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La Philosophie des salades
Nobello : La Philosophie des salades  -  Dieu existe, petit rat...
 Publié le 26/03/09  -  6 commentaires  -  19543 caractères  -  57 lectures    Autres publications du même auteur

- ... Et - crois-moi ! - le Sauveur viendra.


Le raton afficha sur son doux museau gris l'expression d'intelligence aiguë que son grand-père lui connaissait bien.


- Et si on te présentait la preuve qu'il n'existe pas ?


Le vieux rat très myope et très sage termina paisiblement de lécher le bout de sa queue - un geste dont la familiarité n'érodait pas l'agrément - puis se passa prestement la patte derrière l'oreille droite avant de répondre.


- J'apporterai la preuve que ce n'est pas une preuve.

- Alors c'est preuve contre preuve. Égalité !


L'ancien inspectait méticuleusement sa patte, à la recherche de l'improbable témoignage d'une salissure oubliée.


- J'en apporterai deux.


Il fronça sa face couturée des souvenirs de batailles anciennes, délaissant son inspection. Malgré ces traces nombreuses et son œil à demi fermé, il avait un air malicieux et bienveillant qui tempérait sa réputation de combattant redoutable.


- Il existe, petit rat, Il existe. Il y a des tas de façons d'en connaître la certitude. À l'évidence, Il ne peut qu'exister.


Avec insolence, le jeune fredonnait quelques notes de la Chanson du Rat Dingue, celui qui passait son temps à tenter de prouver à tout le monde que l'eau dessèche, que le feu rafraîchit, et que les pierres s'envoleraient sans le poids de l'air qui les maintient au sol.

Mais l'ancêtre ne manifestait aucun agacement. Doucement, il reprit :


- De deux choses l'une, petit. Dans l'hypothèse que tu sembles t'entêter à soutenir, il n'y a rien après la vie. Dans "rien", il n'y a de place ni pour la souffrance ni pour le regret. Il n'y a pas de place du tout. Pas de désagrément, donc.


Il le regarda aussi intensément que ses yeux de vieux le lui permettaient, puis continua.


- Dans ce cas, venus de nulle part et n'allant pas plus loin, les rats ne sont qu'un rêve fugace à la face de l'univers. Et comme l'univers n'a de réalité que celle que nous lui accordons, on peut alors le considérer comme le rêve d'un rêve. Alors, rien n'a d'importance.


Le raton arbora un air satisfait.


- Cool ! Et que faut-il penser, dans cette agréable optique, des trucs gonflants que les grands nous assènent sous prétexte d'éducation ? À quoi sert l'éducation si l'on n’existe qu'en rêve ?


Le vieux eut un frémissement de sa seule moustache droite. Quand il était jeune, c'était une mimique de calme viril vaguement condescendant.


- La bonne question à se poser, c'est : qui est le rêveur ?

- Ça, c'est une bonne question ! répliqua le raton, l'air candide. "Mais faute d'y répondre, on pourrait peut-être considérer que cette inestimable révélation ne change pas grand-chose au bordel ambiant, non ?"


Le vieux guerrier renifla.


- Peut-être que ma griffe déclinante sur ta jeune fesse d'insolent pourrait t'aider à mesurer la différence…


Le petit se raidit, mais persista :


- Et voilà, c'est toujours pareil ! Je préfère me taire que d'en prendre une, mais ça ne te donne pas raison.

- Je censurais l'impertinence, pas l'opinion. Pour répondre à ton objection à propos d'obligations prétendument gonflantes, je dirai qu'en tournant dans tous les sens ta frimousse de voyou sans vergogne, tu constateras assez facilement que nous sommes très nombreux. Sûrement des milliards. Et il existe une sérieuse chance pour que, parmi ces rats, il en soit de moins agréables que les autres. Et de plus forts. Et de plus bêtes. Et de moins d'accord avec toi. Ainsi, vois-tu, c'est un service à te rendre que de t'apprendre à les éviter, à les amadouer, à ne pas les brusquer, à les indifférer, à leur foutre la paix ou à leur foutre la trouille. Cela s'appelle des codes, et tu en auras besoin : personnellement, je te gracie avec plaisir, mais les baffes que ta vie te prépare seront plus difficiles à éviter. C'est pour ça que te mordre un peu, c'est t'aimer beaucoup.


Le jeune fit la moue.


- C'est facile à dire quand on est du bon côté de la dent ! Et puis tu détournes la conversation. Le fond de l'affaire, c'est que rien de ce qu'on connaît ne prouve qu'il y ait autre chose après la mort. Ça parierait même plutôt sur le contraire... Alors, dans le doute, je crois qu'il vaut mieux s'éclater pendant qu'on peut le faire.


L'aïeul gloussa.


- Je suis absolument d'accord ! Tu sais, petit rat, il n'est écrit nulle part que l'on doit s'ennuyer par devoir sacré. Veux-tu un argument définitif qui plaide pour la survie ? Un argument à ta portée, qui ne fasse appel à aucune ombre de philosophie ?

- Sans vouloir te vexer, grand-père, la science a taillé dans les concepts fumeux à grands coups de découvertes, et il est difficile d'aborder ces sujets - tellement hors de ma portée ! - autrement qu'en se réfugiant dans le brouillard de théories improbables. Mais je t'en prie, surprends-moi.

- Très bien. Écoute, progéniture incrédule, et apprends à être moins péremptoire. Les rats de laboratoire savent beaucoup de choses, grâces soient rendues à leur Science. Elle leur a permis d'affirmer que, dans l'Univers, jamais rien ne se perd mais que tout se transforme. Ainsi, par la grâce d'un jeunot entêté, nous nous trouverions devant l'unique exception : la Conscience serait la seule manifestation universelle sans devenir. Les battements de cœur des étoiles ou ceux de l'aile d'un papillon génèrent une suite infinie de phénomènes récurrents, mais la Conscience, elle qui sert de miroir à l'éternité, elle qui nomme l'Univers, est privée d'évoluer... parce que mon petit-fils trouve que c'est pas cool.


Quelques touffes éparses de poil hérissé trahirent le trouble du raton. Si les rats jouaient au poker, ce serait un handicap certain.


- D'accord, grand-père, d'accord. Je te reconnais le prolongement de la conscience... en tant que truc si invraisemblablement différent que ça ne sert à rien que je m'en préoccupe. Ça ne confirme d'ailleurs pas l'existence d'un éventuel Créateur du bazar. Et même si c'était le cas, rien n'indique que ce Créateur virtuel tienne tant que ça à sauver l'âme de tous les rats de sa création en général, ou la mienne en particulier. Sans vouloir te décourager, il te reste un bout de chemin pour me convaincre autrement que par menace ou brimade.


L'ancien avait les yeux mi-clos. Tous les deux. Cette égalité retrouvée lui donnait une étrange présence.


- Je ne veux pas vaincre, petit rat, mais accueillir. Si tu n'es jamais sorti de ta chambre, tu ignores tout du reste de la maison. Ce n'est pas être idiot. Mais quand on passe de la chambre à la maison, c'est être stupide que de ne pas présumer d'un autre en deçà. Et d'un autre encore. Moi, j'attends dans la maison. Mais attention : savoir rend responsable.

Il goûta quelques secondes de silence. "Nous en étions au Sauveur, je crois. Donc, il va falloir faire parler l'imagination et cesse de ricaner."


Le petit réprima à temps un rictus sarcastique.


- À toutes les époques se sont trouvés des rats prêts à mourir pour protéger leur tribu, leur façon d'être, de penser ou même leur odeur particulière, pour que soit conservé ce qu'ils croyaient digne de l'être, même à ce prix. Depuis longtemps, les rats ont en commun un idéal plus ou moins élastique fait d'amour, d'altruisme et d'autres sentiments de la même eau. Mais toi, savant comme je te connais, tu vas me dire que celui qui se sacrifie à une cause qu'il présume plus importante que sa vie est en réalité un psychorigide, n'est-ce pas ?

- Bingo ! Libre à lui de se rassurer une dernière fois, mais je trouve débile de mourir par avarice de ses convictions.


Le vieux rat sourit, ce qui est étonnant pour un rat.


- Se sacrifier et mourir sont deux actions très différentes. Il arrive seulement qu'elles cohabitent. Regarde : moi, par exemple, je te sacrifie en ce moment même une part de ma vie. Pourtant, elle m'est précieuse : ce qui devient rare devient cher. Tu es plutôt rétif à mes enseignements, et tu prônes un style d'existence à faire honte à un rat musqué. Dis-moi quel bénéfice personnel je peux espérer en tentant de te faire profiter de mes petits bonus ?


Le jeune avait l'air blasé du rat à qui on ne la fait pas.


- Facile : tu espères me faire correspondre à tes schémas. En cas d'insuccès, tu auras la sensation du devoir accompli.

- Devoir, mon cul, rétorqua l'ancien avec calme.

"Les instants qui me restent ont pour moi plus d'importance que l'appel trop entendu de ma culture intime. Fais-moi la grâce de croire que j'y ai réfléchi plus de fois que tu ne t'es léché la queue. C'est beaucoup d'efforts pour une chose si vaine, mais c'est aussi la seule façon d'en comprendre la futilité : utile et parfois confortable, ça ne vaut pas les trous d'un gruyère."


L'impertinent prit un ton récitatif.


- Mais alors, Père-grand, pourquoi descendre de tes hauteurs sublimes pour faire présent de tes mots si précieux à ton indigne vermisseau de petit-fils ?

- Ne t'y trompe pas, clampin. C'est toi que j'offre à ces mots, pas l'inverse. Car ces mots, sous cette forme ou d'autres, étaient avant mon père et seront après tes fils. Ils sont le lien qui nous relie.

- Tu deviens trop sérieux, Papy. Tu devrais faire attention : les religions sentent souvent la poussière...

- Faire coïncider ses pensées, ses actes et ses mots est la seule religion vivante admissible et cesse de m'appeler "Papy", ce n'est pas digne.


Le ratdolescent cultivait l'insolence comme d'autres les verrues plantaires : malgré lui.


- Hors la fin que j'ai, Ô ! ancêtre révéré, parfaitement enregistrée, te serait-il possible de reprendre à "clampin" ? Je crains d'avoir manqué une marche !


Ledit ancêtre regardait avec attention un scarabée égaré sans parvenir à déterminer s'il le trouvait appétissant.


- Tu m'avais habitué, Ô ! sarcastique ricochet filial, à un esprit plus pénétrant. Je vais donc, à ton intention, ne plus employer que des concepts simples, et parler lentement.


Le jeune tapota nonchalamment son testicule gauche, ce qui, chez les rats, correspond à un haussement d'épaules. Le scarabée disparut dans une anfractuosité.


- Donc - reprit l'ancien - imaginons que tu sois, d'un coup, pourvu de tous les pouvoirs sur les êtres, les choses, et même plus que ça. Tous les pouvoirs que tu puisses imaginer. Hors la raclée que prendraient certains chats de ma connaissance, les stocks déraisonnables de goinfreries délicieuses et le sort malhonnête que tu ferais subir à Delphine, Sybile, Dorothée, Maud, Axelle, Joséphine, Marie, Mira, Romy et quelques autres, que ferais-tu après ?

- La sieste.


Les rats ne rougissent pas.


- Et après ?

- Encore !

- Et après ?

- Encore, mais d'autres.

- Et après ?

- Longtemps après ?

- Oui.

- ...

- Oui, après qu'elles y soient toutes passées, que tu aies bâfré jusqu'à plus soif et joui jusqu'à l'os de tous les plaisirs proposés à ta concupiscence. Tu fais quoi ?

- Heu... ! Le jeune était perplexe. "Peut-être… que je commence à m'ennuyer."


Le vieux rat hochait la tête.


- Mm, mm. Au fait, as-tu remarqué comme on s'ennuie moins à plusieurs ?


Le raton prit l'air bravache.


- Je sais ce que tu veux dire. Ben oui, je finirais forcément par me soucier des autres. Mais on peut s'amuser, quand même... Je te promets que personne ne se souviendra d'avoir été mon esclave soumis. Après.

- Et qu'est-ce que tu feras ?


Le raton se grattait le ventre.


- Je jouerai à Dieu.

- C'est-à-dire… ?

- Si tu as une éternité à m'accorder, je te raconte ça en détail.


Si l'ancien était souvent fasciné par la vivacité d'esprit de son petit-fils, cette même qualité le contrariait quand celui-ci l'appliquait à l'emporter dans leurs joutes verbales. Probablement parce que cela arrivait de plus en plus souvent : pour être très sage, on n'en est pas moins rat.

Et il craignait par-dessus tout de se découvrir ratdoteur.

Le jeune le savait, et s'il était volontiers taquin ou frondeur, il n'était méchant en aucune façon et détestait blesser son grand-père. Le vieux rat aurait été surpris à prendre la mesure du respect et de l'admiration que lui portait son interlocuteur... qui aurait laissé sa queue dans une tapette plutôt que de l'admettre. L'air de n'avoir rien vu, il reprit :


- Mais bon, je devrais pouvoir te faire un résumé.


Il afficha une mine concentrée. "Réfléchissons. Notre univers existe déjà, je ne peux donc pas le créer." Il s'étonna à trouver que l'idée avait quelque chose d'incestueux. "Donc, je ferai émerger un nouvel univers, mais en partant de zéro : tout le reste existe, et je ne veux pas d'une base de travail chipée à un autre. Entre Dieux, on se respecte."


- Tiens donc…, l'interrompit le vieux guerrier. "Ainsi, tu ne te serviras de rien qui ne soit exclusivement de ta création ?"


Le ton doucereux employé par son grand-père fit tiquer le raton. Ça sentait le piège. Il lâcha d'un air dégagé :


- Divinité oblige.

- Dans ce cas, tu oublies quelque chose.


Le vieux rat avait le triomphe modeste mais il savourait visiblement la situation. Devant l'attitude prudemment attentiste de son rejeton qui craignait d'être mouché, il reprit avec indulgence.


- Le Dieu que tu es éventuellement devenu reste un petit rat qui a évolué. Joliment, c'est vrai. Nonobstant, si ce petit rat a lui-même eu un Créateur, on peut supposer que tout ce qu'a été, est ou sera ce petit rat entre intégralement dans le Dessein dudit Créateur, te reléguant dans tous les cas au rang d'exécutant. Vrai ?

- Vrai.


Les rats bénéficient d'une indéniable honnêteté morale.


- ... Et puisque c'est comme ça, je reste à mettre le souk dans la Création initiale.

- Voilà qui est sage. Et donc ?


Le jeune répondit après un instant de ratflexion.


- Donc, je laisse l'autre Mégalo Cosmologique croire qu'il a le contrôle, parce qu'en fait ça m'en secoue une sans me faire bouger l'autre : puisque j'agis comme je veux, que grand bien lui fasse. Chacun à sa place : je sème un max' de foutoir, et il assume totalement. Ça me va.

- Quelle variété de foutoir te proposes-tu de semer, jeune iconoclaste ?

- Le meilleur, Bon-papa, le meilleur ! Je détournerai à mon profit l'amour immérité que lui portent les rats, parce que je ferai plus de bien que lui. Je donnerai à manger aux affamés, à boire aux assoiffés, je respecterai les putes et pas l'autorité, guérirai les malades, bousculerai les traditions. Je changerai l'eau en vin, je ferai, je dirai des choses qui rassureront les très pauvres et inquièteront les trop riches. Je réveillerai les morts et je déclarerai la mort hors ma loi, puis j'imprègnerai les rats de cette culture, génération après génération, afin qu'au bout du compte il n'y ait plus que de la Vie, et du bonheur à la vivre.


L'ancien paraissait approuver.


- Tu dis que tu réveillerais les morts. Lesquels ?

- D'abord ma petite sœur, et puis Mamie.


Un nuage traversa le regard du vieux.


- Et puis mon pote Rathur qui nageait si mal et blaguait si bien, et sa mère qui l'aimait tellement. Et celle de rate Athouille parce qu'elle lui manque. Et aussi tous ceux qui ont laissé des regrets sincères, ceux qui ont enduré ou donné leur vie pour servir le bien des autres...

- Les psychorigides ?

- Z' actement. D'ailleurs, je réveille aussi ceux pour qui d'autres ont enduré ou donné leur vie, pour ne pas décevoir les premiers. Et aussi ceux qui aimaient la vie, pour les récompenser. Et ceux qui ne l'aimaient pas, pour les emm… pour leur donner une occasion de changer d'avis. Et ceux qui ont fait du bien. Et ceux qui n'en ont pas fait, afin qu'ils mesurent l'étendue de leur erreur…

- Bref ?

- Bref, sous un prétexte ou un autre, je ressuscite tout le monde.

- Même les chats ?

- Les chats ?!… Bon, je t'accorde les chats, les kangourous et les paramécies. Si elles sont capables d'affection sincère.

- Et les hommes ?

- Ah, non ! Pas les hommes ! Ils foutent le bordel partout où ils sont !

- N'est-ce pas très exactement ta quête initiale ?

- Il y a des limites au bordel, quand même…


Le jeune semblait perdre jusqu'au souvenir de son sens de l'humour.


- Pourtant, les hommes sont capables d'affection. Certains, paraît-il, seraient même capables d'amour.

- Ouais ! Pas plus loin que le bout de leurs chaussettes.

- Ne sois pas injuste. Créés tels qu'ils sont, ils suivent leur nature d'hommes. Laisse-leur le temps d'évoluer. Il y en a de bon, parfois, surtout chez les très jeunes ou les très vieux.

- Sais pas. J'ai jamais réussi à goûter.


Renfrogné, le petit ne semblait pas enclin à l'indulgence.


- Sois grand et magnanime : peut-être Dieu a-t-il fait l'homme à Son image.

- Ça expliquerait bien des choses. Mais il y a aussi des limites à l'imagination.

- Justement, non. Mais il est hors de doute que Dieu - s'Il existe, bien sûr - est plus que tout ce que les rats, les chats, les hommes, les kangourous et les paramécies peuvent concevoir, en vrac ou au détail. Il est plus aimant que l'amour le plus pur, plus indulgent, plus miséricordieux que la somme de toutes les indulgences et de toutes les miséricordes éprouvées dans ce monde et les autres, plus...

- …Pervers, détraqué, injuste et égoïste que tout ce qui a déjà été constaté sur Terre et ailleurs.


Le vieux rat paraissait s'amuser de l'ironie caustique de son petit-fils.


- Crois-tu ? Sois certain, pourtant, que le papillon qui entre dans le feu est habité d'une certitude extatique jusqu'à ce que ses ailes s'enflamment. Et quand tu empêches tes scarabées apprivoisés de boire à la rivière, parce que tu sais, toi, qu'ils s'y noieraient, imagines-tu qu'ils puissent y voir autre chose qu'une brimade ? Peut-être sommes-nous les papillons ou les scarabées de quelque chose de plus grand. Laisse à Dieu le bénéfice du doute. Et ne doute pas qu'un homme, à ses yeux, vaut bien un rat.

- Tu n'exagères pas un peu ?

- Qui sait ?


Le raton eut un amical frémissement de la queue - ce qui, chez les rats, ne prête pas à conséquence.


- Va pour les hommes. Mais on ne réveille d'eux que ce qui vaut la peine, et sur ce coup-là, je suis plus que grand, je suis...


Il cherchait le vocable adapté, et rien ne venait qui soit seulement suffisant.


- Suffisant.


Le vieux était à nouveau sérieux. Toujours complice, mais sérieux.

"L'infatuation donne des gaz, petit. Qu'as-tu fait d'autre, dans notre petit jeu, que d'établir au travers de ton prétendu bordel le Dessein Divin dans sa perfection ? Sans vouloir te décevoir, si tu te crois le seul rat capable de fantasmer la Résurrection, réfléchis au sort d'un salaud méchant et brutal placé dans les mêmes conditions : combien de siècles lui faudrait-il pour rejoindre le même chemin que toi ? Et que comptent ces siècles pour les morts passés, présents et à venir ? Il n'y a pas de temps envisageable entre la mort et la résurrection. Et il est presque impossible d'ignorer que la seule limite à notre devenir est notre imagination, exclusivement. Le temps n'est qu'un impondérable, une péripétie. Ce Rêve-là, des milliards de rats l'ont fait, et des milliards le feront. Combien de temps avant que cela n'arrive ?"


- Si je t'ai suivi, cela devrait advenir tout de suite après la fin de ma vie.


L'ancêtre était satisfait.


- Alors, Dieu existe-t-Il ?

- Je ne sais pas, grand-père. Mais je suis sûr maintenant que si Dieu n'existe pas...

- … Oui ? …

- Il existera.


L'ancêtre hocha la tête, et ils se regardèrent affectueusement. Le scarabée avait reparu. Le vieux guerrier le mangea avec plaisir, sans rien entendre de son indignation.



 
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   Menvussa   
26/3/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ni Dieu, ni bête. j'ai adoré ces deux rats.
Quand l'humour se met au service avec tant de ferveur et de simplicité d'une si noble cause, il fait des miracles et on ne peut qu'applaudir.


http://www.ptiluc.com/
Ma série préférée : Ni Dieu ni bête, où il s'agit de deux singes, un ancien et un jeune un peu fou, un peu comme tes deux rats.

   Anonyme   
11/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai lu relu, laissé reposé et ce soir me suis dit bingo, j'y retourne sacré bon sang de bois, je veux comprendre.
Et je ne comprends tjrs pas.
Cette phrase, là, ce noeud :
Vieux Rat : tu vas me dire que celui qui se sacrifie à une cause qu'il présume plus importante que sa vie est en réalité un psychorigide, n'est-ce pas ?
Petit Rat : Bingo ! Libre à lui de se rassurer une dernière fois, mais je trouve débile de mourir par avarice de ses convictions.
Bingo, ça veut dire, je suis d'accord, c'est un psychorigide ?
Mais quelqu'un qui meurt sans s'être sacrifié à une cause est débile, bon ça, maintenant que je l'ai traduit, ça me va.
Mais ce que je ne comprends toujours pas c'est : libre à lui de se RASSURER une dernière fois ?
Et même "une dernière fois" je ne comprends pas. Une dernière fois... avant quoi ?
Parce que si c'est ce que je crois, cad, une dernière fois avant de mourir, et de n'être plus rien, si tant est qu'il n'y ait plus rien après la mort, je ne vois pas en quoi mourir sans s'être battu ou mourir parce qu'on s'est battu, rassurerait davantage.
Il y a là qlq chose que je ne capte pas.

D'autre part, tes rats sont trop humains. Je crois en ce dialogue entre deux rats parce que je vois le vieux s'agiter, se gratter, plisser les yeux, et qu'ils s'appellent l'un et l'autre Rat mais tout le paragraphe concernant les rats de laboratoire, leur intelligence etc, et les préceptes éducatifs (les rats sont éduqués par leur clan, c'est vrai, et ils sont diablement intelligents nul doute) mais dans ton récit, à ce moment précis, je bute parce que dans les laboratoires, ces pauvres rats n'ont pas la place que tu veux bien leur accorder. Perso, je ne le regrette pas, parce qu'il est quasiment certains, qu'eux, résisteront aux dommages d'une bombe nucléaire et même à un cataclysme phénoménale et décisif pour l'humanité.
C'est pas le propos, j'en conviens, mais je voulais juste te dire qu'à cause de ce paragraphe je suis sortie de la magie du texte. Et une fois sortie, bien obligée de reprendre pied dans la réalité.
Bon d'accord, il reste rat notre conscience, heu... ça fera une belle jambe aux rats. Eux seront vivants, nous on sera morts.
Pour finir et en synthétisant cruellement, il faut avoir vécu, en avoir profité au maximum pour enfin se soucier des autres et accepter l'éventuelle idée de se sacrifier pour une cause ou tout du moins de lutter vaillamment et (vainement) pour ses idées ?
C'est pas un peu tard selon l'adage si jeunesse savait et si vieillesse pouvait... ?
Et donc... un illuminé qui meurt pour ses idées ne peut pas être psychorigide. (ama)
(Dieu ne l'était pas, psychorigide... A en croire certains il était même très bon vivant...)

"Peut-être sommes-nous les papillons ou les scarabées de quelque chose de plus grand. Laisse à Dieu le bénéfice du doute. Et ne doute pas qu'un homme, à ses yeux, vaut bien un rat."
Pour moi cette phrase est magnifique dans tout ce qu'elle recèle.
C'est (à mon avis) la pépite de ce texte. C'est là phrase où je retrouve toute la saveur de la nouvelle intitulée "Il faut marcher droit."
(Sauf quand ça tourne !)

Le passage qui commence par "L'infatuation donne des gaz..." est savoureux ! Et riche, si riche de sagesse et de réflexion qu'il en devient touchant.
La toute fin est diablesque. Pauvre scarabée.
J'entends d'ici tout ce qu'il peut dire et penser de son état de scarabée.

Merci Nobello pour ce moment d'intense réflexion et d'amusement.
Je n'en sortirai pas plus sage, mais enrichie de quelque chose de plus !

   Pat   
13/4/2009
Pour discuter et approfondir vos points de vue sur ce texte, merci de le faire ici

   nico84   
16/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La réflexion, l'humour et l'affection se mélent, s'entremélent avec talent. Quelle beau dialogue encore. Ca fait vraiment réfléchir. Parfois on s'arrête, on relit, on pense. D'autres fois, on sourit ou on s'attendrit.

Un vrai moment de plaisir. bravo !

   Anonyme   
25/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je ne sais pas pourquoi tes textes sont jubilatoires Chaque fois que j'en lis un un j'ai une pêche d'enfer alors merci.
C afait au moins trois textes que je l'ai pas dit alors je me permets. J'adore le style Nobello, les trouvailles de voca, les phrases à la fois malicieuses et recherchées J'arrête là

Sur le fond
aie snif (je devrais pas)
mais ça
les baffes que ta vie te prépare seront plus difficiles à éviter. C'est pour ça que te mordre un peu, c'est t'aimer beaucoup. ... J suis pas sûre d'adhérer.
La philosophie revisitée... J'ia aimé les deux théories qui s'affrontent et finissent par se rejoindre.

L'honnêteté morale des rats est-elle liée au fait qu'ils ne rougissent pas?

AIe me suis perdue vers la fin dans ta démonstration... Signe de ma psychorigidité je suppose...Mais je reviendrai te relire (ca fera que la 3ème fois)

Merci pour la forme, le fonds.

Xrys

   horizons   
18/6/2009
Est-ce que ces rats ont un rapport avec la "dératisation" évoquée dans "Contact"? Je me rends compte qu' il semble y avoir des clins d'oeil d'une nouvelle à l'autre. Thème récurent du goût par exemple:
Au bout du bonheur se termine par : c'était déliceux
Dieu existe: il mange le scarabée.
Contact:Cela est-il comestible?
Et même génétique qui parle du "goût" du bonheur
Idem pour le "Talon d'Achille" et "Soif" qui parle aussi de nourriture.
Est-ce volontaire? Y a-t-il là une clé du roman?
H


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