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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 3. Dans le Nouveau Monde : Aribamao, être humain, Taïno – Chapitre 11
 Publié le 01/05/26  -  26756 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Dans ce nouvel Éden, Dieu ne planta aucun pommier. »


Traverser l’océan avait été comme voyager dans les limbes, l’île au bout des eaux devait donc correspondre à l’Éden, l’au-delà, la terre promise. Luis tomba sous son envoûtement dès qu’il posa le pied sur la plage.


Il avança vers la terre ferme en titubant, ivre de joie. Le paysage devant lui s’élevait comme un rêve étrange : une bande de sable blanc éclatant sous le soleil, si lumineuse qu’elle semblait avaler son regard, déjà troublé par le mal de mer. Après tant de semaines passées sur le pont de la Santa María, il avait l’impression que le sol vacillait sous ses pieds ; en observant au loin de très hauts palmiers dont les cimes semblaient toucher le ciel, il faillit s’évanouir. Il s’allongea sur la plage, éclata de rire, puis pleura avec la même intensité. Il n’était pas le seul : tout l’équipage sanglotait et se réjouissait en même temps.


L’air était chargé de parfums inconnus, et dans la brume qui l’entourait, il distinguait des plantes qu’il n’avait jamais vues en Europe : les palmiers gigantesques, qui l’avaient tant impressionné, portaient des fruits durs, bruns et poilus, semblables à des citrouilles en bois ; il y avait aussi des buissons chargés de fleurs de toutes les couleurs, et sur la plage il avait découvert un coquillage d’une taille énorme. La veille, il avait aperçu des poissons volants qui avaient accompagné un moment le navire, un prodige qu’il n’arrivait toujours pas à comprendre, et maintenant ceci… Et si Marco Polo n’avait pas menti ? Et si tout ce qu’il racontait était vrai, et que la réalité des Indes était aussi merveilleuse qu’il le prétendait ? À en juger par le peu qu’il avait vu sur cette nouvelle terre, il ne semblait pas si improbable de tomber sur un arbre à miel ou un lac de lait.


Christophe Colomb débarqua avec tout le faste qu’il put rassembler. Le même Colomb, qui la veille avait confisqué une pièce de monnaie à un pauvre mousse, apparaissait maintenant transfiguré : droit, le regard fixé sur les nouveaux territoires comme un monarque foulait enfin les domaines qui lui avaient été promis et l’attendaient depuis longtemps. Il ne semblait pas heureux ; plutôt satisfait, bercé par la certitude de réaliser un dessein poursuivi depuis longtemps. Cependant, il savait que son rêve n’était pas accompli : il n’avait franchi qu’une étape de son entreprise. Les Rois catholiques l’avaient nommé vice-roi et gouverneur des Indes, et il pensait bien utiliser ces titres : il restait donc beaucoup à faire.


Autour de lui, les officiers réagissaient chacun selon leur tempérament. Arana scrutait l’épaisseur de la végétation comme si, à tout instant, des créatures devaient en surgir ; Escobedo, plus dévot que courageux, était à genoux, priant avec ferveur. Quant à Rodrigo de Jerez, il pataugeait déjà dans la mer chaude, comme un enfant un jour de fête.


Cette image rappela à Luis, un instant, le souvenir lumineux de la plage devant l’auberge de Catalina ; mais il n’eut pas le temps de se laisser aller à la nostalgie. Les hommes de la Niña et de la Pinta apparurent sur le rivage, et débarquèrent avec grand fracas, en brisant l’atmosphère presque mystique du lieu et du moment. Les frères Pinzón arrivèrent sur la plage comme on sort d’une taverne : haletants, couverts de sel et de sueur, et à peine posèrent-ils le pied sur le sable qu’ils commencèrent à vociférer :


— Putain… putain, je n’arrive pas à y croire !

— On l’a fait, merde ! Vicente, on l’a fait ! Olé y olé !


Ils sortirent des drapeaux et en plantèrent un dans le sable humide. En voyant les lions et les tours brodés sur l’étendard royal, Luis trouva cela très discordant dans ce lieu si nouveau et merveilleux. Un sérieux doute le saisit soudain : planter un drapeau signifiait revendiquer la terre comme sienne. N’étaient-ils pas venus, disait-on, pour dialoguer avec le Grand Khan de Cathay ? Ou étaient-ils plutôt venus s’emparer de nouvelles terres ? Ils avaient des armes, oui, mais seulement les nécessaires ; pas de canons ni de troupes en abondance. « Non, nous ne sommes pas venus faire la guerre », se persuada Luis intérieurement, avec un certain soulagement. Mais alors… pourquoi cet étendard ?


Il décida de s’approcher des plantes extraordinaires situées derrière le sable, tandis que le reste de l’équipage demeurait sur la plage. À ce moment-là, il remarqua de légers mouvements dans le feuillage, plus loin, dans l’épaisseur de la forêt. Cela pouvait être un oiseau, ou peut-être un mammifère inconnu ; il ignorait totalement quels prédateurs rôdaient dans ces parages, et il prit peur. Il s’apprêtait à revenir vers ses compagnons restés sur la plage, lorsqu’il distingua de nouveau une présence parmi les buissons : c’étaient des silhouettes humaines. Il en vit d’abord une, puis une autre, puis beaucoup d’autres qui surgissaient en silence au milieu des branchages.


Sans perdre de temps, il courut prévenir Arana, responsable de la partie militaire de l’expédition. La troupe se rassembla rapidement, prête à se défendre contre toute éventualité. De la jungle surgit alors une vingtaine d’hommes et de femmes qui avançaient avec prudence. Ils étaient de petite taille, aux cheveux noirs et lisses, à la peau cuivrée, brillante de sueur, et marchaient nus, même les femmes, dont le corps était entièrement peint de couleurs vives. Certains portaient arcs et flèches, d’autres de petites lances ou des massues en bois ; mais il s’agissait d’armes rudimentaires et elles étaient rangées dans leurs fourreaux de peaux et d’écorce. Néanmoins, les Espagnols, ignorants des intentions des natifs, se mirent sur la défensive. Les mains se posèrent, presque malgré elles, sur la garde des épées ; les pieds s’ancrèrent dans le sable. Même les plus courageux avalèrent leur salive.


Colomb, qui jusqu’alors avait observé la scène avec aplomb, leva la main et ordonna à voix basse :


Silencio y que personne non fascia nada. Restez inmóbiles tutti.


Les marins obéirent instantanément. L’amiral possédait à ce moment un charisme immense, qui imposait la soumission.


Pour la première fois du voyage, Luis fut appelé à l’avant pour œuvrer comme interprète, comme le stipulait sa fonction.


— Luis, ordonna Colomb, sans quitter les indigènes des yeux, dites questo : « Nosotros venons del reynado da Castilla. Nous venons en pace. Habiamo arrivato au Cipango ? »

— En quelle langue, messire ?

— En tutte celles que vos connoce, capisci ? Et pregamo que ellos comprennent au moins una.


Luis prit une profonde inspiration et commença à parler en latin, puis en arabe, et enfin en hébreu. Les indigènes ne démontraient aucun signe de compréhension. Ils commencèrent à toucher avec curiosité les épées des Espagnols, en palpant le métal de leurs doigts ; puis ils tâtonnèrent les vêtements, les bottes, même les barbes des marins. Cette proximité irritait énormément les membres de l’équipage.

Arana, la main crispée sur son épée, murmura :


— Amiral, et s’ils nous prennent nos armes ? Que ferons-nous alors ?


Colomb répondit sans changer d’expression :


Stá tranquilo, no bougez pas, et aspetate mis ordres.

— Mais, messire…

Ho detto que vous attendiez. Yo soy l’unico capo ici.


Luis sentit l’ambiance se charger. Colomb fit alors un pas en avant, en regardant fixement celui qui semblait être le chef des indigènes. Ce dernier observa l’amiral un instant, puis le reste des Espagnols et leurs armes brillantes, et enfin, il cria quelques mots dans une langue inconnue. Tous se prosternèrent devant les nouveaux venus.


L’équipage demeura stupéfait. Dans les yeux de ces hommes et femmes de l’île, les étrangers – avec leurs barbes, leur fer et leurs châteaux flottants – devaient paraître des êtres supérieurs, peut-être envoyés des cieux… voire des dieux.


Le cacique conduisit les visiteurs à travers des sentiers de sable et de feuillage jusqu’au village. Luis découvrit une multitude de choses fascinantes qu’il n’avait jamais vues. Il apprit que les indigènes se nommaient eux-mêmes « Taïnos » : un peuple accueillant, qui vivait heureux et insouciant, dans une relative égalité entre semblables. Ils habitaient des huttes rudimentaires, rondes et couvertes de paille, appelées « bohío ». Luis observa la sophistication de leurs céramiques et de leurs fours, comment les hommes tissaient des fibres pour fabriquer paniers, nattes et filets, tandis que les femmes pétrissaient une sorte de farine, non de blé, mais de grains dorés d’une céréale inconnue, pour produire des pains ronds qu’elles cuisinaient ensuite sur des pierres chaudes. Tout semblait régi par une logique naturelle, équilibrée et sereine, que Luis contemplait avec émerveillement. Chaque découverte le captivait, et il se sentait excité comme un enfant qui fait ses premières découvertes.


L’arrivée en ce lieu l’avait complètement transformé. Il y avait à peine deux semaines, il se montrait renfermé, avec des pensées sombres, plongé dans des songes de fantômes et de mort ; et à présent il désirait mordre la vie, goûter chaque saveur, toucher chaque objet nouveau. Il prit un fruit juteux et jaune que lui offrit une femme indigène : comme une pomme de pin, mais au moins cinq fois plus gros, et la saveur sucrée de la chair du fruit le remplit d’une joie nouvelle et inexplicable.


Cependant, ni le reste de l’équipage ni Colomb ne partageaient son enthousiasme. L’amiral marchait parmi les bohíos d’un pas ferme et avec un regard calculateur ; rien ne semblait éveiller sa curiosité. Il ne s’arrêta pas devant les fruits, ni devant les pains, ni devant les céramiques. Son attention fut exclusivement attirée par de petites quantités d’or que certains indigènes possédaient, cachées sous leurs vêtements ou attachées autour du cou. Avec habileté, il échangea ce métal contre un miroir et un peigne, que les indigènes accueillirent avec joie.


Deux jours plus tard, Don Cristóbal, confiant en la promesse de nouvelles richesses, décida de mettre le cap vers l’ouest, à la recherche d’îles plus abondantes et lucratives, en laissant derrière lui l’harmonie de ce village qui avait enchanté l’interprète.


***


Ils arrivèrent sur une terre qui leur parut immense, que Colomb prit pour Cipango. À peine débarqués, l’amiral nomma Luis de Torres explorateur, accompagné de son ami Rodrigo de Jerez. Leur mission consistait à reconnaître la région et à revenir au bout de trois jours. Le jeune homme décida d’emporter une arquebuse et conseilla à son ami de prendre au moins une épée, mais l’interprète refusa : il ne savait absolument pas se servir d’une arme.


Ils s’enfoncèrent vers l’intérieur des terres, en direction de la forêt. La jungle leur sembla irréelle, comme s’ils étaient entrés dans un rêve enchanté. La jungle se déployait en verts somptueux, tamisés par la chaleur brumeuse du tropique. Une sorte de voile adoucissait les contours de chaque branche et de chaque feuille. Dans cet écrin de nature surgissaient des fleurs étranges, aux mille couleurs, que Luis n’avait jamais vues, ainsi que d’énormes papillons, grands comme une main, qui voltigeaient parmi les feuillages d’émeraude. Les oiseaux chantaient avec une puissance et une clarté qui dépassaient même le vacarme des grillons de Castille ; leurs notes étaient cependant infiniment plus mélodieuses. Luis demeura ébahi en découvrant un colibri, minuscule et rapide, qui aspirait de son bec le nectar d’une orchidée.


À l’approche de midi, après avoir parcouru des sentiers improvisés, encombrés de racines et de lianes, ils arrivèrent devant des cascades qui se déversaient avec force sur des rochers couverts de mousse. La brume soulevée par l’eau, mêlée à la chaleur, conférait au lieu un air de sanctuaire secret. Ils ne purent résister à la tentation : ils s’approchèrent pour boire l’eau claire qui coulait entre les galets, puis, bientôt, l’un après l’autre, ils se baignèrent dans les bassins, et s’éclaboussèrent parmi les pierres, tandis que la jungle les enveloppait dans son grand manteau vert.


— Luis, vous souvenez-vous de nos baignades à la plage, chez Catalina ? demanda Rodrigo en se laissant porter par l’eau.

— Bien sûr, répondit l’interprète, tout en songeant aussitôt qu’il avait menti. Depuis qu’il avait posé le pied dans le Nouveau Monde, tout s’était effacé : le visage de ses deux épouses, de ses quatre enfants, les rues de Murcie, le port de Palos, l’auberge… tout avait disparu. Il n’avait même pas emporté avec lui, pour cette mission de trois jours, les mèches de Judith et de Catalina, ses talismans les plus précieux. C’était comme s’il était né de nouveau en débarquant, dépourvu d’identité et de souvenirs.


Ils continuèrent à profiter de leur baignade pendant longtemps, avec une telle insouciance qu’ils oublièrent de surveiller leurs affaires. Lorsqu’ils revinrent enfin les chercher, une douzaine de Taïnos les attendaient. L’un d’eux examinait même l’arquebuse avec précaution.


Cette fois encore, comme sur la première île, les indigènes se montrèrent amicaux, sans doute parce qu’ils avaient vu les deux étrangers rire en se jetant dans les cascades et les avaient trouvés sympathiques. Le village qu’ils découvrirent était petit : une dizaine de huttes disposées en cercle autour d’un vaste espace central où hommes et femmes travaillaient, jouaient ou conversaient.


Le chef du village les reçut dans sa hutte. C’était un vieil homme, le corps couvert de tatouages en losanges et en spirales, qui portait des colliers et des bracelets de coquillages, et un sceptre orné de plumes à la main. À ses côtés se mouvait un oiseau aux couleurs éclatantes, au bec court et recourbé, qui, lorsqu’il chantait, semblait prononcer des paroles humaines. L’homme ouvrit les mains et dit quelques phrases que Luis ne comprit pas, mais qu’il supposa être des bénédictions.


Puis des villageois les conduisirent au centre du village pour un rituel singulier : on leur fit inhaler la fumée d’un bâton confectionné à partir d’une plante séchée appelée « tabak ». Rodrigo, avec un certain enthousiasme, tira une longue bouffée, retint la fumée quelques instants dans ses poumons, puis l’expira lentement, en affichant un sourire de surprise et de plaisir. Il tendit joyeusement le bâton à Luis.

La fumée dégageait une odeur âcre, fort désagréable, mais il ne pouvait refuser cette invitation qu’il pressentait sacrée. Avec méfiance, il inspira la fumée et se mit aussitôt à tousser abondamment. Le goût était répugnant, la fumée lui brûlait la gorge. Un indigène, d’un geste bienveillant, l’invita à recommencer. Il acquiesça et tenta de nouveau. En expirant, il sentit cette fois son corps se détendre d’une manière inattendue.


Ils se promenèrent dans le village jusqu’au crépuscule. Rodrigo était au moins aussi émerveillé que son compagnon, sinon davantage ; son regard parcourait chaque détail avec une lueur d’étonnement qui illuminait son visage. Luis se sentit profondément heureux d’être son ami : le jeune homme était le seul de toute l’expédition à manifester une réelle curiosité. En observant cette candeur, l’interprète se demanda : ne serait-ce pas la part la plus enfantine de l’être humain qui nous pousse à explorer ? L’enfance n’est-elle pas la mère de la science ?


Durant l’après-midi, ils goûtèrent différents tubercules : l’un à la racine blanche et dure, que les Taïnos appelaient « yuca », l’autre, orangé et sucré, nommé « batata ». Ils goûtèrent aussi un fruit étrange, d’un rouge intense et juteux, connu sous le nom de « tomatl ». Luis découvrit également que les calebasses de bois vues sur la plage de la première île contenaient une pulpe blanche et ferme ainsi qu’une eau fraîche et douce, et on les appelait « cocos ».


À la nuit tombée, un grand feu fut allumé au centre du village. Tous les habitants s’y réunirent, hommes, femmes et enfants. Ils partagèrent un dîner fait de poisson grillé et de racines bouillies, accompagnés des mêmes galettes que Luis avait déjà vues ailleurs. Puis un vieillard s’approcha avec un bol rempli de graines grises, s’assit face au cacique et aux deux étrangers, et les broya dans un mortier jusqu’à obtenir une poudre fine. Le cacique leva le bol et répéta : « Cohoba, cohoba », comme s’il s’agissait à la fois d’une invitation et d’une injonction.


Il s’empara ensuite d’un long tube taillé dans un roseau et le tendit d’abord à Rodrigo, en lui indiquant par un geste lent et cérémonieux qu’il devait aspirer la fumée quand on brûlerait la poudre. Les deux étrangers pensèrent qu’il s’agissait d’une autre variante du « tabak », mais ils se trompaient largement.

Rodrigo inspira profondément et son visage s’illumina aussitôt. Il passa ensuite le tube à Luis. Celui-ci, désireux de se montrer respectueux, aspira à son tour avec force. Un frisson aigu lui parcourut la poitrine et la tête ; la première sensation fut celle d’un vertige, mais il n’était pas désagréable, au contraire, presque doux. Ses sens commencèrent à s’aiguiser peu à peu, comme si chaque son et chaque couleur respiraient à l’intérieur de lui.


Les hommes de la tribu inhalèrent l’un après l’autre les effluves de la cohoba et, dès que la fumée leur traversait les narines, ils se mettaient à danser sans ordre, en imitant des animaux, des esprits ou des vents. Le village entier se joignit à la fête : les Taïnos frappaient des tambourins dont les battements résonnaient dans chaque cœur et ils chantaient des mélodies profondes, pour accompagner la transe des danseurs. Tous se mouvaient autour du feu, en caressant les flammes.


Sous les yeux exorbités de Luis, les corps se transformaient en spectres faméliques dans un ciel écarlate, d’où surgissaient des bêtes exotiques jamais encore connues. Il vit aussi d’autres monstres bondir depuis les cimes des arbres, et certains jaillir du sol même qu’il foulait.


Rodrigo, totalement abandonné à la transe, s’était mêlé aux ombres dansantes et riait jusqu’à en perdre haleine. Luis, au contraire, demeurait impassible, assis, à observer tout tourner : sa tête, le village, la planète entière. Les formes se dissolvaient en sons, les sons se muaient en créatures palpables. Les odeurs de la jungle devenaient des caresses sur sa peau. Il avait la sensation de ne plus faire qu’un avec la tribu ; que les âmes de ces gens étaient entrées dans son cœur, et avec elles celles de leurs ancêtres. Les âmes de ses propres aïeux séfarades y avaient aussi trouvé refuge, ainsi que celles de tous les martyrs de tous les temps. Son cœur était capable d’abriter l’humanité entière, tel une arche de Noé de tous les peuples humains, et lui les avait conduites à bon port à travers les eaux jusqu’à ce nouvel Éden.

Soudain apparut une langue de feu, semblable à celles de la Pentecôte, qui descendit sur lui. Elle toucha son front et Luis se mit à crier tous les mots de taïno qu’il avait appris, ainsi qu’une multitude d’autres qu’il inventa à l’instant, en les croyant vrais. Puis il entendit une voix intérieure, grave et solennelle, qui n’était pas la sienne, qui résonnait à ses tempes et l’exhortait à avancer, aveuglé par la lumière du Saint-Esprit.


La langue de feu s’éteignit et il se retrouva soudain seul dans la forêt, plongé dans l’obscurité la plus complète. Au loin brillait une lueur vacillante : il supposa qu’il s’agissait du feu du village taïno. Là-bas se trouvait le monde des vivants, pensa-t-il ; ce qui signifiait que lui se trouvait dans celui des morts. Une araignée velue, grande comme un poing, qui passa sous son nez à cet instant même, le lui confirma. La voix qui résonnait dans sa tête se présenta enfin :


— Je te salue, voyageur. Je suis Hadès. Que viens-tu chercher en ces lieux ?

— Ma femme, répondit Luis.


Le dieu des enfers le laissa passer. Luis emprunta des sentiers étranges, et longea un précipice invisible, dans la nuit noire. Il arriva jusqu’à une clairière près d’une cascade. Là, il entendit une mélodie chantée par une jeune fille :


« La rose fleurit au joli mois de mai. »


Il avança en chantant la douce mélopée avec elle, mais dans la clairière il découvrit deux femmes au lieu d’une. L’une était brune, l’autre blonde ; leurs quatre yeux, noirs et bleus, voltigeaient dans la nuit comme des papillons d’un autre monde. Il entendit distinctement la voix profonde d’Hadès proclamer :


— Tu ne peux en emmener qu’une.


Il tomba à genoux, prit sa tête entre ses mains et cria : « Non ! » Le hurlement explosa dans son esprit, et avec lui crièrent tous les ancêtres du monde. Mais alors une idée brillante surgit dans son cerveau : tout à coup il se dédoubla et devint à la fois Orphée cherchant Eurydice et Dante cherchant Béatrice. Ainsi, il trompa la mort. Il se mit à courir dans la jungle avec ses deux corps et ses deux amantes, en se dirigeant vers la grande flamme qui vacillait devant ses yeux : le monde des vivants.


Mais les femmes l’arrêtèrent, et il fit une pause pour écouter ce qu’elles voulaient lui dire. Il y eut un silence assourdissant, puis les deux épouses lui dirent avec tendresse, d’une seule voix :


— Ne nous cherche plus, Yocef, Luis, notre amour. Nous sommes partout, et sommes aussi en toi. Aime, et nous aimerons. Vis, et nous vivrons. Sois heureux, et nous le serons.


Il revint à travers les ténèbres sans trébucher sur aucun obstacle : un ancêtre lui avait donné le don de voir dans l’obscurité, et un autre celui de voler comme l’oiseau aux mille couleurs qui sait parler taïno.

Il se retrouva au centre du village sans s’en rendre compte. Rodrigo dansait encore. Les effets de la cohoba s’estompaient, peu à peu, et l’interprète se sentait heureux, en paix avec le monde et avec lui-même. Il dansa avec les villageois pendant toute la nuit. Et lorsque le soleil se leva entre les arbres de la jungle, il eut l’impression de renaître.


Il dormit toute la journée suivante, épuisé, dans une vaste toile suspendue dans l’air, que les Taïnos appelaient « hamac », et qui se balançait mollement dans l’air. Il se réveilla en fin d’après-midi, au moment où Rodrigo ouvrait aussi les yeux. Pendant un long moment, ils échangèrent leurs récits de la nuit précédente. Le jeune homme raconta le sien : tout s’était bien passé jusqu’au moment où il s’était éloigné du village et où, selon lui, il avait été attaqué par des dragons.


— Des dragons ? dit Luis d’un ton moqueur. Eh bien, cette cohoba est puissante, mon frère, elle nous fait voir des créatures qui n’ont jamais existé… Dites-moi, avez-vous aussi vu des licornes ? Et des centaures ?

— Ne vous moquez pas, mon frère, répondit Rodrigo très sérieusement. Je vous le jure : c’étaient des dragons, et ce n’étaient pas des hallucinations. Il y en avait une bonne dizaine. J’ai couru en criant jusqu’au village… Luis, il y a des dragons ici, je vous le j…


Il n’acheva pas sa phrase. Il poussa soudain un cri :


— Luis, Luis ! Regardez ! Le dragon !


Devant eux, sur le sol de la hutte, se trouvait un énorme lézard, grand comme un chat, avec la queue encore plus longue que le corps, la tête verruqueuse couverte de bosses et de petits cornillons.


— Quelle curieuse créature, murmura Luis. Comme lézard, il est gigantesque ; mais comme dragon… plutôt minuscule.

— Eh bien… dit Rodrigo en rougissant. La nuit, tout paraît toujours plus grand.


***


Ils restèrent un jour de plus dans le village, en profitant de l’hospitalité des Taïnos, puis reprirent le chemin du campement où se trouvait le reste de l’équipage. Ils étaient chargés de quelques présents offerts par les habitants – fruits, paniers en osier et colliers de coquillages – et aussi d’anecdotes, d’impressions et de découvertes qui bouillonnaient dans leur esprit. Ils avaient découvert un monde entièrement nouveau et avaient mille choses à raconter.


Cependant, lorsqu’ils rejoignirent Colomb, la seule question que celui-ci posa, sans montrer beaucoup d’intérêt pour quoi que ce soit d’autre, fut de savoir s’ils avaient trouvé de l’or. Il ne voulait pas entendre parler de fruits, de coutumes ou d’artisanat : seulement d’or. Et lorsque Rodrigo de Escobedo intervint, son inquiétude fut encore plus déconcertante. Il demanda, d’un ton grave, si les indigènes avaient une âme, comme si la question était raisonnable ou naturelle. Comment le greffier pouvait-il douter de quelque chose d’aussi évident ? Pensait-il que les Taïnos n’étaient pas des êtres humains comme eux ? Escobedo avait visité le premier village des indigènes, il avait vu de ses propres yeux ce peuple tisser, cultiver, pêcher, jouir de la musique et de l’art ; comment pouvait-il nier leur humanité ? Comment pouvait-il les assimiler à des animaux ? Assurément, la façon dont l’interprète voyait les indigènes était bien différente de celle de cet homme, qui, comme tant d’autres, vivait enfermé dans ses doctrines.


La nuit, frustré de n’avoir pu raconter à personne les extraordinaires découvertes qu’il avait faites, il décida de les consigner par écrit, car dans son sac se trouvait le journal de voyage offert par l’évêque de Lorca, qui était peut-être déjà devenu le nouveau pontife.


« Comment s’appellera-t-il ? » murmura Luis. « J’espère qu’il n’aura pas eu l’audace de se nommer Innocent… ». Il sourit pour lui-même et ouvrit le carnet.


Ce qu’il y trouva déjà écrit le bouleversa : c’était la description d’un homme moribond, blessé au plus profond de son âme, sans espoir face à la vie ni courage devant la mort. Ce malheureux qui parlait dans ces premières pages ne semblait pas être lui.


Il prit la plume avec légèreté et commença à écrire tout ce qu’il avait vu sur les îles. Sa prose, désormais vivante et presque ludique, contrastait avec les paragraphes précédents, hiératiques et sombres. Il nota les mots taïnos qu’il avait appris, les fruits et racines qu’il avait goûtés, décrivit les lézards verruqueux et les oiseaux qui semblaient parler ; les pages se remplirent d’un tourbillon de couleurs, de sensations et de souvenirs. Il n’y avait pas beaucoup de rigueur scientifique, mais beaucoup d’émotions.


Il conclut en écrivant :


« En somme, c’est un véritable paradis terrestre. Les hommes et les femmes marchent nus, et il n’y a aucun censeur pour leur dire que c’est un péché ; car dans ce nouvel Éden, qui offre tant de fruits merveilleux, il ne semble pas y avoir de pomme, ni de serpent pour tenter quiconque. »


À l’aube, Colomb annonça que les Taïnos parlaient d’une île voisine appelée Cibao, et le nom lui sembla dangereusement proche de Cipango. En raison de cette coïncidence fortuite, ils embarquèrent de nouveau en direction de cette nouvelle terre, plus à l’est.


 
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