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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Partie 3. Dans le Nouveau Monde : Aribamao, être humain, Taïno – Chapitre 13
 Publié le 03/05/26  -  29694 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« La conquête éveilla chez les vaincus le désir de devenir ce qui les détruisait. »


En l’absence de l’amiral Colomb, les choses commencèrent vite à se détériorer au fort de la Navidad. Diego de Arana, le capitaine, manquait cruellement d’autorité, et les hommes se laissaient aller à l’oisiveté. Il faisait une chaleur insupportable. Sur cette île, rien ne suivait l’ordre naturel : c’était janvier en Castille et là-bas la neige recouvrait les sierras, mais ici tout semblait inversé : les pluies avaient cessé et un soleil brûlant trônait dans le ciel, qui dépouillait tous les hommes – sauf peut-être le capitaine – de toute énergie.


La discipline commença à se déliter, Arana criait ses ordres en vain, la torpeur de la canicule rendait les hommes vaporeux et indifférents. Chacun commença à établir ses propres routines et à développer ses petites zones de pouvoir personnel. Des clans, encore non déclarés mais déjà palpables, se formèrent : Arana et une poignée de marins, toujours fidèles au mandat de Colomb d’explorer et de chercher de l’or, gouvernaient de manière autoritaire ; mais leur pouvoir avait déjà diminué. Ils faisaient travailler les indigènes avec une grande exigence, et les poussaient peu à peu jusqu’à l’épuisement.


Le greffier Rodrigo de Escobedo possédait également son petit cercle parmi les trente-neuf hommes. Il se consacrait à enseigner la sainte doctrine aux indigènes, leur distribuait des cierges et des chapelets, et les occupait à son projet personnel : construire une église qu’il voulait terminée pour le retour de l’amiral avec, cette fois-ci, des prêtres au sein de son équipage.


Malheureusement, le reste de la troupe tendait à suivre Antonio de Cuéllar et Domingo de Lequeitio, personnages que Luis détestait profondément. Ils ne tardèrent pas à tourner leurs regards vers les femmes avec de mauvaises intentions. Après des mois sans contact féminin, ils trouvaient toutes les natives à leur goût.


Un jour, les deux scélérats suivirent les servantes du fort jusqu’au lieu où les filles indigènes se baignaient, et depuis les broussailles, ils espionnèrent leurs corps nus qui plongeaient dans l’eau. Sur un rocher, ils trouvèrent alors les sacs que le scribe les obligeait de porter et, en ricanant, ils décidèrent de les cacher. Puis, ils coururent au fort, en attendant le retour des femelles.


Celles-ci revinrent, embarrassées, en se couvrant comme elles pouvaient, tandis que les hommes les sifflaient et leurs hurlaient des obscénités. Luis observa les autres officiers : Arana demeurait silencieux, Escobedo criait que c’était une infamie, en vain. Luis se sentit choqué en voyant ces femmes qui, quelques jours auparavant, ne connaissaient pas la pudeur et qui maintenant, confuses et tremblantes, essayaient à tout prix de se voiler. En si peu de temps, elles avaient déjà été corrompues.


Soudain, son désarroi se transforma en colère lorsqu’il découvrit qu’Anayé se trouvait parmi les filles nues. Il sortit alors de sa réserve et, peut-être pour la première fois, assuma sa position d’officier : il ordonna d’une voix ferme que tout outrage cessât. Il y eut tant de détermination dans sa voix qu’Arana sortit de sa torpeur et, avec l’aide d’Escobedo, réussit à disperser les marins. Ils conduisirent ensuite les natives dans une des huttes du fort, où on leur fournit de nouveaux vêtements, faits de restes de voilures ou d’habits d’hommes.


Luis parcourut le camp à la recherche de quelque chose pour habiller Anayé et il finit par tomber sur un véritable trésor : parmi les effets que l’amiral avait laissés pour alléger ses navires, il y avait une robe de dame. Ce n’était pas de la soie, mais tout de même un bon tissu couleur émeraude, assez élégant. Il la présenta à la jeune fille ; mais elle ne l’apprécia guère, elle préférait un habit de marin, plus pratique. Luis ne voulut rien entendre.


Lorsque la jeune fille sortit de la hutte, il la trouva belle, la robe mettait en valeur ses formes et lui donnait un air plus mature. Mais derrière lui, presque tout l’équipage éclata de rire. Pendant le reste de la journée, l’interprète entendit qu’on la comparait à un singe habillé en princesse, à une poupée de terre cuite ; et il entendit aussi qu’on l’appelait « la catin du juif ». Il prit ces mots comme une offense personnelle et, au bout de quelques heures, supplia Anayé de se changer et d’enfiler des vêtements de marin.


Cette nuit-là, il demanda à Arana de punir Domingo et Antonio ; mais le capitaine n’osa pas. Il prétendit que c’étaient de bons soldats et que tout n’avait été que des plaisanteries ; mais Luis connaissait la vérité : il craignait l’influence que les deux marauds exerçaient sur le reste de la compagnie.


Le mal était cependant fait. Tout l’équipage avait vu les femmes nues et se comportait dorénavant comme des loups qui ont aperçu des agneaux. Le lendemain, ils les frôlaient, les touchaient sans pudeur. La situation dégénéra au point qu’Arana dut parler avec Guacanagarí, et un accord fut conclu : trois jeunes filles – toutes esclaves, bien sûr – seraient à la disposition des marins, mais les autres femmes taïnos devaient être respectées.


Domingo et Antonio firent construire une petite hutte sur la plage, à l’abri des regards ; ainsi fut inauguré le premier bordel du Nouveau Monde. La Nouvelle-Espagne n’était pas encore née, et elle était déjà décadente. Luis assista avec tristesse à ces spectacles pathétiques : les marins avaient vidé une grande partie du vin de la Santa María et avaient disposé un tonneau entier près du lupanar, en distribuant la boisson aux Taïnos et à leurs femmes.


Le plus navrant était de voir les indigènes mordre à l’hameçon, boire et rire avec leurs envahisseurs, convaincus de la supposée supériorité de ces hommes barbus, qui connaissaient le secret des bâtons de feu, et qu’ils tentaient d’imiter. Luis pensa que les indigènes étaient bien naïfs ; mais il se rappela alors lui-même à Murcie, au service de son maître chrétien qui exploitait son propre peuple, et il comprit qu’il s’était comporté exactement de la même manière que ces indigènes.


Pendant ces premières semaines, Luis passa aussi de longs moments à converser avec le chef Guacanagarí. Tous leurs entretiens se déroulaient en présence d’Anayé, la fille illégitime du cacique, qui restait toujours à l’écart, silencieuse mais attentive. Guacanagarí lui adressait à peine la parole ; il n’appréciait l’utilité de la jeune fille qu’en tant que traductrice, car elle avait fait des progrès remarquables en espagnol en très peu de temps. Luis, en revanche, n’avançait pas aussi vite dans l’apprentissage du taïno ; mais il supposait que la langue indigène, avec ses tournures étranges, était beaucoup plus difficile à maîtriser pour un homme venu d’Espagne. En réalité, c’était parce que toutes ses conversations avec Anayé finissaient en castillan, mais il n’en avait pas conscience.


Le cacique était nerveux. Avec le départ de Colomb et de la plupart des Espagnols, il comprenait qu’attaquer Caonabo devenait un risque trop grand. Il fallait attendre le retour de l’amiral avec des renforts ; seulement alors l’entreprise aurait une chance de succès. Mais était-on vraiment sûr qu’il reviendrait ? Guacanagarí répétait cette question avec inquiétude. Luis tenta de le rassurer : il lui demanda patience, de laisser passer une saison chaude et une saison de pluie, et si Colomb ne revenait pas d’ici là, tous les hommes du fort déclareraient la guerre à Caonabo en son nom. Le cacique, bien que contrarié, dut se résigner et accepter ce pacte.


Au début, Luis avait pris Guacanagarí pour un homme très naïf et soumis jusqu’à l’extrême ; mais au fil de leurs conversations, il découvrit au contraire qu’il était astucieux, qu’il savait bien calculer chacun de ses mouvements et avait une vision à long terme. Le cacique comprenait que Colomb reviendrait avec plus d’hommes et plus de bâtons de feu. Et il comprenait aussi que la seule stratégie sensée était de s’allier avec eux. Peut-être – pensait Luis – le cacique aspirait même à devenir, avec l’aide des Européens, le maître de toute l’île de Cibao.


Un mois et demi après le départ de Colomb, Guacanagarí et Arana se réunirent pour traiter un sujet grave : dans un village de la côte proche du fort, certains habitants avaient été tués par des flèches inconnues. Ils ordonnèrent à Luis de diriger une expédition avec dix Espagnols et dix Taïnos vers le village en question pour y enquêter sur place. Ils avancèrent avec prudence, silencieux, mais en traversant une rivière, ils demeurèrent exposés. Une volée soudaine de flèches tomba sur eux : un Taïno mourut à l’instant et un chrétien fut blessé. Ils durent se replier à toute vitesse.


De retour à La Navidad, Guacanagarí examina une des flèches ennemies et reconnut immédiatement sa provenance : elle était l’œuvre des hommes de Caonabo. Cela confirmait ses craintes. Arana et le cacique se réunirent de nouveau et, comme à l’accoutumée, appelèrent Luis pour œuvrer en tant qu’interprète, accompagné de sa pupille indigène, habillée en moussaillon. Ils durent traduire un ordre qui en réalité leur était destiné : il s’agissait de se rendre jusqu’au village de Caonabo pour parlementer avec le cacique. Ils n’emmèneraient personne avec eux, afin que cela ne ressemblât pas à une mission militaire. L’interprète et sa disciple partiraient seuls, sans armes, sur ordre conjoint du capitaine de la Navidad et de Guacanagarí.


La mission était extrêmement dangereuse : il fallait apaiser le cacique ennemi, le convaincre qu’il ne devait pas déclarer la guerre, et s’il voulait attaquer malgré tout, retarder autant que possible ses actions. De plus, ils devaient l’observer, découvrir ses forces et ses faiblesses. En réalité, le plus probable était que Caonabo décidât de les tuer tous les deux et envoyât des morceaux de leurs corps en guise de déclaration de guerre.


Luis et Anayé avancèrent sur les sentiers qui menaient au village rival, le cœur serré. Ils marchaient en silence, renfrognés, conscients que l’entreprise pouvait leur coûter la vie. Elle connaissait les détours du chemin par cœur, tandis que Luis avait déjà emprunté ce sentier une fois, quand le prisonnier nommé « Beyoká » s’était échappé. Il se souvenait de cet épisode presque avec nostalgie, ce jeune homme avait été un véritable casse-tête. Mais maintenant, au lieu de « bouche fermée », sa nouvelle guide s’appelait « yeux ouverts », qui se dit « Ana yé » en taïno. Son nom lui allait parfaitement.


Ils marchèrent pendant deux jours et passèrent deux nuits en pleine jungle. Le soir, Anayé attachait deux hamacs entre les arbres et ils s’y allongeaient pendant de longues heures, sans trouver complètement le sommeil, chacun perdu dans ses réflexions. Le troisième jour, ils avancèrent plus lentement, avec beaucoup de précaution, attentifs à la végétation, car ils approchaient des territoires de Caonabo. À midi, ils aperçurent son village et décidèrent de s’approcher ouvertement, et de marcher d’un pas sûr pour montrer qu’ils n’avaient rien à cacher. Ils furent rapidement encerclés par cinq hommes armés d’arcs et de flèches. Sans un mot, ils furent conduits vers le village de leur cacique.


Le village ressemblait à celui de Guacanagarí et à d’autres déjà visités par Luis, mais il était beaucoup plus peuplé, avec plus de huttes dispersées entre clairières et sentiers. Ses habitants étaient visiblement plus belliqueux que les pêcheurs de la côte : c’étaient certes des cultivateurs, mais aussi des chasseurs, des hommes et des femmes entraînés à survivre dans la jungle, et qui utilisaient des armes que les autres Taïnos connaissaient à peine, comme les sarbacanes et les arcs à longue portée. Mais surtout, il s’agissait de deux peuples réunis, car aux côtés de Caonabo se trouvait sa femme, Anacaona, qui gouvernait une autre tribu en tant que cacique.


En les conduisant à la cabane des chefs, Anayé expliqua à Luis qu’Anacaona était un personnage singulier, l’une des rares femmes caciques connues jusqu’alors, et que, malgré la présence de Caonabo, c’était elle qui exerçait réellement le pouvoir sur la tribu.


— C’est comme la reine Isabelle de Cibao, alors ; et l’autre… Ferdinand le benêt ! murmura Luis.


Anayé le regarda, perplexe, sans comprendre.


Ils entrèrent dans la hutte, et Luis comprit aussitôt que sa protégée avait vu juste en décrivant les deux personnages. Anacaona imposait par son port majestueux ; les peintures rouges et noires sur ses joues et autour de ses yeux lui donnaient un air à la fois envoûtant et redoutable. Son manteau aux couleurs vives tombait sur ses épaules, et un couvre-chef de plumes couronnait sa tête : sa seule vision inspirait le respect. À côté d’elle, Caonabo semblait un pauvre grand-père, malgré tous ses ornements et sa peau peinte.


— Salut, grands chefs, dit Luis en taïno, en s’inclinant et en saluant les deux à la fois pour éviter toute jalousie.

— Salut, Hijo de puta ! répondit Caonabo, dans un parfait espagnol.


Luis demeura éberlué. Avait-il bien entendu ? Hijo de puta ?


— Salut, coño mierda hijo de puta ! dit à son tour Anacaona, d’une voix solennelle.


La surprise fit presque éclater Luis de rire au milieu de cette réunion diplomatique si sérieuse. Il parvint tout de même à se retenir, et là, il comprit ce qui s’était passé : entre Caonabo et Anacaona se trouvait Beyoká, le traître, qui servait aussi d’interprète pour les caciques. Les mots qu’il se rappelait le plus clairement durant sa captivité étaient justement ceux-ci : hijo de puta, coño et mierda. Cela avait du sens : les marins ne faisaient que répéter ces mots du matin au soir, des milliers de fois. Mais malgré cette petite erreur de traduction, Beyoká était très astucieux ; il avait écouté et retenu bien d’autres mots, pas seulement des insultes, durant son séjour avec les chrétiens.


Ils parlementèrent pendant des heures. Caonabo n’osait pas déclarer la guerre ; il craignait les arquebuses des Européens et cherchait à assurer la neutralité des étrangers, tandis qu’il prévoyait de massacrer la tribu de Guacanagarí. Ensuite, il envisageait d’aider les Espagnols à soumettre l’île et à en explorer d’autres. Anacaona, au contraire, voulait écarter Guacanagarí pour s’attaquer exclusivement aux nouveaux arrivants. Elle affirma qu’elle avait des hommes qui surveillaient les alentours du fort de La Navidad et qu’elle connaissait bien la manière dont les Européens traitaient les indigènes.


La cacique prononça ensuite un long discours dans sa langue, que les trois interprètes tentèrent de transcrire en espagnol. Entre traduction et traduction, ils comprirent qu’elle parlait de vieux présages qui disaient qu’un jour des hommes viendraient de l’autre côté de la mer, envoyés par le ciel, avec des bateaux comme des poissons de fer, qui porteraient du feu dans des bâtons et des pierres qui tuent, et que tous les hommes bons du monde se prosterneraient devant eux. Mais en la réalité, ces « fils de pute » qui étaient arrivés étaient très différents de toutes ces légendes.


Luis comprit qu’Anacaona disait hijo de puta chaque fois qu’elle parlait des Espagnols, mais il ne daigna pas la corriger ; cela lui semblait bien plus explicite ainsi. Ce qui exaspérait le plus la cacique était la manière dont les nouveaux arrivants traitaient les femmes. Luis et Anayé tentèrent de lui expliquer, contre leur propre opinion, qu’il ne s’agissait que d’esclaves. Anacaona réfléchit, accepta partiellement l’argument, mais fit remarquer que les autres femmes taïnos subissaient aussi des abus.


Finalement, après de nombreuses discussions, l’interprète parvint à négocier un accord : Caonabo n’attaquerait pas, sauf en cas d’homicide ou de viol ; dans ce cas, l’attaque serait automatique.


Avant de partir, Anacaona demanda à parler en privé avec Anayé. Luis attendit dehors, en se demandant pourquoi la conversation durait si longtemps. Lorsque la jeune Taïno sortit, elle refusa de révéler quoi que ce soit. Il lui demanda, et elle répondit laconiquement :


— Nous parle de choses de femmes.


***


De retour au fort, ils transmirent au reste de l’équipage le message d’Anacaona : il n’y aurait aucune attaque, tant que le sang n’était pas versé et qu’aucune femme n’était déshonorée – sauf les esclaves, dont le sort semblait ne préoccuper personne. Les marins respirèrent de soulagement en apprenant qu’ils ne seraient pas massacrés ; cependant, Luis remarqua immédiatement que la seconde partie du message avait été reçue avec désintérêt, comme si personne ne l’avait entendue.


Malheureusement, il connaissait déjà l’issue. Un crime se produirait tôt ou tard ; le doute ne résidait pas dans le « si », mais dans le « quand », et peut-être aussi dans la nature du délit : homicide ou viol ? Il le savait parce que lui avait le sens de la tragédie, cette conviction que tout finit par se réaliser, comme l’enseignaient les dramaturges grecs et comme le montrait également la Bible. Chaque fois que Yahvé interdisait quelque chose, les humains finissaient irrémédiablement par désobéir. C’était systématique. Quand Dieu plaça un pommier dans l’Éden, en permettant tous les fruits sauf celui de cet arbre-là, Il savait parfaitement – sans besoin d’un serpent – qu’Adam et Ève mordraient le fruit défendu tôt ou tard. Cela semblait être un plan diabolique du Très-Haut pour les chasser du paradis terrestre. Peut-être qu’Anacaona agissait de la même manière délibérée : elle savait qu’elle finirait par attaquer les Espagnols, mais préférait leur laisser le soin de commettre la première erreur.


Pendant ce temps, le fort connut deux mois de relative tranquillité, et bientôt la menace de la cacique fut complètement oubliée. Chacun reprit ses occupations habituelles. Arana parcourait les villages à la recherche d’or, et envoyait les Taïnos tamiser les rivières pour y trouver des pépites. Il passait presque tout son temps dehors, accompagné de ses hommes les plus fidèles, dormant parfois plusieurs jours d’affilée dans des villages éloignés. Il ne voulait pas emmener Luis, sans doute pour que personne ne sût comment il obtenait le métal précieux. Mais l’interprète savait que le capitaine n’irait pas jusqu’à tuer un indigène, car il était le seul à avoir pris au sérieux la menace d’Anacaona.


Lorsque Arana était absent, un problème insoluble de hiérarchie apparaissait dans le camp : par malheur, il avait nommé ni plus ni moins qu’Antonio et Domingo comme suppléants. Ils assumaient le rôle de capitaine en l’absence du titulaire et se prenaient pour les chefs suprêmes de La Navidad. Cependant, Rodrigo de Escobedo et Luis de Torres représentaient le deuxième et troisième échelon de la chaîne de commandement, au-dessus des deux soldats, et cela créait une situation pour le moins chaotique. Ils étaient censés gouverner ensemble, mais se détestaient cordialement et ne pouvaient ni ne voulaient s’entendre : finalement, Antonio et Domingo contrôlaient les corps des hommes, Escobedo leurs âmes, et Luis leurs esprits. Chaque membre de l’équipage recevait donc des ordres contradictoires sur ses paroles, sa conscience et ses actes, ce qui engendrait un désordre complet.


Les deux suppléants de l’alguacil étendirent leur domination sur le fortin, en cherchant à acculer Luis, le dernier vestige d’autorité. Escobedo, dès les premiers jours, avait évité tout affrontement ; il se retira avec ses disciples vers l’église en construction, en dehors du campement, en laissant l’interprète seul, exposé à la malveillance des deux canailles.


Les hostilités commencèrent subtilement, d’abord presque imperceptibles : rires contenus, moqueries, commentaires ambigus qui laissaient deviner un double sens. Mais au fil des jours, les railleries devinrent plus directes et personnelles, et les attaques touchaient la dignité même de l’interprète : fréquentes allusions à son passé juif, plaisanteries lourdes sur la circoncision, gestes moqueurs et remarques blessantes qui visaient à miner sa patience et son autorité.


Luis observait aussi, avec un dégoût croissant, comment les soldats approchaient de nouveau les femmes taïnos, en oubliant toute retenue. Lorsqu’il osa les réprimander, Domingo de Lequeitio répondit avec mépris :


— Il n’y en avait que trois ; l’une est malade et les deux autres ne font aucun effort.

— Alors abstenez-vous, répondit Luis. Ce n’est pas un besoin vital comme manger ou boire.


Le Basque, avec un sourire malicieux, ajouta :


— Bien sûr, comme vous, vous avez votre putain personnelle…


L’interprète, qui avait jusqu’alors toléré les offenses en silence, se leva d’un bond, furieux, et répondit en hurlant tout un discours logorrhéique sans queue ni tête, avant de se retirer. De retour dans sa hutte, il regretta d’avoir proféré tant de malédictions et d’avoir traité ses compagnons d’idiots, et il comprit que la rage ne lui avait rien conseillé de bon. À ses côtés, Anayé l’observait, sceptique : elle n’avait jamais vu son maître perdre ainsi le contrôle de lui-même ni se montrer si fâché. Elle comprit que l’explosion de colère de l’interprète avait été pour la défendre elle, alors que lui se laissait souvent piétiner. Après une longue réflexion, elle sourit et murmura :


— Merci, maître.


Les jours suivants devinrent particulièrement pénibles. Les hommes d’Antonio et Domingo, connaissant le point faible de l’interprète, redoublèrent leurs attaques, et harcelèrent aussi Anayé pour blesser indirectement l’officier. Luis ne savait comment réagir ; il répondait toujours tard ou de façon maladroite. Il était expert en diplomatie, habitué aux mots fins, aux stratégies sophistiquées, aux duels d’éloquence, mais à ce jeu de domination si primaire et grossier, il perdait toujours.


Grâce à son poste d’officier, il disposait d’une cabane pour lui seul et décida de s’y confiner pendant les trois jours précédant le retour d’Arana, pour éviter toute interaction avec les deux sous-officiers. La jeune fille le regardait, attristée : elle comprenait la situation, mais ne saisissait pas pourquoi Luis, en tant que maître, se montrait si discriminé et passif. Elle tenta de lui expliquer qu’il devait affronter ses ennemis, mais il fit semblant de ne pas comprendre. Il reprit alors son cahier, qu’il n’avait pas ouvert depuis au moins un mois, et commença à y noter de nouveaux mots en taïno, ainsi que ses impressions de voyage. Anayé, attirée par le livre, lui demanda ce que c’était. Lorsqu’elle comprit que les idées et les objets pouvaient se représenter par de minuscules taches, qu’on déposait en glissant sur un bout de tissu une plume d’oiseau trempée dans de l’encre de calmar, elle fut émerveillée et voulut apprendre au plus vite. Luis, enthousiaste, lui enseigna à écrire son nom.


Cependant, le lendemain, ils durent s’enfuir de la hutte. En effet, l’une des rares fois où Luis en sortit, il rencontra Antonio de Cuéllar qui, avec un sourire sarcastique, lui demanda :


— J’ai une question pour vous, interprète. La reine des sauvages a menacé de nous attaquer si nous faisions couler le sang… n’est-ce pas ? Mais parlait-elle seulement du sang indigène ? Que se passerait-il si un Espagnol tuait un autre Espagnol ? Nous déclarerait-elle la guerre aussi ?


Luis le fixa dans les yeux, comprenant tout de suite la menace voilée, et répondit avec beaucoup de sérieux :


— Que voulez-vous dire, sous-officier ? Croyez-vous qu’un membre de l’équipage échafaude un homicide ? C’est une affaire d’une extrême gravité. Parlez, donc.


Antonio ne cessa de sourire :


— Vous êtes si craintif pour tout, interprète… Non, c’était juste des spéculations, de la pure curiosité.


De retour dans sa hutte, l’interprète décida d’abandonner immédiatement le fort pour se réfugier dans l’église, hors de l’enceinte de La Navidad, où résidait Escobedo avec quatre hommes de l’équipage et quelques Taïnos à leur service.


Lorsque Luis entra dans le sanctuaire en construction, avec Anayé, il fut surpris de constater l’avancée des travaux. Le temple était bâti entièrement avec des matériaux de l’île : une charpente solide en bois de cocotier, des murs en roseaux et un toit en feuilles de palmiers tressées. Malgré sa rusticité, la structure imposait le respect ; une fois terminée, elle pourrait accueillir sans difficulté une centaine de fidèles.


En saluant Escobedo, Luis remarqua dans un coin de l’église six Taïnos étendus sur des nattes : deux femmes et quatre hommes. Tous dormaient ou gémissaient dans un demi-sommeil. Il reconnut l’une des pauvres esclaves que Guacanagarí avait forcée à se prostituer, qu’il savait malade depuis quelques jours. Les autres montraient aussi des signes de douleurs atroces. Escobedo avait accueilli ces pauvres créatures dans son sanctuaire, transformé en hôpital improvisé.


À ses côtés se trouvait un autre membre de l’expédition : le chirurgien maître Juan, qui n’appréciait ni le vin, ni les femmes, ni la compagnie de ses camarades ; seules les maladies et la mort l’intéressaient. En apprenant que des moribonds se trouvaient dans l’église, il s’était précipité comme un vautour sur une charogne, et s’y était installé sans hésiter.


— Bonjour, monsieur le greffier, salua Luis avec un large sourire. Je me souviens d’une conversation que nous avons eue il y a quelques mois : vous me demandiez si les indigènes avaient une âme… Je vois que vous avez enfin la réponse, et je vous félicite de traiter ces gens si chrétiennement.


Luis parlait en toute franchise. Il n’avait jamais eu beaucoup de sympathie pour Escobedo, mais ce qu’il faisait là lui semblait admirable : il ne criait pas sur les indigènes, ne les forçait pas à travailler, ne volait pas leur or, ne touchait pas à leurs femmes. Il se contentait de les apaiser dans leur souffrance et d’essayer de les soigner. Aux yeux de Luis, ce greffier gagnait une stature morale insoupçonnée.


— Merci beaucoup, mon ami, répondit l’officier, modestement. Mais je dois vous dire que je n’ai pas changé d’avis. Je continue de penser que ces sauvages n’ont pas d’âme… du moins, tant qu’ils n’ont pas trouvé la voie de Jésus-Christ.


Luis fronça les sourcils.


— Que voulez-vous dire ?


Escobedo se pencha vers lui, comme pour lui révéler un grand secret :


— Écoutez… Les âmes qui n’ont pas connu Notre Seigneur n’existent pas vraiment : elles vont aux limbes si elles n’ont jamais entendu parler de Lui, et en enfer si elles l’ont entendu et l’ont rejeté. Seules les âmes chrétiennes sont de véritables âmes qui comptent aux yeux du Seigneur.


Luis regarda à nouveau les malades et remarqua quelque chose qu’il n’avait pas vu auparavant : tous portaient au cou un petit crucifix en bois fraîchement taillé.


Escobedo poursuivit :


— Nous n’avons pas de prêtre, quel grand malheur ! Il en faudrait un pour sauver toutes ces âmes. Alors, en l’absence de curé, j’ai dû faire de mon mieux. Je les ai baptisés, je leur ai dispensé la sainte communion et même l’extrême-onction. Je sais que c’est présomptueux… une hérésie, même. Mais j’espère que Dieu me pardonnera : il était urgent de les baptiser avant qu’ils ne meurent sans sacrement. J’ai promis à la Vierge de prononcer mes vœux quand tout ceci sera terminé, et de devenir prêtre dès que possible, si cela suffit à réparer ce sacrilège.


Luis ouvrit les yeux, stupéfait. Cela lui semblait si grotesque qu’il ne put retenir son insolence :


— Vous êtes en train de me dire que ces pauvres gens ne sont pas humains… mais que si vous leur versez de l’eau sur la tête en récitant des mots qu’ils ne comprennent pas, alors ils cessent d’être des animaux ?


Escobedo rougit de colère :


— C’est exactement ce que dit la sainte mère Église. Et vous devriez le savoir. Mais bien sûr… vous, vous êtes un nouveau chrétien, converti uniquement par convenance. Le message de Dieu vous inspire la moquerie. Vous devriez vous repentir.


Luis sentit quelque chose brûler en lui à l’évocation, une fois de plus, de ses origines juives. Il se redressa et répondit d’une voix étranglée :


— Alors, selon votre raisonnement, mon père et ma mère – tous deux juifs – n’avaient pas d’âme, n’étaient pas de véritables êtres humains… et maintenant ils pourrissent en enfer. Regardez-moi, Escobedo, regardez-moi dans les yeux et dites-moi cela sans trembler.


L’écrivain leva la tête et, obéissant exactement à ce que Luis avait demandé, il le regarda fixement avant de répéter avec calme :


— C’est ce qu’enseigne la sainte mère Église.


Luis sortit du sanctuaire, en colère. Pendant un instant, il pensa à se rendre dans un village taïno voisin et à y passer les deux jours restant avant le retour du capitaine. Mais alors Anayé s’approcha et, d’une voix douce, lui dit :


— Maître Luis… pourquoi vous colère ?

— C’est difficile à expliquer, répondit-il, encore nerveux.


Elle garda le silence un moment, comme pour chercher les mots justes, puis ajouta :


— Escobedo est bon. Escobedo aide Taïnos. Autres Espagnols méchants… Juste Escobedo et maître Luis bons.


L’interprète la regarda, surpris. Cette adolescente, avec son visage serein et sa voix si suave, venait de prononcer une grande vérité. En réalité, malgré son essai d’évangélisation des indigènes, Escobedo n’avait aucune faute grave à se reprocher. C’était un homme de paix, convaincu de sa vocation, même si, aux yeux de Luis, sa doctrine était très erronée. Il décida alors de séparer l’homme de ses croyances et de pardonner ce qu’elles pouvaient signifier comme offense envers lui et les siens. Il retourna sur ses pas et présenta ses excuses au greffier.


 
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