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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 3. Dans le Nouveau Monde : Aribamao, être humain, Taïno – Chapitre 12
 Publié le 02/05/26  -  26213 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« La pauvre crèche de la Navidad vaut bien plus que n'importe quelle cathédrale. »


En partant de l’île en direction de Cibao, Christophe Colomb décida d’emmener avec lui un jeune indigène, pour lui servir de guide et apprendre sa culture et sa langue. Il ordonna qu’on l’attrapât juste avant le départ, et il le présenta à Luis de Torres. Ce dernier s’indigna : ce pauvre garçon avait été capturé comme un vulgaire esclave. Cependant, l’amiral, comme à son habitude, n’admit aucune objection.


L’interprète s’approcha du jeune homme et, malgré tous ses efforts pour communiquer, il ne réussit à connaître que son nom, « Beyoká », que le Taïno répétait sans cesse. L’indigène demeurait complètement silencieux, impassible, sans la moindre expression sur le visage ; mais lorsque la Santa María mit les voiles, il se mit soudain à courir d’un bout à l’autre du pont ; et le capitaine Arana parvint à le maîtriser juste à temps pour l’empêcher de se jeter par-dessus bord et retourner à la nage jusqu’à son village.


Néanmoins, dès que le navire entra dans les eaux profondes, Beyoká changea soudainement de comportement : il se mit à vomir sans arrêt, victime du mal de mer. Luis s’approcha de lui, pour lui offrir sa compagnie. Il ressentait de la compassion, car le jeune Taïno lui rappelait son propre périple, lorsqu’il avait quitté Palos il y avait déjà plus de deux mois : on l’avait arraché à son foyer sans en comprendre la raison, et maintenant le garçon souffrait des mêmes nausées que lui, sur le même navire.


Colomb ordonna à Luis de s’occuper de Beyoká : il était à son service et devait lui apprendre le taïno. C’était la première fois que l’interprète avait quelqu’un sous son autorité directe, ce qui lui semblait étrange, et même embarrassant. L’indigène refusait de parler, et l’interprète essayait de lui faire comprendre que, s’il restait silencieux, on pourrait le juger inutile et se débarrasser de lui. Le natif, en guise de réponse, souriait avec innocence, en indiquant par des gestes qu’il appréciait son traitement – meilleur que celui du reste de l’équipage – mais qu’il ne dirait pas un mot. Peu à peu, Luis commença à suspecter que le refus du garçon n’était pas dû à la peur, mais bel et bien à la rébellion. D’un côté, il trouvait cela admirable ; de l’autre, en tant que maître et responsable de la mission d’apprendre le taïno, ce silence lui causait des problèmes insurmontables. Néanmoins, malgré tous les obstacles, il réussit à saisir quelques mots : « jike », la forêt ; « ba, toa », le père et la mère ; et « yaya », la mer. Au-delà de ces quelques termes, Beyoká demeurait hermétique, et gardait pour lui sa langue et ses secrets.


Le 5 décembre, ils arrivèrent à l’île de Cibao, que l’amiral rebaptisa « Hispaniola ». Cela parut tout à fait absurde pour Luis : pourquoi renommer un lieu qui avait déjà un nom ? Comment appelleraient-ils la Chine, s’ils atteignaient un jour ses rivages ? Nouvelle Castille, peut-être ? Et le Cipango… Nouvel Aragon ? Cela n’avait guère de sens ; pourtant, tout l’équipage se réjouissait à l’idée d’imaginer des terres inconnues portant le nom de leur propre village. En contemplant ces collines si vertes, arrosées d’une pluie quasi quotidienne, et ces plages luxuriantes, l’interprète pensa qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de nommer cet endroit… Almagro ou Jaén, ou n’importe quel autre village de l’intérieur de la Castille, toujours si sèche et désertique. Enfin – conclut-il avec bienveillance – ces hommes n’agissaient que poussés par la nostalgie de leur patrie, et l’interprète s’efforça de le comprendre lui-même.


Une fois arrivés à Hispaniola – qui s’appelait en réalité Cibao –, ils rencontrèrent le cacique du lieu, Guacanagarí, qui, comme tous les chefs taïnos rencontrés jusqu’alors, se montra très amical.

Quelques jours plus tard, l’amiral appela Luis et lui ordonna de commencer à explorer la région méthodiquement : chaque expédition devait comporter un indigène – un homme de Guacanagarí –, Beyoká qui, en théorie, comprenait déjà un peu l’espagnol, et deux hommes capables de se battre et de surveiller le captif. Luis proposa Rodrigo de Jerez, et Colomb approuva, mais imposa un autre compagnon : Domingo de Lequeitio. L’interprète ne protesta pas, sachant bien que lorsqu’un ordre venait de l’amiral, toute objection provoquait ses foudres.


Ils partirent pour différentes expéditions, toujours à quatre. Dès la première mission, à peine les premières lieues parcourues, tout devint étrange. Beyoká, qui jusqu’alors semblait muet, se montra très bavard avec l’autre indigène : tous deux se lièrent rapidement d’amitié, ils ne cessaient de parler et personne d’autre ne comprenait un mot. Domingo s’irritait énormément, il en devenait presque paranoïaque de ne pas les comprendre, et craignait un complot dans son dos. Luis, pour sa part, avait l’impression que Beyoká racontait à l’autre combien les hommes blancs étaient méchants, et parvenait à le convaincre peu à peu. Pendant ce temps, les deux soldats – Rodrigo et Domingo –, au lieu de surveiller le prisonnier, se jaugeaient l’un l’autre, se demandant qui aurait l’avantage dans un duel hypothétique. Chacun portait son épée, prête à dégainer. Et Luis… comme toujours, il se trouvait seul et responsable de tout.


Ils eurent deux missions les premières semaines : une vers la côte ouest et une vers l’est. La troisième les conduisit logiquement à l’intérieur des terres, vers le sud. Elle devait durer quatre jours : deux pour avancer et deux pour revenir au campement. Le chemin fut extrêmement ardu : le terrain était très escarpé, la jungle presque impénétrable. Les fleurs merveilleuses et les couleurs phosphorescentes de la côte avaient disparu ; il n’y avait plus que des buissons épais à perte de vue, infestés de moustiques, de fourmis et de marécages. Tout n’était que végétation : les plantes poussaient sur d’autres plantes, et il était impossible de faire dix pas sans couper des fougères ou des lianes pour avancer.


La nuit du deuxième jour, Luis comprit – par l’intermédiaire du Taïno de Guacanagarí – qu’au matin suivant, ils atteindraient les limites du territoire d’une tribu très puissante et redoutée, gouvernée par le cacique Caonabo et son épouse, également cacique, Anacaona, et qu’il convenait d’avancer avec beaucoup de discrétion.


En pleine nuit, le Taïno réveilla ses compagnons. Il était très agité, et répétait à voix basse :


—  Guami Caonabó guarico ! Guami Caonabó guarico !


Ils comprirent immédiatement que l’indigène les avertissait que les hommes de Caonabo approchaient et qu’il fallait fuir au plus vite. Ils coururent jusqu’à perdre haleine dans la nuit et, lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin, Beyoká n’était pas avec eux. S’était-il égaré ? Ou pire, s’était-il échappé ? Et dans ce cas… avait-il cherché refuge au village de Caonabo ?


Domingo, furieux, dégaina son épée et menaça le guide taïno :


—  Il savait tout ! dit-il. Nous faire fuir au milieu de la nuit c’était son plan pour faire s’échapper son ami ! Et maintenant, sans aucun doute, il va tout raconter au chef des sauvages ennemis.


Rodrigo, sans se laisser intimider, sortit lui aussi son épée et frappa la lame de l’autre :


—  Lâchez cette arme, dit-il avec autorité. Cette nuit, c’était votre tour de surveiller le prisonnier, et vous vous êtes endormi ; alors n’accusez pas cet homme.


Domingo rengaina, et Rodrigo fit de même. Cependant, durant le retour, ils ne cessèrent de se jeter des regards en coin, sans prononcer un mot. Pendant ce temps, Luis tentait de converser avec le guide : il apprit de nouveaux mots et découvrit que « Beyoká » n’était pas le nom du jeune disparu, mais une locution qui signifiait « bouche fermée » : avec ce vocable, il disait tout simplement à l’interprète qu’il ne parlerait jamais.


***


Le soir de Noël, un événement aussi pitoyable qu’inattendu se produisit : sur les côtes de l’île d’Hispaniola, tandis que tout l’équipage était à terre pour préparer la fête, un des marins échoua la Santa María sur un banc de sable. Très vite, il devint clair que le navire ne pouvait pas être sauvé : il avait irrémédiablement fait naufrage. Luis comprit aussitôt ce que cela impliquait : avec seulement deux navires restants, tout le monde ne pourrait pas retourner en Europe ; un tiers des hommes devrait rester sur l’île. Il savait aussi – avant même que l’amiral ne l’annonçât – qu’il ferait partie du groupe destiné à rester : c’était l’interprète, le seul à connaître quelques mots de taïno, et il n’avait pas de famille ; sa disparition, pensa-t-il, n’importerait guère à quiconque.


Le lendemain, l’équipage commença à transporter les restes du navire jusqu’à terre. Ils prévoyaient de les utiliser pour construire un campement, un petit fort qu’ils appelleraient « Navidad », en souvenir du jour de sa fondation, et qui accueillerait les trente-neuf hommes choisis par Colomb pour rester dans l’île.


Lorsque l’amiral lut à voix haute la liste des trente-neuf, Luis ne fut pas surpris d’entendre son nom. Il ne prit pas mal la nouvelle : lui, qui n’avait jamais eu de véritable foyer, commençait à se sentir attaché à cet endroit, et n’était pas pressé de partir, du moins pour le moment. De plus, Judith avait peut-être déjà entamé un nouvel amour à Fès, et Catalina disposait d’assez d’argent pour mener une vie confortable pendant des mois. Les deux femmes vivraient très bien sans lui, et personne ne s’attendait vraiment à son retour. Il avait laissé derrière lui ses deux vies antérieures et, là, dans ces terres d’après l’eau, il en débutait une troisième. C’était un monde nouveau, sans aucun doute. Pour l’interprète, ce n’était pas l’Asie, mais quelque archipel inconnu entre la Chine et l’Europe ; telle était en tout cas l’explication la plus raisonnable.


Colomb nomma, comme prévu, Diego de Arana capitaine du fort. Il choisit le greffier Rodrigo de Escobedo comme second, et Luis était le troisième dans la hiérarchie, responsable de l’exploration et des relations avec les indigènes. Étaient également présents sur la liste maître Juan, le chirurgien, et, au grand désarroi de l’interprète, Antonio de Cuéllar et Domingo de Lequeitio. Pour compléter la garnison, Colomb choisit les hommes les plus expérimentés et loyaux, ce que beaucoup jugèrent injuste : les pires de l’équipage – voyous et mutins – rentreraient tranquillement en Castille, tandis qu’eux, marins exemplaires, devraient rester sur cette île perdue pendant au moins un an, en attendant d’être secourus, sans aucune garantie.


Mais ce qui intéressait le plus Luis, tandis que Colomb lisait la liste des hommes sur la plage, c’était de savoir si son ami Rodrigo resterait ou partirait. Lorsqu’il entendit le trente-neuvième nom prononcé, et constata que ce n’était pas le sien ; le jeune homme poussa un cri de joie ; et l’interprète, bien qu’heureux pour lui, ressentit au fond de lui un grand déchirement.


Quelques jours plus tard, le cacique Guacanagarí demanda une entrevue avec l’amiral. Colomb appela Luis pour qu’il traduisît comme il le pourrait, et le chef taïno amena également un interprète ; ou plutôt, une interprète : sa fille Anayé, âgée d’environ seize ans, qui vivait depuis vingt jours, comme d’autres Taïnos, auprès des chrétiens, en aidant autant qu’elle pouvait au service de tous, en particulier d’Escobedo et d’Arana, qui la traitaient comme une servante. C’était une adolescente menue, à la peau brillante de couleur ambre, aux yeux très grands et noirs, comme sa longue chevelure. Elle était vêtue de manière improvisée, avec un sac de farine en tissu épais transformé en vêtement, car Escobedo avait demandé à l’amiral que les natifs – et surtout les femmes – fussent couverts lorsqu’ils interagissaient avec les chrétiens, le contraire eût été tout à fait obscène.


Luis n’avait vu la jeune fille qu’une fois parmi l’équipage, et l’avait prise pour une simple servante, et non pour une traductrice ni la fille d’un cacique ; il fut donc surpris de la trouver là, dans ce rôle.

Colomb reçut Guacanagarí dans une tente dressée avec une voile de la Santa María, au milieu du sable, et soigna la cérémonie pour lui donner toute la majesté possible. Les deux chefs se saluèrent et l’amiral ordonna une salve de trois arquebusiers en son honneur : il savait que le bruit des armes à feu provoquerait à la fois crainte et admiration chez le chef indigène. Et il en fut ainsi : le cacique s’allongea sur le sable en entendant les tirs, apeuré, puis il se leva et toucha le canon encore fumant avec un air ravi.


Une fois dans la tente, commencèrent les rituels de courtoisie. Le chef indigène apporta un présent : une boîte remplie d’or et de coquillages. Colomb sourit et, en échange, offrit un petit miroir et une bannière de Castille et d’Aragon. Guacanagarí sembla beaucoup apprécier les cadeaux. Il parla avec la jeune Anayé, qui traduisit lentement, en cherchant ses mots :


—  Guacanagarí dit : nous avec vous construit village espagnol. Et vous, cacique Caonabo… Caonabo… poum ! – ne trouvant pas le terme, elle imita un homme tirant avec une arquebuse.


Colomb murmura alors à l’oreille de Luis :


—  Dis-lui que va bene, que nous les protégerons in contro Caonabo… Mais eux, en plus de travalhar dans la construcción du forte della Nativitá, ils doivent me reconnaître soverano de questa isla… Et me donare tutto l’oro qu’ils ont. Va, Luis, va, traduce… traduce.


Entre le sabir de Colomb et le peu de taïno que maîtrisait Luis, il eut grand mal à expliquer l’offre au chef indigène. Tout en cherchant ses mots, il observa la jeune fille : en vingt jours, elle avait appris plus d’espagnol que lui le taïno en deux mois. En son for intérieur, il bougonnait comme un enfant.


L’accord fut conclu, aussi inégal fût-il. Et quand ils s’apprêtaient à partir, Colomb désigna la traductrice taïno du doigt et dit :


—  Guacanagarí… Lascia-moi ta filha à mio servicio. Je prometo de la protéger bene, come una donzella.


Le cacique accepta sans résistance, et la jeune fille passa ainsi sous la garde de Colomb.


***


Le lendemain matin, plus de cinquante Taïnos arrivèrent des villages sous l’autorité de Guacanagarí, prêts à aider à la construction du fort. Marins et indigènes travaillèrent ensemble comme une seule équipe, et se passèrent planches, cordages et voilures dans un rythme constant. Juan de la Cosa, propriétaire de la Santa María, organisait les travailleurs au milieu du chantier, le visage grave, comme s’il assistait aux funérailles d’un être cher. Chaque coup de hache résonnait pour lui comme un adieu.


Entre-temps, Colomb appela Luis à sa tente. La jeune interprète taïno s’y trouvait également.


— Yo m’en vais dans poco tempo, dit l’amiral. Yo non veux amener la donzella da volta a Hispania ; è piu importante si elle resta ici.Yo vous la laisse à vostro cargo ; maintenant, vos êtes su maestro, et ella vos servirá en tutto.


Luis sortit de la tente, et Anayé le suivit sans hésiter. Il descendit vers le chantier et observa comment les hommes se passaient les poutres de main en main, de la plage à la colline où ils élevaient le fort ; tandis que d’autres ajustaient les madriers pour construire la structure principale. La présence de la jeune fille, immobile derrière lui, commençait à le gêner.


Il chercha dans sa mémoire quelques mots en taïno, mais renonça vite et parla en espagnol :


—  Écoutez, jeune fille. Faites comme avant : allez avec l’équipage, aidez autant que vous pourrez. Anayé, regardez-moi : vous… vous êtes libre. Libre, comprenez-vous ?

—  Moi libre ? Non. Moi Anayé, répondit-elle, très sérieuse.


Luis soupira.


—  Libre, ça signifie…


Il fronça les sourcils, en essayant de condenser ce concept si complexe en quelques mots.


— Libre ! Y a-t-il un mot pour dire ça dans votre langue ?

—  Libre… répéta-t-elle, en goûtant le mot nouveau comme un fruit.


Alors l’interprète trouva la formule et son visage s’éclaira soudain :


—  Anayé cacique Anayé ; Luis cacique Luis, dit-il, quelque chose comme « Anayé est maîtresse d’elle-même et Luis est également maître de lui-même ».


C’était une définition basique, mais efficace de la liberté.

La jeune fille répondit avec assurance :


—  Anayé libre ? Non ! Luis maître !


Il était clair que la jeune fille avait compris le concept, mais ne l’acceptait pas. L’interprète ne pouvait concevoir qu’une captive refusât d’être libérée. Il voulut s’éloigner pour se promener sur la plage, mais elle suivait ses pas, comme une ombre collée à ses talons. Cela le mettait mal à l’aise. Il se retourna brusquement, d’un ton sec :


—  Anayé ! Je vous ai dit que vous êtes libre ! Partez maintenant ! Dehors !


Il accompagna ses mots d’un geste clair de la main pour la repousser. Elle prit un visage mauvais et soutint son regard puis, avec une dignité étrange pour une si jeune personne, lui rendit le même geste :


—  Dehors ? Dehors ? Non ! Anayé libre ! Anayé ici, avec maître Luis.


Luis comprit qu’elle venait de désobéir, non par rébellion, mais parce que, déclarée libre, elle revendiquait le droit de rester à ses côtés et de le servir. Une adolescente difficile, pensa Luis en soupirant. Cependant, grâce aux mots et aux gestes, il finit par comprendre pourquoi elle voulait rester avec lui : parmi l’équipage et même parmi certains de ses congénères, certains la traitaient mal.


—  Alors venez, dit Luis. Vous allez me montrer votre île.


Ils parcoururent la forêt. Sur le sentier, il posait mille des questions, et elle répondait avec joie. Maître et élève se relayaient, s’enseignant mutuellement leur langue. Luis trouva que c’était une excellente idée de l’avoir libérée de ses obligations : cette égalité soudaine facilitait beaucoup l’apprentissage.

Il apprit de nouveaux mots : « maguana », la montagne ; « montuno », la forêt ; « bara », la rivière… Mais d’autres mots étaient intraduisibles, car les Taïnos avaient plusieurs termes pour un même phénomène : par exemple, la pluie fine était « baba » ; mais s’il y avait orage, « guataubá » ; et si d’autres pluies arrivaient, « coatriskie ». Il ne comprit pas totalement comment ils nommaient le vent : Anayé disait « hurakán »*, mais le dessinait dans le sable comme une spirale. Cela lui parut étrange, peut-être un symbole sacré.


Après une demi-journée de marche, ils atteignirent un village au milieu de la forêt, encore sous l’autorité de Guacanagarí. Luis remarqua que celui-ci n’était pas comme les précédents : il y avait plus de guerriers, tandis que les autres hameaux n’abritaient que des pêcheurs et des cultivateurs. Pendant le repas, le vieil homme qui faisait office de chef expliqua – du moins c’est ce que Luis crut comprendre – qu’ils espéraient avec impatience la promesse de Colomb : anéantir Caonabo et sa tribu avec les « tonnerres de leurs bâtons magiques ». Luis frissonna. Il savait que c’était une promesse vaine, et que lorsque l’amiral partirait, les trente-neuf hommes du fort seraient contraints d’attaquer Caonabo… ou de trahir ceux qui partageaient maintenant leur repas. En tout cas, la guerre se profilait, inévitable, soit contre Caonabo, soit contre Guacanagarí : la tragédie était servie et le dénouement déjà écrit, pensa-t-il, attristé.


En partant, Anayé, qui avait gardé le silence tout au long du séjour au village, montra discrètement à Luis des paysans qui cultivaient le maïs plus bas.


— Pas libres, murmura-t-elle.


Luis fronça les sourcils. Elle répéta : « pas libres », et il comprit enfin un aspect qu’il n’avait pas encore perçu – ou voulu percevoir – de la culture taïno : ils réduisaient en esclavage d’autres indigènes de tribus différentes. Ils les appelaient « naborí », et la plupart étaient prisonniers de guerre. Ils travaillaient dans les champs, accomplissaient les tâches les plus dures, et leurs maîtres avaient sur eux un pouvoir de vie ou de mort, comme en Égypte, comme en Grèce, comme dans l’Empire ottoman, et comme partout dans le monde depuis l’aube des temps. Cette révélation le déprima : l’injustice se répétait donc partout, dans le Nouveau comme dans l’Ancien Monde. Il n’y avait pas de sociétés idéales, nulle part… Existait-il un modèle universel pour que l’humanité reproduise les mêmes abus dans toutes les sociétés ? Existait-il une méchanceté intrinsèque à l’être humain ?


Ils quittèrent le village et marchèrent des heures en silence à travers la forêt, jusqu’à ce qu’Anayé lui murmure :


—  Anayé pas libre. Anayé naborí.


Luis s’arrêta, stupéfait. Comment pouvait-elle être esclave si elle était fille de cacique ? Mais elle sut lui expliquer : la mère de la jeune fille, une cacique d’une autre tribu, avait été capturée par Guacanagarí, qui l’avait prise comme esclave et concubine. Anayé était donc bâtarde ; de plus, sa mère n’était pas taïno mais kalinago, un peuple voisin, et pour cela elle subissait la discrimination parmi les siens. « Voici », pensa Luis, soudain fatigué, « que même ici, ils ont leurs juifs à haïr. »


Ils parcoururent le dernier tronçon du sentier en silence. L’interprète observait la jeune fille : elle éveillait sa curiosité. Elle semblait trop mature pour ses seize ans apparents. Il lui demanda son âge, mais elle ne sut pas répondre, car les Taïnos ne comptaient pas les années. Plus tard, en confrontant ses souvenirs, il supposerait qu’elle ne pouvait pas avoir moins de vingt-et-un ans.


Ils revinrent à la tombée de la nuit. Marins et indigènes avaient travaillé sans relâche : la Santa María ressemblait à la carcasse d’une baleine colossale échouée sur le sable, réduite à une armature de côtes tordues implorant le ciel de retourner à la mer. Et les hommes, à terre, reconstruisaient son corps, mué en forteresse. Le petit fort, né des débris du bateau mort, prenait forme : un fossé commençait à être creusé, les poutres du navire servaient de muraille, le château arrière était devenu une tour de guet, et à l’intérieur, on bâtissait des cabanes en bois recouvertes de feuilles de palmier.


Les travaux avancèrent avec une rapidité surprenante, grâce aux Taïnos, et Colomb décida bientôt de son jour de départ, le 4 janvier. Deux jours avant, il confia à Luis une mission extrêmement délicate.


—  Amico Luis, dit-il, je veux retornare en Castilla avec quattro sauvages. Choisis ceux que vos pensez les piu apropriados : tres homine et una fémina.


Luis comprit immédiatement la perversité de cette tâche : il devait condamner à l’exil et à l’esclavage quatre personnes qu’il ne connaissait pas, qui ne lui avaient rien fait, et qui l’aidaient même à construire sa demeure. C’était répéter, en quadruple, la même sentence qu’il avait subie lui-même. Le monde, pensa-t-il, n’avait pas de remède.


Heureusement, maître Juan, le chirurgien, puis la jeune Anayé lui facilitèrent la tâche. Le barbier avait déjà sélectionné huit candidats, les plus sains, et les avait examinés.


—  Physiquement, ils sont valides, dit-il. Mais pour les esprits, je vous les laisse, Don Luis.


Luis les observa un par un. À sa grande surprise, il y avait deux volontaires : un jeune homme et une jeune fille, tous deux désireux d’embarquer vers le Vieux Monde, séduits par les miroirs, les arquebuses et mille autres merveilles qu’ils avaient découvertes avec les Espagnols. Luis, bien qu’il sût qu’ils partaient vers leur malheur, ne voulut pas les décourager. Il les compta parmi les quatre choisis, avec un vrai soulagement. Mais il en manquait deux.


C’est alors qu’Anayé comprit enfin de quoi il s’agissait. Elle tira discrètement la manche de son maître et lui fit signe de s’écarter. Luis s’excusa auprès du chirurgien et suivit la jeune bâtarde, qui le conduisit jusqu’au fossé creusé autour du fort. Là, en pointant du doigt avec la plus grande discrétion, elle désigna deux Taïnos qui étaient en train de travailler.


—  Eux… mauvais, murmura-t-elle, le visage sérieux.


Luis hocha la tête, comprenant qu’Anayé avait de bonnes raisons de signaler ces hommes ; et pensa que, puisqu’il devait condamner quelqu’un, il valait mieux punir ceux qui étaient coupables, même d’autres délits. Intérieurement, il se sentit profondément apaisé d’avoir laissé son élève choisir elle-même. Il parla de nouveau avec le maître Juan pour qu’il inspectât les deux nouveaux hommes ; et, les trouvant en parfaite santé, ils furent inclus parmi les quatre choisis pour le grand voyage.


Le 3 janvier, veille du départ de Colomb, avec la Niña, la Pinta et la plupart de l’équipage, Luis fit ses adieux à son ami Rodrigo. Le jeune homme était plein d’espoir, mais aussi nostalgique. Il emportait des bâtons de tabac en souvenir, une noix de coco et d’autres objets qu’il avait pu recueillir, mais aucun or ni trésor susceptible d’intéresser les Européens. En quittant Luis, il lui fit la promesse solennelle de rendre visite à Catalina et Judith pour leur annoncer que leur mari allait bien, qu’il les aimerait toujours, mais qu’il ne reviendrait jamais dans le Vieux Monde.


Ils rirent, car il fallait célébrer le retour du jeune homme chez lui ; mais ils pleurèrent aussi, car ils se perdaient et aucun des deux n’avait de famille. Ce fut à la fois déchirant et heureux, un tourbillon d’émotions contradictoires. Ils burent pour fêter et se souvenir ; puis burent encore, cette fois pour supporter la tristesse et oublier. Lorsque Rodrigo monta à bord, il avançait en titubant de bâbord à tribord, avant même que le navire n’eût levé l’ancre.


___________________________

*  Hurakán : ouragan en espagnol.


 
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