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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 2. Dans le monde présent : Luis de Torres, officier chrétien – Chapitre 7
 Publié le 27/04/26  -  28161 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Le vrai ignare est celui qui croit savoir. »


Le lendemain, Luis se réveilla tôt, l’esprit encombré de doutes, sans savoir quelle décision prendre : partir pour Palos ou rester là toute la journée. Il était certain que personne ne le réclamerait de manière urgente en ville, mais l’idée que les Pinzón pourraient avoir besoin de lui et qu’il n’ait pas communiqué sa nouvelle résidence l’inquiétait. Catalina résolut la question facilement : dans le village, il y avait une jeune fille qui allait et venait chaque jour jusqu’à Palos, et même jusqu’à Moguer, pour transmettre des messages ; il suffisait à Luis de lui donner ses missives et d’attendre la réponse, sans qu'il eût besoin de se déplacer lui-même.


L’interprète resta donc à l’auberge toute la journée, puis le lendemain, le surlendemain et tous les jours de la semaine. Il commença à s’ennuyer fort. Il passait des heures assis face à la mer, nostalgique, tournant entre ses doigts, inconsciemment, la mèche de cheveux de Judith. Il se promenait aussi pendant de longues heures sur les dunes et les falaises, pour respirer la brise marine et écouter le murmure des vagues, mais la monotonie le touchait de plus en plus. Il se souvint alors d’un livre qu’il conservait encore depuis Grenade et qu’il n’avait pas rendu à Santángel : un exemplaire des récits de Marco Polo. Il l’avait déjà lu, mais il décida de le feuilleter à nouveau, un soir, devant la cheminée. Les illustrations attirèrent rapidement l’attention des enfants de Catalina, qui s’approchèrent, curieux, en lui demandant des explications sur les dessins étranges qui représentaient des créatures fantastiques.


Luis les laissa s’approcher et ils regardèrent le livre ensemble.


— Ça, c’est un cynocéphale, un homme à tête de chien, dit-il amusé, en désignant le dessin.

— Et celui-ci ? demanda la fille.

— Celui-ci, euh… c’est un hermaphrodite, répondit-il, en tournant rapidement la page.


Catalina, d’une voix fatiguée, leur cria depuis le patio :


— Petits ! Ne dérangez pas notre hôte !


Luis sourit et proposa aux enfants :


— Si vous voulez, je peux vous lire le livre devant la cheminée ce soir, qu’en pensez-vous ?


Ainsi commença la routine de chaque soirée : Luis assis près du feu, les enfants autour de lui, Catalina qui cousait discrètement tout en écoutant, captivée par les histoires fantastiques du voyageur vénitien au Cathay. Ils demeuraient tous bouche bée par les descriptions des lieux exotiques, comme Cambaluc, la capitale du Grand Khan, les rivières qui bouillaient et changeaient de couleur selon la saison, les arbres à miel, les plantes qui dévoraient les humains ; mais ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était l’incroyable bestiaire que la Chine soi-disant abritait : des cyclopes, des licornes, la tribu des Sciapodes qui avaient un seul pied, ou encore les mystérieux hommes sans bouche.


Luis, en relisant les récits de Marco Polo, ne pouvait s’empêcher de sourire avec une certaine ironie. Pour lui, ce n’étaient que des contes destinés à des enfants naïfs. Cependant, il savait que Christophe Colomb tenait ce livre parmi ses favoris, qu’il le gardait près de son chevet, et qu’avec ces histoires extravagantes, il prétendait calculer l’emplacement exact de la Chine et du Cipango. C’était comme essayer de retrouver Ithaque depuis Constantinople en se fiant exclusivement aux vers d’Homère : un effort absurde et ridicule.


Un matin, les enfants le réveillèrent avec un enthousiasme contagieux, et l’entraînèrent jusqu’à une pointe de la plage où les vagues se brisaient avec force. Sans hésiter, ils enlevèrent leurs vêtements et se jetèrent à l’eau, en éclaboussant et en criant tandis que l’écume les aspergeait. Ils invitèrent Luis à les rejoindre. Au début, il résista, mais face à l’insistance des petits, il finit par céder. Il entra dans l’eau avec prudence, tandis que les enfants s’avançaient de plus en plus au large. Bientôt, il se rendit compte que l’océan le recouvrait complètement. Une vague le saisit alors et l’entraîna avec force, puis le secoua comme une poupée de chiffon. La panique le domina un instant, mais il parvint à regagner la terre ferme, in extremis.


— Vous ne savez pas nager ? demanda la petite fille, surprise.


Luis nia de la tête, embarrassé.


— Nous allons vous montrer comment faire, ajouta le garçon.


À partir de ce jour, il commença à apprendre à nager avec eux. Il n’était pas très habile : il était plus cérébral que physique, et l’eau n’était pas son élément, mais peu à peu il s’améliora et apprit, au fil des jours, à flotter sans couler immédiatement. Catalina observait cette complicité entre ses enfants et l’étranger avec bienveillance, et les épiait de loin.


Deux semaines passèrent, presque heureuses. Chaque soir, avant de s’endormir, Luis recréait mentalement le visage de Judith, comme un acte de prière intime, et conversait avec elle avant de dormir. Cependant, il se rendit compte, avec regret, que son image devenait de moins en moins nette, et il déplora de ne pas savoir dessiner pour préserver ses traits avant que la mémoire ne les effaçât complètement.


***


Le 6 juin, la jeune fille chargée des courses à Palos vint l’avertir : il était convié à une première réunion chez les Pinzón le lendemain, après tierce.


Le matin, en se réveillant, il constata, agacé, que son pourpoint, sa tunique et ses chausses étaient encore complètement trempés, à cause d’une stupide baignade avec les enfants la veille. N’ayant pas de vêtements de rechange, il dut se contenter de ce qu’il put trouver : quelques habits prêtés par les pêcheurs du village. Aussi, à moitié déguisé en pauvre gueux, il monta sur sa mule et se dirigea vers la demeure des Pinzón. Ainsi vêtu, et avec son épaisse barbe noire, et ses cheveux longs en désordre – il ne s’était pas rasé depuis son départ de Murcie –, il ressemblait bien plus à un vagabond qu’à un officier de Leurs Majestés.


Martín Alonso Pinzón, qui attendait les invités à la porte de sa maison, le vit arriver et s’exclama :


— Interprète ! Comment vous est-il venu à l’esprit d’arriver dans un tel accoutrement ? On dirait…

— … Jésus-Christ, peut-être ? répondit Luis avec un sourire sarcastique.


Martín Alonso fronça les sourcils ; manifestement, la réponse ne lui plut pas.


— Le Christ ? Oh, non, Grand Dieu… Vous êtes la dernière personne qui me ferait penser au Messie.

— Et pourquoi pas ? Il était juif comme moi, répliqua Luis, et j’ai l’âge qu’on dit qu’il avait quand il entra à Jérusalem monté sur son petit âne.


Martín haussa les épaules et laissa passer l’interprète. Son apparence détonnait parmi les autres officiers, vêtus de pourpoints propres, ceintures neuves et belles capes. On eût dit un mendiant infiltré dans une maison d’hidalgos. Il ressentit un peu de honte, mais essaya de se maîtriser. Il se demanda si les autres savaient qu’il était juif, ou si certains l’ignoraient encore, ou suspectaient quelque chose sans rien dire.


Depuis le fond de la salle, un homme aux cheveux grisonnants, vêtu de riches étoffes et au regard sévère, s’avança :


— Luis de Torres ? dit-il d’une voix profonde, avec un accent incertain. In veritate, c’est un placere por fin de vous connaître. Je suis Don Cristoforo Colombo, l’Amiral de sa majesté la reina Isabel.


Il fit une brève pause, le scruta des pieds à la tête, et ajouta :


Et per favore, la prochaine volta, venite mieux habillé, por el amore de Dios.


Luis inclina la tête. Il se souvenait, à présent, de ce mélange si particulier que parlait le Génois : un sabir qui rassemblait toutes les régions maritimes d’Europe, teinté d’espagnol, de catalan, de portugais et de latinismes, mais qui, malgré cela – ou grâce à cela – n’était pas difficile à comprendre. Ainsi, il parvenait à converser de Lisbonne à Naples, de Valence à Constantinople.


Pendant que la réunion se déroulait, Luis ne pouvait s’empêcher d’observer Colomb avec attention. L’amiral ne semblait pas trôner au conseil ; il laissait les Pinzón proposer et débattre des idées avec enthousiasme. Le Génois parlait peu : il restait distant, presque absorbé par ses pensées. Il paraissait ne pas écouter, le regard rivé sur un point invisible, comme s’il méditait des questions que personne ne pouvait imaginer. Mais, de temps en temps, il intervenait avec une phrase courte et tranchante qui clôturait un sujet sans possibilité de réplique. Luis pensa qu’il y avait chez lui quelque chose de lunatique, parfois bienveillant, parfois dur et sans une once de compassion. Un instant il se montrait flegmatique, et l’instant suivant il éclatait avec une vivacité sanguine. Des fois il parlait comme un mystique, d’autres comme un marchand, et d’autres enfin comme un érudit. Il était tout cela à la fois, et bien plus encore. Il était impossible de discerner quel visage de Colomb prévalait, ni quand il en changerait. L’amiral était, au fond, comme la mer : imprévisible dans son humeur et insondable dans sa profondeur.


En plus de l’amiral, tous les officiers étaient présents, une vingtaine d’hommes. Luis fit la connaissance de Juan de la Cosa, pilote, cartographe et propriétaire de la nef Santa María ; du cuisinier Bernal, du chirurgien maître Juan, et de l’intendant, Diego de Salcedo, qui servait de secrétaire personnel à l’amiral. Étaient également présents Diego de Arana, homme d’armes et capitaine, et Rodrigo de Escobedo, le greffier, responsable de la comptabilité et de tous les actes officiels. Enfin, assistaient les frères Niño, de Moguer, des marins très réputés dans leur ville.


Entouré de tant de personnes si convaincues, Luis se sentit déplacé. De tous les officiers, il trouvait sa fonction la plus inutile : interprète d’hébreu et d’arabe pour une entreprise qui, à son avis, n’avait rien à voir avec les terres asiatiques. Pendant la réunion, il se sentit plus seul que jamais. Tous semblaient animés par l’enthousiasme, enflammés par la promesse d’un exploit sans précédent, et lui avait grand mal à dissimuler son pessimisme.


On aborda d’abord les questions relatives aux préparatifs. On évoqua les cargaisons des navires : salaisons, légumes secs, farine, vin, entreposés depuis début mai, qu’il faudrait bientôt transporter jusqu’au port. Les caravelles Niña et Pinta étaient déjà prêtes à être amenées jusqu’aux quais de Palos pour être révisées, gréées et équipées. Juan de la Cosa assura que la nef Santa María serait également déplacée le même jour. On convint que cette manœuvre serait effectuée sans délai dès le lendemain, puisque tout était prêt.


Après avoir réglé rapidement la partie matérielle de l’expédition, ils discutèrent de la question la plus délicate : le recrutement de l’équipage. La salle se remplit de murmures et de regards inquiets. Diego de Salcedo, l’intendant, rompit le silence :


— Certes, nous n’avons pas encore ouvert le registre des recrutements, dit-il, mais jusqu’à présent personne ne s’est présenté volontairement, à l’exception d’un certain Rodrigo de Jerez, arrivé ce matin même. La population de Palos, de Moguer, et même de Huelva et d’Ayamonte, se montre réticente à embarquer ; il semble exister chez les locaux une certaine hostilité envers l’entreprise.


Diego de Arana, le capitaine, un homme robuste à la voix profonde et autoritaire, intervint avec énergie :


— Une certaine hostilité ? C’est peu dire. Nous avons un sérieux problème. Chaque fois que nous sollicitons l’aide des habitants, nous rencontrons le désintérêt systématique, voire la rébellion. Hier, nous avons presque dû recourir à la force pour réprimer des cordiers qui refusaient de collaborer.


Rodrigo de Escobedo, le scribe, ajouta d’un ton réprobateur :


— C’est insensé. Tout est stipulé dans la provision royale que nous avons lue le 23 mai devant ces gens sur la place de l’église : ils doivent collaborer et fournir à l’expédition toutes les provisions et hommes nécessaires pour que les navires puissent partir sans encombre.

— C’est un scandale ! Ces villageois sont motivés par une peur irrationnelle de l’inconnu. Que croient ces misérables ? Que la Terre est plate ?


Celui qui venait de parler était Juan de la Cosa, cartographe de grand prestige. Mais il se trompait : personne à Palos ne croyait que la Terre fût plate. Même le pêcheur le plus humble savait qu’elle était sphérique. Mais les habitants pressentaient que le monde était bien plus vaste que ce que prétendait le cartographe, et se méfiaient de ceux qui se présentaient comme érudits et qui étaient en réalité les plus ignares.


— Le problème, intervint à nouveau Diego de Salcedo, visiblement irrité, c’est que les régisseurs de la ville eux-mêmes semblent s’être mis du côté de la population et ils agissent contre nous ; même le curé effraie tout le monde avec ses sermons. C’est un comble.


Arana, le capitaine, ne cachant pas son impatience, regarda Colomb et demanda directement :


— Doit-on employer la force, une bonne fois pour toutes, messire amiral ?


Le Génois resta un instant silencieux, les yeux plissés, comme méditant chaque mot. Soudain, il se leva et dit, sur un ton furieux :


Basta ! Basta ! Si tutto non va bene dans deux semaines… J’écrirai aux monarcas, pour que Palos cesse de sere villa libre et pasa à la autorictate directa de la Reyna Isabel. Ainsi, personne ne pourra plus se moquer de Cristoforo Colombo ni del suo voyage, capite tutti ?


Les frères Pinzón sursautèrent à l’idée que l’amiral songeât à supprimer toutes les libertés de leur bonne ville. Ils intervinrent aussitôt pour assurer que, grâce à leur position à Palos et leur connaissance des habitants, ils obtiendraient les résultats nécessaires sans recourir à la force, grâce à la diplomatie et la persuasion.


— Laissez-nous agir, de grâce, dit Martín à l’amiral. Et si le recrutement n’a pas avancé dans deux semaines, alors nous pourrons penser à d’autres possibilités.


Ses paroles imposèrent le respect dans la salle, et on décida d’ouvrir officiellement le registre des recrutements le 23 juin, pour laisser aux Pinzón un délai de deux semaines. En ce temps, ils devaient recruter au moins vingt noms initiaux, afin que l’élan positif aidât à compléter la liste de l’équipage.

Colomb clôtura la séance, mais donna des instructions claires : puisque les caravelles arriveraient au port le lendemain, il voulait voir tout le monde sur le quai dès l’aube pour superviser l’arrivée. De plus, il ordonna que les officiers fussent présents à Palos chaque jour jusqu’au départ, en cas d’imprévus. Luis soupira, conscient qu’il devrait dorénavant parcourir deux lieues aller-retour chaque jour à dos de mule, ou changer de logement.


À la fin de la séance, l’interprète demanda le reste de son salaire de juin. Il choisit de le solliciter à Vicente Yáñez Pinzón, qui était le plus flexible des deux frères, et se justifia par le fait qu’il avait besoin de nouveaux vêtements pour les futures réunions et présentations officielles.


Après la réunion, il décida de ne pas retourner à l’auberge de Catalina : il n’avait guère le temps. Il resta donc à la taverne du port où il avait séjourné il y a quinze jours. En entrant, il sentit une atmosphère encore plus hostile que lors de sa première visite. Parmi les rares clients, l’un attira immédiatement son attention : un étranger, manifestement étranger au lieu, qui dînait seul, serein, comme si le monde entier lui était indifférent. Il était grand, de bonne constitution, très jeune, à peine vingt-deux ans, avec des yeux candides et peu de barbe au menton. Rien ne semblait troubler son humeur : il mangeait calmement et souriait à ceux qui le regardaient d’un œil méfiant. Était-ce un naïf ou un sage qui se moquait du jugement d’autrui ? Luis, en le voyant, lui souhaita bon appétit, et le jeune homme, en levant la tête, répondit cordialement :


— Salut à vous. Je m’appelle Rodrigo de Jerez. Je viens pour l’expédition de Don Cristóbal Colón. Vous savez : je suis là pour la fortune et la gloire.


Luis comprit que converser avec cet étranger était une opportunité de se rapprocher des clients de la taverne et de leur faire discrètement comprendre son point de vue sur le voyage, sans révéler ouvertement la vérité, puisqu’il restait un officier de Colomb et ne pouvait parler librement de cette affaire.


— Fortune et gloire… à condition qu’au bout de l’océan, il y ait quelque chose, bien sûr, répondit-il en plaisantant.


Le jeune homme ne douta pas :


— Il y aura quelque chose, forcément, affirma-t-il avec assurance. Devant nous se trouvent les Indes. La Terre est ronde, donc… nous atteindrons l’Asie, quoi qu’il arrive.


Il expliquait la rotondité de la Terre en faisant tourner une pomme entre ses mains.


— Oui… mais si la Terre était beaucoup plus grande que prévu ? insista Luis.

— Les meilleurs cartographes l’ont calculé, affirma Rodrigo, sans hésiter.


L’interprète comprit qu’il ne pouvait pas remettre en question l’autorité de Juan de la Cosa ni discuter publiquement de ses cartes ; ce serait presque une trahison. Pourtant, il insista :


— Et si, malgré tout, ils se trompent et qu’on ne voit aucune terre pendant des mois ?

— Nous devrions sans doute faire demi-tour, répondit Rodrigo calmement.


Le jeune homme semblait avoir réponse à tout, et rien ne pouvait effacer le sourire juvénile qui illuminait son visage. Luis fut surpris par sa réponse : l’idée de reculer en pleine traversée ne lui avait jamais effleuré l’esprit, alors qu’il croyait avoir envisagé tous les scénarii possibles. La possibilité évoquée par Rodrigo de Jerez lui semblait, d’une certaine manière, encourageante. Mais quand le moment serait venu, Colomb et les Pinzón céderaient-ils ? Ne préféreraient-ils pas mourir plutôt que de revenir bredouilles, marqués par la honte ?


— Dans les capitulations de Santa Fe, il n’est à aucun moment question de faire demi-tour, répliqua Luis après un moment. Et si les capitaines de l’expédition refusent de rebrousser chemin ?

— Alors… peut-être faudrait-il les persuader par d’autres arguments… plus énergiques, répondit Rodrigo, pensif. Je ne sais pas… je fais confiance au bon sens. Je ne crois pas que les rois aient dépensé tout cet argent pour rien, ni que les navigateurs les plus renommés participent à cette expédition par erreur. Peut-être suis-je téméraire, ou peut-être sensé, que sais-je ; dans mon village, je mourais de faim, alors je me suis enrôlé comme soldat à seize ans, mais après les guerres contre les Nasrides, j’ai pensé que, puisque je risquais ma vie, autant le faire pour une promesse de récompense plus grande. Pour l’instant, je ne regrette rien : on m’a donné une avance généreuse sur mon prochain salaire, le double de ce que je gagnais dans l’armée. Voulez-vous quelque chose à boire ? C’est moi qui invite. Et vous, comment vous appelez-vous ?


Luis regarda autour de lui, conscient que tous les présents écoutaient leur conversation.


— Luis de Torres, répondit-il avec formalité. Je suis interprète pour la mission. Enchanté.


Ils se servirent du vin et partagèrent un moment de camaraderie ; ils se rendirent vite compte qu’ils partageraient aussi même la même paillasse ce soir-là à l’auberge.


Le lendemain, Luis assista à l’arrivée des trois caravelles dans le port de Palos. Le moment fut solennel et déploya tout son faste. L’état-major de l’expédition se rassembla au port, l’amiral en tête, impassible et grave. Les villageois, qui contemplaient le spectacle avec scepticisme, suivirent derrière. Les navires étaient de vrais palais flottants ; les petites barques de pêche des quais de Palos semblaient minuscules à côté de ces monuments. Mais aussi grands et majestueux fussent-ils, ces colosses n’étaient que des illusions : l’océan serait toujours plus vaste que toute construction humaine, et au milieu de ses eaux, le navire le plus gigantesque se transformait en simple coque de noix. Luis, tandis que tous célébraient l’événement, se sentit sur le point de s’évanouir : tout devenait soudain trop réel. Bientôt, les trois caravelles partiraient, et il finirait englouti par la mer à bord de l’une d’elles.


Le jeune Rodrigo de Jerez, qui l’avait suivi jusque-là, le regarda attentivement et lui demanda à voix basse :


— Luis de Torres, ami, il me semble que vous ne vous sentez pas bien. J’ai l’impression que ce spectacle ne vous plaît pas.


L’interprète fronça les sourcils, agacé :


— Je vous assure que je le trouve magnifique, répondit-il.

—Je vous ai observé toute la matinée, répliqua Rodrigo. Il me semble que n’êtes pas heureux d’être là. Pardonnez mon insolence, mais j’aime parler avec franchise.


Luis fronça de nouveau les sourcils. Ce jeune homme, qui semblait si naïf au premier abord, voyait tout avec une clarté surprenante et parlait sans absolument aucun détour.


— Eh bien non, je ne le suis pas, confessa-t-il enfin, irrité. Et alors ?

— N’êtes-vous pas ici de votre plein gré ? demanda Rodrigo, surpris.


Luis nia de la tête. Il voulut clore la discussion quand le garçon ajouta :


— Alors, si cette entreprise ne vous plaît pas, vous devriez fuir au plus vite.


Luis le contempla, stupéfait. Ce garçon était un prodige d’ingéniosité et de sincérité. Le jeune poursuivit :


— Je vais vous avouer quelque chose : le jour où j’ai dû tuer un homme, j’ai déserté l’armée. J’ai compris que dans ce voyage vers la Chine, il n’y aurait besoin de tuer personne ; il y aura de l’aventure, la promesse de grandes fortunes, mais pas de sang. C’est pourquoi je suis ici. Je veux devenir riche et célèbre, certes, mais sans cadavres qui me hanteront le reste de mes jours.


L’interprète éclata de rire. Ce garçon avait réussi à lui égayer la journée. À partir de ce jour, il deviendrait son compagnon le plus fidèle.


L’après-midi, il acheta de nouveaux vêtements chez un tailleur, à prix fort élevé, mais il n’avait pas le choix : l’ordre venait de Colomb lui-même. Puis il retourna à l’auberge de Catalina. Les enfants l’accueillirent avec effusion, et lui demandèrent de continuer à leur lire les aventures de Marco Polo, mais il était trop fatigué.


Les jours suivants, il devait se rendre chaque jour à Palos, monté sur sa mule, et revenir dans l’après-midi, un trajet qui lui prenait presque toute la journée. Cela n’avait aucun sens : il devait obligatoirement changer de logement. L’idée le peinait, car à l’auberge près de la mer, il trouvait la vraie chaleur d’un foyer et avait grande estime pour Catalina et ses enfants, mais il n’avait pas le choix. Cependant, avant d’en parler à l’hôtelière, il se demanda comment la jeune fille qui lui servait de messagère réussissait à parcourir tous les jours le même trajet, et allait même jusqu’à Moguer. La réponse lui vint en observant les pêcheurs revenir avec leurs filets pleins, au crépuscule : ils traversaient l’estuaire en barque, et le voyage ainsi se faisait plus léger, pour moitié moins de temps, des fois un peu plus, en fonction des marées et des vents.


Ainsi, il abandonna le chemin terrestre et la mule, et chaque matin, il s’installa dans une barque chargée de rougets et de seiches à vendre sur les marchés de Palos et de Moguer, en compagnie de la jeune fille et de son mari pêcheur. Il arrivait au port en empestant le poisson, mais peu importait : de toute façon, il n’avait pas de véritable labeur, il faisait seulement semblant de travailler. Qui aurait besoin d’un interprète d’hébreu dans le port de Palos ?


Il retrouvait souvent son nouveau compagnon, Rodrigo, et ils passaient ensemble les après-midis à boire ou à jouer aux dés jusqu’au coucher du soleil. Peut-être que Luis buvait un peu trop en ces jours-là ; Rodrigo, robuste et de forte constitution, supportait l’alcool sans problème, tandis que lui, plus mince et osseux, finissait toujours un peu étourdi en montant dans la barque pour rentrer à l’auberge de Catalina. Il le remarquait clairement : sur le trajet du retour, la barque tanguait plus fortement qu’à l’aller.

Il passait beaucoup moins de temps à l’auberge de la plage, et lorsqu’il y était, il dormait la moitié du temps. Il ne scrutait plus la mer, ne discutait plus avec les pêcheurs, et ne racontait plus les histoires de Marco Polo aux enfants. Il était devenu, de nouveau, taciturne.


Une nuit, dans la salle de l’auberge, il sortit de gros papiers en lin et une barre de plomb qu’il avait acquis en ville. Il tenta de dessiner le portrait de sa femme, mais n’arrivait pas à se souvenir de tous ses traits ni à le représenter correctement. Il sentait qu’il la perdait, peu à peu.


Catalina s’approcha, regarda le dessin et ne demanda pas à qui appartenait le portrait : elle l’avait deviné. C’est Luis qui avoua :


— C’est ma femme, Judith. On m’en a séparé, elle part pour l’Afrique et moi, je m’apprête bientôt à partir pour ces terres lointaines.

— Alors vous n’êtes pas ici de votre plein gré, dit Catalina d’une voix attristée.

— Non, répondit Luis, mais je n’ai pas le choix.


Catalina le regarda dans les yeux, garda un long silence et esquissa un sourire triste. En fixant son regard, Luis se rendit compte que les yeux de l’aubergiste étaient bleus comme la mer, et changeaient selon les occasions : plus foncés les jours de tourmente, plus clairs lorsque la peine s’estompait.


Le lendemain, c’était dimanche, et Luis n’était pas obligé de se rendre à Palos. Catalina lui annonça que, vers la fin de la matinée, deux nouveaux hôtes arriveraient, qui, comme lui, s’étaient engagés dans l’entreprise de Don Cristóbal Colón. La nouvelle ne lui plut pas du tout ; il se sentait beaucoup plus à l’aise seul, à l’écart de cette expédition du diable, à profiter de ce petit havre de tranquillité au bord de la mer. Il demanda un peu de vin à Catalina qui, d’un œil inquiet, remarqua qu’il buvait trop rapidement.


Comme prévu, les voyageurs arrivèrent à midi : ils s’appelaient Domingo de Lequeitio et Antonio de Cuéllar. Très vite, Luis se fit une opinion sur eux : le premier, un fanfaron sans cervelle ; le second, un hidalgo de la Vieille-Castille, aux manières grossières. Agacé, Luis demanda une outre de vin à Catalina et se retira sur la plage, devant l’auberge, où il s’assit pour boire en silence. Plus tard, lorsque l’hôtelière eut installé ses hôtes, elle marcha jusqu’au rivage et s’assit à côté de l’interprète. Elle prit une gorgée du vin qu’il lui offrit, garda le silence et, les yeux fixés sur l’horizon, commença à parler.


— Vous avez des soucis, Don Luis ?

— Tout va de travers, Catalina. Vous savez bien dans quel voyage je m’apprête à partir, n’est-ce pas ?

— Oui, je le sais. Les seigneurs se réjouissent de ce projet, mais vous êtes plus astucieux qu’eux et ne souhaitez pas embarquer. Vous avez raison. Ici, nous disons que l’horizon est la limite. Personne ne devrait défier l’océan, car à la fin, c’est lui qui gagne, toujours. Je parle en connaissance de cause.


Elle fixa son regard sur la mer, et Luis se demanda si elle cherchait du regard l’endroit où son mari avait disparu un jour.


— Souhaitez-vous partir d’ici ? demanda-t-elle après un long silence.

— Oui, bien sûr, répondit le convers, avec intérêt.

— Peut-être puis-je vous mettre en contact avec des pêcheurs d’Ayamonte. C’est une ville proche du royaume du Portugal. Ils traversent souvent entre les deux royaumes et parfois font passer des gens de l’autre côté du fleuve Guadiana. Je les verrai bientôt ; si vous voulez, je peux vous les présenter. Mais je vous avertis : le chemin vers le Portugal est dangereux.

— Ce ne sera pas plus dangereux que de naviguer droit vers l’inconnu. J’accepte votre offre, Catalina.


Ils scellèrent leur accord par une poignée de main et une gorgée de vin. En revenant à l’auberge, le silence qui les avait accompagnés sur la plage se rompit aussitôt : les nouveaux hôtes riaient et se vantaient de leurs exploits devant les enfants avec des voix tonitruantes et des rires gras. Toute la sérénité et la complicité du moment précédent disparut, et à peine entrés, Luis sentit naître en lui une haine intense pour ces deux bougres.


 
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