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La Philosophie des salades
Nobello : La Philosophie des salades  -  Au bout du bonheur
 Publié le 18/03/09  -  8 commentaires  -  20930 caractères  -  85 lectures    Autres publications du même auteur

Il était le premier, et personne ne le savait encore.

On l'avait tiré plus qu'à demi-mort du pan de banquise où il aurait dû, raisonnablement, finir ses jours. Le morceau de glace avait dérivé loin des routes maritimes, et c'est par hasard qu'un crabier en quête d'improbables prises s'était, sur l'ordre d'un capitaine inspiré, aventuré dans ces parages désolés.

Par hasard aussi que la mer calme et le grand clair inattendu qui régnaient ce jour-là, au moment même où un marin accoudé au bastingage savourait son vague à l'âme, avaient permis qu'il soit secouru.

Il mourrait donc dans un bel hôpital d'Helsinki, pourvu des meilleurs soins et bardé d'appareils et de tubulures, comme il sied à un civilisé. Car le toubib, dans l'hélicoptère qui l'emportait de son calvaire gelé vers ces merveilles technologiques, avait été on ne peut plus catégorique : il serait mort avant la nuit.


Par hasard, il ne le fut pas. Sa température remontait même un peu. Le bilan fut rapide et définitif : nombreuses fonctions métaboliques interrompues, lésions internes irréversibles, gelures nécrosées de la face et des quatre membres. Seul un électroencéphalogramme extrêmement actif témoignait d'un reste de vie dans ce qui semblait devoir n'être bientôt qu'un cadavre vilainement mutilé.

Le hasard, toujours, voulut qu'un jeune interne à l'esprit curieux ait été provisoirement intégré à l'équipe de soignants qui tentait, au nom d'un humanisme discutable, de retenir en lui l'étincelle qui l'habitait encore. Ce médecin, que ses collègues tenaient pour un aimable farfelu eu égard à ses prises de positions pour le moins atypiques, bénéficiait néanmoins de l'estime et de la confiance que lui témoignait le professeur Schmoll, chef du service des soins intensifs du bel hôpital d'Helsinki. C'est très logiquement qu'il avait été commis aux soins du blessé.

Il s'était penché avec une attention soutenue sur ce corps qui persistait à vivre alors qu'il était si visiblement hors service. Pendant trois jours, et pour autant que le lui permettaient ses obligations d'interne, il avait épluché les notes, comptes-rendus et autres résultats d'analyses relatifs à son patient. Il avait examiné attentivement chaque lésion, avec un soin méticuleux, il avait passé en revue chaque possibilité d'intervention, revenant toujours à la même conclusion : le naufrage généralisé affectant chacune des fonctions vitales du "miraculé" aurait dû le conduire à une fin certaine dans les minutes suivantes.

Cela durait depuis trois jours, et le nouvel électroencéphalographe - l'autre ayant été retiré pour vérification - s'obstinait à restituer la présence active et continue d'ondes Bêta, celles de la conscience éveillée, là où auraient dû se trouver, au mieux, quelques ondes Thêta, témoins d'un coma profond.


Ce jour-là, il était au bout de ses ressources en matière d'investigation. Il s'assit en soupirant face à l'agonisant entêté. Ce faisant, il ressentit une forte impulsion intime qui le poussa irrésistiblement à tenter d'appréhender ce qui, au-delà de l'amas de chairs torturées, avait été un homme, ce qui, en lui, se battait.

Un instant après, l'électroencéphalographe crachotait son affolement mais il n'y prêtait déjà plus aucune attention, celle-ci étant intégralement mobilisée par ce qu'il était en train de vivre.


Quand il émergea de la chambre, il était transfiguré. Il était le second, et le savait.


Une infirmière entre deux âges sortait d'une chambre voisine, venant à sa rencontre. Il l'envisagea, respirant instinctivement un peu du parfum de cette vie de femme douce et énergique, patiente et fatiguée, une vie où la certitude d'un devoir l'emportait lentement sur l'espoir d'un bonheur. Il allait lui faire un très merveilleux et très improbable cadeau.


- Comment va votre patient, Docteur ?


Son sourire restait impersonnel, mais elle avait pris conscience de ce que le jeune homme dégageait un charme évident, et s'étonna de ne pas l'avoir remarqué plus tôt. Il la regardait comme s'il se proposait de cueillir au profond d'elle les fleurs rares dont elle avait dû oublier depuis longtemps la présence, et elle s'étonna à nouveau de n'être pas surprise, bien qu'étrangement émue.


- Il est parti. Et vous, vous ignorez encore combien il vous aimait, et comme seul cet amour a pu le maintenir suffisamment longtemps.


Elle hoqueta.


- Moi ? … Mais, je ne... C'est impossible !


La réalité lui échappait comme une savonnette sous une douche glacée.

Souriant, il la scrutait, répondant avec douceur :


- Invraisemblable, mais pas impossible du tout.


Il la prit par la main.


- Venez. Vous allez comprendre.


Elle se sentait confiante et étonnamment sûre d'avoir raison de l'être. Sans aucune hésitation, elle le suivit. Elle fut la troisième.


Ce soir-là, des choses surprenantes se produisirent à Helsinki. Des gens se rencontraient, lors de circonstances anodines. Toutes sortes de gens, n'importe qui. Lorsqu’ils se quittaient, un moment après, ils étaient émerveillés. Et personne n'aurait osé suggérer qu'ils puissent être encore n'importe qui.

Car l'Expérience, qui se vivait d'autant plus intensément qu'elle était absolument impossible à décrire, révélait aux gens ce qu'ils étaient de meilleur, et cela donna quelques scènes surréalistes.

Ainsi, une jeune aide-soignante du bel hôpital d'Helsinki admit en souriant calmement qu'elle allait être violée par trois ignobles voyous, et sortit du terrain vague où ils l'avaient entraînée en riant aux éclats avec trois jeunes hommes aux regards clairs.

Un vieil avare sale et acariâtre, connu pour sa rapacité, passa une partie de la nuit à proposer aux passants, en échange de quelques minutes de leur temps, les lingots d'or qu'il avait sortis du double fond de la cheminée derrière laquelle ils étaient cachés. Les candidats ne manquaient pas, s'intégrant à mesure à la longue file qui avait spontanément pris naissance devant le porche où officiait le généreux vieillard.

Le premier des amateurs avait passé quelques instants avec son bienfaiteur. Au retour, alors que le vieux s'éloignait déjà avec un autre candidat, il avait, en échange d'un court moment, proposé son lingot fraîchement acquis au suivant dans la file. L'autre convint du marché avec empressement, et le suivit dans une courette voisine. Quand il revint, souriant, il fit de même.

Au bout de quelques heures, le jeu cessa faute de joueurs : il ne se trouvait plus personne dans ce quartier pour avoir envie d'un lingot d'or. Les derniers récipiendaires, complices, firent en s'amusant un tas de ceux qu'ils détenaient, pour le cas bien improbable où un quidam discernerait moins qu'eux la gêne qu'il y a à transporter quelque chose d'aussi lourd qu'inutile.

La Finlande fut gagnée à l'Expérience en moins de vingt-quatre heures de douce et aimable folie... Sans compter l'immédiate pénétration dans les pays limitrophes et, après quelques heures, sur chaque continent, via les aéroports internationaux.



L'Expérience parcourait l'humanité avec une vitesse exponentielle. L'émotion qu'elle suscitait était si prodigieusement intense que nul n'avait d'envie plus pressante, après l'avoir éprouvée, que de la partager, de l'offrir afin de franchir une marche de plus dans la félicité. Et chacun savait que la marche ultime serait atteinte lorsque chaque terrien, chaque terrienne aurait eu accès au bonheur sans mélange que promettait la pratique de l'Expérience.


En quelques jours, la marche des sociétés mondiales prit un tour nouveau. Le mardi 7 août, à 15 heures 22 G.M.T., 87,4% de l'Humanité attendait joyeusement que soient joints les 12,6% restants, dont certaines difficultés de localisation retardaient l'intégration. Laissant aux plus proches qu'eux le soin de terminer la Quête, tous les autres reprirent leurs occupations coutumières, avec cependant quelques nuances notables. Ainsi, les policiers, vigiles, miliciens et autres gardiens de toutes obédiences trouvèrent à s'occuper plus utilement qu'à des activités devenues obsolètes. Idem les huissiers, juges, avocats, recouvreurs de tous poils : la bonne foi unanime était désormais une évidence vécue par chacun, ce qui niait tout intérêt à poursuivre ce type d'occupations.

Pour cette même cause, le Commerce, la Banque, l'Assurance et tous les avatars qui s'y rattachaient subirent quelques modifications de fond dans leur mode de fonctionnement. Chacun était habité par le désir du bien-être de l'autre, et les choses allaient au mieux, simplement et à la satisfaction générale.


Au fur et à mesure qu'augmentait le nombre des "révélés", une sorte de sentiment commun avait pris de l'ampleur, quelque chose d'intime et d'intégralement partagé, une télépathie floue faite de milliards de consciences individuelles communiant sur un mode subtil en direction d'une promesse d'unicité. Car tous étaient le lieu d'une connaissance charnelle, certaine de la progression de l'Expérience à travers la race humaine et, en deçà, d'une sorte de sentiment profond fait tout entier de charité et de compassion envers ceux qui n'en bénéficiaient pas encore : ils ressentaient leur présence éteinte à plusieurs centaines de kilomètres de distance et n'avaient, dès lors, plus d'autre vœu que d'aller leur délivrer la rayonnante lumière dont ils étaient emplis.


Quelques paranoïaques virent dans cette gaie pandémie l'expression d'une terrible menace pour l'Humanité - ce qui était très grave - ainsi que pour eux-mêmes, ce qui l'était encore plus. Certains tentèrent de fuir : cela équivalait à vouloir trouver, dans une pièce ronde, un coin où se cacher. Ceux-là furent rencontrés, enseignés, et heureux d'avoir été l'un et l'autre.


D'autres s'armèrent et s'enfermèrent, seuls ou à plusieurs, dans des endroits qu'ils souhaitaient inexpugnables et dont, d'ailleurs, personne ne songea ne fut-ce qu'un instant à les extirper. Après un temps variable passé à monter vainement d'inutiles et éprouvantes gardes, ils finissaient par sortir. En général, rien ne les attendait qu'un panneau sur lequel quelqu'un avait gentiment indiqué où l'on pouvait le joindre si jamais on hésitait à retourner se tremper dans une déprime mortifère. Il y eut quelques suicides. On déplora et compatit, mais pas trop longtemps quand même.


Paradoxalement, les autistes, trisomiques et autres attardés prétendus furent gagnés à l'Expérience avec aisance et profondeur. Ils semblaient très doués pour le bonheur.

Après quelques mois, l'existence des humains sur la terre s'avéra rien moins qu'agréable.

Les guerres, conflits, bagarres, querelles, avaient disparu de la surface du globe. La planète nourrissait tous ses habitants avec une aisance dont nul n'aurait osé présumer avant la survenue de l'Expérience, et une incroyable créativité était à l'œuvre partout, axée exclusivement sur l'augmentation continuelle du bien-vivre commun.


Ainsi, d'ex-membres du personnel de ce qui avait été d'énormes sociétés multinationales offrirent à la communauté des archives confidentielles qui contenaient des licences, brevets et toutes sortes de "sécurités" désormais archaïques et que lesdites sociétés s'étaient accaparés au prix de compromissions infâmes. On s'aperçut avec une stupéfaction amusée que des projets jadis réputés utopiques tels que moteurs à eau, à air, magnétiques ou solaires, médications simples et efficaces, et autres joyeuseries totalement opérationnelles dormaient au secret afin de ne pas entraver les profits habituels de ces organismes mégalomanes.


Un effort commun que chacun s'accorda à trouver très supportable permit en quelques semaines de dépolluer définitivement fleuves et rivières, ce dont mers et océans se portèrent plutôt mieux. On reprit confiance en l'eau. Les gigantesques mégapoles furent largement dépeuplées et retrouvèrent le ciel clair, ce qui incita certains à y rester malgré tout puisqu'elles s'avéraient être finalement tout à fait vivables ainsi.


Puis vint un jour de décembre, où 99,9999999 % de la population humaine terrestre, baignant dans l'allégresse engendrée par l'Expérience, pressentit qu'approchait l'heure éblouissante : six esprits détachés seulement les séparaient encore de ce que tous appelaient la Promesse, faute d'un vocable plus approprié.

Le premier était un riche misanthrope qui avait acheté, plusieurs années auparavant, un atoll désert dont le dangereux récif corallien interdisait l'approche. Il y avait fait parvenir par hélicoptère les fournitures et les denrées nécessaires à sa survie, qu'il désirait en totale autarcie. Afin de garantir sa tranquillité, il avait compté au nombre des choses indispensables différents matériels de guerre, dont une D.C.A. en ordre de marche. Celle-ci s'était avérée apte à tempérer les élans fraternels de ses contemporains : il avait envoyé quelques coups de semonce lors d'une approche enthousiaste, ce qui avait incliné à la prudence.

On cherchait donc un moyen pour le convaincre d'accepter une autre présence que celle de ses quatre dobermans.


Deux autres tournaient en orbite autour de la terre. Militaires, cosmonautes et sujets volontaires d'un programme scientifique visant à vérifier qu'un long séjour dans l'espace n'aboutit pas toujours aux graves dysfonctionnements physiologiques constatés lors des vingt-sept programmes précédents, les deux hommes avaient assisté en direct à un spectacle qui les aurait terrifiés si leur strict conditionnement avait pu l'autoriser : l'arrivée de l'Expérience au sein du Centre de Contrôle. En deux heures d'une inquiétude croissante, ils s'étaient trouvés engloutis sous une kyrielle d'ordres contradictoires, jusqu'à l'apparition à l'écran du Général-Commandant qui leur expliqua avec un sourire paternel que les choses s'étaient réglées au mieux et qu'on allait les faire redescendre afin qu'ils puissent se joindre à la fête.

Parce qu'ils avaient, quelques minutes auparavant, entendu ce même officier supérieur les entretenir gravement sur le devoir sacré qui exige des militaires qu'ils résistent jusqu'au bout aux invasions de toutes natures, fut-ce en vain, ces obéissants garçons avaient consciencieusement saboté tout ce qui, sur la station, concernait le télécontrôle et les communications. Depuis, ils tournaient, sans la perspective que le manège s'arrête jamais.

Avec regrets, et faute de pouvoir faire autrement, on les laissait tourner.


Deux autres encore étaient un couple d'indiens qui passaient leur temps à éviter tout contact. S'étant assuré pour cette fin le concours de la forêt amazonienne où ils vivaient depuis toujours, ils avaient jusqu'alors parfaitement réussi dans leur entreprise malgré les recherches actives d'autres habitants de cette jungle gagnés à l'Expérience. Parmi eux se trouvaient les membres de leurs clans respectifs, et ceci expliquait peut-être cela car la femme était fille du chef redouté d'une tribu jadis belliqueuse, l'homme ayant été quant à lui considéré par son propre peuple comme un déserteur libidineux - limite zoophile -, ce qui est très mal vu dans ces contrées.

Moins qu'à demi-convaincus par les témoignages de bienveillance laissés partout à leur adresse par les suiveurs, ils se cachaient encore.


Le dernier était un vieil ermite d'origine indéterminée qui vivait dans une grotte himalayenne, passant le plus clair de son temps à méditer en souriant. Personne d'autre ne pouvait l'approcher que quelques vieux du cru qui, du plus loin qu'ils se souvenaient, avaient toujours apporté au saint homme de quoi se sustenter quelques temps, soit à peu près de quoi laisser périr d'inanition un dromadaire anorexique. Tout autre visiteur se sentait irrépressiblement tenu de s'arrêter à quelque distance du refuge de l'ascète, et de garder le silence.

Les vieux nourriciers, tout pleins qu'ils étaient de la joie dont l'Expérience saturait leur cœur, avaient rompu ce silence vieux de plusieurs décennies afin de supplier le méditant d'accepter l'Amour universel qu'ils voulaient lui partager, mais l'ermite, en refusant l'offre d'un doux mouvement de tête, avait souri un peu plus. Comme on sourit aux enfants.

On attendait, donc.


Un soir, l'indien apparut à la lisière de la forêt, tenant dans ses bras sa compagne agonisante de l'une des vilaines fièvres dont ces régions ont le secret. On la sauva, on les rassura, on les embrassa, et ils entrèrent avec plaisir dans l'immense communauté d'âmes.

Quelque temps après, une jolie traînée lumineuse parfaitement visible depuis les régions australes indiquait que les deux cosmonautes avaient décidé de soustraire définitivement à l'ennemi leur spatiale technologie - dont nul n'avait plus que faire -, faisant d'eux les dernières victimes des guerres humaines.

On s'aperçut bientôt - parce que nul ne ressentait plus sa présence, facilement reconnaissable à l'hostilité qui la voilait - que l'exilé volontaire avait eu un problème définitif. Ceux qui descendirent sur l'îlot comprirent facilement ce qui s'était passé à la vue de ce qui les y attendait : un accident, une épidémie ou le manque de pratique avaient eu raison des quelques animaux d'élevage que le solitaire avait importés dans son petit royaume. À l'évidence, les chiens n'apprécièrent que très modérément le brutal changement de régime alimentaire qu'il devait, par nécessité, leur imposer. Retrouvant l'esprit de meute, ils s'étaient jetés ensemble sur le seul gibier encore possible. Il en avait abattu deux avant d'être déchiqueté, ce qui tend à prouver que les dobermans ne sont aucunement végétariens, et qu'ils aiment leur maître au point de risquer leur vie pour en manger encore un peu.

Les deux fauves s'étaient ensuite battus entre eux et le plus fort avait, comme il se doit, dévoré le plus faible avant de crever d'une indigestion qui arrangeait tout le monde.


Seul, désormais, le détachement du vieux sage séparait encore l'humanité de l'irradiante lumière qui l'attendait. On envoya, pour convaincre le vénérable ascète, les meilleurs parmi les meilleurs. Mais nul ne passait l'invisible limite et des centaines, puis des milliers, puis des centaines de milliers de personnes affluèrent de partout, convergeant vers la grotte.

Le 20 décembre à 23 heures 54 GMT, deux millions de personnes se massaient autour de la caverne.


Alors, l'ermite sortit de son refuge, se dirigeant à petits pas tranquilles vers la foule silencieuse. Chacun retenait son souffle et, quand il parla doucement, tous l'entendirent avec clarté. Les plus éloignés auraient pu jurer qu'il leur avait parlé à l'oreille, et qu'ils avaient pu discerner précisément chaque nuance de son tant bienveillant sourire.


- Mes enfants, - leur dit-il avec gentillesse - vous semblez tellement y tenir que je ne peux pas vous voir languir plus longtemps. Voyons quelle béatitude vous m'échangez contre celle qui me convenait.


Devant lui était une fillette qui le dévisageait, les yeux emplis d'espoir et de reconnaissance. Il tendit la main et son sourire s'approfondit encore, ce que personne n'aurait cru possible.


- Veux-tu m'initier, jeune âme, et être le dernier pont ?


L'enfant rayonnait de bonheur. Elle le prit par la main et ils entrèrent ensemble dans la grotte.

Simultanément, partout sur la Terre, chacun cessa d'exister à ce qui l'occupait. Certains se réveillèrent, cessèrent de manger, de boire, de tousser, de tout ce qu'on peut faire : cessèrent de continuer.

Les bébés, depuis longtemps calmés dans l'amour de leur mère, s'enfoncèrent un peu plus dans leur bonheur parfait.

Un homme eut un sourire, alors qu'il se savait en passe de finir au creux d'une avalanche. C'est ce sourire aussi qui fleurissait les lèvres de l'amante éperdue pour son amant béat, ravi en un instant à sa passion. Ce sourire puissant au point qu'il en oublie la chaleur de ses hanches, et qu'elle s'en attendrisse, et s'oublie à son tour…

Chacun était entré dans une félicité infinie, sachant que tous s'y installaient de même.


L'ermite et la fillette sortirent de la grotte et leurs visages reflétaient la même indicible extase qui allumait au même instant plus de quatorze milliards d'yeux. Ils s'assirent paisiblement, et sept milliards d'enfants, de femmes et d'hommes s'assirent avec eux, chacun là où il se trouvait, goûtant ensemble cette éternité de pur bonheur qui les imprégnait désormais.



Le dernier homme de la planète mourut quelques jours plus tard là où il s'était assis, car pas plus qu'aucun autre il ne s'était détourné du Sublime dans lequel tous s'étaient immergés, ni pour boire ni pour manger. Quelque chose d'infiniment émerveillant subsista un instant au fond de ses yeux morts et dans son sourire que de cruelles crevasses n'avaient pu altérer. Les corbeaux avaient été patients, et passèrent à table avec satisfaction.


Car les corbeaux font à peu près autant de cas des signes du bonheur que des premières chaussettes de Charles Darwin.

Et c'était délicieux, vraiment.




 
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   Menvussa   
19/3/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un conte philosophique de très belle facture. À le lire il devient évident que la quête du bonheur, comme celle du Saint Graal est un leurre.

Cela me rappelle le titre d'un roman de SF "Un bonheur insoutenable" de Ira Levin (Sauf erreur et fautes d'ortho.)

Beaucoup d'humour, et cette pointe de cynisme masquée par des sourires béats. J'ai adoré.

C'est promis si je rencontre un type congelé sur la banquise, je fais un méchoui.

   Anonyme   
28/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Nobello...
Un petit retard à commenter ces feuilles mais je promets de me rattrapper...
Le bonheur universel vraiment à ta façon ça fait froid dans le dos. j'ai souri un peu à quelques trouvailles stylistiques mais comment dire, je n'ai pas vibré, c'est trop peut être philosophique pour moi, pas assez de prise en compte de l'individu... Bref sans plus désolée

Xrys

   Anonyme   
28/3/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Ben... Je lis tes textes et je me demande si tes lecteurs ne sont pas tes cobayes quelque part.
Tu expérimentes peut-être, mais pas tes textes en tt cas.
Un peu écoeurant cette beauté paisible et luxuriante. Ou effrayante. Plutôt effrayante. On devient quoi après ? Si tout le monde est heureux je vois pas comment trouver de l'intérêt à quoi que ce soit. (bouh quelle est vilaine cette pensée ! mais bon, le malheur des autres fait le bonheur des uns...)
C'est là que je me sens devenir cobaye et que je devine que ce n'est pas moi qui vais manger ta salade mais elle qui va me manger.
Je me demande où tu veux en venir.
Tantôt tes chapitres sont cyniques, tantôt cruels, tantôt caustiques... et celui là est tellement sucré que ça devient difficile de gérer la chose.
Un peu de demi-mesure, peut-être ? Un mixage. De la mixité, puisque l'ennui nait de l'uniformité ! Des bémols par-ci par-là dans cet univers afin qu'on s'amuse, qu'on soit méchants, rieurs, ulcérés, vivants quoi ! Plutôt qu'hypnotisés par cette lueur aveuglante qui nous transforme en d'heureux robots parce que oui... Tout de même ! Qu'est-ce qu'on bosse dans ton univers ! On n'arrête pas ! Les rivières dépolluées, la construction et la mise en oeuvre de tous ces brevets scellés et bien gardés. Et tout ça pourquoi ? Pour du bonheur.
Et le résultat de l'expérience en fin de compte, c'est qu'on est jamais contents. Jamais satisfaits.
Néanmoins, j'en suis persuadée, je m'ennuirai dans ce monde là quoi que non, car bien sûr, à cause de ce conditionnement au bonheur je ne saurai plus ce qu'est l'ennui.
Donc quoi ? Rien. Ce n'est pas très réjouissant.
Bon texte au demeurant, bien sûr, est-il encore utile de le souligner ? L'écriture joue son rôle, mais ce comment je m'en sors quand j'en sors de ce texte... ben je n'aime pas ce monde là, tout compte fait je préfère le mien, la pollution en moins.
C'est possible la pollution en moins ?
Au chapitre suivant Nobello !

   myrtille   
29/3/2009
Une utopie "philosophico-critique". C'est un peu comme ça que je l'ai compris au départ.
Après je me suis demandé où tu voulais nous emmener, la chute est étonnante.
J'ai encore envie de continuer.

   Maëlle   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un peu étrange comme ce texte d'un optimisme béat en dit plus que la plupart des apocalypse. L'homme ne serait pas fait pour le bonheur? Bon, d'un sens, on s'en doutait un peu.

   nico84   
16/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Partie étrange, quel est ce bonheur, qui attier tout le monde mais qui semble si inappropié à l'homme.

La fin est si rapide, peut être trop abstrait et philosophique pour ma part.

Pourtant j'ai apprécié tout le reste, ton histoire, tes descriptions, ton humour.

Bravo, je regrette seulement la fin qui est un poil hermétique pour moi

   horizons   
10/6/2009
Quel galimatias : du fantastique, de la secte, du religieux, le tout confit au sucre de la béatitude... C'est quoi au juste ? Du cynisme? Un pessimisme latent déguisé en optimisme moqueur?
L'idée de cette épidémie de bonheur est plutôt bonne mais traitée de manière un peu caricaturale. D'abord les circonstances du début de l'épidémie sont obscures:"il ressentit une forte impulsion intime qui le poussa irrésistiblement à tenter d'appréhender ce qui, au-delà de l'amas de chairs torturées, avait été un homme, ce qui, en lui, se battait." C'est donc ça ce fameux bonheur que tt le monde poursuit ? "Appréhender ce qui se bat en l'homme"? C'est pas un peut court pour séduire la terre entière?
Parfois il y a même des maladresses très inhabituelles chez l'auteur: "elle allait être violée par trois ignobles voyous, et sortit du terrain vague où ils l'avaient entraînée en riant aux éclats avec trois jeunes hommes aux regards clairs." Même si j'ai bien compris que cet exemple était volontairement excessif, il ne me semble pas de très bon goût. Idem pour les autistes et trisomiques "trés doués pour le bonheur". Un cliché qui a la vie dure.
Ceci dit le but est atteint, arrivé à la dernière phrase (que je n'ai pas comprise d'ailleurs: c'était délicieux de manger de l'humain heureux?) on n'a plus envie d'être heureux...et n'est-ce pas là le plus gros écueil du texte justement? Car maintenant qu'on a compris grâce à cette démonstration que la quête du bonheur est vaine, on fait quoi?
H

   Anonyme   
21/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un chapitre plus philosophique, plus pensé, plus raconté aussi, je veux dire que c'est quelque chose de plus traditionnel. Il y a la grande qualité de tenir le lecteur de bout en bout, et cette écriture n'y est pas pour rien.


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