Luis et Esteban le tiraient de sa torpeur : ils ne cessaient de plaisanter, souvent avec beaucoup de grossièreté, mais parfois ils laissaient échapper une réflexion profonde, et l’interprète se mêlait alors à la discussion. Ces deux hommes étaient le seul lien qui le rattachait encore au monde des vivants ; s’il avait voyagé seul, il se serait égaré, et aurait poursuivi son exode jusqu’à Jérusalem, Compostelle, ou jusqu’au premier ravin où se jeter pour voyager vers l’au-delà.


Après Moguer, il décida de parcourir les dernières lieues à pied, sans béquilles, peut-être pour sentir qu’il était encore un homme debout, peut-être pour éprouver s’il pourrait courir en cas de fuite. Ils arrivèrent enfin à Palos en milieu de matinée, le 31 mai.


Fin de la première partie


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* La rosa enflorece en el mes de mayo : c’est le nom d’une chanson séfarade en vieil espagnol (ladino), assez connue en Espagne.


 
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