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Yocef, Luis et Aribamao
Charivari : Yocef, Luis et Aribamao  -  Épilogue – Chapitre 16
 Publié le 06/05/26  -  21738 caractères  -  0 lectures    Autres publications du même auteur

« Un grain de doute n’a jamais soulevé aucune montagne. »


Séville, le 15 février de l’an 1510


Ma très chère mère,


Je prends la plume pour vous raconter tout ce qui m’est arrivé ces derniers mois, car mon cœur ne trouve aucun repos s’il ne se confie à vous. Vous me manquez beaucoup, mère, et avec vous me manque aussi ma ville de Fès, ses rues, ses souks et ses minarets. Souvent, lorsque je ferme les yeux, je crois encore sentir l’odeur du cumin et du cuir, et entendre les cris des artisans de la médina.


Je me trouve maintenant de l’autre côté de la Méditerranée, dans ces terres chrétiennes, et cela fait déjà dix mois que je réside dans le royaume de Castille. Je vis à Séville, grande et bruyante cité comme peu d’autres, où le fleuve est large et où les hommes rêvent de mers lointaines et de richesses sans fin.

Pardonnez-moi, mère, de vous avoir laissée seule. Je sais bien que mon départ vous a blessée, d’autant plus que ma sœur Rebecca était déjà partie l’année précédente pour se marier avec ce marchand de Tétouan. Peu après, je suis parti, moi aussi, vous laissant sans protection. J’en éprouve un grand chagrin pour vous, mais les circonstances ne m’ont pas permis d'agir autrement.


Vous savez bien que je ne pouvais rester plus longtemps à Fès ni dans le royaume des Wattassides, après ce qui s’était passé à la cour du sultan. Cet homme, orgueilleux et cruel, prononça contre moi une sentence de mort. Je n’eus d’autre issue que de fuir. Pourtant, mère, je ne cesse de penser que ce malheur aurait pu être évité. Si je n’avais pas élevé la voix, si je ne l’avais pas offensé par mes paroles imprudentes, peut-être rien de tout cela ne serait arrivé.


Je n’ai pas suivi vos conseils, toujours si sages et mesurés, ni l’exemple de mon défunt père, dont vous m’aviez tant vanté la tempérance et la prudence. Aujourd’hui, je comprends, avec un amer repentir, combien vos avertissements étaient justes et combien j’étais sourd de ne pas les écouter.


En Espagne, comme je vous l’ai déjà raconté dans ma dernière lettre – j’espère que vous l’avez reçue sans encombre –, j’ai eu la chance de parcourir la ville où je suis né, Murcie, dont je me souvenais à peine. Mes pas m’ont conduit dans ses vieilles rues, et peu à peu, quelques souvenirs d’enfance me sont revenus, quoique incertains, car j’ai quitté la ville à l’âge de huit ans. J’ai donc parcouru Murcie et me suis aussi aventuré dans le quartier juif où nous vivions, ce coin où nous étions si heureux avec Père. Mais je dois vous avouer que le faubourg que j’ai visité aujourd’hui est très différent, sans grilles pour le délimiter, et notre ancienne maison appartient désormais à un marchand de laine, chrétien de vieille souche, qui ignore tout des souvenirs qui s’y sont tissés.


En contemplant la maison, d’autres images d’autrefois me sont revenues, mais très peu de Père ; car il est parti trop tôt, arraché à son foyer en pleine jeunesse par ces soldats, vers ce voyage inconnu. Il n’eut pas le temps de me laisser des souvenirs de lui. Pendant toute mon enfance, mère, je me suis nourri de l’illusion qu’il reviendrait un jour, et je vous ai vue si triste et chagrine pendant si longtemps, que je mesure ainsi la grandeur de sa personne ; car un homme capable de prolonger votre peine dix-huit ans après sa mort ne peut être qu’une personne véritablement noble et généreuse.


À propos de Murcie, il convient également que vous sachiez, si vous n’en aviez pas eu connaissance, que ce gouverneur Don Juan Chacón, qui tant de tourments vous causa à son époque, est mort il y a déjà sept ans des suites de la peste. Mais ne vous y trompez pas : le nouveau gouverneur, Don Pedro Fajardo y Chacón, appartient à la même famille et semble fait du même bois.


Vous savez, mère, qu’à mon arrivée à Séville j’ai été contraint d’accepter le sacrement du baptême et d’adopter un nom chrétien ; j’ai choisi avec soin le patronyme de Pablo Espejo, oui, comme un miroir, en hommage à la mer qui sépare l’Espagne de l’Afrique, celle qui semble refléter les deux continents. Croyez-moi, mère, je me suis converti à la religion chrétienne sans joie au cœur, mais il n’y avait pas d’autre choix : j’étais condamné à mort en terre musulmane, je ne pouvais me permettre de l’être également sur l’autre rive. Mais sachez aussi que, tout comme Père et tout comme vous, bien que vous ne vouliez pas le confesser ouvertement, ma foi en Dieu est nulle, et je sais aussi que cette philosophie doit être gardée secrète plus encore que le judaïsme, car dans ce monde, qui ose déclarer son incrédulité risque sa vie.


Néanmoins, mère, j’ai pu sympathiser avec certains religieux, de l’ordre des Dominicains, et avec eux je partage mon métier : enseigner la philosophie, l’araméen et le grec aux enfants de nobles et de riches bourgeois, et aussi former les futurs prêtres dans les séminaires de Séville. Depuis plusieurs mois, je fréquente toutes sortes d’ecclésiastiques, séculiers et réguliers, et bien que je ne partage pas leur foi, j’ai appris à respecter leur érudition et leurs coutumes, tout en gardant secrète ma propre conscience et mes croyances les plus profondes.


***


Mais ma très chère mère, passons sans plus tarder aux événements si extraordinaires que je dois vous relater. Il y a environ deux mois, un de mes nouveaux amis, un dominicain nommé Luis de Montesinos, m’a conduit à une réception à l’alcazar de Séville, où le roi Ferdinand séjournait pour quelques jours dans ses somptueux appartements. J’ai parcouru, émerveillé, les différents patios, jardins et galeries de cette demeure splendide, et je vous assure, mère, qu’ils sont aussi magnifiques et enchanteurs que ceux de Fès.


Pendant ma promenade, mes oreilles ont capté des fragments de conversations étrangères, et j’ai été surpris d’entendre prononcer le nom de Père. Je ne parle pas de celui de Yosef Ben Halevi, mais de celui de Luis de Torres, son nom qu’il prit qu’on le baptisa de force. Ceux qui parlaient ainsi étaient un ecclésiastique et un secrétaire du régisseur de Séville. Impulsif comme je suis, je ne pus résister à la tentation d’interrompre cette conversation et de me présenter à ces deux hommes :


— Parlez-vous de Luis de Torres ? Je le connais personnellement, très bien, car je suis son fils.


Je les regardai fixement, ils avaient l’air fort surpris ; et cherchèrent aussitôt une excuse pour mettre fin à la conversation et s’éloigner. Peu après, le secrétaire du régisseur s’approcha de moi de nouveau et me dit à voix basse :


— Si vous êtes vraiment le fils de Don Luis, vous devriez parler à Doña Ana Isabel, qui se trouve à cette réception – et après ces mots, il disparut dans la foule, en me laissant fort perplexe.


Je commençai alors à chercher cette dame dans la fête, jusqu’à ce que mon ami Montesinos la trouve pour moi. Et, mère, je vous avoue que le spectacle me laissa stupéfait : Ana Isabel n’était ni courtisane ni dame de noble lignée, mais une femme native des Indes, une sauvage, toutefois vêtue d’une élégante robe verte, qu’elle portait avec dignité et connaissance des manières de cour. Elle avait le visage couleur d’argile, et des yeux bridés, et autour d’elle se pressait une foule de curieux, qui osaient même toucher ses cheveux ou ses joues. Elle, avec patience, répondait aux questions en un castillan d’une perfection qui dépassait largement celle de la plupart des Espagnols présents. Son âge était difficile à estimer ; elle semblait jeune, mais quelques cheveux blancs laissaient entrevoir une certaine maturité.


Je compris que c’était elle avec qui je devais parler, et j’attendis patiemment le moment où elle serait seule. Quand vint cet instant, je m’approchai, et dis :


— Bonsoir, je suis Pablo Espejo, fils de Luis de Torres.


Elle m’observa attentivement quelques instants, puis ne put retenir un sourire et me serra dans ses bras avec effusion. Elle me répondit d’une voix chargée d’émotion :


— Enchantée, Pablo. Fils de Judith. Luis m’a parlé de votre mère comme d’une femme exceptionnelle. Vous ressemblez beaucoup à votre père.


Imaginez, mère, mon étonnement quand j’ai découvert que cette femme connaissait votre existence. Mais, puisqu’il s’agissait d’éloges, je ne me fâchai pas et la laissai continuer. Ana Isabel commença alors à me raconter toute son histoire, et croyez-moi, mère, elle est presque incroyable. Elle m’expliqua que le célèbre voyage que Père accomplit fut celui de Christophe Colomb, cet intrépide navigateur qui traversa l’Atlantique et découvrit des terres inconnues il y a déjà dix-huit ans. Connaissiez-vous ce fait, mère ? Je sais qu’en Afrique on en parle à peine, mais ici, à Séville, c’est une information de première importance que tout le monde connaît : au début, on croyait avoir trouvé un chemin vers la Chine, mais bien qu’on continue d’appeler ces terres « les Indes », il s’agit en réalité de nouveaux territoires, peut-être même d’un continent entier alors inconnu.


Ana Isabel me raconta qu’elle avait été au service de Père lorsqu’il débarqua dans ces terres à l’autre bout de l’Atlantique, en l’an 1492. Il lui enseignait l’espagnol, et elle lui enseignait la langue de son peuple, et ils ont maintenu tous deux cette relation de maître à élève pendant des mois. Néanmoins, après le départ de Colomb avec deux des trois navires espagnols, seuls trente-neuf explorateurs restèrent face aux hordes indigènes. Les affrontements furent terribles, et tous périrent, Père compris.


Quelques mois plus tard, l’amiral Colomb revint et, pour punir les indigènes qui avaient attaqué ses hommes, massacra toutes les tribus qu’il jugea responsables. Cependant, il épargna Ana Isabel, dont la connaissance des langues la rendait indispensable comme interprète. Depuis, elle fut ramenée en Espagne et exhibée comme un animal exotique dans différentes cours de Castille, pour le plaisir des gens de bien de tout le pays.


Mais, chère mère, il y a encore quelque chose de plus surprenant que le récit de la mort de Père. Cette femme indigène, avec prudence, me conduisit dans ses appartements, à l’écart du tumulte de la fête, et m’y remit une petite sacoche en cuir, avec une bandoulière. Elle me montra comment le porter sous ma cape pour que personne ne s’aperçoive de rien en quittant la fête. Elle me prévint solennellement de ne pas ouvrir le sac avant de me retrouver seul et en sécurité.


Je demandai alors la raison de ce secret, et elle, regardant autour d’elle pour s’assurer qu’aucun regard n’était porté sur nous, m’expliqua à voix basse :


— Sachez, mon fils, que ce que contient cette sacoche fait l’objet d’un grand litige. Je considère que cela vous appartient légitimement, mais il existe un autre prétendant, et pas n’importe lequel : un homme très puissant, dont le bras s’étend même parmi les invités présents ici, dans l’alcazar. Je parle de Cesare Borgia. Selon lui, ce que vous portez ici lui appartient légalement, à cause d’un contrat qui stipule qu’il le tient de son père, Rodrigo Borgia, ancien pape de Rome, et qu’il en a hérité naturellement. Légalement, je dois admettre qu’il a raison, mais éthiquement, la justice me dicte que cela ne lui revient pas. Prenez-le donc et qu’il vous protège ; je vous souhaite le meilleur, à vous et à vos familles.


Elle m’embrassa sur le front et plaça délicatement la sacoche sous ma cape. Je quittai rapidement l’alcazar, avec le précieux objet contre ma poitrine, le cœur anxieux. De retour dans ma chambre, sous les toits d’une maison bourgeoise où je suis précepteur, je ne pus plus résister et ouvris enfin le sac, avec une impatience presque insupportable.


À l’intérieur, je trouvai deux paquets soigneusement enveloppés dans des mouchoirs. Je pris d’abord le plus petit : c’était une sorte de bracelet, très rudimentaire. En l’examinant, je découvris qu’il était composé de fines mèches de cheveux entrelacées et tressées : blonds, bruns et noirs. Je me demandai ce que signifiaient ces cheveux réunis avec tant de soin. Plus tard, en découvrant le contenu de l’autre paquet, je sus à qui ils appartenaient : les bruns sont les vôtres, mère, et les noirs d’Ana Isabel, qui confectionna l’ornement selon la tradition des Indiens. En hommage à la mémoire de Père, je me suis mis le bracelet au poignet, et depuis je ne l’ai jamais retiré.


L’autre paquet contenait un livre, ou plutôt un carnet à couverture de cuir ancien et usé, qui laissait imaginer les innombrables péripéties que connut l’objet avant d’arriver entre mes mains. Ana Isabel m’expliqua qu’il avait été retrouvé parmi les ruines du fort de La Navidad, où résidaient les trente-neuf marins massacrés ; puis qu’elle l’avait rapporté à Séville : le carnet avait donc traversé l’Atlantique deux fois.


J’ouvris la couverture : c’était un journal personnel que Père avait rédigé pour raconter ses découvertes et ses réflexions lors de son voyage si particulier. Je lus de bout en bout, captivé par chaque mot, sans pouvoir m’arrêter. Mère, je dois vous avouer que depuis cet instant je ne suis plus le même. J’ai appris à connaître Père dans toute sa dimension, et je le salue du fond du cœur. Dans ce lointain territoire, il fut un homme généreux, pacifique et équitable envers Espagnols et indigènes, tandis que tous ses compagnons étaient cruels et ambitieux. De plus, il était humble jusqu’au tréfonds : toujours soucieux de s’améliorer, même si les autres n’y prêtaient pas attention.


Je me souviens, mère, de la longue lettre qu’il vous écrivit lorsqu’il fut prisonnier du gouverneur de Murcie, juste avant son voyage sans retour. Cette même lettre que vous lisez et relisez en secret, quand vous pensez que personne ne vous voit. Je me rappelle les passages que vous nous aviez lus à Rebecca et à moi, comme les maximes et conseils qu’il nous avait adressés : « La lecture est comme le pain de l’esprit » ou « Seule la lumière du savoir vaincra les ténèbres ». Je savais que Père était un bon lettré et un humaniste ; mais ce que j’ai lu dans son carnet contient les poèmes les plus beaux et les réflexions les plus profondes que j’aie jamais imaginés. Je suis fier de lui, mère, et de vous, pour m’avoir transmis l’héritage de sa sagesse.


Je promets de copier bientôt tout le carnet de Père, même si cela me prendra des heures innombrables, car je souhaite que vous en possédiez un exemplaire. Le manuscrit original sera soigneusement caché, car depuis une semaine, des sbires de la famille Borgia me cherchent dans tout Séville.


***


Mais je continue mes récits, ma très chère mère, car les événements qui me sont arrivés sont si nombreux et si importants que je ne sais guère par où commencer ni comment les ordonner dans cette pauvre lettre. Dans le carnet de Père, j’ai trouvé certains noms et lieux qui ont éveillé en moi un vif désir de les connaître de mes propres yeux, comme si leur souffle y était encore. L’un de ces noms était Rodrigo de Jerez, qui, malgré ce que son nom laisse entendre, n’a jamais mis les pieds dans la ville de Jerez. Il fut le plus grand ami de Père pendant son périple outre-mer, son compagnon le plus fidèle, et je confesse qu’il me fut très difficile de retrouver la moindre trace de son destin, car le temps et le silence avaient presque effacé toute mémoire de lui.


Je sus enfin, une fois de plus grâce à frère Montesinos, la cruelle destinée qui lui fut réservée. De retour dans sa patrie, Rodrigo voulut montrer à ses compatriotes l’usage du tabac, une plante indigène que l’on brûle et dont la fumée inhalée procure un certain plaisir ; mais les juges intervinrent rapidement, qualifiant cette coutume de pratique infernale et de signe manifeste du démon. Il fut arrêté sans ménagement et enfermé dans les geôles du Saint-Office, où il passa de longues années confiné, surveillé et oublié, jusqu’à ce qu’il meure finalement en prison, sans que personne ne réclame son nom. J’ai beaucoup souffert pour ce jeune homme que je n’ai jamais connu, mais qui m’était si proche par l’affection que Père lui portait, comme s’il avait été un frère aîné que le destin m’a refusé.


Je partis ensuite à la recherche d’un autre nom mentionné dans le carnet : Catalina Sánchez. Il convient que je vous explique, à ce stade de ma lettre, que Père avait contracté mariage avec cette chrétienne, mais je vous assure que ce ne fut ni par infidélité ni par oubli, mais par compassion, afin que cette pauvre femme, une aubergiste en grande nécessité, puisse percevoir une pension de veuve. Je suis certain que cette union n’a jamais été consommée, car la cérémonie eut lieu moins d’une semaine avant le départ de Père pour les Indes, et je suis sûr que Père n’aurait jamais trahi votre mémoire.


Je voyageai alors jusqu’au village de Palos, d’où l’amiral Colomb partit. L’auberge ne se trouvait pas dans le village même, mais à une lieue de distance, près de la plage ouverte sur l’océan : un lieu presque magique, hors du temps. Là, je rencontrai Catalina, une femme aux formes généreuses, pour ne pas dire corpulentes, qui dirigeait l’auberge depuis plus de vingt ans. Après le départ de Père, elle s’était mariée avec un humble pêcheur, homme apparemment honnête, et eut avec lui deux enfants : Luis, nommé ainsi en l’honneur de Père, et Marcos, en souvenir de Marco Polo, car Père, avant de partir, leur avait appris à lire et leur avait offert un exemplaire du « Livre des merveilles » du voyageur vénitien.


Catalina fut ravie de me connaître et organisa une petite fête en mon honneur. Elle me raconta que, grâce à l’enseignement de Père en lecture et écriture, elle avait pu faire face à l’administration royale et se battre pendant des années pour obtenir la pension de veuve qui lui revenait ; elle l’obtint enfin, mais seulement en 1508. Elle remercia Père avec des larmes aux yeux, et affirma qu’il avait semé des graines de bien et de savoir partout où il était allé, et qu’elles donnaient encore des fruits.


Là, je rencontrai aussi Andrés, le fils aîné de Catalina, qui avait hérité du nom de son père, mort en mer. Le garçon avait mon âge ; nous parlâmes longuement, comme de vieux amis, et il décida finalement de m’accompagner à Séville, poussé par le désir d’apprendre et de voir le monde.


Ainsi, je clos cette lettre, mère, pour vous dire qu’autant Catalina qu’Ana Isabel vous écriront bientôt, elles me l’ont promis ; mais elles désirent d’abord que j’aie traduit le carnet de Père et que je vous l’aie envoyé, car c’est seulement ainsi que vous comprendrez pourquoi elles souhaitent s’adresser à vous. Je vous rassure dès à présent : ces femmes sont, avec vous, les personnes les plus douces et les plus droites que j’aie jamais connues, et elles vous souhaitent le meilleur, du fond du cœur. N’ayez crainte. Cependant, vous aurez besoin de force pour ce que je dois vous annoncer maintenant, car je sais que cela vous attristera profondément.


Mère, je pars. Dans un mois, j’embarquerai sur un navire avec mon ami Montesinos et avec Andrés, le fils de Catalina, et nous partirons pour le Nouveau Monde. Je sais que cette nouvelle vous brisera le cœur, et je regrette de vous causer une telle peine, mais sachez que cette impulsion est plus forte que ma propre volonté. Depuis que j’ai entendu parler des Indes, je suis devenu presque insensé ; ma curiosité, aussi intense que celle de Père, me pousse à ces extrêmes.


Je pars donc, plein de rêves et de projets, et laisse derrière moi ces anciennes terres qui ne m’ont jamais offert d’abri. Je fuis les sultans et les rois, les rabbins dogmatiques et les doctrines qui rétrécissent les esprits. Je comprends, mère, que c’est un double chagrin pour vous de voir votre fils unique, après le père, se perdre à nouveau sur les eaux. Mais ne pleurez pas, je vous en prie : moi, contrairement à lui, je pars de mon plein gré, plein d’espoir et non enchaîné.


Lorsque je pense à Père, je sens que beaucoup de lui coule dans mes veines ; mais je ne suis pas non plus lui. Dans le carnet, que vous lirez bientôt, il a copié une phrase de Socrate : « Je sais que je ne sais rien. » Elle me plut là où je la trouvai, car c’est aussi ma maxime favorite ; cependant, j’ai remarqué que Père avait souligné la seconde partie de la phrase, et moi, sans trop bien savoir pourquoi, j’ai souligné la première. C’est la seule annotation que j’ai faite dans tout son journal. Maintenant je comprends pourquoi : Père vivait dans le doute perpétuel du « je ne sais rien » ; moi, en revanche, je me réfugie dans la certitude du « je sais », bien que je sois toujours prêt à changer d’avis si la preuve l’exige.


Mère, ce que je veux vous expliquer, c’est qu’à la différence de Père, je n’aime pas douter trop longtemps : j’agis, puis je réfléchis. Vous savez combien cette attitude m’a causé de soucis, et pas seulement avec le sultan. Je n’ai jamais accepté la moindre humiliation ni permis qu’on me piétine, et soyez sûre, mère, que j’agirai de même dans le Nouveau Monde, où j’espère trouver un meilleur sort.


Peut-être, avec les années, lorsque le trafic maritime entre l’Espagne et l’outre-mer sera plus constant, pourrai-je vous écrire à nouveau depuis mes domaines des Indes ; mais n’attendez pas de nouvelles de moi de sitôt. Protégez-vous et respectez-vous, comme vous l’avez toujours fait ; saluez Rebecca de ma part, je sais qu’elle est heureuse avec son bon mari, et dites-lui que lorsque son premier enfant naîtra, je serais infiniment heureux qu’il s’appelle David.


Je vous envoie un baiser comme ceux de notre enfance, dans notre maison heureuse de Murcie.

Adieu, ma très chère mère. Pardonnez-moi encore pour toute la douleur que je vous ai causée et que je vous cause encore maintenant.


Votre fils aimant,

David


 
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