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Abu-ISsa : La tige de blé
 Publié le 03/09/14  -  5 commentaires  -  8839 caractères  -  83 lectures    Autres textes du même auteur

Entracte entre générations.


La tige de blé


Je me demandais ce que je pouvais faire de mon après-midi de libre. Soudain, une inspiration me traversa l’esprit, une recommandation que je remettais toujours à plus tard.

Mon père m’avait confié une tâche avant de rendre l’âme sur son lit d’hôpital. Il m’avait prié d’aller rendre visite le plus souvent possible à un vieil homme dans un centre pour personnes âgées : une maison de retraite spécialisée dans les environs d’Agadir, plus précisément à « Aït Melloul ». Vraisemblablement, il existe également ce type de structure au Maroc. Inconcevable de croire que dans cette Afrique traditionnelle, les gens pour des raisons diverses pouvaient abandonner un parent. Ce qui était un épiphénomène devenait une nécessité pour la plupart des grandes agglomérations du pays. Les problèmes financiers et les différents stress ont eu raison des populations les plus fragiles jusqu’à abandonner de gré ou de force leurs ancêtres vivants.

Le centre était situé au milieu d’un quartier résidentiel, comme pondu par hasard. L’équivalent d’un immense Riad, entouré d’eucalyptus et d’oliviers. On se serait cru dans une petite ferme bio. Le cadre y était agréable loin de ces maisons de retraite où l’on se sentait déjà au couloir de la mort.

Je me doute bien que le climat ensoleillé doit jouer un rôle pour donner l’illusion d’être dans un autre lieu. Un air d’hacienda mexicaine me venait à l’esprit, avec ses murs peints en rouge, les vitres des fenêtres teintées et ses bougainvilliers colorés.

Dès l’entrée, un homme en blouse blanche, la cinquantaine, m’a renvoyé à la réalité. Il m’a demandé d’un ton grave la raison de ma venue et mon identité. À chaque fois que je viens, c’est la même sérénade, à croire que cet homme a un début d’Alzheimer ou bien qu'à force d’être toujours au contact avec des personnes malades, il en porte les stigmates.

Il m’a proposé d’aller à la rencontre du doyen dans la cour intérieure du Riad. Cet endroit était majestueux, une multitude d’orangers et de citronniers se côtoyaient avec des lauriers-roses et en prime deux imposants dattiers côte à côte surplombaient ce jardin secret. Les senteurs mélangées des fruitiers s’ajoutaient à la beauté de l’endroit. Je traversais les colonnes et les arcades qui se dressaient fièrement pour aller rejoindre monsieur Abdelkrim dit Hajj Krimo, le but de ma venue.

Il se délassait à l’ombre d’un oranger, vêtu d’une djellaba de couleur ocre avec la capuche sur la tête, assis sur un fauteuil d’infortune, les pieds étendus sur un tabouret. Je me rapprochais lentement de lui pour voir s’il ne dormait pas. Il avait une longue barbe blanche et la peau d’une blancheur éclatante. Il était effectivement bien éveillé. Il se touchait l’extrémité des doigts pour énumérer des glorifications religieuses qu’il faisait en bougeant légèrement ses lèvres.

Au milieu de ce Riad, se trouvait une fontaine en zellige qui était à l’arrêt. Il restait tout de même de l’eau. Des oiseaux chanteurs venaient s’abreuver sans être effrayés de leur entourage. Autour de moi, de vieilles personnes assises dans leurs coins livides espéraient sûrement une visite pour couper leur routine mortuaire. Des auxiliaires de vie faisaient la ronde à tour de rôle. Plus je m’approchais de Hajj Krimo, plus je sentais des regards inquisiteurs qui me fustigeaient. Je me plaçai face au vieil homme pour lui signaler ma présence. Il plissa des yeux un long moment et m’offrit un sourire. Il me reconnut tout de suite même s’il y avait bien une année que je ne m’y étais pas rendu.


– Salam ailikoum, mon fils !

– Ailikoum Salam grand-oncle, comment allez-vous ?

– Bien et encore mieux depuis ta venue, je suis là à écouter ces oiseaux chardonnerets élégants qui me fredonnent des chants du paradis.


Hajj Krimo avait plus de quatre-vingt-dix ans mais avait toute sa tête, aucun signe n’apparaissait sur son visage pouvant souligner une maladie quelconque, c’était un homme vieux certes mais éveillé, comme ces anciennes radios à lampe de collections qu’on expose dans nos salons pour épater la galerie en prouvant leur bon fonctionnement. Ses rides épousaient son visage sans violence, son crâne soigneusement rasé lui donnait une allure intemporelle.


– Tu ressembles de plus en plus à ton père, paix à son âme.

– Vous trouvez ?

– Oh oui, tu as hérité de ce même regard mélancolique. Dis-moi, je te sens moins en forme que la fois passée, tu ne viens pas m’annoncer un malheur ? se soucia Hajj Krimo.

– Non, je viens juste vous rendre visite Hajj.

– Ah bon ! Hélas rien n’a changé pour moi, ma vie est bien trop longue, mais j’en profite au moins pour faire des louanges à Dieu, c’est ma seule occupation de la journée dans cette maison de fous !


À l’instant même où Hajj Krimo a prononcé le mot « fou », comme pour appuyer ses dires, une femme toute fripée, tatouée au menton et sur le front, en peignoir de couleur pourpre se dirigea vers nous avec son déambulateur chantant des chants berbères en tournant la tête avec une voix enivrante. Elle m’effrayait avec son allure de sorcière, on aurait dit qu’elle était possédée. Sur son front était tatouée une fleur de lys et une sorte de serpent sur son menton. Selon les rites berbères, ce sont des symboles magiques et protecteurs contre le mauvais œil.

Hajj Krimo quitta son fauteuil, prit sa canne et pieds nus se dirigea vers elle. Il lui demanda gentiment de cesser ses miaulements car elle ferait fuir les oiseaux et son visiteur. Impassible et envoûtée, elle continua de plus belle, jusqu’au moment où deux aides-soignantes sont intervenues avec difficulté pour la transporter à l’infirmerie. Il me précisa que ses calmants ne faisaient plus effet et qu’ils allaient lui en remettre une dose. Tout le monde y avait droit, cachetons sur cachetons mais le Hajj, qui avait encore toute sa tête, simulait l’acte de les avaler pour ensuite les faire disparaître. Voilà la raison de ce calme usurpateur que je trouvais déstabilisant à chaque fois que je lui rendais visite.

Il me fit signe de me lever, je lui pris la main et nous nous dirigeâmes vers les eucalyptus. Un vrai régal. J’emmagasinais l’air pur dans mes poumons, on marchait au ralenti. À cet instant précis, je me sentais utile à ce vieil homme qui m’envoyait ses ondes positives. Les rayons du soleil se dissipaient près de ces grands arbres centenaires et comme par miracle nous trouvâmes deux chaises à l’ombre d’un olivier. Nous nous y sommes assis.


– Cet endroit est plus paisible, je peux mieux t’accueillir près de mes amis, ces arbres silencieux. Comment ça se passe à ton travail ? me questionna-t-il.

– Oh c’est un cauchemar Hajj, mais je m’accroche je n’ai pas le choix.

– Tu sais mon fils, l’homme est semblable à une tige de blé, tantôt le vent la fait plier et tantôt il la redresse et elle peut ainsi se développer et grandir. Tu ne sais pas ce que te réserve ton avenir, patiente et le ciel s’éclaircira, après la difficulté vient la facilité inch Allah. Dans ma longue vie, je suis passé par des épreuves incroyables ! J’ai connu la guerre aux côtés de la France, la famine, la mort de mes enfants et de mes épouses et là je suis seul avec ces fous à guetter mon heure. Mais j’ai aussi connu la victoire, l’amitié, l’amour, la joie et le respect. Comme pour la tige jusqu’à aujourd’hui, le vent fait des siennes.

– Vous avez raison mon oncle, je suis capricieux. J’ai sûrement rêvé la vie d’un autre.

– Tu as encore toute la vie devant toi, arrête de parler comme un vieux. À ton âge je mordais la vie à pleine dent, je prenais des risques et j’affrontais mon destin. Ô mon fils, le conseil est facile à donner surtout par un vieux qui n’a plus d’envie. Je suis sûr que tu ne viendras plus rendre visite à Hajj Krimo qui ne fait que te sermonner.


Les branches des arbres dansaient, une petite brise agréable se déversa sur nous. Le sage s’appuya sur sa canne et jeta son regard au loin. Je me reposais à l’observer, des secondes précieuses et silencieuses pour méditer les paroles lourdes dont je venais d’hériter. J’aurais aimé que cet instant s’immobilise.

Fâcheusement, la technologie a repris son droit : mon téléphone se mit à vibrer et a interrompu ce summum de quiétude.

Je ne voulais pas déranger le sage par ce coup de téléphone, mais fort heureusement, il n’avait pas bougé d’un iota. Le soleil se préparait à passer le relais à la lune tandis que la température avait gentiment baissé. J’avais bien aisément dépassé mon temps de visite. Une infirmière munie d’une couverture est venue nous rejoindre pour la déposer sur les épaules du sage. D’un sourire courtois, elle nous proposa de se rapprocher du Riad. J’ai compris qu’il était temps pour moi de me retirer, Hajj Krimo était déjà dans les conditions du dîner pour aller se coucher, je lui embrassai tendrement son front en lui promettant de revenir très rapidement.


 
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   socque   
1/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un instant de quiétude et de sagesse suspendu dans la vie moderne frénétique... J'ai trouvé émouvant ce portrait de vieillard qui, au crépuscule de sa vie, a trouvé la paix et dit des choses profondes sans se montrer sentencieux (il est capable de se moquer gentiment de lui-même).

De ce texte, pour moi, se dégage une paix. J'ai bien aimé.

"Ses rides épousaient son visage sans violence" : joli !

   Anonyme   
4/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Salam Abu-Issa ! Une rencontre somme toute ordinaire mais la métaphore entre l'épi de blé et la vie d'un homme fait le charme de ce texte plein de sagesse... El Hadj est en paix avec lui-même et nous rappelle que la balance possède deux plateaux qu'on le veuille ou non :

J’ai connu la guerre aux côtés de la France, la famine, la mort de mes enfants et de mes épouses et là je suis seul avec ces fous à guetter mon heure. Mais j’ai aussi connu la victoire, l’amitié, l’amour, la joie et le respect. Comme pour la tige jusqu’à aujourd’hui, le vent fait des siennes...

La vie de tout un chacun énoncée ici avec beaucoup d'humilité...
J'avais aimé Papy comme j'aime cette tige de blé, deux textes sans fioritures qui vont à l'essentiel et sentent le vécu.

Merci Abu-Issa.

   Robot   
6/9/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Au début, on ressent le regret du narrateur de voir se perdre la tradition consistant à garder ses vieux parents au sein de la famille.
Mais je sors de ce texte avec un sentiment d'apaisement, comme si j'avais traversé une zone de quiétude. Un texte qui nous parle de sagesse, d'acceptation de la destinée humaine.
Franchement ému après m'être immergé dans une belle écriture.

Merci pour ce quart d'heure de lecture.

   Purana   
10/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Salam ailikoum, Abu-Issa !

Une sagesse qui semble simple mais qui est profonde, enveloppée de velours, ce qui la rend encore plus précieuse.
Vous avez tricoté ce voile de velours avec soin, vous avez choisi des mots paisibles et vous avez décrit cet endroit oriental tranquille d'une façon que je trouve très agréable.

En vous lisant je me suis promenée dans cet endroit tranquille, j'étais entourée d’eucalyptus, d’oliviers et de bougainvilliers colorés… j'entendais les oiseaux…
Et puis vient : " l’homme est semblable à une tige de blé…", juste au bon moment.

Merci à vous !
Purana

   Neojamin   
24/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien
Joli texte, une histoire simple qui transmet un message simple mais universel. Ça m’a rappelé au conte bouddhiste sur le roseau. Même image.
Dans l’ensemble la lecture est agréable, le style correct, les images et les descriptions manquent toutefois un peu d’originalité et j’ai comme le sentiment que l’auteur se retient. Je le trouve un peu froid, peu expressif dans le choix de ses mots. J’aimerais le connaître un peu mieux, ressentir ce qu’il ressent mais le texte ne m’en offre pas assez pour cela.
Un joli conte donc qui manque à mon goût d’un touche d’émotions pour que le message ne soit pas seulement énoncé, mais ressentit...
Merci


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