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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 2. Dans le monde présent : Luis de Torres, officier chrétien – Chapitre 6
 Publié le 26/04/26  -  23667 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Des langues de feu jaillirent, et les apôtres parlèrent les idiomes du monde. »


Le 15 mai, alors que l’interprète se trouvait encore sur le chemin, aux côtés de Luis et d’Esteban, il dut assister à la messe dans le village d’Estepa, pour la Pentecôte, jour de grande célébration. C’est l’alguacil* du village qui les envoya à la paroisse, et il n’y avait aucun moyen d’y échapper ; l’officier gardait sa mule et son chariot, et ne voulait pas les rendre à des « mauvais chrétiens ». Yocef fut donc contraint d’assister à l’office, bien qu’il ne communiât pas. En sortant de l’église, l’alguacil l’appela « Luis » à plusieurs reprises, et il ne se sentit pas visé. Il n’était pas habitué à ce que l’on s’adressât à lui de cette manière. Ses deux compagnons, après lui avoir fourni son nom chrétien, ne l’avaient jamais plus utilisé tout au long du chemin ; ils préféraient le surnommer « Maigrelet », sans aucune mauvaise intention, de la même façon qu’entre eux ils s’appelaient « Le sanglier » ou « Le rustaud ».


Il réfléchit : il ne pouvait pas continuer à sursauter chaque fois que l’on prononçait son nouveau nom. Et quel meilleur jour que la Pentecôte pour enfin assumer son changement d’identité ? C’était, selon les chrétiens, le jour où les apôtres avaient reçu à la fois l’espérance et le don des langues pour répandre dans le monde la Bonne Nouvelle : en un sens, c’était le jour saint des interprètes et des voyageurs. C’était également le moment où les disciples du Christ avaient cessé d’être juifs pour devenir universels ; et beaucoup d’entre eux, en embrassant leur nouvelle vie, avaient reçu aussi de nouveaux noms : Simon devint Pierre, Saul prit le nom de Paul. Ne devait-il pas suivre ces chemins ? Quelle importance, au fond, s’il s’appelait Yocef ou Luis ? C’était le même être, au-delà des doctrines. Il décida intérieurement qu’il ne répondrait plus à son ancien nom séfarade – même pour lui-même –, car quelque chose de lui était mort et était né de nouveau sur le chemin. Dorénavant, il serait toujours Luis de Torres. Torres**… De quelles tours, dans quelle ville ? Peu importait.


À leur arrivée à Palos, dix jours plus tard, il assista pour la seconde fois à la messe et, cette fois, il communia. Quand ils arrivèrent, en milieu de matinée, il n’y avait âme qui vive dans les rues. Le village dormait sous un soleil qui commençait à devenir écrasant, et il semblait que tous les habitants s’étaient réfugiés à l’ombre de leurs maisons. Palos n’était guère qu’un village ; ses ruelles, si étroites, ne permettaient pas à deux cavaliers de se croiser, et les maisons semblaient entassées les unes contre les autres, comme si elles voulaient se protéger du monde extérieur. Il n’avait absolument pas l’apparence d’un port d’où devait partir l’une des plus grandes entreprises maritimes de l’histoire. On aurait dit plutôt un village abandonné. Mais lorsqu’ils s’approchèrent de l’église, ils comprirent pourquoi tout était si silencieux : les paroissiens étaient à la messe, car on célébrait le Corpus Christi. Le temple était bondé, et les portes grandes ouvertes.


Ils demeurèrent immobiles à l’entrée. Depuis la nef, certains fidèles leur lançaient des regards peu amicaux. L’interprète vit Luis et Esteban se signer et entrer sans hésitation, tandis qu’il restait derrière, mal à l’aise. Il remarqua alors qu’il avait encore son chapeau sur la tête dans l’église ; il l’enleva aussitôt, honteux.


Au premier rang, on distinguait des personnes importantes, peut-être de futurs compagnons de voyage et officiers ; peut-être même l’amiral Colomb en personne se trouvait-il parmi eux. Comme il ne voulait pas faire mauvaise impression à cause de son ignorance des coutumes chrétiennes, il décida donc d’imiter les autres. Il rejoignit Luis et Esteban, qui avaient déjà trouvé une place, et assista à toute la messe : il se leva pour la prière, s’assit pour le sermon, chanta le Veni Creator Spiritus avec les autres fidèles, et même communia, pour la première fois. Cela lui semblait étrange ; il craignait que quelqu’un ne se levât et criât soudain « imposteur ! », mais rien de tel ne se produisit.


À la fin de la cérémonie, il s’approcha d’un paroissien et lui demanda :


— Je suis Luis, Luis de Torres, dit-il avec conviction, car il assumait désormais son nom chrétien. Je viens de Murcie. Je cherche les gens de l’expédition de Colomb.


L’homme désigna d’un doigt un homme d’environ cinquante ans, vêtu d’un costume coûteux, se tenant droit avec un certain air bravache, entouré d’un cortège de villageois.


— C’est Vicente Yáñez Pinzón, et sur cette place, vous trouverez également son frère Martín Alonso. Ce sont eux qui dirigent l’expédition. Bienvenue à Palos.


Pendant que Luis attendait que ce Vicente Yáñez terminât ses conversations avec les paroissiens pour pouvoir l’approcher, il médita le sermon que le curé venait de prononcer. On célébrait la fête de l’Esprit Saint, symbolisé par la colombe qui, selon les Écritures, rapporta un rameau d’olivier à l’arche de Noé, annonçant ainsi la présence de terres immergées au milieu de l’océan débordant, et la fin du déluge. La paix était donc liée à la découverte de nouvelles terres et au sauvetage en mer. Bien que Luis ne partageât pas ces croyances, il lui semblait que si les marins de Colomb devaient chercher une protection, ce n’était pas celle de la Vierge ni de saints quelconques étrangers aux malheurs des navigateurs, mais bel et bien celle de l’Esprit Saint et de sa colombe messagère.


— Vicente Pinzón ? demanda-t-il lorsqu’il vit l’occasion de s’approcher de l’homme.

— Oui, c’est moi. Que désirez-vous ? répondit l’homme.

— Je m’appelle Luis de Torres. On m’a engagé comme interprète de l’amiral Christophe Colomb.


Vicente Yáñez Pinzón l’examina de la tête aux pieds, avec un certain dédain. Il appela son frère, qui conversait avec le curé un peu plus loin. Il était un peu plus âgé et portait un air plus hautain, mais les deux hommes se ressemblaient beaucoup.


— Voici Luis de Torres, dit Vicente, l’interprète. Vous savez… le juif de Murcie.

— Oui… ce n’est pas le moment, nous devons rester ici ; la procession va bientôt commencer, commenta Martín à voix basse à son frère, avant de s’adresser à l’interprète. Bonjour, Luis, enchanté de vous rencontrer. Écoutez-moi : passez demain chez nous dès le matin. Aujourd’hui, nous ne pouvons vous recevoir.

— L’amiral est-il à Palos ? Puis-je lui parler ?

— Non, il a décidé de passer la fête du Corpus au monastère de La Rábida. Il se trouve à seulement une demi-lieue d’ici, mais je doute que les moines vous laissent entrer.


Luis de Torres voulut insister, mais se rendit vite compte que les deux frères lui tournaient déjà le dos. Esteban, juste derrière, s’indigna de tant d’impudence et se planta devant Vicente :


— Monsieur, je suis soldat de l’avanzado mayor du royaume de Murcie, Don Juan Chacón. J’ai ordre de vous livrer cet homme. J’ai besoin d’une lettre signée par un responsable de votre expédition pour pouvoir repartir. Et si ce n’est pas possible aujourd’hui, je vous prie de nous fournir logement et nourriture, car il ne nous reste plus beaucoup d’argent pour retourner à Murcie.


Vicente Yáñez fut surpris, non seulement par l’audace d’Esteban, mais aussi en constatant que l’interprète était accompagné de gardes du corps, signe d’un statut qu’il n’avait pas imaginé. Il sortit une bourse pleine de reales d’argent et la remit au soldat :


— Prenez, et fêtez ce jour si joyeux. Bienvenus à Palos. Nous nous verrons demain.


Soudain, on entendit le son des cloches et des chants qui venaient de l’intérieur de l’église. Une petite procession sortit du sanctuaire : des enfants tenant des cierges, suivis d’une quinzaine de pénitents avec des capuches pointues, portant croix et chaînes. La foule se pressait sur leur passage, et Luis, avec les deux soldats, se laissa entraîner par la procession.

En descendant jusqu’au quai, ils découvrirent le port de Palos, au bord du río Tinto, sans accès direct à l’océan. Il était minuscule, Une rue pavée puis une rive sablonneuse, avec par-dessus des quais sommaires en bois où les pêcheurs amarraient leurs embarcations, et étendaient leurs filets de pêche pour les sécher au soleil. Il était impossible d’imaginer que ce lieu serait la porte vers le lointain Cipango.

Dans le port se trouvaient quelques tavernes dispersées de part d’autre de la rue principale. Ils entrèrent dans l’une d’entre elles : depuis l’extérieur, on entendait des conversations animées, et les voyageurs pensèrent qu’ils pourraient y dépenser l’argent des Pinzón tout en parlant avec les habitants. Cependant, à peine franchirent-ils la porte que le murmure cessa brusquement. Tous les clients interrompirent leurs discussions et les regardèrent avec méfiance. Luis commanda à manger et du vin, et ils s’assirent où ils purent, mais l’air du lieu était chargé de regards en biais et de soupçons. À peine eurent-ils terminé la nourriture qu’ils durent chercher une autre auberge, un peu plus loin sur le port. Là encore, ils trouvèrent le même accueil, le même silence embarrassant. Mais comme il n’avaient pas d’autre choix, ils payèrent pour trois paillasses pour y passer la nuit ; mais avant cela, ils décidèrent d’acheter une outre de vin et d’aller boire dehors.

Ils s’installèrent entre deux barques amarrées, en observant comment les eaux du río Tinto reflétaient le ciel cuivré du coucher du soleil. C’était la dernière nuit que Luis passait avec ses deux amis, son adieu.


— Pensez-vous qu’on puisse aller en Chine d’ici ? demanda l’interprète, après avoir pris une gorgée de vin.

— Mais non, la mer te ramène toujours aux Mauresques, ici comme à Murcie, c’est pareil, répondit Esteban.

— Les musulmans sont dans cette direction, dit Luis, pointant le sud du doigt. Mais par l’autre côté, à l’ouest, on ne sait pas qui il peut y avoir : c’est un océan immense.

— Eh bien, ça mènera à d’autres terres de Mauresques, au royaume des Mauresques de l’ouest, je suppose, répliqua Esteban, et les deux soldats éclatèrent de rire.


Luis haussa les épaules et décida de se promener dans le village, à la lumière de la lune, avant de se coucher. En parcourant les rues, il remarqua que presque tous les habitants de Palos le regardaient avec mépris, et il ne comprenait pas pourquoi. Il sut le lendemain matin, lorsqu’il demanda directement au propriétaire de la taverne où il avait dormi :


— Nous sommes des gens tranquilles ici, nous vivons presque tous de la pêche et des choses de la mer, sans grandes aventures. Il y a quelques mois, on a entendu dire que notre village devait servir pour une expédition lointaine, mais nous n’en avons rien su de plus et l’avons oublié. Maintenant que nous savons, personne n’est content ici, pour sûr. Il y a exactement une semaine, l’amiral Colomb est venu avec des soldats et des scribes ; ils ont lu un ordre de la reine sur la place de l’église : tous les habitants de Palos doivent fournir des bateaux, des vivres, des journées entières de travail, ou on sera sévèrement punis. Ils vont nous exploiter, nous voler, et c’est sûr que demain ils insisteront pour que nous montions sur leurs maudits navires, parce qu’ils ne trouveront pas un seul volontaire. Voilà ce qui se passe, étranger, et vous, ils vous voient comme un ennemi au service de l’amiral.


Luis comprit parfaitement la réaction des habitants de la cité. S’il avait été l’un d’entre eux, il se serait aussi haï lui-même. Il paya la note et se rendit chez les Pinzón, un petit palais au centre du village, accompagné de ses deux acolytes, Esteban et Luis. Le portail était entrouvert. Ils entrèrent et trouvèrent un patio avec une belle fontaine sculptée.

Au bout d’un moment, un homme sortit avec la lettre que les deux soldats avaient demandée. N’ayant plus rien à faire à Palos, ceux-ci décidèrent de partir sans tarder, après avoir dit au revoir à leur ami « Le Maigrelet ». Ils sortirent par la porte du palais et l’interprète ne les revit jamais. Peu après, Martín Alonso, l’aîné des deux frères, sortit de ses appartements.


— Cher Luis de Torres ! s’exclama-t-il. Je vous attendais. Asseyons-nous à cette table, à l’ombre.


Ils s’installèrent et Martín lut avec grande attention la missive de la reine ainsi que les termes du contrat concernant l’interprète.


— Très bien, dit-il finalement. Vous êtes le premier des officiers à arriver ; les autres viendront bientôt. On vous appellera pour la première réunion d’organisation de l’expédition. Dites-moi, où logez-vous à Palos ?

— Dans une des auberges du port, répondit Luis, bien que je ne sache pas si je devrais déménager…


Il resta sur ses gardes et ajouta :


— Voyez… mon contrat stipule qu’on me paiera mille cinq cents maravédis par mois. Je suis parti de Murcie le 9 mars ; aujourd’hui, c’est le 1er juin. Donc, on me devrait trois mille, deux mois de solde.

— Vous avez mis du temps à arriver, répondit Martín Alonso, en fronçant les sourcils.

— J’ai eu des incidents sur le chemin ; j’ai souffert d’une fracture à la jambe, répondit Luis.

— Je comprends, dit Pinzón en soupirant, et après un court moment il ajouta, mais je ne vois pas dans votre contrat que la fonction commence en avril. L’emploi commence avec le recrutement de l’expédition ; vous ne servez pas encore. Nous n’avons pas encore ouvert le registre des embauches, donc…

— Et que voulez-vous dire par là ? demanda l’interprète, soupçonneux.

— Que nous ne payons pas pour les mois pendant lesquels vous ne travaillez pas encore. Pour l’instant, vos dépenses sont à la charge de l’avance de Murcie, au titre du voyage.


L’interprète resta bouche bée. Pendant un instant, il pensa appeler ses amis, qui étaient sûrement encore dehors, pour qu’ils interviennent avec leurs arguments contondants.


— Mais comment vais-je loger à Palos ? protesta-t-il. Je n’ai pas d’argent.


Martín Alonso le regarda du coin de l’œil et, après réflexion, accepta de lui avancer une partie de son premier salaire. Cependant, il rédigea un document, une reconnaissance de dette, que Luis dut signer. La réunion se termina rapidement ; Pinzón avait d’autres affaires à traiter, et l’interprète ne souhaitait pas rester plus longtemps auprès d’un homme si pingre.


***


Il pesa la bourse qu’il avait reçue en descendant jusqu’au port. On ne lui avait donné que six cents maravédis, à peine de quoi rester deux semaines dans les auberges de Palos. Un vieil homme lui expliqua qu’il existait une autre auberge, beaucoup moins chère, face à la mer, à une lieue de là, dans un petit village de pêcheurs. C’était un peu loin, mais il pouvait s’y rendre à dos de mule, sa fidèle compagne qui l’avait accompagné depuis Guadix et qui se trouvait encore dans une écurie à l’entrée de la ville.

Il décida de manger dans l’auberge où il logeait et de partir vers la côte en fin d’après-midi, car le soleil était cuisant et rendait la marche pénible. Il emprunta le chemin vers le village des pêcheurs à travers marais, dunes et salines, et, presque sans s’y attendre, il aperçut soudain l’océan depuis le sommet d’une falaise. L’interprète n’avait vu l’Atlantique qu’à Cadix et à Algésiras, il y avait de nombreuses années, mais cette fois il le contemplait d’en haut, et pouvait embrasser du regard toute son étendue, jusqu’à l’infini. Une profonde fascination mêlée d’une vive anxiété, presque douloureuse, l’envahit tout entier.

La mer s’étendait, sereine et souveraine, et le soleil couchant faisait briller des milliers de paillettes sur sa surface. On ne distinguait pas où commençait le ciel ni où finissait la mer ; la ligne de l’horizon se perdait derrière une brume lumineuse, comme un rideau sans fond, un néant sans fin. L’eau engloutissait le soleil, qui disparaissait peu à peu, en teignant le firmament de rouge. Luis se demanda jusqu’où pouvait s’étendre cet océan si vorace : il était difficile d’en imaginer une limite. Les frêles esquifs des pêcheurs qu’il apercevait au loin semblaient ridicules comparés à cette immensité. En les contemplant, il se souvint alors qu’il n’était jamais monté sur un bateau de sa vie et un frisson parcourut son échine.

Il descendit la falaise à pas prudents, en tirant doucement sur les rênes de sa mule, et parvint enfin sur la plage. À chacun de ses pas, les mouettes s’envolaient, et avec leurs cris suraigus elles semblaient se moquer de lui, qui n’avait jamais navigué, et pourtant se préparait à défier l’horizon. Plus loin, il aperçut le village de pêcheurs qu’on lui avait indiqué : un petit ensemble de maisons, à peine une dizaine, très modestes, serrées entre la falaise et le sable, toutes faites de bois et d’argile, avec des toits de chaume et de petites fenêtres qui laissaient à peine passer la lumière. Aucun homme n’était visible, tous étaient en mer ; il n’y avait que des enfants, des femmes et des vieillards qui suspendirent leurs activités pour observer l’étranger qui arrivait.

Une vieille femme, sans prononcer un mot, le conduisit jusqu’à l’auberge, la meilleure maison du village. C’était un bâtiment rustique mais soigneusement entretenu : sa structure semblait offrir un abri sûr contre les intempéries et les caprices de l’Atlantique.

En entrant, l’odeur du ragoût chaud l’enveloppa, mêlée à celle du bois brûlé. La pièce était vide, sans trace de clients ; il n’y avait que la maîtresse de maison, occupée près de la marmite, devant la cheminée. C’était une femme aux cheveux clairs, d’environ quarante ans, à la silhouette plutôt ronde mais harmonieuse.


— Bienvenue, monsieur ! Catalina, veuve d’Andrés, à votre service, s’exclama-t-elle.


Son visage s’éclairait d’un sourire franc et accueillant.


— Merci, répondit l’interprète. Je cherche un logement et à manger. C’est bien une auberge ici, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit-elle, même si en ce moment il n’y a pas de clients, comme vous pouvez le constater.

— Combien coûterait la nuit ? Je ne sais combien de temps je resterai, mais probablement au moins un mois, dit Luis, examinant la pièce avec attention.

— Avec cent maravédis par semaine, cela me conviendrait parfaitement, monsieur, répondit Catalina, un peu nerveuse, désireuse de conclure la transaction.


Luis observa la modeste pièce : des bancs en bois poli, des lampes à huile suspendues à des crochets, les poutres du plafond noircies par les années. Les chambres étaient petites, austères, avec des lits de paille et des couvertures simples, mais elles semblaient confortables. La patronne lui inspirait confiance ; il sortit de sa bourse quatre cents maravédis et les posa sur la grande table du salon, couvrant ainsi quatre semaines à l’avance, bien que Catalina protestât doucement, affirmant qu’il n’était pas nécessaire de payer tout d’un coup.


— Vous serez bien reçu, je vous le promets, dit-elle avec un sourire lumineux. Vous venez pour l’expédition dont tout le monde parle ?

— Oui, répondit-il calmement. Je suis officier.


L’hôtesse remarqua que son invité ne souhaitait pas s’étendre sur le sujet, elle n’insista pas :


— Je suis ravie d’avoir un officier de navigation parmi mes hôtes ; je ferai de mon mieux pour vous accueillir comme il se doit, dit-elle. Voulez-vous dîner ?


Elle lui servit un plat fumant de fèves avec des morceaux de couenne, cuit lentement dans la cheminée. Luis prit le plat, et bien qu’il ne mangeât pas de porc, il n’osa rien avouer : il goûta aux fèves, en mettant soigneusement la viande de côté. Pendant le repas, Catalina s’assit en face de lui et commença à discuter avec naturel. Elle lui raconta que son mari était mort en mer, dans des circonstances tragiques, alors qu’il servait comme marin aux ordres des Pinzón. Une fois parti, il ne revint jamais ; elle n’avait jamais compris ce qui s’était réellement passé.


— Ces messieurs n’ont voulu me verser aucune compensation, dit-elle avec un filet d’amertume, et n’ont même pas pris en charge les frais de l’enterrement. Je n’ai jamais su pourquoi.


Elle s’interrompit soudain, se rappelant que son invité avait été engagé par les Pinzón.


— Ne vous inquiétez pas, répondit Luis avec sérénité. Pour ce peu que j’ai vu d’eux, vos paroles me semblent assez vraisemblables. Parlez donc librement, des Pinzón, de Colomb, et même du Pape si le cœur vous en dit. Vous êtes chez vous, et personne ne vous reprochera rien.


Catalina sourit, heureuse de se trouver face à un hôte respectueux et facile à aborder, malgré son rang d’officier. Elle continua son récit : comme les Pinzón ne l’avaient pas soutenue après la mort de son mari, les autres femmes du village s’étaient solidarisées avec elle et l’avaient aidée à monter une auberge. Elle la gérait toute seule, sans domestique, et le disait avec fierté ; toutefois, son commerce n’était pas très prospère. De temps en temps, elle recevait des marins sur le départ ou des marchands de passage, et sa clientèle était variée : hommes de différentes terres, même des Juifs et des Arabes, car, contrairement à d’autres aubergistes, elle ne se préoccupait pas de l’origine de ses hôtes.


— Vous n’avez pas faim ? demanda-t-elle en voyant que Luis laissait une grande partie du plat intacte.

— C’est… à cause de la couenne, répondit-il, un peu embarrassé. Pardonnez-moi. Je ne mange pas de porc : je suis juif… Enfin, j’étais juif. Je me suis converti il y a à peine un mois.


Catalina lui sourit malicieusement :


— Personne n’est parfait, dit-elle. Désolée pour le porc ; cela ne se reproduira pas.


Luis ressentit la chaleur de son accueil et son absence de préjugés. C’était une femme agréable, et malgré son âge et ses formes généreuses, elle conservait un certain charme. Il prit du pain, du fromage et un peu de fruits, accompagnés d’un verre de vin.

Au bout d’un moment, deux enfants entrèrent : un garçon et une fille d’environ huit à dix ans. Ils étaient les enfants de la patronne. En les voyant, Luis ne put s’empêcher de penser à ses propres enfants, du même âge, si loin… Se trouvaient-ils encore à Murcie ou déjà en Afrique ?

Catalina les appela doucement et leur demanda de saluer l’invité. Les enfants s’approchèrent timidement et firent une adorable révérence. La fille, après un instant d’hésitation, osa lui demander :


— Monsieur… C’est vrai que vous voulez aller jusqu’au bout de la mer ? Pourquoi ?


Catalina fit aussitôt un geste pour la faire taire, mais l’invité leva la main, bienveillant :


— Ne punissez pas la fillette, Catalina, dit-il. C’est la question la plus sensée que j’ai entendue depuis des mois.


Et s’adressant à la fillette d’une voix douce :


— Je ne sais pas très bien pourquoi, ma petite.

— Et vous n’avez pas peur ? insista l’enfant, les yeux écarquillés.


Luis baissa les yeux et murmura, presque pour lui-même :


— Oui, bien sûr que j’ai peur.


Catalina réprimanda de nouveau sa fille, cette fois avec un geste plus sévère, puis se tourna vers Luis pour s’excuser de l’impolitesse de son enfant, tandis qu’il souriait indulgemment, sans accorder d’importance à l’incident. Profitant du fait que Catalina commença à coucher sa marmaille, il décida ensuite de se retirer dans sa chambre, désireux de se reposer après une journée si longue et riche en émotions.


En fermant les yeux, le souvenir de Judith lui apparut, qui l’attendait dans ses rêves, et avec elle se trouvaient Rebecca et David, ses enfants si beaux. Il s’endormit aussitôt, épuisé. Dehors, le clapotis constant des vagues sur la plage le berça toute la nuit.


________________________

* Alguacil : sergent de ville.

** Torres : tours en français.


 
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