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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -   Partie 2. Dans le monde présent : Luis de Torres, officier chrétien – Chapitre 10
 Publié le 30/04/26  -  28127 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Un pleur n’est qu’une goutte dans le vaste océan. »


Le patriarche Moïse, dans l’Ancien Testament, fendit les eaux de la mer Rouge avec son bâton, et les ouvrit en deux ; le Christ, des siècles plus tard, marcha sur elles sur le lac de Tibériade. Mais Ulysse, qui n’était qu’un simple mortel, se laissa entraîner par les caprices de la mer et erra dix longues années avant d’atteindre enfin Ithaque.


Dans toutes les religions et toutes les mythologies, la mer apparaissait toujours comme un lieu lugubre, peuplé de bêtes effrayantes. Dans les livres sacrés, on parlait de l’horrible Léviathan et de la baleine qui avala Jonas ; dans l’Odyssée apparaissaient Charybde et Scylla, des monstres voraces qui engloutissaient les audacieux qui osaient s’éloigner de la terre ferme. Et, pour ne rien arranger, il y avait la barque de Charon, toujours prête à transporter les âmes vers l’Hadès.


Depuis leur départ, toutes ces images horribles surgissaient encore et encore dans sa tête confuse ; et chacune de ces visions lui retournait les entrailles. Les mouvements continus du navire, l’entassement insupportable dans la cale et l’entrepont, les corps en sueur qui se touchaient sans relâche, les odeurs mêlées de poisson salé, d’humidité rance et d’excréments humains, et la nourriture misérable qu’on leur servait, presque toujours cuisinée avec quelque reste de porc, provoquèrent chez Luis d’horribles nausées pendant tout le premier tronçon du voyage, de Palos aux Canaries.


Aussi fort qu’il essayât de s’habituer à la mer, chaque aurore le réveillait encore plus pâle. La nef Santa María, sur laquelle il voyageait, était le navire principal, le plus grand des trois, avec château de proue et une tourelle en poupe, robuste mais lourd, capable de supporter de grandes cargaisons, et lente à manœuvrer. L’amiral Colomb s’y trouvait, en compagnie de ses principaux officiers, le greffier, le maître d’équipage, le pilote en chef et une bonne partie des marins vétérans. L’ambiance était sévère : des ordres hurlés à pleins poumons, des horaires stricts et de vives discussions entre les marins qui croyaient en savoir plus que l’amiral lui-même. Mais heureusement, il y avait aussi là son ami Rodrigo, qui l’aidait à surmonter son mal-être.


La Pinta et la Niña voguaient devant, plus légères et rapides, commandées par Martín Alonso Pinzón et son frère Vicente, avec à son bord des jeunes gens de Palos et de Moguer, des pêcheurs reconvertis en marins et des aventuriers en quête de fortune ou du pardon royal. Les deux caravelles, dotées de voiles latines qui amélioraient encore leur agilité, semblaient presque danser sur les eaux, tandis que la Santa María traçait son chemin avec la patience d’un bœuf de mer. Bientôt, elles disparurent à l’horizon.


Après des journées interminables faites des vertiges constants et de peurs paniques que Luis ne pouvait vaincre, les bateaux arrivèrent sur l’île de La Gomera, dans l’archipel des Canaries. Là, ils restèrent presque un mois entier, pour s’approvisionner en eau, en bois et en aliments frais, pour réparer les voiles, calfeutrer les coques et attendre de nouveaux vents favorables. Les autres membres de l’équipage semblaient apprécier le séjour : ils buvaient du vin, courtisaient les femmes de l’île, faisaient ripailles, en profitant des derniers jours dans les terres civilisées. Mais Luis n’éprouvait aucune joie : il était encore écœuré par le voyage déjà accompli et terrifié par celui qui les attendait par la suite.


Il ne parla à personne, excepté à Rodrigo de Jerez, son ami, parrain de noces et compagnon d’équipage sur la Santa María. Il ne tenait de conversations qu’avec lui. Avec les autres, il gardait le silence autant que possible.


***


Ils quittèrent les Canaries le 6 septembre en direction de l’ouest, soi-disant pour atteindre les terres de Cathay, de Cipango ou des Indes. Curieusement, cette fois Luis ne tomba pas malade ; au contraire, il parvint à se détacher des contingences matérielles, de la faim, de la peur, du froid qui pendant la nuit lui gelait les os. Il réussit, en quelque sorte, à dissocier son corps martyrisé sur le navire au milieu des flots, de son esprit, qui s’élevait au-dessus de la caravelle, et parcourait les airs aux côtés des grands albatros qui survolaient le navire.


Lors des moments de tempête, quand le ciel grondait et que la nef tanguait comme si elle cherchait à basculer dans l’abîme, ou lors des heures interminables de calme funèbre sous un soleil de plomb, il entendait les voix de ses enfants, ainsi que celles de Judith et Catalina. Il leur parlait, les interpellait, posait des questions et entendait des réponses que lui seul percevait ; cela surprenait le reste de l’équipage, qui commençait à le croire à moitié fou ou touché par des forces mystérieuses. La traversée était comme un trou dans le temps : un espace suspendu entre le passé révolu et l’avenir incertain, un monde en dehors des mondes. L’océan s’étendait sans interruption jusqu’où portait le regard, tel un désert liquide sans limites, et au milieu de cette immensité se tenaient quatre planches regroupées en forme de navire, une sorte de tombe ouverte où s’entassaient une quarantaine d’humains, chacun avec ses peurs, ses secrets et ses désespoirs.


Quand il revenait de ces échappées intérieures vers le royaume des vivants, Luis devait composer avec les membres de la Santa María. Mis à part son ami Rodrigo, il n’arrivait à nouer de bonnes relations avec personne, et il y avait deux marins qu’il évitait à tout prix : Antonio de Cuéllar, celui qui l’avait menacé de son épée à l’auberge de Catalina, et son compagnon Domingo. Sur le navire, ces deux ruffians semblaient dans leur élément : l’aventure sauvage, la loi du plus fort, la prédation sans frein.


Quant aux autres marins, Luis était incapable d’empathie avec eux, malgré l’espace réduit qu’ils partageaient et leur destin commun. Tous avaient appris qu’il était séfarade ; et le convers savait reconnaître, avec une amère familiarité, les regards d’aversion que les chrétiens adressaient aux descendants d’Abraham. Même là, au beau milieu de l’océan, il y avait toujours des juifs et des chrétiens, riches et pauvres, nobles et plébéiens.


Avec les officiers, il en allait de même. Ils l’écoutaient quand il parlait – car ils avaient besoin de ses connaissances et de son jugement – mais méprisaient en silence ce qu’il était. Luis percevait aussi chez eux une subtile jalousie : ils se croyaient savants, emplis de science et d’autorité, mais savaient, au fond d’eux-mêmes, que le convers les surpassait tous, même Colomb, qui n’était pas aussi lettré ni si excellent navigateur qu’il le prétendait.


Ainsi avançait la Santa María, glissant lentement sur l’océan tandis que Luis, partagé entre son corps souffrant et son esprit en vadrouille, se laissait porter vers l’inconnu.


Quand il parvint à se sentir plus stable sur le pont, il trouva un endroit tranquille pour s’asseoir seul. Il ouvrit alors son journal et écrivit :


« Nous naviguons depuis dix jours depuis notre départ des Canaries. Rien à voir ni à droite ni à gauche, ni devant ni derrière. Il n’y a que la mer, et le paysage est le même chaque jour, on dirait que nous n’avançons jamais.


Je crains de n’avoir jamais rien à ajouter à ce journal sur notre si héroïque entreprise, sauf offrir à Son Éminence un portrait réaliste de la manière dont quarante hommes agoniseront et mourront ensemble, peu à peu, après des semaines à la dérive. Pour l’instant, l’équipage s’accroche encore à l’espoir ; les peurs sont individuelles, chacun les cache à l’intérieur, mais une tension latente – une violence contenue – se ressent. Tous savent qu’un destin inévitable les attend, mais ils se taisent. Dans quelques semaines, cette tension se transformera en un cri immense de terreur qui résonnera au milieu de l’océan, en vain. »


Il referma le carnet avec précaution. Les oscillations de la Santa María lui provoquaient des nausées, et il craignait aussi que quelqu’un ne découvrît ses écrits. Il cacha le livret dans la cale, derrière une trappe secrète, et se résolut à ne pas le toucher avant au moins trois semaines de navigation.


***


Au début de la traversée, Luis n’eut pas l’occasion de s’approcher de Colomb. La nuit, seul l’amiral avait le privilège de dormir à l’abri, dans une cabine étroite mais protégée située dans le château arrière, tandis que tous les autres officiers et marins s’entassaient sur le pont, enveloppés de couvertures humides sous une bâche qui les protégeait à peine des intempéries. Le jour, Don Cristóbal se mouvait comme un spectre sur le navire : il se promenait en silence, les mains derrière le dos, scrutant tout avec une gravité presque hiératique et un air énigmatique qui intimidait même les plus anciens. Puis il se retirait pendant de longues heures dans sa cabine, où il calculait les distances, corrigeait les routes, notait ses impressions dans son journal de bord et vérifiait encore et encore ses cartes. Là, il n’autorisait l’entrée qu’à Juan de la Cosa, son bras droit et propriétaire de la Santa María, un homme encore plus taciturne et réservé que l’amiral lui-même. Personne ne savait quels sujets ils abordaient, ni pourquoi ils s’isolaient si longtemps.


Un jour, de façon inattendue, Colomb fit appeler l’interprète pour parler en privé. Luis s’avança vers la cabine, inquiet ; il savait que l’amiral ne faisait pas souvent de confidences, ni n’invitait les officiers dans son espace sans une raison sérieuse.


Buenos días, Luis de Torres, traduttore. Entrez, per favore, dit Colomb sans détour. Volgio vous dire que je ne suis pas completament satisfetto de vous.


Luis demeura stupéfait :


— Vous n’êtes pas satisfait ? Mais qu’ai-je fait, monsieur ? Je ne parle à personne…

Sta justament là el problema, répondit l’amiral. Vous non parlate à personne ! Et vous êtes official. Vous avez le devere de remonter le moral des homine de l’équipage, soutenir la esperança del grupo, d’être un ponte entre unos y otros. Mais vous state toujours perdutto, parlando solo de choses que personne comprende. Il fault mostrare piú nobleza dans votre allure, et piú autorictate !


Luis fronça les sourcils, mal à l’aise.


— Je n’ai pas d’autorité sur les marins, certes… mais ce n’est pas entièrement de ma faute. Vous connaissez ma lignée, monsieur. Je suis juif, et beaucoup ne me considèrent pas digne de respect, même si j’ai été baptisé et suis officier. Pour eux, je reste ce que j’étais.


Colomb le regarda avec un mélange étrange de sévérité et de compréhension.


Yo capisco mieux que vous le pensez. Regardez- : il y a des gens qui disent que yo sono majorquino, d’otros galego da Finisterre ; j’ai même ascoltato dire qu’on m’appelle judeo converso, come vos. Per tutti, yo suis estrangero, et io non parlo bene votre lingua. Ma questo m’a-t-il empêché d’avanza dans mon proyecto ? Ho perdutto mía autorictate ? No, bien sûr. Voy a vous révéler mío secreto, Luis de Torres : yo fá toujours ce que yo dico, et yo dico juste que ce que yo voglio, et ce que yo voglio, lo voglio de tutto mío corazón. Et maintenant, allez sur le pont et comportez-vous selon vostro rango.


Luis sortit quelque peu abasourdi. Les jours suivants, pour suivre les instructions de l’amiral, il s’efforça de parler aux hommes du navire. Il y avait le capitaine, Diego de Arana, Pedro de Terreros, le maître d’équipage, Sancho Ruiz, le pilote chargé de la navigation, et aussi maître Juan, le médecin, qu’il connaissait déjà.


Il décida de commencer par ce dernier, le chirurgien, qui lui énuméra, d’une voix éteinte, les terribles maladies qui frappaient les marins en haute mer : fièvres qui laissaient le corps comme un chiffon, plaies infectées par l’eau salée, dysenteries qui vidaient les hommes en quelques jours, et ulcères qui ne cicatrisaient jamais. Aussi, bien que Luis ne l’eût pas demandé, le maître expliqua, sans ciller, avec force détails, comment les naufragés mouraient en mer :


— D’abord arrive la soif, une soif qui n’est pas naturelle, comme une fièvre qui embrase le sang et rend la langue rugueuse comme du vieux cuir. Puis le corps commence à consommer ses propres forces : les muscles se contractent, les mains perdent leur dextérité, les lèvres se gercent et l’esprit se remplit d’ombres. Ensuite vient le délire, ce moment où un homme jure voir de l’eau là où il n’y en a pas, ou croit entendre sa mère l’appeler depuis le fond de la mer. Et enfin, quand il ne peut plus se lever, il reste immobile, exténué, jusqu’à ce que le soleil l’achève.


Après cette conversation pour le moins macabre, il rencontra Rodrigo de Escobedo, le greffier de l’amiral. C’était un homme maigre, grave, avec des moustaches taillées en pointe, qui lui donnaient un air extravagant malgré son grand sérieux. C’était la personne la plus dévote de tout l’équipage et il servait de guide spirituel à tous, car l’expédition ne comptait aucun prêtre. Luis le trouva appuyé contre le bastingage, regardant l’horizon avec une expression sombre. À quoi pensait cet homme si rigide et croyant ? se demanda-t-il. Il s’approcha doucement et toussa pour annoncer sa présence.


— Bonsoir, greffier. Est-ce que je vous interromps ?

— Pas du tout. En fait, je ne réfléchissais pas mais priais, Don Luis. Il ne sert à rien de penser en ce moment, nous ne sommes pas maîtres du destin, nous ne pouvons rien faire, alors pourquoi ruminer ? Ce sont des heures pour implorer le Seigneur. Voulez-vous prier avec moi ?


Luis nia de la tête :


— Je ne suis pas très porté sur ce genre de pratiques, désolé. Mais peut-être voulez-vous parler ? Nous n’avons jamais conversé tous les deux. Je ne promets pas d’être un bon interlocuteur, mais je sais écouter.


Escobedo se tourna vers lui, légèrement voûté par le balancement du navire.


— J’ai peu à dire, j’ai confié mon âme à la Vierge et à la Très Sainte Trinité, et que Dieu pourvoie. Je vous l’ai déjà dit, penser est une faiblesse quand on ne peut rien faire. Et c’est une vanité sans nom : seul Dieu sait quel sera notre avenir.


Luis n’était pas d’accord, mais ne voulait pas le montrer. Don Rodrigo se prenait pour le curé de l’expédition, mais il n’avait pas fait le serment de garder les secrets des confessions. Luis devait donc se montrer prudent, car cet homme était capable de parler à Colomb ou aux autres officiers s’il soupçonnait que le convers manquait de conviction chrétienne. Comme toujours dans ces moments, il choisit de suivre le courant de son interlocuteur, sur un ton sardonique, pour voir jusqu’où il pouvait aller.


— Vous croyez que les prières aident ce navire à avancer et à atteindre un bon port, monsieur le greffier ?

— Oui, très certainement.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

— Parce que celui qui croit trouve du réconfort dans la prière. Ainsi, il est plus tranquille pour affronter son destin. Celui qui ne croit en rien, en revanche, reste seul avec ses pensées, sans aucun recours. Il n’a nulle part où déposer sa peur. Il n’a pas d’espoir, juste un immense déchirement et une mer de doutes. Il finira par se jeter par-dessus bord ou tuer ses compagnons, avant de s’en remettre au miracle.


Le discours de cet homme commençait intéresser Luis, et Escobedo le remarqua. Il lissa sa moustache et continua :


— Moi, je sais que lorsque je mourrai, je trouverai le paradis : les anges, les saints et les justes à la droite du Christ. Mais celui qui ne croit en rien, qu’attend-il donc ? Un abîme de questions infinies ? Un néant éternel ?


Luis détourna le regard vers la mer. Les vagues continuaient de se briser lentement sur la coque, comme la veille, et comme l’avant-veille.


— Au revoir, monsieur le greffier, dit-il après un long silence, je vois que vous êtes un homme de convictions. Si vous avez assez de foi pour deux, ajoutez-moi dans vos prières. Peut-être en aurai-je besoin.


Il ne voulut pas parler à beaucoup d’autres officiers après ces deux conversations si pénibles. La nuit, il essaya de prier son Dieu ancien, le nouveau, et même celui des musulmans, mais sans plus de succès que d’habitude.


Luis, la nuit, dormait comme tous les autres, sur le pont, entassé avec l’équipage. Il se couchait toujours à côté de son ami Rodrigo de Jerez, et se pelotonnait contre lui pour se réchauffer. Avec le temps, le jeune homme était devenu une sorte de frère cadet qu’il n’avait jamais eu. Il n’avait eu qu’un père, toujours malade jusqu’à sa mort prématurée, et une mère absente et peu affectueuse. Ainsi, la seule famille véritable qui lui restait était ce jeune homme de La Manche, la mémoire de Judith et de Catalina, et les enfants de ses deux épouses, qui couraient joyeusement dans ses rêves. Chaque nuit, il s’endormait, entouré de sa famille nombreuse, enfin réunie dans le pays des songes, et grâce à leur chaleur il n’avait jamais froid.


Pendant la journée, lorsque la tristesse l’accablait, il cherchait la compagnie de Rodrigo. Le jeune homme était si optimiste et si bon ami qu’il trouvait toujours un moyen de lui arracher un sourire.


— Qu’y a-t-il au bout de tout cela ? demanda le garçon un matin, en plissant les yeux pour scruter l’horizon. Qu’est-ce qui nous attend ?

— Rien. Juste de l’eau, et c’est tout, répondit Luis, épuisé.

— Non, il y a quelque chose, et vous le savez, insista Rodrigo, avec une conviction presque enfantine. Si la Terre est ronde, il doit forcément y avoir une terre au bout, même si elle est plus lointaine que ce que Colomb a calculé.

— Alors ce sera la Chine, je suppose, lâcha l’interprète, sans enthousiasme.

— Et vous croyez qu’en Chine il y aura tout ce qu’on raconte ? demanda le jeune, enthousiaste. Des arbres à miel ? Des rivières de lait ?


Luis laissa échapper un sourire.


— Je ne crois pas. Nous avons navigué vers l’ouest, uniquement. Si nous trouvons la terre, ce seront des forêts, des prairies et des montagnes, comme les nôtres. Et si nous descendons vers le sud, ce seront des déserts, comme ceux de Mogador sur la côte africaine.


Rodrigo fit une grimace de déception, mais son regard s’illumina à nouveau.


— Et s’il y avait quelque chose au milieu ? dit-il soudain, sur un ton presque enfantin. Quelque chose que personne n’attend. Entre les Canaries et la Chine… vous imaginez ? Ce serait merveilleux.


Luis haussa les épaules.


— Platon parlait de l’Atlantide, murmura-t-il. Une île immense, puissante, gouvernée par des rois justes mais ambitieux, divisée en anneaux concentriques de terre et d’eau, avec des temples recouverts de métaux et des jardins colossaux. Il disait que ses habitants dominaient la mer mieux que tout autre peuple.


Les yeux de Rodrigo s’écarquillèrent.


— Pourvu que Platon ait raison.


Luis nia doucement de la tête.


— J’en doute. Selon le philosophe, l’Atlantide a fini engloutie à cause de sa propre arrogance, avalée par les eaux après un seul jour et une seule nuit de tremblements et de tempêtes. La mer ne pardonne jamais à ceux qui la défient plus que de raison.


***


Un jour, la mer commença à se couvrir d’algues brunes, de plus en plus denses et nombreuses, qui entravaient la progression des caravelles. C’était comme lorsque le lierre s’entrelace dans les pierres, et les ensevelit peu à peu. L’odeur de ces algues fétides imprégnait le pont et semblait annoncer la putréfaction de toute l’expédition. Pour la première fois, Luis vit tout l’équipage manifester sa peur. Tous : officiers, marins, novices, même Colomb et Juan de la Cosa, partageaient la même angoisse : les navires pouvaient à tout moment s’échouer au milieu de nulle part, et eux-mêmes périr dans une mer de pourriture.


Pourtant, les caravelles réussirent à avancer, lentement, et quelques jours plus tard, elles se dégagèrent complètement des sargasses, et voguèrent de nouveau dans des eaux plus claires. Cette expérience de terreur collective, néanmoins, resta gravée dans la mémoire de tous et attendait, patiemment, son moment pour ressurgir.


Même Rodrigo de Jerez céda pour la première fois au scepticisme. Un matin, il dit à Luis, avec une pointe de désespoir dans ses yeux naïfs :


— On devrait déjà voir la terre, je la sens proche.

— Si c’est ton ressenti... répondit son ami avec un soupir à peine audible.

— Je sais ce que tu vas dire, mon frère, répliqua Rodrigo avec un ton amical : que la terre est bien plus vaste… Mais je ne conçois pas que Dieu ait créé un monde fait uniquement d’eau, sans réserver le plus grand espace aux hommes. Il ne peut pas y avoir plus de mer que de terre, bon sang ! Ce n’est pas imaginable !


Luis fit une grimace, pour exprimer son doute. Seul Dieu, s’il existait, savait comment il avait créé le monde.


Depuis la mésaventure des sargasses, la peur s’était répandue parmi l’équipage, et grandissait jour après jour. L’atmosphère devenait tendue, la violence et l’envie de solutions désespérées commençait à s’insinuer dans les esprits. Comme l’avait décrit avec tant de justesse maître Juan, rien n’était plus terrifiant que la mort par déshydratation, le sort qui les attendait tous si on ne trouvait pas vite une terre nouvelle, et l’équipage voulait éviter cette horrible agonie.


Luis ressentait lui aussi la peur, mais d’une autre manière. Sa panique s’était installée depuis le début du voyage, depuis Murcie même, et au fil des mois il avait réussi à la dompter. Il s’était convaincu qu’il était déjà mort, bien que son corps respirât encore, et cela lui permettait d’agir de manière parfaitement rationnelle en toute circonstance.


La peur collective se transforma bientôt en haine contenue lorsque commencèrent à circuler des rumeurs selon lesquelles Colomb modifiait ses calculs de distance, et trichait pour cacher la vérité à l’équipage et prolonger ainsi l’illusion de la découverte.


Luis le comprit dès la deuxième semaine de navigation, lorsqu’il compara un jour le journal de bord avec les notes de Don Cristóbal. Les coordonnées ne correspondaient pas ; la direction du nord, la vitesse du vent, la dérive des courants : tout semblait altéré. Juan de la Cosa ne disait rien, mais dans sa cabine, il avait discuté avec véhémence avec l’amiral, et bien que leurs conversations fussent restées secrètes, le souvenir de leurs disputes flottait dans l’air. Depuis ce jour, Juan de la Cosa ne contredit plus jamais Colomb.


Luis ne lança aucune rumeur, il n’en avait ni le besoin ni l’envie ; l’information ne pouvait intéresser que ceux qui nourrissaient encore de l’espoir. Mais les marins les plus expérimentés captèrent le problème. Peu à peu, les ragots apparurent : la Santa María et la Pinta avaient fait des détours inutiles, l’amiral avait perdu le Nord à plusieurs reprises. Du novice aux officiers, les murmures et les suspicions gonflaient comme un nuage noir annonçant l’orage.


Et cet orage éclata, en effet. Le ciel se ferma et les mers rugirent avec une fureur incontrôlable. La panique parcourut tout l’équipage. À ce moment, Luis vit Antonio de Cuéllar, qui jusqu’alors était resté discret, se précipiter sur Juan de la Cosa avec l’intention de le jeter par-dessus bord, et son complice Domingo viser même l’amiral. Mais une vague colossale, qui s’écrasa contre la proue, renversa Antonio et empêcha son méfait. Ce n’était pas le moment pour des mutineries : chaque homme devait s’accrocher aux cordages, assurer les voiles, ajuster les écoutes, écoper l’eau, tandis que les caravelles penchaient dangereusement sur l’océan furieux.


Au milieu de la tempête, Escobedo se plaça à la proue et commença à entonner le Te Deum. Un à un, les hommes se joignirent à son chant, et leurs voix se mêlèrent au fracas du vent et aux coups des vagues. Luis, caché sous la bâche du pont, agrippé à une poutre, pouvait à peine croire ce qu’il voyait. C’était bien plus qu’une prière : c’était la force qui unissait les hommes, le fil qui leur permettait de résister et d’affronter les intempéries avec une discipline presque miraculeuse. Ainsi donc, le greffier avait raison : la foi, ou du moins le pouvoir de l’oraison collective, avait un effet tangible : tant que les hommes chantaient leurs prières, les navires restaient à flot, et la mort, du moins pour le moment, semblait rétrocéder.


La tempête cessa et, après la ferveur religieuse, la haine revint, qui unit également les hommes, souvent bien mieux que la foi. Le lendemain, quand la mer redevint calme, Antonio et Domingo profitèrent du soulagement général pour tenter de soulever les condamnés et les moussaillons les plus jeunes. Soudain, ils surgirent dans les allées du pont, en criant et en brandissant leurs armes improvisées, pour prendre le contrôle du navire. Cependant, l’explosion de violence fut brève et, grâce à la rapidité et à l’habileté d’Arana, le capitaine, accompagné de plusieurs marins loyaux, les rebelles furent encerclés et arrêtés avant de pouvoir causer de dégâts.


Les condamnés, soumis à la justice immédiate, reçurent un châtiment sévère : ils furent roués de coups, attachés au grand mât, tandis que les yeux de l’équipage observaient avec un mélange de peur et d’apaisement le rétablissement de la discipline. Étonnamment, ni Antonio de Cuéllar ni Domingo de Lequeitio ne subirent de conséquence, car ils avaient agi avec astuce, sans jamais apparaître comme les véritables meneurs de la mutinerie.


Une fois l’ordre rétabli, Colomb s’adressa aux hommes de la Santa María d’une voix ferme, et négocia en essayant de concilier autorité et espoir. Il demanda à l’équipage de lui accorder trois jours supplémentaires pour trouver la terre ferme, et promit que, s’ils ne trouvaient rien passé ce délai, ils feraient immédiatement demi-tour.


Pour conclure son discours, l’amiral planta un ducat dans le grand mât de la caravelle et annonça :


Ce ducado será para celui qui verá la terra primo.


Luis, en écoutant parler l’amiral, ressentit une grande surprise. Pour la première fois depuis le début du voyage, il senti son cœur s’alléger. Il se tourna vers Rodrigo de Jerez, qui était à ses côtés, et lui chuchota à l’oreille :


— Ami, je vous dois des excuses. Vous aviez raison, les hommes sont plus raisonnables que je ne le croyais. Au moment critique, quand c’est nécessaire, ils font demi-tour. C’est un grand réconfort, n’est-ce pas, Rodrigo ?

— Oui… je ne sais pas, répondit l’autre avec un sourire en coin. Moi, j’aurais continué jusqu’à l’épuisement. Faire demi-tour signifie que nous pouvions avancer le double.


Luis retourna son regard vers la mer, mais cette fois depuis la poupe, car il voulait la contempler en direction de l’Europe, en direction de Palos et de Fès, de Judith et de Catalina, qui se trouvaient derrière la ligne lointaine de l’horizon. Il se demanda, avec une pointe d’inquiétude, si à ce stade les caravelles pourraient encore revenir à Palos, s’il y aurait suffisamment d’eau et de nourriture, si les vents seraient favorables… Mais bientôt l’incertitude céda la place à un extraordinaire sentiment d’espoir : s’ils trouvaient une terre nouvelle, ils seraient sauvés ; et s’ils rebroussaient chemin, ils avaient de réelles chances de rentrer chez eux. Il commença à compter les jours avec impatience.


Le lendemain, le mousse Rodrigo de Triana, perché en haut du grand mât, cria d’une voix tremblante d’émotion :


— Terre en vue !


Colomb, avec ruse, profita de l’agitation générale pour s’emparer du ducat d’or qu’il avait lui-même cloué au mât, en affirmant qu’il avait déjà aperçu la côte auparavant, sans en informer personne. Luis de Torres remarqua la duperie de l’amiral, mais la joie qui l’envahissait sur le moment l’empêcha d’y penser. Il courut, comme le reste de l’équipage, comme un insensé, à travers les eaux chaudes et transparentes, vers la plage de cette île inconnue.


Fin de la deuxième partie


 
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